‹ Mémoire géographique sur la mer des IndesChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De quelques mappemoudes autérieures à ranuëe 1492. — Martin Behaim, La Cosa et autres géographes. — Les géographes arabes sont en retard dans la constatation des découvertes géographiques. — Globe de Francfortsur-le Mein ; mappemondes de Nicolas Garnerio et de Ruysch. Trois îles arabes ; situation de ces trois îles relativement à Madagascar ; et situation de Madagascar relativement à TAfrique. — Ges îles sont conservées sur les eartes modernes en même temps que les îles découvertes par les Portugais. Elles reçoivent des noms Portugais. — Plus tard on les cherche sans succès. — Origine des noms arabes qu'elles portaient. — lies auxquelles elles correspondent.

£n dehors de la géographie des Arabes, les cartes des géographes européens, antérieures à Tannée 4492, donnent à la mer def Indes des configurations si diverses que, pour s'en faire une idée, il faut en avoir sous les yeux les fac-similé. En les parcourant on assiste à un enfantement laborieux et monstrueux de cette mer. Les connaissances transmises par les Grecs et les Latins sont oubliées; les travaux plus récents des Arabes sont généralement comme non avenus; les noms manquent sur les côtes grossièrement dessinées ou n'y sont portés qu'altérés et déplacés. Tantôt c'est la côte de l'Afrique qui se dirige à l'est vers les contrées orientales de l'Asie ; tantôt c'est la côte de l'Asie qui après un long parcours vers Test se di-

rige ensuite à l'ouest vers l'Afrique ; tantôt la mer des Indes est ouverte complètement vers le sud.

Parmi les plus remarquables de ces cartes, nous en citerons deux :

La mappemonde de 1321 deMarino Sanuto dans son Liber secretorum fidelium crucis inséré darts Bongars, représente la côte orientale de l'Afrique, vide de noms, dirigée de l'ouest à l'est jusque par la longitude de la partie orientale de Geylan, où elle prend sa direction définitive vers l'ouest. Le cap qui corr<^spond au cap Gomorin n'est pas nommé ; on lit sur cette partie du continent asiatique : hic elefantes nascuntur; en face de ce cap et se prolongeant vers l'ouest est une île qui ne peut être que Geylan ; au lieu de ce nom, on lit : insula lince di Camai^ qu'on peut rétablir ainsi : insula selindib eamar. Dans les cartes des copies du manuscrit de Sanuto à la Bibliothèque impériale de Paris, et à la Bibliothèque royale de Bruxelles, reproduites dans l'atlas Santarem, on peut lire autrement. De quelque manière qu'on lise on voit que Sanuto fait une seule île des deux îles Geylan et Madagascar. Les autres îles de la mer des Indes rapprochées de l'Afrique ont des noms illisibles ou qui peuvent se prêter à des conjectures inutiles.

Dans la mappemonde de 1459 de Fra Mauro (produite en 6 feuilles dansTatlas Santarem), la côte orientale de l'Afrique a subi un retrait vers l'ouest ; sa partie la plus avancée vers l'est, et sur laquelle est Soffala, s'arrête à peu près par la longitude des bouches de l'Indus.

L'Afrique est terminée par une île immense qui en est séparée par un long et large canal qui joint la mer des

Indes à l'océan Atlantique; sur la côte orientale de celte île nommée Diab, à partir du canal, sont placées la ville de Mogodisso et une ville nommée Xengibar; ensuite on lit le nom SofTala appliqué non à une terre basse, mais à la ville de ce nom qui s'interpose ainsi entre Mogodisso au nord, et Brava, et Mon base au sud ; après Soffala la côte se dirige au sud-ouest, puis à l'ouest, on y voit les villes de 71/flCâfe/?«, Barava^ Maabase, Chelve; puis commence elmar oscuro autrement dit la mer ténébreuse où on ne navigue pas ; la côte se dirige ensuite au nordouest et va rejoindre l'embouchure occidentale du canal dans l'océan Atlantique ; sur la partie occidentale de l'Afrique au nord de ce canal, on lit une inscription indiquant que vers l'année 1420, un navire indien était arrivé dans ces parages après avoir traversé la mer des Indes ; d'où on ne saurait induire que ce navire a doublé le Cap de Bonne-Espérance. La configuration de celte Afrique australe est hypothétique comme l'indiquent suffisamment les noms qui y sont inscrits. Fra Mauro a fait plus que ses prédécessfeurs qui reUaient les points extrêmes où s'arrêtaient leurs vagues connaissances, sur la côte orientale et sur la côte occidentale par une délinéation imaginaire, avec la perpétuelle légende : terra incognita et déserta; il l'a peuplée ; et les côtes vides de noms ne se montrent que dans l'océan Atlantique.

Les îles sont nombrenses dans la mer des Indes de Fra Mauro; on y voit une île Chancibar; plus au sud sont des îles non habitées et habitées ; quelques-unes, pareillement à ce qu'on voit dans la carte de Sanuto, rappellent, par la forme matérielle de leurs noms ou par

le sens qu'on peut leur attribuer^ quelques lies décrites pat* Ëdrisi ; ce sont des iles de la Sonde que l'Afrique dans son retrait vers l'ouest a entraînées avec elle.

Telle était la précision des connaissances des géographes latins^ sur cette partie de la mer des Indes, au quinzième siècle.

Les Portugais, en 1486^ doublent le cap nommé depuis cap de Bonne*Espérance, et ouvrent à la navigation et à la cartographie une ère nouvelle.

En 1492, le globe de Martin Behaim (1) constate leurs découvertes ; mais après le Rio-Infante et le roc de la Cruz où sur la côte orientale de l'Afrique s'est arrêté Barthélémy Dias, cette côte est dessinée se dirigeant au nord-est, puis à l'est, puis au nord jusqu'au delà du tropique du Capricorne, puis tourne à l'ouest, formant ainsi une longue avancée du continent africain, à Test de laquelle sont quelques îles non -dénommées, et à l'est de ces îles, l'île Madagascar ayant la forme particulière que nous avons indiquée au chapitre précédent, forme qui lui est conservée avec de légères modifications dans la géographie de Henrico Glarea, en 1572, ^que nous verrons reproduite dans d'autres monuments de la géographie ; enfin au sud de Madagascar est l'île Zanzibar (2) .

Cjette situation relative des deux iles Madagascar et

(1) Atlas Jomard, n» 15.

(2) Marco-Polo est le premier auteur qui ait désigné llle Camar, Comor ou Gomr par le nom : Madeigascar. Mais soit que son influence sur la cartographie des pays dont il a parlé ne se soit fait sentir que longtemps après la publication de sa relation, soit que toutes les cartes dressées avant Tannée 1492 ne nous soient pas parvenues, c'est sur le globe de Martin Behaim, que se voit pour la première fois le nom Madagascar. Quant au nom Zanzibar, nous l'avons vu dans la mappemonde de 1469 de Fra Mauro sous l'altération : Chancibar.

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Zanzibar est évidemment due à la relation de Marco Polo, (i) d'où, par la succession des chapitres et des par

(1) Marco Polo, après avoir parlé du royaume de Quesivacuran, (Voir le livre de Marco Polo, par M. Paothier), ayant terminé sa description des contrées maritimes de Flnde» décrit quelques îles de la mer des Indes dans Tordre suivant : les deux îles masU et femelle, rîledeScoira(Socotora), Madeigascar, puis Zanquibar. Cette succession des chapitres et cette phrase : « Et sachiez que ceste isle est tant vers midi que les nefs ne peavent aller plus avant vers midi aux autres isles qui y sont, fon à cestui, et à un autre dont nous dirons ci avant qui a nom Zanquibar, » justifient cette opinion. >

De cette erreur qui place Zanzibar plus loin ou au moins aussi loin que Madagascar vers le sud, erreur que n'aurait pu commettre un vovageûr qui serait allé à ces deux îles, il ressort que Marco Polo n'a jamais vu Madagascar. Le texte de sa relation ne laisse aucune incertitude à cet égard ; la meilleure preuve est la description qu'il en fait, et à laquelle nous renvoyons. Lorsqu'il parle de l'oiseau nommé Rue, (l'Epiornis, race disparue, dont Tœuf que Ton trouve encore, mais bien rarement, à Madagascar, a une capacité d'environ huit litres), il dit : » et cem qui ont esté là et les ont veus, contèrent au dit messire Marc Pol que ils sont de tel façon comme l'aigle. »

L'édition de Marco Polo, dans les Voyageurs anciens et modernes deM. E. Charton, porte à l'endroit correspondant au précédent : au reste nous vous dirons tout à l'heure ce que nous en avons vu. » Ce qui est une coquille, pour « ce que nous avons su. » Il est nécessaire de relever la fausse notion qui en résulte, afin de ne pas perpétuer une erreur propagée par beaucoup d'auteurs.

Indépendamment des preuves qui précèdent, et sous un autre point de vue» qu'étaient sur le navire ou les navires chinois auxquels sont attribuées tant d'excursions, Nicolas Polo père de Marco Polo, Mathieu Polo frère de Nicolas, et Marco Polo ?

« Désireux de retourner à Venise leur patrie, ils en demandèrent plusieurs fois congé au grand Khan et l'en prièrent mdîilt doucement ; mais celui-ci les aimait tant et les gardait si volontiers autour de lui, qu'il ne voulait leur donner congé pour rien au monde. • Or, il advint que la reine Bolgara fenmie du roi de Perse Argon mourut, et par son testament, témoigna le désir que nulle dame ne pût s'asseoir à sa place ni être femme d'Argon si elle n'était de son lignage. Pour satisfaire à ses dernières volontés, le roi de Perse expédie trois de ses barons à l'empereur de la Chine. Le grand Khan fait choix d'une belle et avenante jeune fille de 17 ans, du lignage de la reine Bolgara. Les trois barons, sur le point de partir, et résolus d'obtenir pour les Polo ce que l'em-

lies du récit, on est amené à induire que Zanzibar est vers le sud^ plus loin que Madagascar H ) •

Dans la ms^pemonde de 1500, de la Gosa (2), la côte

pereur n'avait pu Jusqu'alors se résoudre à accorder, firent tant par leurs prières que Koubilai-Khan oênsentit enfin à cette séparation.

Comme on le voit, les trois Polo étaient simplement des passagers très-honorés dm ambassadeurs et de la fiancée du roi Argon, et aussi du grand Khan qui leur confia la reine Cocacin, fille du roi de Mangi, (Chine méridionale), et amie de Gogatra.

Le but du voyage est donc de conduire ces deux grandes dames, de les remettre entre les mains d'Argon, et non de les faire promener au Japon, aux îles masle et femelle, à Scoira, à Madeigascar, à Zanquibar. La relation indique qu'on mit trois mois pour se rendre de Canton à Java ; Marco Polo estime par lèt le temps qu'il juge nécessaire pour visiter les lieux qu'il a indiqués ; de même que les dix-huit mois qui séparent le départ de Java et l'arrivée à Ormuz représentent encore le temps qu'il juge nécessaire pour visiter les lieux dont il parle. Ce n'est pas que le voyage direct de Java à Ormuz n'ait pu durer dix-huit mois; cela dépend de la longueur du séjour fait dans les lieux visités ; mais il est naturel de penser que le voyage se fit au plus grand empressement de la fiancée, et que du royaume de Quesivacuran (sur le golfe de Culch), on se rendit à Ormuz. Toutes ces pérégrinations maritimes où l'auteur n'indique pas d'une manière précise les lieux où il a été, ni ceux où il n'a pas été, distinction qui ne peut être qu'induite de sa rédaction, n*ont été imaginées par lui que pour relater ce qu'il savait sur des contrées éloignées et peu connues.

(1) M. Pauthier admet que Marco Polo, dans le chapitre : — Ci dit de Tisle de Zanquibar » a voulu décrire la côte de Zanguebar. Marco Polo à la fin du chapitre relatif à Madeigascar, dit : « autre chose n'y a qui à conter face. SI, irons avant et vous conterons de l'isle de Zanquibar. » Dans le chapitre suivant, « ci dit de l'isle de Zanquibar, » il dit: « Et sachiez que il est moult noble isle, etc. • Cette méprise aurait pu être autorisée seulement par un texte en cette langue arabe qui n'a pas de termes pour distinguer ce qui est ile de ce qui est presqu'île. Le savant commentateur dont le nom est Inséparable de celui du célèbre voyageur a voulu, par ce moyen, justifier tacitement Marco Polo d'une erreur qu'on ne peut lui enlever, •et qu'il faut lui reconnaître pour ne pas avoir ensuite à justifier les géographes qui l'ont reproduite d'après lui.

(2) AtlasJomard, n«lC.

orient£^e de TAfrique est rectifiée d'après les nouvelles découvertes de Yasco da Gama. L'avancée du continent africain que nous venons de relater n'existe plus. Madagascar, qui n'a pas encore été découverte par les Portugais, et l'île Zanzibar restent figurées en pleine mer des Indes, à une distance d^autant plus considérable d^ la côte de TAfrique, que celle-ci a ét^ rectifiée vers l'oHest; seulement, il y a amélioration dans leur situation relative; Madagascar est au sud de Zanzibar qui y a nom : Zanabar.

Cette amélioration est aussi produite dans la mappemonde de 1521, de Benedetto Bordone (1), et dans celle de 1511, de Bernardi Sylvani (2).

Mais la situation relative donnée par Martin Bebaim, alors que ce géographe n'avait d'autre guide que Marco Polo, a été conservée, notamment dans : r Un globe terrestre de la première moitié du seizième siècle, conservé à Francfort-sur-le-Meia (3) ; 2** la mappemonde d^Apianus(4), de 1540, bien que Madagascar y soit figurée dans sa vraie position et qu'elle y soit nommée Saint- Laurent (5) ; 3"* la mappemonde de Francesco Roselli (6), de 1532 ; 4'' la mappemonde de la cosmographie de Sébastien Munster (6), de 1544; 5** la mappemonde de Vadianus (7), de 1546.

(1) Atlas Leiewel. .

(2) Ibid.

(3) Atlas Jomard, n** 17.

(4) Atlas Santarem.

(5) Atlas Leiewel.

(6) Atlas Santarem.

(7) Ihid.

En considérant que cette erreur a été conservée, ainsi que bien d'autres^ sur des mappemondes pendant tant d'années après les découvertes rapides des Portugais, sans que ces découvertes y soient relatées, on est conduit à conclure que les cartes des géographes ne représentaient pas toujours l'état vrai des connaissances géographiques. Les constatations géographiques sont toujours précédées de notions particulières maintenues à l'état occulte, soit par Tintérêt^ soit par le défaut de retentissement provenant d'une cause quelconque, soit par le peu d'importance qu'on y a attaché. Il serait facile de fournir maint exemple de faits ainsi oubliés dans nos siècles les plus éclairés où Ton dispose de tant de moyens de publicité. A plus forte raison, cette cause de retard a existé chez les géographes Arabes; on peut en avoir saisi quelques exemples dans les chapitres qui précèdent ; quelques-unes des découvertes qui leur revenaient nous ont été transmises par les Portugais.

L'existence, au milieu de la mer des Indes^ d'îles connues des Maures, est tout à coup révélée par leur figuration sur des mappemondes du commencement du seizième siècle. Ces indications ont été recueillies des récits oraux de quelques marins marchands de la mer des Indes, et surtout des cartes de ces marins, trouvées dans les navires maures dont s'emparèrent les Portugais qui furent maîtres de cette mer aussitôt qu'ils y parurent.

Examinons le globe de Francfort*sur-le-Mein, dont

nous avons déjà parlé (1). Ce globe ncst pas, dans Tordre chronologique, le premier document utile à consulter, mais il présente un ensemble de renseignements tirés de deux sources, toutes deux étrangères aux Portugais, car aucun nom Portugais n'y figure.

A quoique distance de FAfrique est placée une île Dauxety dont la forme allongée, les dimensions propres et relatives, et la distance du continent africain, conviennent parfaitement à Madagascar ; c'est bien réellement Madagascar, puisque au nord-ouest de cette île Dauxety, et dans la position qui leur convient, sont représentées les îles que nous nommons aujourd'hui Comores et qui y ont nom : Comoro.

Mais, indépendamment de cette représentation assez exacte de Madagascar, est placée en pleine mer des Indes, Tîle portant le nom Madagascar ; elle est identique de forme avec celle figurée sous le même nom dans le Globe de 1492, de Martin Behaim.

Cette double représentation de Madagascar peut être remarquée aussi dans la mappemonde de Bernardi Sylvani de 1511, sous» les noms Comortina et Madax. Elle existe aussi sur la mappemonde de Benedelto Bordone de 1521 ; dans l'Isolario de ce géographe, Madagascar est reconnaissable à sa forme allongée, placée parallèlement à la côte d'Afrique; elle n'y a pas de nom; elle s'étend jusqu'où une latitude plus méridionale que le cap de Bonne-Espérance ; à Test sont trois îles dont la latitude correspond à celle du cap de Bonne-Espérance;

(1) Allas Jomard, n'' 17.

elles ne portent pas de nom ; en pleine mer des Indes (voir au yerso de la page LXX) sont deux grandes iles ; Tune nommée Maidegascar ; au nord-ouest de Maidegascar est Tile Zanzibar dont les habilants, dit Fauteur^ tant hommes que femmes, sont des géants; opinion qui se transforme dans la cosmographie de Sébastien Munster disant seulement que si les naturels étaient grands en proportion de leur grosseur, ce seraient des géants ; opinion paiement réprouvée par Thévet, qui certifie que les naturels sont de petite taille.

Revenons au globe de Francfort-sur-le-Mein : à Test de Madagascar est placé un groupe de trois îles : elles y sont nommées : Dina Norare ; Dimo baz ; Dina Aroèi.

Ces trois iles figurent sur une carte de Nicolas Carnerio produite par le géographe Buache dans son mémoire sur les iles Dina Marsewen ; elles y sont nommées : Dina Moraze ; Dina Margabim ; Dina Arobi.

Ces trois iles figurent aussi sur la mappemonde de Ruysch ; elles .y sont nommées : Dina Noroa, Maroabim, Dina Robin.

Selon Buache, ces iles sont Bourbon, Maurice et Rodrigue. Nous adoptons Tidentité des deux dernières avec Bourbon ou La Réunion et Maurice ; quant à la première, nous verrons qu'elle sMdentifie avec la partie sud du banc appelé banc de Nazareth.

Mais, avant d'en venir à ce point particulier, nous insistons sur un fait qui nous mènera à des développements utiles pour retrouver l'origine de quelques iles, entre autres l'ile Jean-de-Lisboa, qu'à diverses reprises on a cherchées vainement dans la mer des Indes où on ne soup-

connaît pas qu'elles fussent un double et un multiple emploi des iles Bourbon, Maurice^ Rodrigue. Ce fait est que les trois iles dénommées par les Arabes ont été portées sur les cartes géographiques du seizième siècle, avec ou sans nom, et conjointement avec les iles découvertes par les Portugais qui leur donnaient des positions erronées et peu concordantes. Il est donc nécessaire d'examiner dans le globe de Francfort-sur-le-Mein et dans les deux mappemondes de Nicolas Carnerio et de Ruysch : V les positions diverses du groupe des trois iles arabes relativement à Madagascar, 2* les positions diverses de Madagascar relativement à l'Afrique.

1*" Dans le globe de Francforf-sur-le-Mein et dans la mappemonde de Carnerio, ce groupe d'iles est placé par la latitude la plus méridionale de Madagascar ; Tune un peu au nord de cette latitude et sur un méridien milieu entre les méridiens des deux autres; ces deux autres sont placées à peu près comme Bourbon et Maurice^ mais un peu au sud de la partie la plus méridionale de Mada-^

gascar.

Dans la mappemonde de Ruysch, ce groupe est placé par une latitude assez rapprochée de celle qu'ont les iles Bourbon et Maurice relativement à Madagascar.

2* Dans le globe de Francfort-sur-le-Mein, Madagascar est placée à peu près entre 1 4"" et 32* de latitude méridionale ; dans la mappemonde de Nicolas Carnerio^ à peu près entre 30 et 40 degrés de latitude méridionale ; dans la mappemonde de Ruysch, à peu près entre 25 çt 37^ de latitude méridionale.

Il est facile, dès lors, de se rendre compte de la mul-

tiplicilé des positions qui ont pu être données au groupe de ce*; tro îles arabes, après la découverte, par les Portugais, de Madagascar et de ces trois îles, soit qu'on ait rectifié seulement la position de Madagascar, soit qu'on ait rectifié en même temps la position du groupe.

Voici encore quelques exemples de représentation de ces îles arabes, tantôt sans nom, tantôt avec des noms étrangers à la langue portugaise : La mappemonde de 1546 de Vadianus (Atlas Santarem), les porte dans une situation relative très-bonne, tandis que Madagascar y est méconnaissable ; elles n'y ont pas de nom, et sont par une latitude de 25 à 26 degrés. La mappemonde de 1521 de Benedetto Bordone les porte par une latitude qui correspond à celle du cap de Bonne-Espérance; elles n'y ont pas de nom.

La mappemonde de Sébastien Munster insérée dans Tatlas Santarem, comme étant de l'année 1544, semble au premier abord présenter une de ces îles ; elle y est nommée : Zan : ahor\ mais en comparant cette carte avec les mappemondes des nombreuses éditions de la cosmographie de Munster, on s'aperçoit par la similitude des positions, que Z«w-«dor n'est qu'une corruption de Zancibar qui dans ces mappemondes est, nous l'avons dit, placée au sud-est de Madagascar.

Le mappemonde de 1532 de Francesco Roselli, (Atlas Santarem) n'en porte qu'une, par la latitude de la partie la plus méridionale de Madagascar qui a la même forme que la Madagascar de Martin Bebaim et celle du globe de Francfort-sur-le-Mein ; elle y a nom Razi.

Passons aux Cartes où sont portées simultanément les

lies découvertes par les Portugais, et les ties Arabes dont nous venons de parler, situées par des latitudes plus méridionales.

Les lies Bourbon, Maurice, Rodrigue ont été découvertes à plusieurs reprises par des marins Portugais qui leur donnèrent des positions erronées ; il est résulté de là plus de dénominations qu'il n'éf ait nécessaire. Les Portugais ne firent jamais d'établissement durable dans ces îles qu'ils peuplèrent de diverses espèces d'animaux et qu'ils n'abordèrent que pour s'y approvisionner. Lorsqu'elles furent fréquentées régulièrement par suite des établissements qu'y formèrent les Hollandais et les Français, et qu^elles reçurent des noms plus stables en raison d'une colonisation et de communications non interrompues, les vieilles dénominations restèrent toujours confondues. Les géographes, dans l'impossibilité de faire concorder toutes les dénominations avec si peu dalles, avaient appliqué celles d'entre elles qui n'avaient pas d'emploi, aux îles arabes conservées sur les cartes où elles furent maintenues d'après quelques récits de^ voyageurs. Ces récits, comme nous le verrons dans un autre chapitre, les firent chercher ; ces recherches menèrent à conclure que ces iles n'existaient pas là où on les plaçait; on les changea de position sur les cartes, puis on les supprima ; puis encore comme si on s'était repenti de cette suppression, et sur de nouveaux récits on voulut les chercher à nouveau et définitivement on ne les trouva jamais.

Nous ferons abstraction complète, pour le moment, des îles Bourbon, Maurice, Rodrigue; nous ne parlerons

que des iles imaginaires, portant des noms tombés t^n désuétude, mais qui avaient été appliqués précédemment à des iles réelles.

Quelques cartes en portent trois ; ainsi les mappecator et de Guillaume Delisle.

mondes d'Ortelius, de Petrus Plancius, de Gérard Mer-

Les trois premières nomment ces iles : Jean de Lisboa, située par la longitude de Bourbon et la latitude de la partie la plus méridionale de Madagascar : Pomeri, corruption de Romeiros, par une longitude un peu est de celle de Rodrigue et une latitude de deux ou trois degrés plus sud que celle de Jean de Lisboa : LosRomeroSj à peu près par la longitude de Bourbon et de Jean de Lisboa, et par une latitude qui se rapproche de celle du cap de Bonne-Espérance.

Les trois iles portées sur la mappemonde de Guillaunie Delisle sont : Jean de Lisbonne et Romeyros^ rapprochées Tune de l'autre par une longitude un peu ouest de * celle de Bourbon, et une latitude de 24 degrés pour la première, et de 25 degrés pour la seconde : puis une autre île, RomeyroSj par une longitude est de celle de liodrigue et une latitude d'environ 28 degrés. /Les cartes suivantes ne portent que deux îles dont la position correspond à peu près à celle des deux îles, Jean de Lisboa et Pomeri, des trois premières cartes précédentes ; le nom de Pomeri n'y figure pas; on lit en sa place, comme dans la mappemonde de Guillaume Delisle : Rofneros. Sans parler des variétés, des altérations ou des corruptions Lixboa ou Liaf^ ou encore Biafi, Romeyros dos Castelhanos ou Castillajos, Romere^ etc., voici des ouvrages qui présentent ces deux îles : un por-

tulaii portugais de 1546 ; une mappemoade insérée dans Linschot ; une mappemonde publiée par ordre du roi de France, Henri II {Atlas Jomard, n*» 19), où la plus à l'est est désignée ainsi : Y" trouvée par Magellam une carte de l'Afrique de Guillaume Delisle, de 1722; la tabula Afrîcœ de Jacobus Meursius, dans l'édition française de la description de l'Afrique deDapper ; le Spéculum orbis terrarum de Cornélius de Judœis, de 1593 ;Ja mappemonde de Nicolao Visscher, insérée dans l'atlas de Van Keulen, de 1695; la mappemonde de Pieter Goss; la carte de la mer des Indes, de Van Keulen ; a System of geography, de Herman Moll, de 1701 ; le grand atlas de Frédéric De Witt ; Katlas Duval, de 1684.

L'incertitude dans l'application du nom Jean de Lisboa se voit dans une autre carte de Guillaume Delisle, qui ne porte pas ce nom, mais deux i\^% Romeyros \ la plus à l'ouest, remplaçant l'île Jean de Lisboa, et la plus à l'est, placée par la longitude des iles Saint-Paul et Amsterdam, y est désignée par /. Romeyros ou des Pèlerins. Guillaume Delisle a aussi porté sur ses cartes toutes les îles imaginaires indiquées avant lui : ainsi une île appelée Nouvelle^ une île Natchtegal et les îles Dina Marseweriy toutes réminiscences des îles arabes.

Abraham Dubois, dans sa Géographie moderne de 1 736, n'a pas été moins indécis que Guillaume Delisle, puisqu'il désigne la plus à l'ouest des deux iles dont il est question par Jean de Lisbonne ou île de Romeyros, et la plus à l'est par /. de Romeiros.

Teixeira ne porte pas d'île de Jean de Lisboa ; sur sa mappemonde insérée dans Melchisédec Thévenot, la plus

à l'ouest est nommée : dos Romeiros dos CastilhanoSy la plus à l'est : /. dos Romeiros.

Enfin on peut remarquer que la longitude de Jean de Lîsboa ou de l'île Romeiros qui la remplace, varie nonseulement d'un auteur à un autre, entre les longitudes de Bourbon et de Maurice, mais encore dans les diverses cartes données par le même auteur.

Passons aux cartes où une seule île est portée. C'est tantôt Jean de Lisboa^ dans la même position que précédemment, tantôt Romeiros^ dont la longitude varie depuis le 75' degré jusqu'au 52* degré environ.

Jean de Lisboa seule est portée sur les ouvrages suivants : l'Atlas de Gérard et Léonard Walk ; une carte de la géographie de LivioSanuto ; le Studiosis geograpbicum de Joanne Baptista Nicolosio, de 1670 ; la carte de d' Anville, insérée dans la Description de ^Ethiopie, par le père Labat, elle y est nommée indifféremment Jean de Lisbonne ou dos Romeiros dos Castilhanos ; la carie d'Afrique, de Manuel Bowen, de 1752.

Romeiros seule est portée sur les ouvrages suivants : l'Atlas de Corneille Danckertz et MelchiopTavernier ; la Nova tabula Africœ, de Jean Jansson, de 1720 ; l'Atlas de Coronelli, de 1690; l'Atlas novus de Matthœo Seutter ; les Atlas des Sanson, de 1667 et 1689 ; le nouveau théâtre du monde de Gueudeville, de>l713.

Enfin, il y a une grande quantité d'ouvrages où ne figurent ni Jean de Lisboa^ ni Romeiros. Nous n'en citerons que quelques-uns : la mappemonde de Manuel Bowen, de 1752; les cartes de l'hémisphère oriental de d'Ânville ; le Neptune oriental de d'Après de Manevillelte.

De tous ces exemples^ dont pour chaque série on pourrait augmenter le nombre , résultent ces conséquences : les géographes ont placé une, deux ou trois îles, là où elles n'existent pas ; celui qui sur une carte en a porté trois, sur une autre carte n'en a porté que deux; celui qui sur une carte en a porté deux, sur une autre carte n'en a porté qu'une ; celui qui n'en a porté qu'une, sur d'autres cartes l'a supprimée ; la plus à l'ouest, Jean de Lisboa, a été placée par une latitude moyenne variable de 25'' à 27° sud, et une longitude moyenne variable entre Bourbon et Maurice ; la plus à l'est, Romeiros, a été placée par une latitude moyenne variable de 26 à 28 degrés sud j^^et par une longitude variable entre celles des îles Saint-Paul et Amsterdam et celle de l'île Bourbon ; enfin, si on représentait la multitude de positions données à ces îles par les géographes et par quelques marins, on dessinerait un archipel qui n'aurait pas moins de 4 degrés de latitude en largeur et 23 degrés de longitude en longueur.

La conformité de configuration donnée sur certaines cartes à Jeanne Lisboa et Romeros, a conduit à ne plus chercher qu'une seule de ces îles qui a porté le nom définitif de Jean de Lisboa^ Nous démontrerons au chapitre IX que cette île est l'île Maurice.

Les géographes, dans un but d'utilité, ne pouvaient que constater les indications fournies soit par les marins, soit par des traditions, et on peut s'assurer de la consciente qu'ils mettaient dans cette partie de leur œuvre, aussi bien qu'ailleurs, par les mappemondes d'Ortelius et de Mercator :

Les trois îles Bourbon, Maurice^ Rodrigue y sont nommées : S. Apolliniaj Mascarenhas, don Galopes ; une quatrième est représentée au nord de ces trois îles ; elle y a nom : Baxosde Nazareth et forme au sud la limite de ce banc ; par la latitude de la partie la plus méridionale de Madagascar, dans la position où nous avons vu précédemment Zan-Abor et Razi, et par la longitude de S. Apollina, est l'île Jean de Lisboa; par la même longitude et par la latitude du cap de Bonne-Espérance, sont plusieurs îles nommées : Los Romeros avec celte légende: « Los JRomerOy insula in quibus Rue avis vasto corpore certo anni tempore apparet. M. Paul Venet^ lib. 3, ch. IV; » plus au sud lest dessiné l'Antichthonos des anciens; on y lit sur la partie qui a voisine le cap de Bonne- Espérance et les îles Los Romeros : aPsittacorum regio, sic a Lusitanis appellata ob incredibilem earum avium ibidem magnitudinem ; » sur une autre partie de cet Antichthonos qui, s'élevant vers le nord, passe à peu près à 2 degrés sud de l'île Java^ on lit : « Vastissimas hic esse regionés ex M. PauliVen. etVartomani scriptis peregrinationibus constat ; » enfin on lit auprès du nom Madagascar : « Hœc insula ab incolis Madagascar, ab Hispanisj S. Laurentii; olim Menuthias^ PtoL; Cerne forte Plin. dicitur. »

Revenons aux cartes de Nicolas Camerio^ de Ruysch, et au globe de Francfort-sur-le-Mein.

Les différents noms que nous avons rapportés pour les trois îles arabes qui y sont nommées, ne concordent pas exactement ; ce sont des variétés ou des altérations de noms, qui se décomposent en deux parties : un nom

propre et un nom générique, celui-ci ne pouvant être qu'une corruption de diva : île. Quant aux noms Moraze, Margabim, Arobi^ inscrits sur la carte de Nicolas Carnerio dont M. Buache a fait usage dans son Mémoire mr les îles Dina Marsewerij ce géographe dit que ce sont des noms arabes; que : 1** Margabim se rapproche de Mogrebin qui signifie occidental, et que ce nom convient à Bourbon qui est à l'ouest de Maurice et de Rodrigue ; 2** Arobi se rapproche de Arroup ; et il trouve la signification du mot Arroup dans le géographe Thévetqui, 1. 1, p. 445, rapporte d'une certaine île habitée par des femmes, que c< dans un grand lac, abondant en poissons, il s'en trouve aussi de fort dangeteux et venimeux, et entre autres une espèce nommée Arroup, grande comme une lamproie et dont la morsure donne la mort, etc., etc. » 3° Moraze se rapproche de Moluce, qui signifie tortue, nom qui convient à Rodrigue, où, pendant longtemps, l'Ile Maurice et l'île Bourbon s'approvisionnèrent de tortues ; Buache ajoute encore que « c'est de là que lui vient aussi le nom de don Galope, comme celui de Galopagos donné à un groupe d'îles situées sous l'équateur, dans le Grand-Océan. »

Nous ferons quelques observations sur ces opinions.

1** Margabim venant du mot arabe Magreb^ on peut admettre que Diva Margabim est l'île Bourbon. On doit cependant remarquer que si l'île Margabim est la plus occidentale sur ^la carte de Nicolas Carnerio, la seule dont parle Buache, il n'en est pas ainsi sur la mappemonde de Ruysch et sur le globe de Francfort-sur-le- Mein, où l'île Maroabim ou Dimobaz qui correspond à

Margabim est placée sous la même longitude que Ûina Norare ou Dina Noroa, laquelle correspond à Dina Moraze de Carnerio. Nous ajouterons que Tîle Dina Norare ou Dina Noroa ou Dina Moraze est au nord des deux autres.

2° On peut aussi adopter l'origine du nom Arobi; Nous joindrons une appréciation non étymologique qui par le plus grand hasard, sans doule^ concorde avec celte origioe. Lorsque les Hollandais arrivèrent à l'île Maurice, ils péchèrent près d'un cap oii ils mouillèrent, situé à la partie méridionale de l'Ile, des poissons venimeux dont la nourriture les incommoda cruellement, ce qui leur fit donner à ce aap le nom de cap du Poison.

3° Nous n'adoptons pas avec la même confiance l'identité de M«Paze et de Rodrigue. Le nom Moluce, en tant que signifiant tortue, aurait aussi bien convenu à Bourbon et à Maurice. Les premières relations faites de ces deux îles, ne tarissent pas sur la grosseur énorme et rimmense quantité de cesChéloniensqui les peuplaient.

Pour appuyer encore cette étymologie, Buache fait dériver le nom de don Galope de Galopado, tortue ; nous verrons dans un autre chapitre le véritable nom d^où dérivent les corruptions don Galopes et don Galope,

Les suppositions précédentes sont inadmissibles, étymologiquement et géographiquement, car l'île Dina Moraze est sur les trois cartes dénommées ci-dessus, située au nord des deux autres îles et à Touest de Arobi ; tandis que si elle représentait Rodrigue elle serait sensiblement à l'est de Arobi.

A quoi correspond Dina Moraze ?

Le banc de Nazareth est, sur les cartes anciennes, terminé par une île qui en fait la limite sud. Le recueil de cartes de la Bibliothèque Impériale de Paris, B, 2625, en contient une où les îles Bourbon, Maurice, Rodrigue portent le nom : îles découvertes par le frère du pilote Jean de Lisboa. Au nord de ces trois îles est une autre île placée relativement à Bourbon et à Maurice comme Dina Moraze est par rapport à Margabim et à Arobi: Cette ile y est nommée Dina Zarij réminiscence des îles Arabes; elle est située à la partie sud du banc de Nazareth qui est parfaitement indiqué par des points. Si on veut remarquer combien T altération est facile de Dina Zari à Di Nazari, à Ndzare et à Nazareth, on se convaincra aisément que Dina Moraze ou Norare ou Noroa ou encore Razi que nous avons vue sur la carte de Francesco Roselli n'est autre que IsiDina Zari dont nous venons de parler et correspond aux Baixos de Nazare des mappemondes d'Ortelius, de Mercator et de beaucoup d'autres géographes. Même sous le nom révéré de Nazareth, le calendrier est impuissant à nous fournir un jour de l'année qui rende compte de cette dénomination.

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