‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 90 sur 220 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

m'en défiez- vous? Croyez-vous que je n'aurai pas le courage de vous quitter?

— Je ne dis pas cela.

— Croyez-vous que je suis un homme sans résolution?

— Vous en avez mille de rechange.

-— Eh bien ! alors?

— Vous ne pourriez jamais rester trois mois sur le même bâtiment, vous y péririez d'ennui, mon cher ami; la fièvre, le spleen, toutes les maladies vous y prendraient. Allons donc! Y a-t-il des relais et des auberges en pleine mer!

Le pauvre lord baissait la tète, tout contrit , tout humilié; il reconnaissait toute la justesse de ce raisonnement et il acceptait les conditions de sa belle ennemie.

. Une autre fois c'était un créancier qui le poursuivit deux ans durant, sans pouvoir mettre la main sur lui. Ce créancier mangea trois fois sa créance en voyages, et comme sa seigneurie ne disait jamais où elle allait, le pauvre homme arrivait toujours un mois après son départ, obligé de se remettre en course pour le chercher de nouveau. Les Anglais ont des manies bien étranges et qu'il est impossible d'expliquer.

Mais ce que lady Craven racontait de la manière la plus triomphante, c'était son arrivée chez le margrave, ses rapports avec mademoiselle Clairon, les jalousies et les extravagances de celle-ci, lorsqu'elle

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se vit supplantée. D'abord lady Craven, débarquant en simple voyageuse , sans projets , sans idée de se fixer à cette cour, trouva chez la princesse de théâtre une bienveillance complète, et d'autant plus facile à concevoir qu'elle voyait en elle une admiratrice de son talent. Elle s'engoua de lady Craven, lui fit ses confidences, lui parla de l'insuffisance du margrave qui, disait-elle, avait plus d'originalité que d'esprit. La belle Anglaise prit part à ses peines, chapitra le prince, qui s'excusa fort et se prétendit avec raison le meilleur de tous les amis possibles. Il donnait tout ce qu'on peut donner, et nulle part on n'eût trouvé aussi extravagante obligeance.

La vie de mademoiselle Clairon chez sou ami ne ressemblait à aucune autre. Ni l'impératrice de Russie ni celle d'Allemagne n'avaient autant de caprices. C'était sans cesse à recommencer; à peine un d'eux était-il satisfait , qu'il s'en présentait six autres et toujours tragiquement, toujours avec un étalage et des gestes à remplir un théâtre.

— Je crois que le bonnet de nuit de mademoiselle Clairon est une couronne de papier doré, disait lady Craven.

La confidente commença par remplir son rôle en conscience, puis elle se permit de rire des alexandrins qu'elle devait reporter, puis elle essaya d'en faire rire le margrave, et dès que celui-ci eut ri une seule fois, et découvert que la chose était comique, il se mit à en rire toujours. Lady Craven lui

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