‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 9 sur 220 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

histoire à souper chez madame Jules de Polignac ; il en parla partout. Ce fut un scandale effroyable. Madame la duchesse de Bourbon l'apprit et éclata. Tout le monde se rangea de son côté, surtout les femmes. On la blâma de n'avoir point instruit son mari et sa famille en demandant yengeance. Elle ne le pouvait pas; c'eut été aggraver les choses, ce que l'événement a prouvé. M. le prince de Condé alla trouver le roi et le pria d'intervenir dans tout ceci. Il fit venir les parties intéressées dans son cabinet, voulant tout connaître comme chef de famille; il crut suffisant de les faire embrasser et de leur ordonner d'oublier le reste. Madame la duchesse de Bourbon ne se trouva point satisfaite de la conduite de M. le comte d'Artois; elle tint bon, et partit mécontente du prince. M. le duc de Bourbon, comme je l'ai dit, n'était pas satisfait non plus. Il ne pouvait provoquer directement un frère de Sa Majesté; il le lui fit comprendre, et le petit-fils de Henri IV ne se fit pas prier. Ils allèrent au bois de Boulogne, où les Parisiens étaient à leur poste. L'épée de M. le comte d'Artois s'engagea sous le bras de M. le duc de Bourbon; on le crut blessé, on déclara l'honneur satisfait et on arrêta le duel. Les princes s'embrassèrent et tout fut terminé. Chacun avait fait son devoir. M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon, transportés, remercièrent M. le comte d'Artois de l'honneur qu'il leur avait fait en croisant le fer avec eux, et en retour M. le comte d'Artois alla faire des

26 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'oBERKIRCH.

excuses à madame la duchesse de Bourbon, ainsi qu'on le lui avait conseillé. Il se rendit au palais Bourbon et plaisanta agréablement sa cousine sur leur ■procès. Peut-être crut-il bien faire en traitant la chose légèrement, mais une visite si tardive cela ne réussit pas auprès de madame la duchesse de Bourbon. Quoiqu'on en ait dit, elle fît tout au monde pour le bien recevoir, mais ce ton la blessa; elle ne put s'empêcher de le laisser voir en lui opposant une froide réserve; sa dignité personnelle l'exigeait.

Avec plus de prudence, madame la duchesse eut peut-être évité cet éclat, mais elle adorait son mari; son cœur était brisé. Elle avait chassé de son palais madame de Canilhac, et cette rivale, qui ne le lui pardonna jamais, avait amené cette triste scène pour se venger. En donnant tort à la princesse pour la forme, on ne peut que lui donner raison pour le fond.

Le soir, à l'Opéra, M. le comte d'Artois fut reçu excessivement froidement par le public, etlesCondés, au contraire, accablés d'applaudissements. On en sut mauvais gré à la princesse; qu'y pouvait-elle? Le palais Bourbon fut toute la journée rempli de visiteurs; M. le prince de Condé voulait les recevoir tous, malgré madame sa belle-fille. On s'en prit à celle-ci de ce qu'on appela une insolente rivalité.

M. le comte d'Artois est pourtant un prince charmant, rempli de qualités admirables, de loyauté, de noblesse, mais en cette circonstance il fut égaré.

CHAl'ITllfc; \XI. 27

Madame la duchesse de Bourbon n'a pas une g rande affection pour M. le duc de Chartres, son frère; elle n'a pu oublier la manière dont il s'est conduit lors de cette aliaire, et comment il osa dire en ce moment :

— Elle n'est ni ma fille ni ma femme, je n'ai pas besoin de me mêler de ses sottises !

Avant la querelle de M. le comte d'Artois, madame la duchesse de Bourbon avait encore eu une malheureuse histoire, qui fit beaucoup de bruit en 1773. Madame la princesse d'IIénin, qui était fort éprise de M. de Coigny et jalouse, je ne sais pourquoi, de madame la duchesse de Bourbon, rencontrant Son Altesse au bal de l'Opéra, profita de ce qu'elle était masquée pour avoir l'air de ne pas la reconnaître, et lui dit les choses les plus désagréables sur sa personne et sur sa conduite. Qu'est-ce que cela prouve? de l'emportement et de la passion de la part de madame d'Hénin, et peut-être de la coquetterie de la part de madame la duchesse de Bourbon. On fit là dessus courir mille bruits sur elle; on assura qu'elle était exilée à Chantilly. De là l'origine des propos malveillants et des calomnies dont elle a si souvent été victime.

Pauvre princesse ! elle paya bien cher l'abandon de sa mère.

Madame la duchesse de Bourbon voulait absolument connaître nos ruines d'Alsace. Elle fit plusieurs excursions dans lesquelles nous l'accompagnions à tour de rôle; mais lorsqu'il fut question

28 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBERKIRCH.

(les châteaux et des montagnes où ma famille avait joué un rôle, elle ne voulut plus d'autre guide que moi. Elle me fit môme l'honneur de me dire qu'elle voulait venir à Sweighausen, afin de visiter de là tous les lieux qui m'intéressaient. Je partis donc un jour d'avance afin de la recevoir, et en effet le lendemain elle arriva. Nous nous mîmes en route, et après avoir traversé Cernay, à une lieue de cette ville (entre les deux chaussées qui mènent l'une à Soultz et l'autre à Rufach), nous arrivâmes à l'endroit où était autrefois le château de AVeckenthal, tout près du village de Berwiller.

Ce château, siège principal de notre maison, lorsqu'elle était dans toute sa puissance, était flanqué de tours, défendu par une multitude de remparts et de ponts-levis, entouré de trois enceintes fortifiées et d'un ouvrage avancé '. Brûlé en 1652 par Renaud de Rosen, il n'en reste plus rien aujourd'hui. Si les castels situés sur les collines du Sundgau ont disparu sans laisser de ruines, comme ceux qui couronnent les Vosges, dont les restes ont été protégés par leur situation d'un difficile accès, à plus forte raison il en est ainsi de ceux de la plaine.

Madame la duchesse de Bourbon aimait les vieux donjons. Elle voulait visiter Freundstein, le berceau de notre famille.

' Voyez Golbery, AniiquUès d'Alsace, Lo comte de Montbrison possède un tableau à l'huile repr(!'seritant ce château de Wcckcnthal ; madame la baronne Charles d'Anthès, née de Waldner, en a une copie.

Page 1