CHAPITRE XXIX
— Ah ! votre fils ! s'écria-t-elle avec un accent déchirant, ôtez-le moi donc alors, car il me serait impossible de lui apprendre à vous aimer.
L'enfant, en effet, fat remis à son père. La pauvre mère, au désespoir, fut emportée mourante ; elle se séparait de tout ce qu'elle aimait au monde. Elle se retira dans un couvent à Venise, le petit garçon fut envoyé sûrement à Genève, où les parents l'accueillirent, le protégèrent et relevèrent dans la foi évangélique. Quant au père, il fit ce qu'il avait annoncé, il partit et se mit à voyager; semblable au .Juif errant il ne s'arrêta nulle part, ne s'attacha à rien ni à personne. L'àme de cet homme ne put jamais se remettre du choc qu'elle avait subie, et qui l'a tuée. La princesse est au couvent. Voilà la position des choses à l'heure où j'écris. Ce fait est à peu près ignoré, bien peu de personnes le connaissent, et j'ai voulu le consigner.
Pour en revenir à 1786 et à Étupes, nous y recevions souvent des nouvelles de madame la grandeduchesse. L'impératrice Catherine, dont elle nous parlait beaucoup, rendit à cette époque un ukase fort extraordinaire. Il divise en six classes l'ordre de la noblesse, et les deux premières renferment les nobles par diplômes, c'est-à-dire les nouveaux, tandis que la noblesse ancienne se trouve reléguée dans la sixième. Quelque peu illustre que soit l'ancienne noblesse de Russie, c'est renverser toutes les idées reçues, et recommencer l'histoire de l'empire sur
nouveaux frais. Il n'eu est pas ainsi en France, où dans l'opinion un vieux nom vaut mieux que le titre le plus élevé, s'il est nouveau.
Catherine dirige elle-même l'éducation de ses petits-fils; elle a même composé divers essais de morale et abrégés d'histoire à leur usage. Le prince Constantin a auprès de lui, depuis son enfance, une femme grecque et un valet de chambre grec, afin d'apprendre cette langue, qu'il possède maintenant parfaitement, dit-on, et qu'il parle avec une grande facilité. Son nom, son éducation et les projets de son aïeule semblent le destiner à l'empire d'Orient. Quant aux princesses, c'est madame de Lieven qui est chargée de leur éducation. Il était difficile de choisir une personne de plus de mérite et d'esprit.
Le grand-duc et la grande-duchesse doivent passer l'automne à Gatschina, campagne située à vingt werstes de Czarskozelo. Cette résidence a été bâtie par Grégoire OrlofT.
Quant à Peterhoff (la cour de Pierre), c'est un château situé sur une colline qui borde la Newa, entre Pétersbourg et Oranienbaum, château bâti par MenzikofF et qu'affectionnait Pierre III. Le palais, qui est superbe, est entouré de bois et de charmantesmaisons de campagne appartenant aux seigneurs russes.
Le comte de Ségur était notre ambassadeur près de la czarine, à la grande joie de jnadame la comtesse du Nord. Son esprit, son amabilité, ses charmantes et grandes manières, étaient l'objet de 1'^-