‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 89 sur 220 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

miration générale. La princesse les appréciait infiniment et recherchait sa conversation. Quant à la czarine, on sait combien elle aimait tous les plaisirs de l'intelligence, et on connaît la vivacité de la sienne. Elle causait mieux que personne et elle attirait les causeurs; il suffît de nommer le prince de Ligne pour donner une idée des charmes de cette cour, où se trouvaient des grands seigneurs d'un grand mérite. Si Catherine a des défauts, si elle a commis des fautes, on ne peut méconnaître sa grandeur; elle est bien véritablement la Sémiramis du Nord.

Un grand scandale venait d'avoir lieu à Versailles. L'affaire du collier éclatait avec toutes ses conséquences. Le malheureux cardinal de Rohan, entraîné par les intrigues qui l'entouraient, par son Cagliostro, une madame de laMothe-Valois, et d'autres encore, avait compromis le nom sacré de la reine, et le sien encore davantage, si c'est possible. .Je n'entrerai ici dans aucun des détails d'une procédura que j'ignore; ce qui est seulement évident pour moi c'est que la reine est innocente, c'est qu'elle n'a jamais prêté en rien aux calomnies qui l'ont accablée. Je le tiens des personnes qui la connaissent le mieux. Elle fut toujours victime de ses bonnes intentions et des apparences; il en est encore de même aujourd'hui, il en sera toujours ainsi, je le crains. C'est une de ces étoiles dont l'éclat, toujours voilé pour la terre, n'est visible que pour Dieu.

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L'intendant d'Alsace reçut l'ordre de mettre les scellés sur les papiers du cardinal. On fit la visite de son palais sans y rien trouver. Unheiducque dévoué à Son Excellence corps et àme était arrivé trois heures avant l'estafette de la cour, et il a brûlé, diton, beaucoup de papiers, il fut arrêté, interrogé inutilement, relâché ensuite, et il repassa immédiatement le Rhin.

Le lendemain de la visite au palais épiscopal de Strasbourg, on alla à Saverne en faire autant ; on obtint le même résultat, c'est-à-dire qu'on ne trouva rien. Le pauvre cardinal dut se rappeler, lorsque le masque de ses vils amis leur fut arraché, ce que je lui avais dit et prédit. Il n'est pourtant pas désabusé entièrement à ce qu'on assure. Ce Cagliostro, l'a ensorcelé. On s'occupa fort en Alsace de toute cette histoire. Le cardinal y était assez aimé, bien qu'on ne le respectât pas autant que sa dignité l'aurait voulu. L'abbé Georgel, son grand vicaire et son confident, avait bien plus de tenue, et imposait infiniment plus que lui.

Il y a des existences marquées par la Providence au coin de la bizarrerie et de l'extraordinaire; des existences qui semblent devoir couler sans trouble ni obstacle, et qui se dérangeni un beau jour de leur voie toute tracée sans que rien puisse les y ramener jamais'. Le cardinal en est un exemple, et nous reçûmes à Montbéliard la visite d'une femme qui en est un autre tout aussi frappant. Lady Craven

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nous arriva avec une lettre de recommandation du margrave d'Anspach, cousin germain de la princesse et fils d'une sœur du grand Frédéric, comme Son Altesse royale. Cette visite nous plut et nous préoccupa fort. Le margrave de Bareuth et d'Anspach était un homme très-original; l'Europe entière retentit de ses folies et des impossibilités dont sa vie fut pleine. Il ne connaissait pas de frein dans ses caprices, et établit à sa cour mademoiselle Clairon, qui y resta dix-sept ans comme amie, comme maîtresse, je ne sais, mais assurément comme première puissance.

Lady Craven est fdle du comte de Berkeley; elle était séparée de lord Craven qu'elle épousa à l'âge de dix-sept ans; elle en avait à peu près trente-cinq lorsque je la vis. Divorcée après quatorze ans de mariage et avec sept enfants, elle n'en tenait pas moins son rang dans le monde, à force de hardiesse, d'aplomb et d'esprit. Sans être précisément jolie, c'était une femme piquante et agréable. Ses cheveux châtains foncés étaient superbes, ses yeux magnifiques, sa peau blanche et fine était seulement marquée de taches de rousseur et se colorait à la moindre impression. C'est une personne du commerce le plus doux et le plus agréable, gaie, insouciante, sans le moindre pédanlisme; son intimité est délicieuse.

Sa passion dominante est la comédie, qu'elle joue admirablement; elle a fini par communiquer celte passion au margrave, et maintenant un théâtre est installé dans son palais. Lady Craven nous donna un

échantillon de son talent par quelques scènes qu'elle récita les soirs. Nous en fûmes enchantés. Madame la princesse Louis lut quelquefois les répliques, et s'en acquitta de manière à satisfaire les juges les plus difficiles.

La conversation de lady Craven était aussi amusante que ses talents. Elle racontait comme M. de Voltaire. Les originalités de lord Craven lui fournirent plusieurs chapitres fort drôles. Une des manies de celui-ci, et la plus singulière, était de ne pouvoir rester trois jours de suite au même endroit sans y tomber malade, croyait-il, et le changement d'air était perpétuellement nécessaire à sa santé. 11 y avait une histoire d'une femme qu'il adorait, dont nous avons ri bien longtemps. Il voulait la voir, mais il ne voulait pas rester au lieu où ils se trouvaient; il la suppliait de le suivre : elle refusait; il partait en colère, puis il revenait après les trois jours, jaloux comme un tigre d'Hyrcanie, menaçant de tout mettre en j^oudre. La dame ne s'en tourmentait point, et lui répondait seulement :

— Dépêchez-vous ou vous n'en aurez pas le temps ; il vous faudra repartir sans cela.

— Quoi ! vous ne voulez pas venir seulement jusqu'à Paris ?

— Pas même jusqu'à Douvres.

— Je m'embarque pour Calcutta.

— Je vous en défie.

— Vous m'en défiez, vous m'en défiez! Pourquoi

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