‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 99 sur 220 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

s'étaient jamais vus. A peine cette fille, assez laide du reste, lui eut-elle touché la main, qu'elle s'illumina spontanément ; son visage changea du tout au tout, et prit une expression véritablement extraordinaire. Elle se leva avec une grâce pleine à la fois de modestie et de passion, et s'approcha du jeune homme auquel elle dit en baissant la tête :

— Je vois votre pensée. Vous avez accepté d'être mis en rapport avec moi, pour obéir à Son Altesse, mais vous n'en aviez aucun désir; vous craigniez que ce contact passager de nos deux âmes, ne laissât une trace dans la vôtre ou dans la mienne. Je ne suis point jolie, et c'est désagréable l'amour d'une laide. Soyez tranquille, je ne vous plairai jamais et vous ne me plairez plus à mon réveil.

Le jeune homme rit en nous regardant.

— C'est là ma pensée, dit-il. En souffrez-vous?

— Oui, en ce moment.

— Et qu'est-ce que je pense encore ?

— Oh! vous pensez à une femme que je vois bien loin d'ici; elle est dans une chambre peinte et ornée à jour, elle porte un costume que je n'ai jamais vu à personne. Oui, de larges pantalons, les jambes nues, avec des mules brodées en or, une robe de gaze, un long voile sur un bonnet très-haut, en argent découpé, qui fait comme la coiffe des femmes du pays de Caux. Tout cela est bien riche et cette femme est bien belle.

Le secrétaire d'ambassade , un comte d'Aranda,

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autant que je puis me souvenir, était pâle et tremblant ; il ne trouvait pas une parole.

— Est-ce vrai? demanda M. de Puységur.

— Oh ! comment peut-elle savoir cela, murmurat-il.

— Youlez-vous qu'elle se taise ou qu'elle continue?

— Qu'elle continue, répliqua-t-il vivement. Pouvez-vous lire dans la pensée de cette femme?

— Oui.

— Qu'y voyez-vous? m'aime-t-elle ?

— Non, dit la jeune fille, en secouant tristement la tête.

— Elle ne m'aime pas ! En aime-t-elle un autre? Est-elle seule?

— Elle est seule, pas depuis longtemps, pas pour longtemps. Écoutez ce queje vais vous dire, retenezle et faites-en votre profit, monsieur le comte. Il est fort heureux que vous m'ayez interrogée; vous étiez perdu sans cela. Vous avez écrit à cette femme.

— Oui.

— La lettre est dans un petit sac brodé qu'elle porte à sa ceinture; elle Va reçue ce matin.

— Pouvez-vous la lire?

— C'est difficile ; cela me fatiguera bien.

— Lisez-la, je le veux, interrompit M. de Puységur en la chargeant de lluide.

— Oh ! que vous me faites mal ! vous me brisez la tête et le cœur.

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