‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 80 sur 220 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Lorsque la reine était grosse du premier dauphin, Sa Majesté dit à M. le comte d'Artois :

— Votre neveu est bien remuant ; il me donne de grands coups de pieds, il me pousse et me repousse furieusement.

. — Il me semble, madame, répondit le prince gaiement, qu'il me repousse aussi beaucoup.

La naissance du second fils de la reine repousse encore plus loin du trône cet aimable prince. La Providence ne le destine pas sans doute à régner sur nous (et que Dieu nous en préserve, car il faudrait acheter ce règne par bien des morts et bien des malheurs . Si M. le comte d'Artois ne porte pas la couronne, il sera toujours adoré de tous, à cause de sa chevaleresque loyauté et de son caractère ouvert et franc. Il est généralement plus aimé que Monsieur, malgré le mérite incontestable de celui-ci.

Nous avions résolu de passer l'été avec madame la princesse de Montbéiiard, sans cependant nous établir tout à fait au château, ce qui pouvait devenir indiscret. Mon oncle, le commandeur de AYaldner, était des nôtres ; et nous louâmes à Exincourt, près d'Étupes, la maison de M. Duvernoy, qui donnait des leçons à ma fille. Exincourt est un tout petit village à un quart de lieue d'Étupes, du côté de Montbéiiard.

Comme on le pense, la plus grande partie de notre temps se passait à Étupes.

Cette cour n'en était pas une; on y jouissait d'une

u. IG

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liberté entière. Pendant la matinée on s'associait à sa fantaisie, on restait au château ou l'on se promenait dans le parc, aux environs; personne ne vous en demandait compte. Chevaux, voitures, domestiques, étaient à la disposition des hôtes ; on allait où on voulait. Après le dîner encore un peu de promenade, et ensuite jusqu'ausouper le fameux loto dont on raffolait à Montbéliard. On y perdait quelquefois jusqu'à dix livres dans la soirée , alors Son Altesse grondait; c'était un jeu exaspéré. Les mêmes personnes dont j'ai parlé déjà étaient encore là, avec les mêmes dispositions et le même caractère, bien entendu. Madame la princesse de Montbéliard ayant appris que j'écrivais un journal voulut absolument le voir. Elle rit beaucoup de ma description du loto de l'année dernière, et la lut tout haut un soir autour de la table. M. de Wargemont était alors au château, fort amoureux de mademoiselle de Domsdorff, qu'il a épousée depuis. Il tournait assez spirituellement les vers ; elle lui demanda de rimer cette petite scène, il le lui promit et le fît en effet l'année suivante, en 1786. Ce poëme (si poëme il y a) est intitulé le Loto d'Etupes. 11 vaut mieux que beaucoup de morceaux de poésie que j'ai déjà transcrits; j'en vais donc donner quelques fragments, il fera connaître les commensaux de la cour de Montbéliard.

Je chante cet enfant de la monotonie.

Sans doute au rang des jeux placé par ironie;

Son nom est le loto, son eiîet le sommeil.

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