ARTICLE DEUXIÈME
Mémorre de la conduite que j'ay tenue pendant le
siège de Québec, et dans la reddition de cette place.
Pour prouver que la conduite que j’ay tenue, dans des circonstances aussi délicates, est exempte de tous reproches, il me suffira d'exposer simplement comment les choses se sont passées ; aussi, je n’employerai pour ma justification d’autres armes que la vérité; je ne l’appuyerai que sur des faits constants et connus de tous les habitants du Canada, et sur des pièces que j’ay entre les mains, et dont on trouvera copies à la fin de ce mémoire.
Le mauvais état de la place, le plan général de deffense pour toutte la Colonie qu’avoient dès le printems pris nos généraux, les ordres que je reçus de M. le Marquis de Vaudreuil au moment où il crut devoir abandonner le camp de Beauport le 13 7bre au soir, avec les lettres dont il les accompagna, ou qui les suivirent, la requeste qui me fut présentée le lendemain par les citoyens de Québec ; le résultat du conseil de guerre que je tins en conséquence ; Enfin, la combinaison des circonstances cruelles où je me trouvai dans les derniers jours du siège, et qui ne me laissèrent d'autre parti à prendre que celui de capituler le 17 7bre au soir, après avoir différé plus longtems qu’on ne devait s’y attendre; plus de vivres, point de munitions de guerre, point de soldats, un découragement général dans les milices porté au dernier excès, nulle espérance d’un prompt secours de l’armée ; la vue d’un assaut prochain auquel mes ordres me défendoient de m’exposer; voila
le précis des raisons dont je vois faire un exposé fidel, et auxquelles je crois qu’il serait difficile à mes ennemis de répliquer.
Le mauvais état de la place de Québec n'a jamais été mis en problème ; tous ceux qui connaissent la colonie sçavent que cette ville n’étoit point fortifiée, ou du moins que ses fortifications ne la rendoient point susceptible de deffense. Quelques batteries sur le fleuve paroissoïent en défendre l'entrée de ce coté là; mais de simples batteries ne mettent point à l'abri des surprises. D'ailleurs, il étoit très facile à l'ennemi, par le feu de ses vaisseaux et des batteries qu’il avoit établi, avec l’avantage du terrain de l’autre coté du fleuve de démonter les nôtres ; aussi c’est sur ces batteries que nous avons perdu le plus de monde. Enfin, ces batteries n’étoient plus tenables sur la fin du siège, étant remplies de décombres des maisons qui avoient été renversées dans le bombardement. Du coté de la campagne, il y avoit un mur qui régnoit depuis la citadelle jusqu'au dessus du Palais, mais il n’y avoit sur les remparts de ce mur aucune batterie en état de jouer par leur construction irrégulière ; il n’y avoit d’ailleurs aucun ouvrage en dehors. Tout le quartier du Palais, et l’espace qui est entre la citadelle et le chateau offroit une entrée libre à l’ennemy. Lorsqu’on eut avis au printems 1759, de la prochaine arrivée de l’armée Angloise, on travailla précipitamment à former dans ces deux endroits, une simple pallissade, mal flanquée, dont la majeure partie fut détruite dans le cours de l'été par les incendies, et ne put être réparé faute de matériaux ; une place ainssy ouverte de toutes parts pouvoit-elle soutenir un siège ?
Aussi, aucun de nos officiers généraux ne crut devoir y rester ; On a eu soin même de retirer de la place toutes les munitions de guerre et de bouche; on nous en envoyait de Beauport pour la consommation journallière ; on ne me laissa pour garnison que le rebut de milices, huit à dix officiers, quelques canoniers bombardiers, mais les moins bors ; point d'ingénieur, cecy paraitra fort singulier. Il ne resta aucun ingénieur dans la place ; j'en demandai après la déroute du 13 7bre, on ne m’en envoya point. Cela seul, ne devroit-il pas me mettre à l’abry de tous reproches? Peuton sans ingénieur soutenir un siège? Si on m'a refusé un secours aussi essentiel, c'est qu'on était convaincu que la place était hors d'état de tenir; qu’il n’y avoit aucunes ressources. Cela d’ailleurs
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entroit dans le plan général de deffense pour la Colonie qu’avoient, dès le printems, pris nos généraux, et qu'ils n’avoient pris qu’en conséquence du mauvais état de la place. (Car, Québec étant la clef du Canada, c'étoit à sa deffense qu'il falloit s'attacher si elle en eut été susceptible.
Or, voicy quel étoit le plan. Je ne crois pas que sur ce point nos généraux puissent me contredire; ce plan n’a été malheureusement que trop exécuté de point en point. On établissoit à Beauport, à environ une lieue de Québec, le camp général. (C'’étoit là, que l’on réunissoit tout ce qu’il y avoit de plus précieux dans la Colonie en officiers, en ingénieurs, en artilleurs, en trouppes, en milice, en munitions de toutte espèce ; aussi, étoit-ce à fortiffier ce camp qu’on s'étoit attaché, au cas d’une deffaitte à cet endroit, où l’on prétendoit que l'ennemi feroit sa descente. On s’'étoit ménagé une retraite au Cap Rouge, à trois lieues de Québec, et delà à la Rivière Jacques-Quartier, à 11 ou 12 lieues. On abandonnoïit la ville à ellemême, ou plutôt, on l’abandonnoit à l'ennemy ; car la capitulation que devoit faire en ce cas le commandant de la ville étoit dès lors dressée ; j’en eus communication, et M. de Montcalm luy-même, me fit prendre la précaution d’en tirer une copie que j’ay encore; elle est conforme à celle qui me fut envoyé le 13 Tbre au soir, par M. le Marquis de Vaudreuil. On ne doutoit point alors, que l’armée s'étant retirée, la ville devenoit nécessairement la proye de l’ennemy ; aussi envoya-t-on des ordres en conséquence le 13 7bre au soir. On trouverra à la fin de ce mémoire ces ordres, sous le numéro (2).
Les Anglois, après avoir demeuré devant Québec près de trois mois, sans autre succès que celuy d’avoir mis la ville en poudre, par le bombardement le plus vif et le mieux soutenu pendant plus de soixante jours, se déterminèrent à une dernière tentative. Ils abandonnèrent leur camp général qu'ils avoient établi sur la côte de Beaupré, auprès de nôtre armée, dont ils n’éotient séparés que par le Sault Montmorency ; ils firent pendant quelques jours plusieurs marches simulées. Enfin, au moment qu’on paraissoit toujours les attendre à Beauport qui est au dessous de Québec, ils firent dans la nuit du 12 au 13 7bre leur descente générale audessus de cette ville. Ils la firent assez tranquillement n'ayant point trouvé de fortes oppositions sur leurs passages ; à cinq heures
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du matin ils étoient maîtres de la campagne, et sur les six heures, ils étoient en bataille sous les murs de Québec.
Nos généraux qui étoient à Beauport, c’est-à-dire, à plus d’une lieuc de là, ne purent pas être avertis assez tôt pour arrêter l’ennemy dans sa marche. M. de Montcalm fit avancer, aussitôt qu’il en eut avis, ses trouppes vers Québec et vint se placer à leur tête, sur les huit heures, entre les murs de la ville et l’armée angloise; la bataille fut livrée entre neuf et dix heures du matin; dès la première décharge notre armée fut mise en déroute, et M. de Montcalm qui reçut plusieurs blessures fut apporté à Québec, où il mourut la nuit suivante. Les débris de notre armée retournèrent en désordre à Beauport; ce fut là, je crois pouvoir le dire, que se décida le sort de Québec dans le conseil de guerre que tint M. le Marquis de Vaudreuil sur le parti qu’il y avoit à prendre. Dans une circonstance aussi fâcheuse, j'avois osé me flatter que le résultôt du conseil de guerre seroit de travailler dès la nuit même, ou au moins le lendemain, à faire abandonner à l’ennemy le poste avantageux qu’il occupoit: c’étoit là le moment favorable; ses retranchemens n'étoient point encore faits, son artillerie n’étoit point encore rendue. Le résultat fut tout opposé à mon attente. Aï-je pu depuis me flatter que notre armée, qui n’avoit pas osé attaquer l'ennemi avant qu'il se fut retranché, se determinat réellement à le faire cinq à six jours après, lorsque son camp fut entouré d’un fort retranchement, et qu’il y eut fait transporter une artillerie formidable. Dira-t-on que le 13e toutes nos trouppes n’étoient pas rassemblées ; que M. de Bougainville étoit à trois lieues de là, avec deux mille hommes d'élite? mais, étoit-il donc si difficile de le faire revenir ? il eut certainement pu être rendu à Beauport dans l’après-diné ; maïs cela n’entrait point dans le premier plan.
Le résultat du conseil de guerre que tint M. le Marquis de Vaudreuil fut donc, que l’armée abandonneroit dès la nuit même le camp de Beauport. Je ne sçais si on y décida qu’on laisseroit les tentes toutes dressées pour en imposer à l’ennemy; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que le 14 au matin nous vîimes toutes les tentes dans la même position; ce qui fit croire dans la ville que notre armée étoit toujours à Beauport. Je sçavais malheureusement le contraire : les lettres que je reçûs du Marquis
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de Vaudreuil le 13 au soir, avec ses ordres, m’avoient instruit du départ précipité de notre armée, et que je n’avois plus de secours à en attendre.
Après avoir écrit dans l’après-diné du 13e plusieurs lettres à M. le Marquis de Vaudreuil où je lui rappellois le malheureux état de la place et lui demandois des secours en hommes, en vivres et en munitions de guerre, trois articles qui me manquoient absolument; où je le priois enfin de me faire passer ses derniers ordres, je les reçus, accompagné d’une lettre écritte à six heures du soir, et que l’on trouverra sous le No. (3). J'en reçus une autre, écritte encore plus tard, qui sera sous le No. (4); celle-ey n’est qu’une répétition de la première, à celà près, qu’il me recommande de ne plus luy écrire dès le soir même, et m’annonce qu’il part dans le moment.
Quel coup pour moi de me voir abandonner si vite par notre armée qui, seule pouvoit déffendre la ville; de ne voir entrer dans la place aucuns secours en trouppes, ny en munitions de guerre et de bouche; on y avoit fait entrer, le matin, un piquet de 120 hommes de trouppes de terre; Voila précisement à quoi se reduisoit ma garnison ; Car, je ne pouvois faire (comme je ne l'ai que trop éprouvé depuis) aucun fonds sur les mauvaises milices de Québec, tous artisans qui n’avoient jamais sortis; la pluspart, gens mariés et sur l’âge, extenués d’ailleurs par le jeûne rigoureux qu’on leur faisoit observer depuis longtems. On voudra peut-être compter pour quelque chose, une centaine de matelots, qu'on avoit mis sur les batteries. Mais on doit sçavoir qu’ils avoient été la pluspart plus occupés pendant le siège, à piller les voutes des particuliers qu’à faire leur service. Gens sans dicipline, et on n'avoit pu y former, y ayant aussi peu d'officiers dans la vie, Pour les munitions de bouche, et de guerre, il est facile de calculer ce qui pouvoit m'en rester, n’en tirant que du camp depuis très longtems, et que pour la consommation journallière ; pas un ingenieur pour ailer au moins reconnoître les ouvrages de l’ennemy; tandis, qu'à l’armée, on en avoit sept à huit. Quelle plus triste position pour le commandant d’une place. Je tâchai cependant, de prendre sur moi pour ne point allarmer les citoyens de la ville ; je les laissai même dans l’idée où iis étoient d’abord que l’armée étoit toujours à Beauport, jusques à ce qu’ils se fussent convaincus
par eux-mêmes qu’elle s'étoit repliée; ce qu’ils ne purent se persuader qu'avec peine; mais, lorsqu'ils ne virent dans le camp aucun mouvement pendant toutte la journée du 14, l'ordre que donna Mr. de Vaudreuil à M. Barrot, Capitaine au Régiment de Bearn, de se retirer de la ville avec tout ce qu'il y avoit de meilleurs soldats de la garnison, je vis qu’il n’y avoit plus moyen de le dissimuler. Alors, la désolation fut entière, le découragement universel et porté à l'excès ; les plaintes et les murmures contre l'armée qui nous abandonnoit devinrent un cri public; je ne pus dans un moment aussi critique empêcher les Négocians, tous officiers des milices de la ville, de s’assembler chez Mr. Daïine, Lieutenant général de police et Maire de ville; là, ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence une requeste, signée du dit Sr. Daine, et de tous les principaux citoyens. On verra dans cette requeste, mise sous le No. (5), quelles étoient les dispositions des officiers de milices, et par conséquent de tous ceux qu’ils commandoient.
A la vuë de cettc Requeste qui me faisoit voir évidemment que je ne pouvois plus compter sur mes milices, et que ma garnison se reduisoit à cent vingt hommes de trouppes, pour deffendre une ville d’une étendue si considérable que six à sept mille hommes eussent à peine pu y suflire, une ville d’ailleurs ouverte de touttes parts, je pris le 15 le parti de tenir mon conseil de guerre, dont on trouverra le résultat sous le No. (6).
Je montrai les ordres que j'avois reçu de M. le Marquis de Vaudreuil; on y vit ce qu'il m'y prescrivoit, c’est-à-dire : de ne point attendre l'assaut, mais de demander à capituler sitôt que je manquerois de vivres, suivant le modèle de la capitulation que je devois faire et que j'ai fait plus honorablement qu'il ne l’exigeoit,
Vâû ces ordres et le deffaut actuel de vivres qui fut constaté par les états que me donnèrent les commis du munitionnaire, et le rapport que me firent les personnes que j'avois chargé de faire des recherches chez les particuliers, il fut décidé dans le conseil de guerre, qu’il n’y avoit plus d'autre parti à prendre que celui d'obtenir, au plutôt, une capitulation honorable, ce qui deviendroit très difficile en attendant plus longtems.
Malgré celà, je crus devoir prendre sur moi de tenir encore; quoique j'eusse pû et peut-être dû arborer dans le moment le
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drapeau blanc, et envoyer, suivant mes ordres, un officier de ma garnison pour s’aboucher avec le commandant Anglois. C’est même la seule chose que je puisse avoir à me reprocher, car alors, on n’eut trouvé aucun moyen de me desservir en cour,
Ce fut surtout une lettre que je reçus de M. le Marquis de Vaudreuil, où il m'annonçoit qu’il allait me faire passer des vivres qui ranima mes espérances ; mais ces vivres, qu’on se proposoit de me faire parvenir par le fleuve, ne vinrent point. Cela ne m’empêcha pas d'attendre encore jusqu’au 17 au soir ; dans cet intervalle j'avois envoyé au camp de Beauport abandonné, pour voir si on n’y trouveroit pas quelques vivres dans les magasins. L'armée y en avait effectivement laissé, mais ils avoient été aussitôt pillés, on trouva les quarts de farine enfoncés, et tout dans le plus grand désordre : J’envoyai Mr. de St. Laurerit, Ayde-Major, pour faire abattre les tentes de notre armée et enlever cette gloire à l’ennemy, (ce Monsieur est à Paris.) J'avois aussi pris la précaution d'envoyer M. de Joannés, Ayde-Major au régiment de Languedoc, et M. Magnan, Ayde-Major de Milice à l’armée françoise, pour sçavoir au juste qu’elle étoit sa situation présente, et si je pouvois me flatter qu’elle revint à la charge. Ils me rapportèrent qu'il régnoit dans toutte cette armée si peu de discipline, et au contraire un si grand désordre qu’il n’y avoit point du tout à se flatter de la voir venir chasser l'ennemi de son poste du coté de la ville. Le découragement croissoit de moment à autre; toutes les nuits et même en plein jour il désertoit beaucoup de monde, dont une partie alloit rejoindre l’armée françoise, une autre gagnoit les campagnes ; quelques uns passoient au camp de l'ennemi qui pouvait par là estre instruit de ma situation. Un sergent, entreautres, qui gardoit une des parties foibles de la ville déserta, et porta au commandant Anglois les clefs d’une porte. Il ne m'étoit plus possible de faire garder surement aucun poste. Les batteries étoient abandonnées, les endroits foibles n’étoient plus gardés. Je n’avois point assez d'officiers de trouppes pour faire exécuter mes ordres, je ne pouvois plus compter sur les officiers de Milice depuis la requeste qu’ils m’avaient présenté. Je ne l’éprouvai que trop le 17, sur les six heures du soir; il y eut une alerte; on vint m'annoncer qu’un détachement Anglois venait dans des berges pour mettre pied à terre à la Basse-Ville ; nous vîmes au même tems
tous los vaisscaux de guerre qui metoient à la voile pour s'en approcher, et un gros d'Anglois, qui s'avançoit en colonne du coté du Palais qui lui offroit une entrée libre, Je fis battre la générale; je donnai mes ordres pour que chacun #o rendit à son poste; j'étois sur la place avec quelques officiers ; un Ayde-Major que j'avois envoyé pour fuire exécuter les ordres que je venois de donner, vint me dire qu'aucun des miliciens ne vouloit combattre, Au même instant, les officiers des Milices vinrent me trouver et mo déclarèrent qu'ils n'étoient point d'humeur à soutenir un assaut ; qu'ils sçavoient même que j'avois des ordres contraires, et qu'ils alloient reporter leurs armes au magasin, afin que l’ennemy qui alloit entrer les trouvant sans armes, ne les passa pas au fil de l'épée ; que dans ce moment-cy ils ne se rogardoient plus comme soldats, mais comme bourgeois; que si l’arméo ne les avoit pas abandonnés, ils auroient continué à donner les témoignages du zèlo qu'ils s'étoient fait un devoir de montrer pendant tont le siège; mais que, ne voyant plus aucunes ressources, ils ne se croient point obligés à se faire massacrer envain, puisque Île sacriffice qu'ils feroient de leur vie ne retarderoit pas d’une heure la prise do la ville. L’ennemy s’avançoit toujours. Je me trou-
vai dans une cruel embaras: Je pris le sentiment de quelques officiers qui étoient auprès de moy, et en particulier de Mr. le Cr. de Bernetz qu'on m'avoit donné pour Lieutenant, et de leur avis j'arborai le drapeau, suivant mes ordres, et j'envoyai au camp ennemy M. de Joannés, Ayde-Major, ave: la capitulation que m'avait adressé le Marquis de Vaudrouil.
Avois-je d'autre parti à prendre dans un moment aussi critique? pouvois-je raisonnablement obliger ces citoyens à soutenir un assaut ? leurs plaintes contre l’armée n’'étoient-elles pas justes et leurs raisons solides? Etoit-il d’ailleurs en mon pouvoir de forcer ces gens là à combattre ? dans de pareilles circonstances, la subordination ne règne plus, même dans des trouppes réglées, Que pouvois-je faire seul vis-à-vis d’une milice uniquement composée de citoyens et de bourgeois qui, comme on sçait, ne servoit que par zèle et volontairement ? Enfin ne m’étoit-il pas expressément deffendu de les exposer à un assaut; je fis donc, dans ce moment, ce que je devois faire.
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M. de Joannés qui partit aussitôt pour se rendre au camp ennemy, revint sur les dix heures du soir avec un ôtage Anglois, comme il est d'usage en pareilles circonstances. Le général Anglois avoit accepté les articles, avec quelques modifications, auxquelles je ne pouvois pas raisonnablement refuser de souscrire, étant beaucoup moins désavantagouses quo je ne pouvois l'espérer, et que celles auxquelles M. de Vaudreuil me marquoit dans son Instruction que je devois me soumettre, L'ennemi, ne me donnoit que jusqu'à onge heures pour me déterminer, menaçoit de donner l'assaut et do ne plus écouter aucune proposition, si je ne signois les articles dans lo tems prescrit, Voilh ce qui me fit prendre le parti de signer la capitulation, et de faire repartir M. de Joannés qui ne revint que le dix-huit au matin. Ce fut après ce second départ que j'eus quelque avis, non pas par écrit, car je ne reçus aucune lettre de qui que ce soit, je crois devoir le faire observer ; ce fut, dis-je depuis ce second départ de M. de Joannés que j'eus quelques avis qu’on alloit faire entrer un secours de vivres dans la ville, et que l’armée se disposoit à revenir; mais après avoir vû jusques alors toutes mes espérances frustrées, pouvois-je faire encore quelques fonds sur des avis aussi vagues ? non, je crois pouvoir l'assurer, je n’en avois aucuns à faire. L'armée étoit à dix et douze lieues de Québec. Cette armée n'étoit point encore trop bien revenuë de ses alurmes. Elle n’avoit pas osé faire face à l'ennemy avant qu’il se fut retranché! devois-je espérer qu’elle viendroit l’attagner dans un camp fortifié, et où il y avoit déjà une artillerie formidable ? il étoit aussi facile à notre armée de forcer l’ennemy dans la ville lorsqu'il en fut maître, qu'il l’eut été de le forcer dans son camp même. Nos généraux n’ont pas fait cette seconde tentative; ils n’eussent pas fait la première, Aussi, j'ay sçu qu’on n’avoit pas été fâché d'apprendre à l’armée, que j'avois capitulé; pouvois-je faire plus de fonds sur les secours de vivres qu’on m’annonçoit? L’ennemy étoit maître de tous les environs de la place; on ne pouvoit donc y faire entrer que de petits convois et à l’échapée. Aussi quel fut ce secours de vivres que l’on me promettoit, et que peut-être on a fait tant sonner en cour ? dix-huit à vingt sacs de biscuit, tous moüillés, que des cavaliers portoient avec eux sur leurs chevaux, et qui n’entrèrent dans la ville qu'après l'affaire de la capitulation consommée ?
Cela étoit-il suffisant pour toutes les bouches qui étoient dans la place, hommes, femmes et enfans ? un aussi foïble sccours, étoit-il capable de ranimer les courages abattus et de faire reprendre les armes aux citoyens.
Enfin, je suppose que j'eusse encore pû me flatter de voir entrer dans la ville des secours de vivres suffisants, et de voir notre armée révenir effectivement à la charge; ces avis m'étoient parvenus un peu trop tard. M. de Joannés étoit desjà reparti avec les articles acceptées et signées de moy; un second officier que j'aurois envoyé pour contremander M. de Joannés auroit trouvé l'affaire consommée ; la capitulation fut signée dans le moment par le général Anglois, et dans des termes beaucoup plus honorables que ne l’exigeoit M. de Vaudreuil, comme on le verra en comparant les ordres qu’il m'envoya le 12* au soir, sous le No. (2) avec la capitulation que j'obtins, et que l’on trouverra sous le No. (7).
Et quel est l’homme d'honneur et jaloux de sa parole qui osera me soutenir que je pouvois alors rétracter la mienne, et revenir sur ma signature, supposé même que j'en eusse encore eu le tems ? quel prétexte pouvois-je trouver pour le faire décemment ? la capitulation étoit des plus honorables, beaucoup plus que ne l’exigeoit mon supérieur—qu’on la compare avec celle qui a été faite en 1760 à Moutréal pour toute la Colonie, et qu’on en pese les différences; que l’on compare aussi, si l’on veut, ma deffense avec celle de Montréal, je ne crains pas de paralelle ; qu’on la compare encore avec celle des autres Colonies. Je crois pouvoir me flatter que je ne suis pas le commandant qui se soit tiré de son malheur avec le moins de gloire.
Aussi, lorsque les ennemis furent entrés le lendemain dans la ville, ils ne purent dissimuler la surprise où ils étoient que j’eusse tenu jusqu'au 17 au soir dans une place aussi démantelée, avec une aussi modique garnison, et dans un dénuement aussi général de toute espèce de munitions ; ils ne purent dissimuler le regret qu’ils avoient de m'avoir accordé une capitulation aussi honorable, et de n'avoir pas plutôt tenté l'assaut qu'ils étoient enfin déterminés à donner; dès ce jour là même, il furent obligés de nous donner des vivres, comme on le verra par le certificat de Mr. Perthuis sous le No. (8). Nous étions réduits à la dernière extré-
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mité ; l’on pourra se le confirmer encore par une lettre que m'écrivit le 21 Tbre, Mr. Bernier, commissaire des guerres, et que l’on trouverra sous le No. (9).
D'après ce détail exact et fidèle æ” circonstances fâcheuses où je me suis trouvé, et qui ne m'ont laissé d’autre parti à prendre que celui d'obtenir une capitulation honorable, qu’on ne m'auroit pas accordé, si j'avois encore seulement différé d’une demie heure, je crois qu’on se persuadera enfin que toute ma conduite est sans reproche, et que si on ne m’a pas accordé une retraite aussi considérable que celle à laquelle je devois m'attendre, ce n’est que parceque mes ennemis m'ont desservi en cour. Je n’igunore pas qu'ils ont dit, qu’on n’auroit rien à me reprocher si j’avois capitulé aussitôt que j’appris la retraite de notre armée, mais qu'ayant attendu jusqu'au 17 au soir, je pouvois encore attendre! Quoi donc on veut me faire un crime de mon zèle? ne doit-on pas conclure au contraire que si, pouvant capituler dès le 13 7bre au soir, j'ay attendu jusqu’au 17, j'aurois attendu davantage si je l’avois pû, et qu’il n’y a que la combinaison des circonstances malheureuses, où je me trouvai à cet instant, qui m'y déterminèrent de l’avis des officiers qu’on m'avoit donnés: toutes les apparences d’un assaut prochain, dans une ville ouverte de toutes part; les dispositions des milices qui ne vouloient plus combattre ; le défaut total de vivres, le petit nombre d'officiers que j’avois sous mes ordres, cent vingt hommes de trouppes seulement dans une ville où six à sept mille hommes n’auroient pas suffi pour garder tous les postes; pas un ingénieur, la désertion qui augmentoit à tout instants; la crainte trop bien fondée où j'étois que l’ennemy ne connut enfin, par les déserteurs, ma vraye situation ; les raisons trop fortes que j'avois pour ne plus espérer ny des secours de vivres, ny le retour de l’armée ; enfin, la deffense qu’on m'avoit faite de m'exposer à un assaut: En voila trop pour justifier le parti que je pris, sur les sept heures du soir, d'envoyer un officier pour entrer en proposition avec l'ennemi, et celui que je pris sur les onze heures de signer les articles tels que les proposoit le commandant Anglais. Je n’ai jamais sçu ce que c’étoit que de manquer à ma parole où de tergiverser ; aussi, lorsque j’eus une fois donné ma signature, je crus que ce n’étoit plus là le moment de reculer. D'ailleurs, la chose n'étoit plus possible ; M, de
Joannés étoit de retour au camp ennemi, et la négociation étoit desja consommée; quant elle ne l’auroit pas encore été, et qne j'eusse encore été à tems de reculer; quand même j'aurois pû le faire honnêtement et sans manquer au droit des gens, le pouvoisje faire prudemment ayant d'aussi foibles rayons d’espérances, fi sur des secours de vivres, et sur le retour de l’armée françoise ? A n’aurois-je pas été en faute, si, dans la nuit même, l'ennemy fut entré dans la ville, ou si, en attendant encore, je me fus mis dans le cas d'obtenir une capitulation moins honorable, n’aurois-je pas été précisément contre mes ordres ? c’est alors qu’on auroit eu des reproches à me faire,
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Corte du Mémoire des services du S° de Ramezay, signé par M. le MT%* de Vaudreuil, — cotté dans le mémoire cy-devant sous le No, 1,
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il ÉTAT DES SERVICES DE RAMEZAY, CY-DEVANT LIEUTENANT i POUR LE ROY À QUÉBEC.
Permettez à de Rameray de remettre sous les yeux de Votre Grandeur, que son père s’est distingué dix ans dans le gouvernement des Trois-Rivières, et vingt ans dans celuy de Montréal. Que ses trois frères sont morts au service, l’aîné dans la marine, tué à la bataille de Rio Janeiro ; le deuxième, Lieutenant aussi tué par les Charaquis, dans l'invitation des nations sauvages et à la | destruction des Renards; et le troisième, a péri Capitaine dans le | vaisseau du Roy le Chameau.
Que luy, fait Enseigne en 1720, à servi dans la garnison de Montréal jusqu'en 1726, où il fut fait Lieutenant; il fut du nombre des officiers envoyés à Niagara pour prendre ce poste, et
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