CHAPITRE XXIX
craignant d'en laisser tomber une, retint l'autre et finit par les laisser tomber toutes deux à terre. Le duc Frédéric se leva fort mécontent, en exprimant ses regrets à M. de Vernouillet.
— Ce n'est rien, mon prince, répondit celui-ci, voilà la première fois que mes montres tombent d accord.
M. Haugardt trouva ce jeu de mots magnifique; il vit qu'on en riait et se promit de l'effacer par un autre à la première occasion. Son esprit se mit à la torture ; nous en étions à nous demander ce qu'il méditait : un beau jour il éclata. Les domestiques entre eux se moquaient de lui. Son Altesse royale l'ayant gardé à dîner, celui qui le servait s'appliqua à lui enlever son assiette presque aussitôt qu'on l'avait servi, de manière à ne lui rien laisser manger entièrement ; à peine lui permettait-il de goûter chaque chose. Impatient de ce manège, l'Emile saisit le moment de lui donner un coup sur la main avec le manche de son couteau. On se récria sur cette hardiesse à la table de Son Altesse royale.
— Ce n'est rien, madame, répondit-il en employant le même ton que le marquis, c'est pour lui donner une leçon de lecture, et lui apprendre à distinguer les L des 0 (les ailes des os).
On partit d'un éclat de rire homérique. L'enfant de la nature en fut si fier et si content qu'il se mit à nous assassiner de calembours, de pointes, et devint enfin si insupportable qu'on fut obligé de le congédier.
Il nous arriva à Étupes, sous les auspices de M. Tronchin , un jeune homme doué d'un grand talent pour les découpures. Il était élève du fameux lluber de Genève, et a fait de charmants portraits qui ont tous le mérite d'une ressemblance extraordinaire. Chacun a voulu poser, et tout le monde a été satisfait.
Madame la princesse de Montbéliard donna à ce jeune homme une lettre pour madame la grandeduchesse Marie; il se rendait en Russie, et il gagna beaucoup d'argent à la cour.
Nous avons parlé avec cet artiste de son maître lïuber et de sa famille. Huber, doué d'une facilité extraordinaire, a appris la peinture tout seul. Il avait surtout le talent de découper des portraits, et faisait ainsi des tableaux d'une exécution étonnante. Sa réputation s'étendit dans toute l'Europe. Protégé par Voltaire, il avait découpé son portrait si souvent, qu'il le faisait avec les mains derrière le dos, sans ciseaux, et avec une carte qu'il déchirait seulement. Les vingt dernières années de sa vie se passèrent chez M. de Yoltaire à faire des tableaux à l'huile assez mauvais, dit-on.
Son fils, qui avait alors environ trente-cinq ans, est aveugle, ce qui l'a empêché de faire comme son père, mais ce qui ne l'empêche pas d'être un naturaliste distingué. Il a composé un traité sur les abeilles, véritable chef-d'œuvre.
En relisant ces pages, où il est question de M. Huber, je ne veux pas mettre une liistoire fort peu