CHAPITRE XXIX
Le loto, quoi que l'on en dise.
Sera fort longtemps en crédit ; C'est l'excuse de la bêtise Et le repos des gens d'esprit.
Ce jeu vraiment philosophique Met tout le monde de niveau; L'amour-propre si despotique Dépose son sceptre au loto.
Esprit, bon goût, grâce et saillie, Seront nuls tant qu'on y jouera.
Luxembourg, quelle modestie.
Quoi ! vous jouez à ce jeu-là!
On n'en joua pas moins au loto à Étupes et avec rage. On n'en finissait point le soir. Madame la princesse allait se coucher de guerre lasse quelquefois, et laissait les amateurs de quine se le disputer. Ainsi qu'on l'a vu, madame la duchesse Louis de Wurtemberg, née Czartoriska, n'y prenait pas grande part. Elle était restée fort intime avec la comtesse de Wartensleben, sans doute à cause de l'hospitalité reçue. Cette jeune femme intéressait tout le monde par sa jeunesse et son désir général de plaire. Elle méritait d'être heureuse, le sera-t-elle? Je l'espère.
Parmi les originaux que nous eûmes en passant, un des plus drôles et des plus ridicules était certainement un M. Hangardt, fils d'un ancien homme d'affaires du prince, admirateur frénétique de Jean- Jacques Rousseau, élevé d'après ses principes, et se nommant Emile, comme le héros du philosophe genevois. Le prince, auquel le père avait rendu des
services, le reçut avec bonté et l'engagea à rester quelques jours. On ne se figure pas le chef-d'œuvre de bêtise et de nullité produit par cette éducation; le sujet y prêtait, j'en conviens. Pendant que J.-J. Rousseau étaità Strasbourg, où il s'était réfugié lors de son expulsion du territoire de Berne, il reçut la visite M. Haugardt père. Celui-ci lui parla de son Emile avec un enthousiasme plein de feu, ajoutant qu'il élevait son fils suivant ses principes.
— Ma fois! tant pis pour vous, monsieur, répondit l'auteur, et plus tant pis encore pour votre fils.
Il ne se trompait guère, ce fils devint un paltoquet et un imbécile , nous parlant de la nature à chaque instant, et se servant de termes à faire rougir, sous prétexte de ne rien dissimuler. On le mit au pas là-dessus, mais on ne le corrigea pas de ses bévues et de ses maladresses.
On portait encore deux montres, cjuoique cette mode datât de plusieurs années, et les petits-maîtres chargeaient les cordons et les chaînes de colifichets qui étaient souvent d'un grand prix, et qu'on appelait breloques. M. de Vernouillet se conformait à cette élégance. Un soir qu'il était au jeu et que madame de ^Vartensleben parlait de ces bijoux à la princesse Louis, celle-ci demanda à les voir, et le marquis remit ses deux montres à Emile Hangardt, qui passait auprès de lui, pour les porter à la princesse. Emile Haugardt maladroit, comme je l'ait dit, et voyant puur la première fois de si belles choses^