CHAPITRE IL
Progrès de la navigation dans la mer des Indes. ~ Amélioration que les Romains introduisent dans cette navigation. — Navigation le long des côtes de TAsie; Navigation particaliëre, de la mer d'Oman aux Laquedives et aux Maldives. — Traversée de la mer des Indes par le nord des Laquedives. — Navigation le long des côtes de TAfrique ; Commerce des habitants des iles ZaledJ, qui dépendent des Indes. — Ile Cambalou. — Iles de la côte orientale d'Afrique, comprises dans la septième section du 1^' climat d'Edrisi. — Migrations Chinoises. ~ Migrations Malaises à Madagascar. ~ Concîunon.— Instruments en usage dans la navigation des Arabes.^Le quart de Cercle. — La Boussole. — Les Cartes marines.
D'après Eratosthène (1), « Sésoslris passe pour avoir, le premier, soumis l'Ethiopie et la Troglodylique, et parcouru ensuite l'Asie tout entière après être entré en Arabie par le détroit de Dire (Bab-el-Mandeb) ; on y voit, dit-on, une colonne de l'égyptien Sésostris, sur laquelle est une inscription en caractères sacrés qui indique que ce Roi a traversé ce détroit. »
Eratosthène porte la limite extrême des connaissances de son temps au cap Gardafui qu'il n'indique que par la distance à laquelle il place cette limite du cap Dire.
(1) Slrabon, 11 v. xvi, ch. 3.
Sur celte côle de la région Cinnamofère , Artémidore (1), cent ans environ avant notre ère, place les Colonnes et les autels du Lion, de Pytholaus, de Licha, de Pylhangelus, de Charimotrus. Ces Colonnes indiquent, comme les Colonnes d'Hercule dans la Méditerranée, les points extrêmes où^ à certaines époques, étaient parvenus les navigateurs entre le cap Dire et le cap Gardafui. Le point le plus éloigné sur la côte d'Afrique dont parle Artémidore est le Notu Ceras ou cap d'Orfui.
On voit ainsi, avec la succession des temps, s'avancer sur cette côte le point extrême de la navigation qui, au temps de Ptolémée, est^ comme nous l'avons dit : le cap Prasum.
Malgré ces constatations géographiques^ il est trèsprobable que, bien des siècles avant cette époque, les Arabes et après eux les Phéniciens, avaient poussé leur navigation plus loin que les limites du monde connu de Ptolémée, sur la côte orientale de l'Afrique. Mais il n'entre pas dans notre sujet d'examiner les relations des navigations fabuleuses ou impossibles qui nous ont été transmises par les auteurs de l'antiquité ; cet examen serait du reste inutile; il n'a conduit des géographes et des marins autorisés qu'à constater la divergence de leurs opinions. Nous ne parlerons pas des navigations anciennes mais réelles des Egyptiens^ des Arabes et des Indiens, on peut consulter à cet égard les premières pages des études de M. Dulaurier citées au chapitre
(1) Strabon, lly. xyi, ch. 3.
précédent. Nous ne mentionnerons que pour mémoire le voyage de découvertes de Scylax de Caryande, des bouches de i'Indus au golfe Arabique, et la célèbre expédition de la flotte d'Alexandre des bouches de Flndus aux bouches de l'Ëuphrale.
L'Egypte, après la destruction de Tyr et sous les successeurs d'Alexandre, eut sa part du commerce de celte Reine des mers, et marcha sur les traces des Arabes.
Les Romains, à leur tour maîtres de l'Egypte, étendent leur domination sur les côtes de l'Abyssinie et soumettent quelques contrées maritimes de l'Arabie à des tributs réguliers. L'esprit de mercantilisme et de rapine des Arabes est connu de toute antiquité; leur aptitude à la navigation n'est pas moins bien constatée. Quel que soit le roi d'Egypte ou d'Abyssinie auquel se rapporte la seconde partie de l'inscription grecque d'AduUs (1), on y apprend que les Arabes avaient la mission de veiller à la sûreté des routes et des mers. Leur expérience nautique est attestée par l'Arrien, auteur du Périple de la mer Erythrée (2) . <r Dès une haute antiquité, toute la côte de l'Afrique jusqu'à Menuthias était tributaire des Arabes de Muza (Moka), qui connaissaient parfaitement ce pays et le langage de ses habitants. » Lors de l'apparition des Romains, Aden était un riche entrepôt des marchandises et des pro-
(1) Beeckh, Corpus inscriptionum grœcarum^ 1848^ in-folio^ t. m, p. 508 et suiT. — Beroard de Montfaucon, Collectio nova patrum et scriptorum grxeorum, t. II, p. 113. — Voyageurs anciens et modernes^ d'Ed. Charton, Cosmos, t. II, p. 17 .
(2) Geographi grœci minores, édit. Didot, t, i, p. 27,
ductions de TAsie et de l'Afrique, que les Arabes allaient chercher à l'est et à l'ouest de leur péninsule, pour être ensuite transportées dans les ports de l'Egypte. Les Romains ne toléraient pas le partage des biens qu'ils pouvaient s'approprier; les Arabes étaient des tributaires indociles; Caius César fils d' Agrippa détruisit Aden et en fit un port romain. Malgré les sommes considérables qu'au rapport de Pline (1), ces conquérants monopoleurs consacraient annuellement au commerce maritime de l'Inde (100 millions de sesterces), ils rie manifestèrent jamais aucune prétention sur celte contrée ; leurs navires se rendaient commercialement aux embouchures de l'Indus^ au golfe de Cambaye et sur quelques points plus méridionaux de la presqu'île Indienne. Leur commerce se faisait le plus souvent par l'intermédiaire de leurs tributaires, et parait s'être étendu rarement jusqu'au Gange. Strabon s'exprime très-clairement à ce sujet (2) : « Quant à ceux qui font aujourd'hui le commerce de l'Inde, où ils se rendent par le Nil et le golfe Arabique, il y en a fort peu qui se soient avancés jusqu'au Gange, et d'ailleurs, étant des hommes sans instruction, ils ne sont pas en état de nous rien apprendre sur la nature des lieux qu'ils ont parcourus. » Ce que dit Ptolémée (3) et les renseignements erronés qu'il donne sur les contrées au-delà du Gange, ne sont pas de nature à modifier cette opinion d'autant plus plausible, que Ceylan était un
(1) Pline, Histoire naturelle, liv. xii, ch. 41.
(2) Strabon, liv. xv.
(3) Ptolémée, liv. i, ch. 17.
centre commercial où étaient portés les produits des contrées plus orientales , comme nous l'apprendrons de Cosmas et de Fa-Hian, et que les éclaircissements qu'on peut tirer des géographes ou des historiens ne parlent pas des relations de l'Empire Romain au-delà des parties méridionales de la presqu'île Indienne et de Ceylan.
Pandion, roi du Pandjaour, conlrée située à l'est du cap Comorin, est le premier roi des contrées maritimes de rinde qui ait envoyé des ambassadeurs à Rome, sous César-Auguste; et les premières relations avec Ceylan sont dues aune tempête qui jeta sur cette ileun affranchi d'Ânnius Plocamus^ adjudicataire tiscal des revenus de la mer Rouge (1) ; ce qui donna lieu aune ambassade que le roi de Ceylan envoya à Rome, à l'empereur Claude. Cette circonstance et celles de même nature qui la suivirent ne corrigèrent que faiblement les dimensions attribuées à Ceylan, dimensions telles, que Hipparque, cité par Pomponius Mêla (2) la considérait comme «l'entrée d'un autre monde, » et que Pomponius Mêla adoptait le sentiment d'Hipparque parce que « cette terre est, dit-il, habitée, et qu'il ne nous est pas parvenu que personne en ait fait le tour. » Avant eux Onésicrite (3), lui donnait 8,000 stades, sans spécifier, dit Strabon, si c'est en longueur ou en largeur. Pline (4) qui rapporte la tradition relatée par Hipparque et Mêla, dit, que dès le- siècle
(1) Pline, liv. VI, ch. :i2.
(2) Pomponius Mêla, liv. ni, cl). 7.
(3) Strabon, liv. xv, th. 6.
(4) Pline, liv. VI, cb. 24.
d'Âlexaudre, cette terre était reconnue pour être une île» et lui donne, d'après Eratoslhène 7,000 stades de longueur sur 5,000 de largeur. Ptolémée (1) lui donne quinze degrés en latitude et dix en longitude. Marcien d'Héraclée (2), au quatrième siècle de notre ère, lui donne encore 7,000 stades en longueur. Ces erreurs auxquelles on peut joindre les diverses appréciations exagérées de la distance de celte île à la presqu'île Indienne, prouvent à elles seules que Ceylan même ne fut pas assez fréquentée pour qu'on pût avoir sur ses dimensions des renseignements plus exacts.
Quoiqu'il en soit, l'ambassade du roi de Ceylan à l'empereur Claude paraît avoir été suivie de relations régulières ; c'est, du moins^ ce qui ressort de la phrase suivante d'Ammien Marcellin (3), parlant de la renommée de Julien, qui fit accourir des ambassadeurs de toutes parts auprès de cet Empereur : « Des nations des Indes^ jusqu'aux Dives et aux Serendives, envoyaient à l'envi et avant le temps leurs principaux personnages avec des présents. »
Ces relations et ces ambassades ne sont plus mentionnées après cette époque. Cosmas (4) est le dernier auteur qui relate le voyage d'un Romain, le marchand Sopater, venu à Ceylan sur un navire d'Adulis; encore ce fait se rapporte à l'an 500^ trente-cinq ans avant le voyage que lui-même fit à Cevlan sur un navire Axumite.
(1) Ptolémée, liv. viii, cli. 4.
(2) Geographi grœci minores^ édit. Didot.
(3} Ammien Marcellin, liv. xsii, ch. 7.
(4) Voyageurs anciens et modernes, «î'Eil. Chartou, t. ii.
A cette époque, la déchéance définitive des Romains en Asie n'est retardée que de quelques années parles succès de Bélisaire; ils ne paraissent plus ni dans le golfe Persique ni dans la mer des Indes. l'Egypte est disposée à s'affranchir du joug de l'empire d'Orient. Les Arabes, ces auxiliaires maritimes des Ptolémées, que Virgile (1), dans sa prophétique description du bouclier d'Enée, représente, ainsi que les Indiens, combattant sur la flotte d'Antoine et de Cléopàtre, à Actium, après avoir secondé la politique romaine et s'être établis, par la protection de leurs passagers dominateurs, sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, avaient porté le ravage sur les côtes maritimes de la Perse. En l'an 32(), Sapor II (2) les chasse du golfe Persique, et, après avoir équipé un nombre de vaisseaux suffisant pour le passage d'une armée, se rend par mer sur les côtes d'Arabie, dont il réduit les habitants; parcourt ensuite une grande partie des provinces occupées pareux^ et marche contre les Romains. De la domination temporaire des Romains, les Arabes passent à celle plus courte encore des Perses, puis à celle des Axumites (3) vers Tan 529, puis encore, en 601^ à celle des Perses qu'ils appellent à leur secours sous Chosroës-le-Grand ; et, toujours insoumis, toujours battus et toujours indépendants, ils restent toujours en possession d'un commerce utile à eux-mêmes et à ceux qui les châtient. Du
(1) Virgile, VEnéide, liv. viii.
(2) Silvestre de Sacy; traduction de Mirkhond. — Debeux, HtVtotre de la Perse, dans l'Univers pittoresque, p. 314.
(3) Noël Desvergers, Arabie, p. 74, collection de VUnivers pittoresque.
reste, celte aptitude persévérante du navigateur arabe ne concerne que les Arabes méridionaux.
Les Perses, maîtres du golfe Persique, naviguent dans la mer des Indes. M. Reinaud (1) dit, d'après le témoignage de Hamza d'Ispahan, écrivain du quatrième siècle de l'Bégire, que Nouschirevan (Chosroës P') fit la conquête de la capitale de Tîle de Ceylan, ce qui ne put avoir lieu qu'au moyen d'une flotte. Le môme auteur dit encore, d'après Thabari (2), qui écrivait dans la dernière moitié du neuvième siècle, que vers la fin de la dynastie des Sassanides, les Perses fortifièrent la ville d'OboIlah, située au-dessus du confluent du Tigre et de l'Euphrate, qui servait de boulevart à l'empire des Perses contre les descentes faites par les flottes Indiennes.
Avant de continuer cet exposé dont la suite sera simplifiée par l'expansion des Arabes qui, régénérés et disciplinés par le Coran, exerceront une suprématie incontestée sur toutes les contrées baignées par Tocéan Indien, nous relaterons qu'on fait généralement honneur aux Romains d'avoir introduit dans la navigation de la mer des Indes, vers le milieu du premier siècle de notre ère, une innovation heureuse qui permit d'abréger la route précédemment suivie, laquelle ne s'effectuait qu'en suivant les côtes ou du moins sans les perdre de vue.
Dans la partie de la mer des Indes située au nord de l'équateur, soufflent, avec de légères variations, des vents périodiques nommés Moussons. Pendant six mois, et à
(1) Reinaud, Voyages faits par les Arabes et les Persans dans Vlnde et à la Chine^ et Discours prélimifMire^ p. xxxvi.
(2) Ibid,, p. xxxvn.
partir du 1*' mai, tantôt quelques jours avant, tantôt quelques jours après, c'est la mousson du sud-ouest qui règne; pendant les six autres mois^ c'est la mousson du nordest. L'auteur du Périple de la mer Erythrée (1), rapporte que Hippalus s^étant rendu compte de la situation des pays et des contours de la mer, fut le premier pilote qui ait appliqué ces moussons à la navigation par la haute mer, et que, depuis lui, tous les marins partant, soit de la contrée des Aromates, soit de Cana, vont directement sur les côtes de l'Inde. Le vent du sud-ouest ou Libonotus fut appelé Hippalus, du nom du premier navigateur qui l'avait ainsi utilisé.
Il est probable que les Arabes, détenteurs du monopole du commerce maritime par la conquête de l'Egypte et de la Perse qu'ils firent quelques années après la mort de leur prophète, continuèrent à profiter d'un tel enseignement. Les pratiques de la navigation ne se perdent que par leur non-usage, et la navigation ne cessa jamais d'être active dans la mer des Indes. Cette navigation, par le moyen des moussons, n'était pas sans danger, privée d'un point fixe auquel on pût rapporter les oscillations du vent, ou qui permît de prendre une route favorable pendant quelque perturbation de l'atmosphère. Aussi ne dut* elle être employée qu'avec circonspection par des marchands plus jaloux de leurs intérêts que de découvertes scientifiques; mais pratiquée dans des limites assez restreintes d'abord, elle les habitua à fréquenter la haute mer avec plus de confiance et à reconnaître les condi-
(1) Geographi Crrcci minorea^ édit. Didot.
tions de sécurité qui en résultaient, surtout sur la côte occidentale de rinde, où pendant la mousson du sud-ouest, la continuité des orages et des pluies rend ses parages innavigables jusqu'à une grande distance de la côte. Gosmas ({) nous offre un exempte de ces appréhensions. Il rapporte que se rendant du golfe Arabique à Ceylan, étant à l'entrée de la mer de l'Inde, et comme on dérivait vers la droite, on aperçut une grande quantité d'oiseaux de mer nommés suspha, ce qui, pour tout marin de nos jours., indiquerait qu'on n'est\pas à une grande distance de quelque terre; alors, dit Gosmas : « nous éprouvâmes un grand changement dans la température; tous furent saisis de crainte; les matelots et les passagers les plus expérimentés disaient que nous approchions de l'Océan, et tous criaient au pilote : « Retourne à gauche » vers le golfe, de peur qu'emportés par le courant de » l'Océan, nous ne périssions. » Car l'Océan, en entrant dans le golfe, soulevait de vastes flots et la vague nous entraînait vers la pleine mer. C'était un spectacle horrible et qui nous glaçait de frayeur (2) ; et ces oiseaux, nommés suspha, nous suivaient en troupes, volant au-dessus du navire, ce qui annonçait rapproche de l'Océan. »
(1) Voyageurs ancifns ei modernes, d'Ed. Charton. Cosmas, t. xi, p. 12.
(2) Les marins arabes de Ja tribu de Azd, soit en raison de leur impassibilité, soit en raison d'une plus grande habitude étaient moins effrayés que ceux d'AduIis; • Lorsqu'ils ont gagné le large, dit Massoudi, et qu'ils montent ou descendent au gré de cette mer agitée, ils chantent en cadence le refrain
suivant :
« Berbera et Djafouna, que vos vagues sont folles I » Djafouna et Berbera, voilà leurs vagues! »
Tous les navires venant de l'ouest et allant aux côtes de Malabar, de Goromandel, d^Âssem, à Sumatra, à Java et à la Chine, ou qui en revenaient, passaient dans le bras de mer formé par le groupe des Laquecjives^ des Maldives et la côte de l'Inde ; tous allaient reconnaître l'île de Ceylan, marché et lieu de réparations et d'approvisionnements, qui réunissait à ces conditions d'une bonne escale, l'avantage précieux d'up point de repère, soit en allant au midi pour prendre par le sud de Ceylan la route convenable à la destination, soit en revenant, pour ne pas donner sur les Maldives, contre lesquelles poussent des courants violents. Telle n'était pas certainement la route suivie primitivement, lorsque les marins de l'ouest se bornaient à fréquenter les comptpirs les plus voisins du leur ; ils côtoyaient la presqu'île, entraient dans le golfe de Manaar et passaient par le détroit de Palk. A mesure que le commerce maritime se développa sur toutes les côtes de TAsie, les marchands reconnurent le plus de profit qui leur reviendrait en allant, avec des bâtiments d'un plus fort tonnage, chercher leurs mar*chandises aux comptoirs de première main; alors, les petits bâtiments seuls continuèrent à prendre le détroit de Palk; les autres doublaient Ceylan par le sud et avaient garde, soit en allant, soit en revenant, de l'approche du golfe de Manaar, où les auraient retenus les vents nord-ouest qui longent la côte de Malabar et continuent leur effet au-delà du cap Comorin. Mais cette grande navigation n'est mentionnée par les Arabes qu'au neuvième siècle. ^
Dans les premières années du cinquième siècle, le
^fi
voyageur chinois Fa-Hian (1), prêtre bouddhiste, fait sur un grand navire marchand, parmi d'autres grands navires ayant la même destination, Ja traversée du Gange à Ceylan, qu'il appelle l'île des Lions (2); de Ceylan il se rend sur un autre grand navire marchand au royaume de Ye-pho-ti (île de Java), et enfin de Java en Chine sur un autre grand navire marchand. Rien dans le récit de Fa-Hian ne peut faire supposer qu'aucun de ces navires, pas même le dernier qui le conduisit en Chine, soit un navire chinois. Le séjour de cinq mois que le voyageur Samanéen fit dans le royaume de Ye pho-ti, où il n'y avait que des hérétiques et des brahmanes en grand nombre, et où la loi de Foe était ignorée, indique que les relations commerciales maritimes avec la Chine étaient peu considérables et se faisaient par des intermédiaires (3). Le commerce était plus actif dans le golfe du Bengale ; Fa-
(1) Âbel Rémusat, traduction du Foe-koue-ki ou Relation des royaumes Bouddhiques, — Voyageurs anciens et modernes , d'Ed. Charton. Fa-Hian, 1. 1, p. 382, 389.
(2) Voir pour Torigine ce nom : Stanislas Julien, Histoire de la tie de Hiouen-Thsang et de ses voyages dans VInde, depuis 629 jusqu'en 646 ; p. 194 et suiv.
(3) Nous ne pouvons mieux faire pour éclairer ce -point que de reproduire une note de M. G. Landresse dans le Foe-koue-ki, p. 364 : « Ye^pho-ti ; Javadvipa. C'est la première mention de Tile de Java que Ton trouve dans les auteurs Chinois; mais ce ne fut que quelques années après le retour de Fa-Hian, que Ton eut des détails sur sa position géographique, sur les productions de son sol et sur les mœurs de ses habitants. Une ambassade que le roi de ce pays envoya à Fempereur delà Chine, la douzième année Juen-kia (436) sous la dynastie des Soung, commença des relations qui rares d'abord et interrompues par d'assez longs intervalles, se multiplièrent vers le milieu du dixième siècle, par suite des établissements que les Chinois y avaient formés. Ceux qui s'y étaient fixés furent appelés Tang, du nom de la dynastie sous laquelle s'était opérée cette colonisation. »
Hiau mentionne qu'il y a beaucoup de pirates, et que quand on les rencontre personne ne peut s'en échapper.
Au commencement du sixième siècle, Cosmas, dans un passage remarquable, géographiquement et commercialement parlant, représente l'activité de la navigation à l'est et à l'ouest de la péninsule indienne; Ceylan en est le centre : « Cette île, par sa position centrale, reçoit un grand nombre de navires de l'Inde, de la Perse et de TElhiopie, et en expédie elle-même beaucoup. Les plus célèbres comptoirs de l'Inde sont : Sind, Orrotha, Calliana, Sibor, Malé où naît le poivre^ Parti, Mangruth, Salopatna, Nalopatana, etc.; plus loin, sur le continent, Marallo, qui produit les perles; Caber, d'où viennent les parfums; puis le pays du girofle, et enfin Sina qui expédie la soie. Au-^elà, il n'y a point de terre, car l'Océan borne Sina à l'orient. » Le comptoir du Sind est signalé d'une manière particulière par Cosmas : les marchandises sont dirigées de Ceylan au comptoir du Sind, où les navires chargent le musc et le castoreum, et, de là, les uns vont vers la Perside, d'autres vers les Homérites, d'autres vers Adulé.
Au septième siècle, les Arabes et les Persans confondus sous le nom de Mahométans étendent leur navigation sur toutes les côtes de l'Inde, de la presqu'île Malacca, à Java, à Siam et en Chine où ils arrivent (1) pour la première fois en 742 ; ils étaient si nombreux à Canton en 758 qu'ils profitèrent des troubles qui affligeaient en ce moment la Chine pour exciter un tumulte pen-
(I) Pauthier , Histoire de la Chine (Collection de VUnivers pittoresque), p. 312.
dant lequel ils brûlèrent les magasins, pillèrent, et s'enfuirent par mer (1). Ils ne tardèrent pasà y revenir; à Khanfou^ rendez-vous des marchands^ un Musulman était chargé par le Souverain du pays de juger les différends qui s'élèvent entre les hommes de la même nation arrivés dans la contrée ; telle était la volonté du roi delà Chine (2). Âbou zeid en donne la raison : c'est que «les marchands de Tlrac ne s'élèvent jamais contre ses décisions. »
Nous serions porté à penser que de ces relations seulement date le commerce maritime des Chinois dans la mer des Indes , si l'extrait suivant produit par M. Reinaud (3) n'était contraire à cette opinion : « Deux écrivains arabes s'accordent à dire que dans la première moitié du cinquième siècle de notre ère, la ville de Hira située au sud ouest de l'antique Babylone, à quelque distance du lit actuel de l'Euphrate et qui était alors le chef-lieu d'une principauté vassale de la Perse, voyait constamment amarrés devant ses maisons des navires venus de l'Inde et de la Chine. »
A part cette citation digne de nouveau d'un examen particulier, quant aux contrées qui y sont appelées Chine, Topinion de M. Reinaud partagée par M. iDulâurier (4), ne saurait être appuyée par des témoignages de Fa-Hian
(1) Reinaud, Voyages faits par les Arabes et les Persans etc. Discours préliminaire , p. cix.
(2) Voyageurs anciens et modernes, par M. E. Charton.
(3) Reinaud, Discours préliminaire, p. xxxt.
(4) M. Dulaurier {Journal Asiatique, année 1846, t. viii, p. 140) dit à ce sujet : (( Quoiqu'un célèbre historien anglais» Gibbon, se soit montré fort peu di&q^é à croire aux navigations des Chinois dans la mer des Indes, il n'en est
el de Hiouen-Thsang. Fa-Hian partit de la Chine par lerre et revint en Chine de la manière que nous avons rapportée ; Hiouen-Thsang partit]de la Chine par terre el revint par terre ; nulle part dans son long voyage, il n'est question de navire chinois.
Au neuvième siècle, indépendamment du mouvement commercial dont les réseaux principaux viennent aboutir à Ceylan^ une grande navigation est organisée par les Musulmans et les Chinois, du golfe Persique à la Chine, et de la Chine au golfe Persique, en passant par des escales Téglées ; grande navigation qui fut interrompue en 878, lorsque l'empire chinois fut déchiré par les guerres
pas moins certain maintenant, d'après la relation du prêtre bouddhiste, Fa- Hian, que leurs navires au quatrième siècle de notre ère se rendaient dans le golfe de Bengale et jusqu'à Ceylan ; et l'itinéraire d*un autre voyageur Chinois nommé Hiouen-Thsang, qui vivait au commencement du septième siècle, nous conduit tout le long de la côte occidentale de la presqu'île de l'Inde, jusqu'aux embouchures de Tlndus. »
M. Stanislas Julien, dans la préface de VHistoire de la vie et des voyages de Hiouen-Thsang y a signalé quelques erreurs de Klaproth, qui, sans doute, sont cause des appréciations que nous venons de relater.
Suivant la Géographie impériale de la Chine, aux années youen-kiade Wentl des Soung (citée par M. Pauthier dans le livre de Marco-Polo), les premières relations que les Chinois eurent avec File Java ne datent que de Tan 424 à 454 de notre ère; elles furent assez rares et ne prirent quelque activité que vers le dixième siècle. La première connaissance que les Chinois eurent des îles Lieou-Kieou date de Tan 605, et leur première expédition contre ces îles, de l'an 610 (voir dans les Mémoires concernant les ChinoiSy t. xvi, VAhrégé de l'histoire de la grande dynastie Thang, par le père Gaubili et Fabbé Grosier, Description générale de la Chine, t. i). Suivant la Géographie historique du lieutenant gouverneur de la province de Fo-kien, Siu-ki-yu, citée par M. Pauthier dans le livre de Marco-Polo, c'est sous le règne de l'empereur Tai- Tsoung des Soung (976-977 de notre ère) que la Chine commença à avoir des relations avec l'île Bornéo.
Ce ne sont pas là des indices d'une navigation qui, au quatrième et au cinquième sorte, aurait été active et dans le golfedu Bengale et dans le golfe Persique.