‹ Mémoire du Sieur de Ramezay, commandant à Québec, au sujet de la reddition de cette ville, le 18e septembre 1759 [microforme]Chapitre 14 sur 27 · CT · texte numérisé non relu

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66 Evénements de la guerre en Canada

On battit la générale, toutes les troupes reprirent les armes et suivirent successivement M, de Montcalm, qui se porta sur les hauteurs de Québec où le bataillon de Guienne, qui depuis quelques jours était revenu à l'extrémité de notre droite, avait déjà pris poste entre la ville et l'ennemi que sa présence contenait.

Notre armée de Beauport se trouvait depuis quelques jours réduite pa” les corps qu'on en avait détaché à environ 6,000 hommes ; on laissa pour la garde du camp les deux bataillons de Montréal, composés d'environ 1,500 hommes qui s'avancèrent cependant jusqu'à la Rivière St. Charles lorsque M. de Vaudreuil se rendit à l’armée; M. de Montcalm ne put done suivant ce calcul rassembler qu'environ 4,500 hommes.

Ce fut avec des forces si faibles que sans donner le temps de respirer aux derniers détachemens qui lui étaient arrivés de notre gauche et qui avaient fait d’une seule course près de deux lieues, ce général se détermina, vers les dix deures du matin, à attaquer l'ennemi dont les troupes légères fusillaient depuis quelque temps avec les nôtres, sur ce qu'on lui dit sans nulle apparence de fondement qu'il travaillait à se retrancher.

La précipitation avec laquelle M. de Montcalm attaqua prit son origine dans la jalousie: M. de Vaudreuil le prévenait par un billet, où il le priait d'attendre pour attaquer qu'il eut réuni toutes ses forces; qu'il marchait en personne avec les bataillons de Montréal ; il n’en fallut pas davantage pour déterminer un général qui eut volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eut pris à ses succès ; son ambition était qu'on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître,

Les deux armées séparées par une petite colline se canonnaïent depuis environ une heure, (Notre artillerie ne consistait qu’en trois petites pièces de campagne.)

L'éminence sur laquelle la nôtre était rangée en bataille dominait, dans quelques points celle qu'occupait les Anglais qui y étaient couverts, soit par des ravins peu profonds, soit par des clôtures de champ en palissades ; nos troupes presque toutes composées de Canadiens fondirent sur l'ennemi avec impétuosité, mais leurs rangs mal formés se rompirent bientôt, soit par la précipitation

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avec laquelle on les fit marcher, soit par l'inégalité du terrain ; les Anglais en bon ordre essuyèrent sans s’ébranler nos premières décharges.

Ils ripostèrent ensuite avec beaucoup de vivacité, et le mouvement qu'un détachement de leur centre d'environ 200 hommes fit en avant, la bayonnette au bout du fusil, suffit pour faire prendre la fuite à presque toute notre armée ; la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées ; les Canadiens accoutumés à reculer à la manière des Sauvages, (et des anciens Parthes ) et à retourner ensuite à l'enneini avec plus de confiance qu'auparavant se rallièrent en quelques endroits, et à la faveur des petits bois dont ils étaient environnés, ils forcèrent différens corps à plier, mais enfin il fallut céder à la supériorité du nombre.

Les Sauvages ne prirent guères de part à cette affaire. Ils se tinrent la plus part à l'écart, attendant que le succès du combât décidât du parti qu’ils devaient prendre. On sait qu'ils ne se présentent jamais à l'ennemi en rase campagne.

Ce détail, avec le secours d’une carte pourra mettre le lecteur en état d'apprécier les fautes que fit M. de Montcalm dans cette journée; voici les principales que les connaisseurs impartiaux lui reprochent unanimement :

1° Il devait, en apprenant que l'ennemi était à terre, faire passer des ordres à M. de Bougainville, qui avait, comme on l’a dit ailleurs, l'élite des troupes de l’armée ; en combinant ses mouvemens avec ceux de ce colonel, il lui eut été aisé de mettre l'ennemi dans une sorte d'impossibilité d'éviter de ce trouver entre deux feux.

2° Le sort de Québec dépendant du succès de la bataille qui allait se donner, il devait réunir toutes ses forces ;. il était done inutile de laisser un corps de 1,500 hommes à notre camp, d'autant plus encore que n'étant retranché que du côté du fleuve et dominé par des derrières couverts de bois, il ne pourrait jamais devenir un poste tenable pour l'ennemi ; d’ailleurs, les batteries qui le bordaient étaient garnies de cannoniers.

3° Que par la même raison l’armée n'étant qu’à 200 toises des glacis de la ville, il devait en tirer les piquets qui y étaient de service, Il y eut trouvé un secours de 7 à 800 hommes, Il E 2

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pouvait également en faire venir de l'artillerie, on y manquait point de pièces de campagne.

4° Que son armée n'étant en grande partie composée que de Canadiens, que l’on sait être impropres à combattre en bataille rangée, au lieu de perdre l'avantage du poste en allant attaquer un ennemi trop bien disposé, il fallait l’attendre et profiter de la nature du terrein pour placer par pelotons dans les bouquets de broussailles dont il était environné, ces mêmes Canadiens, qui, arrangés de la sorte, surpassent certainement par l'adresse avec laquelle ils tirent toutes les troupes de l’univers.

5° Que s'étant déterminé à attaquer, il eut du moins dû changer ses dispositions; j'ai déjà dit au commencement de cet extrait que l'on avait incorporé les milices dans les troupes réglées; pouvait-on s'attendre à trouver quelque harmonie dans les mouvemens d’un corps dont les différentes parties devaient nécessairement par leur constitution s'embarrasser réciproquement ?

6° Enfin, il ne songea point à former un corps de réserve.

Quant à M. de Bougainville, on l’a blâmé de s'être mis, en étendant trop ses troupes et en ne s’occupant pas plus essentiellement de Québec que des autres parties, dans l'impossibilité de les rassembler promptement ; à peine se trouva-t-il à midi avec la moitié de son monde en présence de l'ennemi ; on devait cependant dans ces derniers momens de la belle saison regarder comme essentiel de garder de préférence les points compris entre la Rivière St. Charles st celles du Cap Rouge; l’une et l’autre, et surtout la dernière, formant pour la ville des barrières que l’ennemi n'eut jamais pu franchir qu’en y employant beaucoup de tems.

Mais, si les fautes que fit M. de Montcalm ont été funestes à nos armes, je dirai qu'elles me semblent avoir été déshonorées par la conduite que tinrent ses successeurs dans le commandement.

L'armée, après la bataille se rassembla dans l'ouvrage à corne que l’on avait construit à la tête du pont, jetté sur la Rivière St, Charles; divers officiers des troupes de terre n’hésitèrent point à dire, tout haut en présence du soldat, qu'il ne nous restait d'autre ressource que celle de capituler promptement pour toute la Colonie.

Toutes les troupes eurent ordre de rentrer chacune dans leur ancien camp, et M. de Vaudreuil appela à un Conseil de guerre

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tous les chefs de corps; c’est 1À, que ces messieurs exagérant un peu la perte que nous venions de faire, opinèrent tous unanimement pour la retraite de l’armée à Jacques Cartier ; (9 lieues ) il fut décidé que l’on profiterait de l'obscurité de la nuit prochaine pour l’exécuter, et que pour en imposer à l'ennemi les troupes laisseraient les tentes tendues; l'ennemi ne nous avait cependant tué, pris ou blessé que 7 ou 800 hommes, et l’on vient de voir qu’en réunissant le corps de M. de Bougainville, les bataillons de Montréal et la garnison de la ville, il nous restait encore près de 5,000 hommes de troupes fraîches que nous pouvions regarder comme l'élite de l’armée. M. Bigot fut encore le seul dans le Conseil qui opinât pour que nous redonnassions une seconde fois avec toutes nos forces; M. de Vaudreuil avait bien été de son avis, mais la pluralité des voix l’emporta. Il est a observer que M. de Bougainville se trouvait par son grade dans le cas de commander l'armée sous M. de Vaudreuil ; le bonheur de ce jeune Cobonel et ses talents mêmes lui avaient fait des jaloux.

On fit demander son avis à M. de Montcalm, qui, après avoir reçu sa blessure, était rentré dans Québec. Ce général répondit seulement, qn’il y avait trois partis à prendre ; le premier d’attaquer une seconde fois l'ennemi, le second de se retirer à Jacques Cartier, et le troisième de capituler pour la Colonie.

Je ne ferai aucune observation sur la frayeur que l'on témoigna d'être attaqué dans la retraite. J'avoue qu'après notre défaite nous ne pouvions plus par différentes raisons garder notre camp de Beauport, mais je dirai aussi, qu’il ne me parut guères vraisemblable que l'ennemi se hasarda à passer des rivières et à traverser des bois pour venir nous inquiéter, tandis qu’en lui abandonnant la campagne nous lui laissions prendre tranquillement Québec, l'objet de ses vœux.

Je n’admis jamais non plus la nécessité de la retraite à Jacques Cartier; en renonçant à une seconde affaire générale on pouvait encore se ménager les occasions de harceler l’ennemi pendant le siége de Québec; celà se serait fait d'autant plus aisément qu’en nous portant sur Ste. Foy, nous eussions toujours trouvé une retraite assurée dans les bois que nous eussions eu derrière nous ; et quant aux subsistances elles y seraient parvenues avec encore moins de dificulté qu'à Beauport, pnisque le revers que nous

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venions d’essuyer n'augmentait point les obstacles qu'éprouvaient nos transports, et que d’un autre côté nous nous rapprochions en même tems de nos magasins. D'ailleurs, nous nous serions trouvés par là à portée de faire entrer à tout moment des secours de toutes espèces dans la ville, que l'ennemi, n'osant pas trop se répandre dans les fonds, n'investit jamais; ce ne fut même qu’après s'être assuré de notre retraite qu'il envoya trois jours après des détachemens à notre camp de Beauport, d'où l’on voit que nous eussions bien eu le tems d'enlever nos bagages, et pour plus de 8 jours de vivres à toute l’armée, que nous y laissâmes.

Le 14, l’armée ayant marché toute la nuit fit halte dans les environs de St. Augustin. M. de Montcalm mourut à 4 heures du matin.

Le 15, l'avant garde de l'armée arriva vers midi à Jacques Cartier; nous y reçumes des nouvelles de Québec par lesquelles nous apprîimes que le général Wolfe avait été tué dès le commencement de l'affaire, que le général Moncton, son second, avait été dangereusement blessé, et que le commandement de l'armée était resté à M. Townshend, des manières duquel on se louait déjà beaucoup; il avait envoyé une sauve garde de 15 hommes à l'Hôpital Général qui continua d’être administré à l'ordinaire.

Le 16, nous apprîmes que les ennemis continuaient à se retrancher devant Québec, où M. de Ramezay mandait qu'il ne restait que pour 6 jours de vivres; il prévenait en même temps M. de Vaudreuil, qu'il se verrait bientôt dans la nécessité de capituler s’il ne recevait promptement des secours ; on entreprit de lui en faire passer la nuit suivante par terre ou par mer, mais le mauvais tems contraria nos transports.

Le 17, M. le Chevalier de Levis, auquel M. de Vaudreuil avait dépêché un courrier, en se retirant de Beauport, arriva à l'armée ; on se détermina sur-le-champ à remarcher sur Québec, et M. de Vaudreuil en donna avis à M. de Ramezay, qu'il exhortait à tenir jusqu’à la dernière extrémité ; il lui annonçait en même temps, le départ de secours äe vivres.

Le 18, l’armée alla coucher à la Pointe aux Trembles; M. de Vaudreuil y reçut un courrier que lui avait dépêché M. de Ramegay pour lui apprendre que craignant de manquer de vivres, il avait envoyé proposer au général anglais, par M. Jcannes, aide

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major au Régiment de Languedoc, les articles de la Capitulation, rédigée (avant l'ouverture de la campagne) par feu M. le Marquis de Montealm ; mais il lui donnait en même temps l'espérance qu'il romprait la négociation si les secours de vivres arrivaient avant qu'elle fat consommée.

Le 19, l’armée alla coucher à St, Augustin ; nous y trouvâmes M. Dubrespy, capitaine au Régiment de Béarn, qui remit à M. de Vaudreuil la capitulation acceptée par M. de Ramezuy. Ce Lieutenant de Roy, avait bien reçu le secours de vivres avant le retour de M. de Joannes, mais les choses lui parurent trop avancées pour pouvoir s'en dédire, Il faut avouer qu'il y avait bien peu de bonne volonté dans tout ce qui composait sa garnison, qui, relativement à l'enceinte de la place, était très faible; on objectera à cela qu'il avait été prévenu que l’armée marchait à son secours,

La reddition de Québec ne nous permettant plus de rieu entreprendre de ce côté, l’armée retourna à Jacques Cartier où il fut décidé que l’on construirait un fort capable de contenir 500 homnes auxquels on y ferait passer l'hiver.

Suivant les nouvelles que nous recevions chaque jour de Québec les ennemis fesaient travailler avee la plus grande vivacité, tant à augmenter les défenses de la place, qu'à former des magasins pour la subsistance de la garnison qui devait y passer l'hiver.

La difficulté que les Anglais fesaient de recevoir la monnaie du pays, fesait éprouver au peuple qui y restait une fort grande disette, qui s'étendit jusques sur l'Hôpital Général même, et ce ne fut, qu'après avoir fait entendre aux généraux anglais que s'étant rendus, en s’emparant de la ville, maîtres des hôpitaux qui en dépendaient, ils devaient naturellement pourvoir à leur subsistance, que l’on parvint à en obtenir des secours pour celui-ci; au reste, l'état déplorable où le reste des maisons de la ville avait été réduit, par le boulet et la bombe, y rendit les logemens fort rares ; Anglais et Français, tous éprouvaient les mêmes incommodités, mais le plus grand poids en tombait nécessairement sur les derniers; on se trouvait pèle mèle dans les maisons où ce désordre a occasionné un désordre considérable.

Vers le 1er jour d'Octobre, un détachement d'environ 200 hommes de l’armée de M. Ambherst, conduit par le capitaine Rogers,

72 Evénements de la guerre en Canada ayant eu la hardiesse de traverser un pays ‘x ronsidérable couvert de bois, vint à la faveur de la asie brûler le village sau:

vage de St. François; M. de Bourlamaji ‘vis bien eu connaissance de sa marche ; il avait fait enlever les canot que Rogers avait été obligé d'abandonner audessus de l'Isle aux Noix ; y comptant qu'il reprendrait la même route pour le retour, il le fesait guetter au passage par un gros détachement de Canadiens et de Sauvages, mais Rogers avait prévu tout cela, et il avait en conséquence résolu de gagner Orange par un autre côté; il ne put copendant échapper à la poursuite de 200 Sauvages qui coururent à la vengeance. Le défaut de vivres l'avait obligé de diviser son monde en petits pelotons, afin qu'il put trouver plus aisément de quoi subsister, les Sauvages en massacrèrent une quarantaine et en emmenèrent 10 prisonniers à leur village, où quelques uns, malgré les efforts que les Canadiens purent faire pour les sauver, devinrent les victimes de la fureur des femmes sauvages.

Peu de jours après, nous eûmes du côté de l'Isle aux Noix une alerte fort chaude: M. de Bourlamaque avait fait avancer vers St. Frédéric pour observer les mouvemens de l'ennemi, la petite marine que nous avions sur le Lac Champlain; il n'ignorait cependant point que celle que l'ennemi y avait fait construire de son côté ne lui fut très supérieure ; ce qui devait arriver, arriva, pendant que le S Dolaborats ( sujet à ne plus employer en chef ) qui commandait nos Zebecs et autres petits bâtimens était mouillé dans une des anses du Lac; les frégates anglaises apparcillèrent pour le venir chercher, mais il arriva que l'ayant dépassé dans la nuit, elles se trouvèrent au matin à 5 lieues en deça ; sur cela, le Sieur Dolabarats voyant sa retraite en quelque sorte coupée, crut devoir assembler un Conseil; (il avait avec lui un détachement de troupes de terre) on y décidat qu'il n'y avait d'autre parti à prendre que celui de couler les bâtimens bas et de s’en retourner à Montréal par terre, ce qui fut exécuté.

Nous apprenons en fermant ces paquets que les Anglais en ont déjà relevé un.

Cette aventure, la vue des bâtimens anglais et celle de quelques berges qui s’approchèrent de l'Isle aux Noix, firent croire à M. de Bourlamaque que l’armée ennemie s’avançait pour l’attaquer. L'alarme fut vive; on rassembla à la hâte de tous côtés les habi-

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tans qui étaient de retour de l’armée ; ces pauvres gens fatigués de la campagne qu'ils venaient de faire et voulant donner à leurs travaux domestiques le reste de l'arrière saison ne marchèrent qu'avec répugnance ; nos inquiétudes cessèrent heureusement avant que cette milice fut toute rassemblée.

Telle a été la suite des événemens qui, s'ils n'ont pas fait perdre entièrement à la France une colonie dont la conservation lui coûte ai chère, l'ont du moins réduite au point de ne pouvoir désormais trouver de salut que dans une paix prochaine, à moins qu’elle ne regoive à temps des secours immenses d'Europe; ceux qui n'en parcoureront que superficiellement les détails ne pourront s'empêcher de compter nos malheurs au nombre de ceux que l'on ne peut attribuer qu'à la fortune ; il n’en sera pas ainsi de ceux qui, animés par un zèle éclairé pour le bien de l'Etat, ne négligeront point de les approfondir pour en discerner les véritables causes, et comme en formant cet extrait je n’ai eu pour objet que de répondre de mon côté aux vues patriotiques de ceux-ci et à la confiance qu'ils m'accordent, en tirant de l'obscurité des faits dont il peut être intéressant qu'ils aient connaissance, je tâcherai, en évitant cependant autant que je pourrai d'être prolixe, de leur en faire apercevoir les sources.

Au lieu de les chercher dans une fatalité que la superstition apperçoit toujours dans ce qui arrive de fâcheux aux hommes, je crois pouvoir, sans rien hazarder, me flatter de les trouver dans les passions auxquelles nous avons eu le malheur d'être trop sujets, ou plutôt dans les désordres qui en sont les suites nécessaires.

Quand le Roy a fait passer des troupes de terre en Amérique, il ne les a considérées que du côté des services qu’elles pouvaient y rendre, et l’on peut dire que Sa Majesté, au lieu de les exiger en maître, a semblé ne vouloir les attendre que de la reconnaissance que devaient exciter ses bienfaits ; mais ces mêmes faveurs dont les troupes de terre se trouvaient comblées en arrivant en Canada, ne contribuèrent pas peu à dégoûter celles dont le sort était d'y servir à perpétuité, et sur lesquelles, on ne peut disconvenir que l’on ne dut, malgré le relâchement de leur discipline, plus compter que sur les premiers ; chaque nation a sa méthode de faire la guerre, et l'on sait que celle qu’il faut suivre dans le Canada n'a que pou de rapport avec celle que l’on pratique en Europe.

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De ce genre de jalousie naquit bientôt, entre les différents corps, une mésintelligence à laquelle le partage de l'autorité dans le commandement prépara les voies pour remonter de grade en grade jusques aux chefs, où elle produisit les ravages dont les suites devaient être si funestes.

M. de Montcalm en ressentit et en laissa le premier appercevoir les accès; plein d'esprit, mais d'une ambition démésurée, plus brillant par les avantages d’une mémoire ornée que profond dans les sciences relatives à l’art de la guerre dont il n'avait même pas les premiers élémens, ee général était peu propre au commandement des armées; il était d'ailleurs, sujet à des emportemens qui avaient refroidi pour lui ceux mêmes qu'il avait obligés, et qui par état devaient lui être unis d'intérêts ; j'ajouterai que quoique brave, il n'était nullement entreprenant; il n'eut jamais, par exemple, attaqué Chouaguen, s’il n'y avait été forcé par les reproches que lui fit, sur l'espèce de timidité qu'il montrait, M. de Rigaud, homme borné à la vérité, mais plein de valeur et d’audace, accoutumé à courrir les bois ; il eut abandonné le siége du Fort George, dès l'instant même qu'il r'eut entrepris s'il n'eut été ramené par la fermeté de M. le Chev: de Levis ; il joignait à cette médiocrité dans les talens nécessaires à un militaire de son rang un défaut bien grand ; our un général : c'est l'indiscrétion. Plus occupé du soin de faire briller son éloquence, que des devoirs qu'exigeoit son état, il ne pouvait s'empêcher de publier ses desseins longtems avant qu’ils dussent être mis à exécution, et il suffisait qu'il en voulut à quelqu'un pour qu'il ne cessat d'en déchirer la réputation en

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conséquent des troupes ; c’est par ses propos, qu'il ne répandait pas dans le fonds sans intention, qu'il a fait perdre à M. de Vaudreuil la confiance du soldat, des habitans et du Sauvage même, auxquels ce gouverneur eut certainement été cher, si ces gens avaient pu pénétrer ses sentimens pour eux. Du bon sens, point de lumières,trop de facilité, une confiance dans les événemens, qui rend les précautions souvent tardives, de la noblesse et de la générosité dans les sentimens, beaucoup d’affabilité, voilà les principaux traits qui m'ont paru caractériser M. le Marquis de Vaudreuil; sa bonté poussée à l'excès eut certainement, en Europe, été sujette à des inconvéniens infinis ; en Canada le vice opposé eut certainement

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précipité la ruine de la Colonie; on ne peut sans y avoir vécu se faire une idée exacte de la patience dont il faut, en particulier, être doué, pour soutenir les importunités de la part des Sauvages auxquels un gouverneur est conti: ucllement exposé, et surtout en temps de guerre. Ignorant ésalement les maximes du gouvernement civil ou militaire, M. de Vaudreuil n’a pu, d’un autre côté, comprendre les inconvéniens qu'il y avait à pousser trop loin l'indulgence dont il convenait cependant d’user, avec mesure, envers les milices; celà a produit d ü effets également fâcheux.

Les Canadiens, de la valeur, de l'adresse et de la docilité desquels bien modifiés, il n’est rien que l’on put attendre, sont tombés insensiblement dans le relâchement, et M. de Montcalm, de son côté, fut assez peu citoyen pour en tirer une sorte de droit de laisser périr parmi ses troupes de terre, toute espèce de discipline ; le soldat cessa de reconnaître l'officier, qui, lui même devint insubordonné ; les aésordres de tous genres suivirent, il n’y eut plus de règle ni d'exactitude dans le service; rien n’égale les dégats commis par les troupes dans toutes les campagnes où l’ennemi a campé; on s’en plaignait, le général répondait, que tout appartenait au soldat, qui, instruit de ces dispositions, se répandait dans les habitations à deux et trois lieues à la ronde. C’est à cette occasion qu'une femme, un jour d'alerte, en reprochant à M. de Montcalm la dureté avec laquelle il laissait ravager par ses soldats, le bétail, la volaille, les jardins, les plantations de tabac, et même les blés, lui dit chez M. de Vaudreuil, en présence de 20 officiers, qu'il aurait 500 soldats de moins à opposer aux efforts de l'ennemi dont on s'attendait à être attaqué dans le moment, s’il ne se hâtait d'envoyer battre la générale dans les profondeurs de Charlesbourg, (environ 2 lieues) où ils s'occupaient à piller dans l'intérieur même des maisons.

Les officiers de torre, pour justifier les désordres que commettaier.c les soldats, répondait aux plaintes qu'on leur portait que les troupes mourait de fain. La ration était composée d'une livre de très-beau pain et d’une livre de viande.

De la conduite que tenaient ces deux généraux je dois passer à celle de l’Intendant, qui devait concourir avec eux dans les arrangemens relatifs aux opérations générales.

Je n’entrerai point ici dans l'examen des reproches que le publie

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