CHAPITRE VI
I. Découverte de Madagascar par les Portugais, le !•' février 1506 et le 10 août 1506. — II. Madagascar n'est pas la Cerné des Anciens.
L'île Madagascar fut découverte le 1" février 1506, parFe^andSoares., .
Voici les circonstances qui précédèrent cette décoiiverte.
Le roi de Portugal en reconnaissance des services rendus par Trimurapara, roi de Cochin, aux Portugais depuis leur venue dans l'Inde, avait remis au vice-roi François d'AImeida divers présents et une couronne d'br destinés à ce fidèle allié. A l'arrivée du vice-roi à Cochin, Trîmumpara déjà avancé en âge, ayant résolu
de consacf er ses derniers jours à la retraite et à des pratiques religieuses, avait abdiqué suivant la coutume du pays eu favéfùr de'Nambéadare fils de sa sœur (1). Al-
(1) Cette coutume est relatée dans les voyages d^bn-Bathouta (traduction de MM. de Fremery et Sanguinetti, t. iv, p. 71). « Il y a dans le Malabar douze
sultans idolâtres Les souverains de ce pays-là laissent leur royauté en
héritage au flls de leur sœur à Texclusion de leurs propres enfants. »
Cette coutume est née chez ces peuples de la recherche difficile de la paternité au miiiea de la dissolution des mœurs. La polyandrie y est légalement
meidâ ratifia les volontés de Trimumpara, et dans une cérémonie solennelle posa de ses propres mains sur la lête du roi de Cochin, la couronne d'or, présent du roi du Portugal. C'est après cette cérémonie que le vice-roi donna ordre de charger un certain nombre de navires qui partirent pour Lisbonne pleins de richesses.
Les historiens portugais ne s'accordent pas sur le nombre de ces navires. Qsorius (1) en cite kuit a qui prirent leur route de telle sorte que le 1*' février 1506, ils furent portés vers une terre inconnue » qui était Madagascar. Fernand LopesL de Castanheda (2) en compte septj qui partis de Cochin le 26 novembre 150&, passèrent par Calicut, puis par Cananor, d'où ils ^dirent à la voile pour Lisbonne le 2 janvier 1506, et le 1/ février 1506, rencontrèrent rtle appelée plus tard Saint-Laurent. Faria y Sousa (3) ne compte que six navires, et d'après la ponctuation du texte, il les divise en deux escadres composées chacune de trois voiles. Barros (4) compte huit navires dont deux commandés par Vasco Gomes d'Abreu et Joào de Nova ne partirent qu'en février ^506; il en fait partir six dans le mois de décembre 1 505 ; il est d'accord sur ce point avec Faria y
pratiquée. John Henri Grose (voyage aux Indes Orientales ti;^dfuit paf Hernanàez) termine la peinture qu'il en fait par ces mots : « Aussi, en conséquence des paternités équivoques qui doivent résulter d'une telle coutume, on hérite du côté des femmes, et le népotisme a fieu du* côté de l'enfant de la sœur. »
(0 Osorius, liv. iv.
(2) Fernand Lopez de Castanheda» liv. 1 1 .
(3) Parla y Sousa, t. 1, ch. 9.
(4) Barros. Décade 1, liv. ix, ch. 5.
Sousa ; comme lui il les répartit en deux escadres qui quittèrent l'Inde à deux époques de ce mois ; Tune sous le commandement de Bastiào de Sousa, ayant sous ses ordres Manuel Telles et Diogo Correa, suivit la route ordinaire, c'est-à-dire par le nord des Laquedives et arriva sans incidents à Lisbonne : pour la seconde escadre, Barros donne des détails non produits par les autres historiens; elle était commandée par Fernand Soares, ayant sous ses ordres Diogo Correa et Antâo Gonçalves ; à son départ les temps furent si contraires, qu'elle traversa la mer des Indes à l'est de Madagascar dont elle découvrit la partie sud, et grâce a cette route nouvelle fit un voyage si heureux et si court, qu'elle arriva à Lisbonne le 23 mai 1506.
Nous devons donc noter que la première flotte portugaise qui ait fait la traversée de la côte Malabar au cap de Bonne-Espérance, par Test de Madagascar, est celle de Fernafid Soares.
Voici le récit de cette première découverte de Madagascar, -extrait d'Osorius qu'on devra modifier et compléter par les indications précédentes de l'exact Barros.
« Les capitaines de ces huit navires, s'étant embarqués, prirent leur route de telle sorte que, le premier jour de février l'an 1 506, ils furent portés en une terre neuve de fort grande étendue, chargée de plusieurs épaisses forêts et abondante en bétail. Puis, ils découvrirent dix barquerolles chargées d'hommes nuds, bigarrés de diverses couleurs, les cheveux frisés, avec arcs et flèches ; ils s'adressent à la navire de Fernand Soares et montent dedans jusqu'au nombre de vingt-cinq, où ils furent
reçus très-volontiers, et on leur donna quelques habillements et à manger. Personne n'entendait leur langage ; ils se faisaient entendre par signes. Us s'en retournèrent fort contents, ce semblait; mais étant un peu éloignés, ils délibérèrent de payer leur écot à coups de flèches; ceux des navires répondent et les chassent à coups de canon. Fernand Soares voyant approcher quelques autres de la navire en laquelle commandait Roderic Freirio, Tadmonesta de se saisir de ces barbares, et ainsi Ton en prit vingt-huit.
» De là, ils côtoyèrent ce pays et trouvèrent une rivière d'eau douce où ils firent aiguade. Les habitants de ce lieu s'élant amassés en troupe, leur coururent sus ; euiL se retirent en leur esquif, puis de leur navire tirent quelques coups de canon dont ils (uent aucuns de ces barbares, en blessent grièvement d'autres, et contraignent le reste de se sauver. Ces déportements firent connaître aux Portugais que le peuple de ces côtes n'était pas accointable. Du commencement, ils ne pensaient que ce fût une île. Après avoir vogué au long de toutes ses côtes, ils doublèrent les promontoires d'icelle ; lors ils connurent tout évidemment que c'était File jadis nommée Madagascar et par nous aujourd'hui l'île de Saint-Laurent. Elle est à Topposite du royaume d'Agysimba et est assise vers l'Orient. La flotte arriva à Lisbonne le vingtquatrième jour de mai, l'an mil cinq cent et six. » Traduction de S. G. S. p. 163.
Quelques auteurs ont prétendu que le nom de Saint- Laurent fut donné à Madagascar en l'honneur de Laurent d'Almeida, fils du vice-roi François d'Almeida. Les
historiens Portugais qui relatent cette découverte de Madagascar le 1*' février 1506, ne parlent pas d'un nom qui lui aurait élé donné à cette occasion ; Castanheda dit seulement que cette île alors appelée A/20« (1), par les na-
(1) On peut encore recueillir d'autres noms attribués anciennement à Madagascar. Le voyageur Thévet en relate quelques-uns et donne en même temps au nom Madagascar qu'il écrit Magadascar une origine différente de celle produite à notre chapitre IV. Ce cosmographe parle d'après le récit d'un naturel de Sofala qu'il connut dans l'Arabie heureuse et qui lui raconta des traditions que les habitants de Madagascar se transmettaient de père en flls. (Thévet, Cosmographie universelle 1. 1 , liv. iv, ch. iv, intitulé : DeVileAïbargraou Magadascar et du déluge advenu en icelle).
Le cataclysme dont il est parlé dans ce chapitre aurait eu lieu l'an 648 de notre ère ; mais en Tan 568, un certain peuple s'y était déjà établi. Ce certain peuple ne parait être autre qae les Malais que nous avons dit y être arrivés vers l'an 6Ç0; la date de 568 est incompatible avec les détails de la légende malgache que nous avons produite. Les dates du récit de l'habitant de Sofala paraissenterronées, y compris celle où les guerriers de Magadoxoetd'Adel se rendirent maîtres de l'ile. Le déluge en question est certainement grossi par le narrateur ; survenu après l'arrivée des Malais, il permet de comprendre la présence non encore expliquée des Hovas dans les montagnes centrales, où leur race se développa avec le temps jusqu'au moment où il lui fut donné d'entreprendre à son tour la conquête de l'ile.
Nous donnons un abrégé du chapitre de Thévet où se trouvent des renseignements curieux, tant pour l'histoire ancienne et fabuleuse de Madagascar que pour certaines asser lions des auteurs arabes Justifiées par le récit de l'habitant de Sofala.
Autrefois File Madagascar portait trois noms : Pacras, du nom d'un arbre du pays ; Manganie pour la même raison, et Moluque ou Meluc parce que les sauvages de l'Ile appelaient ainsi la tortue qui y abondait plus que dans toute autre contrée.
Ces sauvages étaient si pervers, si enclins à la sodomie et à la bestialité, que Dieu pour faire disparaître de la terre cette race dépravée, suscita des tremblements de terre, des tempêtes effroyables, souleva la mer, fit déborder les fleuves ; les villes et villages furent renversés, et tous les habitants périrent à l'exception d'un petit nombre qui avec leurs femmes et leurs enfants, suivant les traces des bêtes, purent se retirer sur une montagne nommée Bussara. L'inondation dura vingt-trois jours ; elle eut lieu 927 ans avant l'époque où Thévet écrivait sa cosmographie universelle, par conséquent vers le mi-
turels, et par les Arabes : île de la Lune, avait porté anciennement le nom : Madeigastar. Au contraire, lors de
lieu du VII* siècle, « combien, ajoute-t-il, que 80 ans auparavant un certain peuple s'y fust em battu, et y cust dressé villes et villages pour s'y arrester. »
Quelques mois après, des navires de Sofala vinrent, comme de coutume, pour trafiquer, et ne trouvèrent à qui parler. Ils y passèrent quinze jours et revinrent à Sofala, emmenant avec eux quelques malheurenx échappés à la ruine générale.
A la nouvelle de ce désastre, les rois de Sofala et de Mozambique, le premier, idolâtre, le second qui avait reçu quelque lueur du chrisUaoisme par des missionnaires du grand empereur d'Ethiopie, cessèrent les guerres que la différence d'opinions religieuses entretenait entre eux, et de concert, Qrent transporter trois à quatre mille âmes^ tant hommes que femmes, avec des vivres et des semences, pour repeupler la plus belle terre des Indes.
Afin d'anéantir jusqu'au nom qu'avait porté cette terre coupable, les colons déHbérèrent et décidèrent d'appeler l'île Albargra. Albargra*était un homme sage et expérimenté du pays de Sofala auquel avait été confiée la conduite de' la colonie. Il établit parmi les colons le gouvernement populaire ; les plus anciens et les plus sages étaient promus par voie d'élection.
Plus tard, un ambitieux s'empara de l'autorllé souveraine; en même temps 11 imposa à l'Ile le nom : i\!enuthia Alphil (roi puissant).
Au bout de cinq ans d'un règne tyrannique et cruel, ses sujets se révoltèrent et le massacrèrent ainsi que ceux de son conseil au nombre de soixante ; les uns chargés de l'administration de la justice, les autres, de ia perception des tributs. Dans cette exécution, rien ne fut négligé de tout ce qui pouvait Inspirer Tefifroi à fout ambitieux; ils les mangèrent; chacun eul sa part du festin, « tant y a qu'il n'était pas fils de bonne mère, vieux ou jeune, grand ou petit, qui ne mangea quelque lopin, fust -ce du roi, fust-cc des courtisans on officiers de sa suite. »
Le gouvernement populaire fut alors rétabli, et l'ile reprit le nom d' Albargra. Gela dura 186 ans. En ce temps-là les rois de Magadoxo et d'Adel tributaires du grand empereur d'Ethiopie conduisaient une expédition de vingt-cinq à vingt-six mille hommes contre l'île de Sumatra; mais leurs vaisseaux dévoyés par une tempête, furent poussés sur Tile Albargra ; ia vue en paraissait agréable ; l'on débarqua, et pour s'assurer de la fertilité et de la richesse du pays, les nouveaux arrivés se rcjpandirent de tous côtés, ravageant villes et villages, si bien qu'ils en furent paisibles possesseurs pendant 7 ou 8 mois.
Avant d'en partir, et pour que la mémoire de leur venue en ce pays ne fût effacée de si tût, Hs firent dres&er en plusieurs endroits huit colonnes de
la seconde découverte de Madagascar par Ruy Pereir«i qu'Osorius nomme Roderic Tereire Coutinho, et par Tristan da Cunha^ Osorius (liv. V) dit que cette île a été nommée Saint-Laurent parce que les Portugais y abordèrent le 10 août 1506, jour de la fête de ce saint. Cette seconde découverte fut indépendante des ren-
seignenientsqu'aurailpu donner FernandSoares, puisque d'après Osorius et Barros, sa flotte arriva à Lisbonne le 23 mai, tandis que celle de Tristan da Cunha en était partie le dimanche des Rameaux, le 6 mars 1506, d'après Barros (Décade, II, liv. i, ch. 1).
Tristan da Cunha arriva vers le mois de novembre à Mozambique où avait été fixé le rendez-vous général de sa flotte, et où la mousson propice pour se rendre à Socotora, but premier de Texpédition, étant passée, il dut hiverner. Quelques vaisseaux furent dévoyés par une affreuse tempête : Alfonso Lopes da Costa aborda à Sofala; Lionel (]loutinho fut poussé vers Quiloa; Alvaro Telles alla donner vers Sumatra, croyant être au cap Gardafui. Ruy Pereira atterrit dans une baie du pays de Malatane , sur la côte est de Tîle Madagascar, qu'il appela Beau-Port. Dix-huit habitants
forme pyramidale sur lesquelies on grava ces mots eu langue chaldéenne i Ce grand et puissant royaume' a été subjugué et mis sous la possession de notre grand roi de Magadoxo, et même afin que sou nom fût plus honoré, ils firent jurer aux habitants qu'à l'avenir ils rappelleraient ainsi et ne recon< naîtraient d'autre roi que lui ; ce qu'ils firent pendant quelques années.
Mais ensuite, le souvenir des uns^ la reconnaissance des autres leur firent reprendre les noms: Pacras et Albargra; leurs voisins, au contraire, continuèrent à rappeler Magadoxo, nom qui a été ensuite corrompu en Maga^» dascar.
de l'île vinrent à lui dans une almadie, montèrent avec confîance dans son navire où ils furent bien accueillis. Ruy Pereira en retint deux à forcé de présents et les emmena à Mozambique, afin de témoigner par leurs récits, des précieuses ressources de l'île qu'il verftit de découvrir, Tristan da Cunha, pour s'en assurer de ses propres yeux, se rendit à Madagascar accompagné d'Alfonse d'Albuquerque, qui montait le navire Cimé^ et de six autres de ses capitaines : Manuel Tellez, Antonio do Campo, Francisco de Tavora, Jean Gomes d'Abreu, Ruy Pereira, Trisfâo Alvares. Contrarié par de mauvais temps, il ne put se rendre à Matatane et aborda à la côte ouest de Madagascar. Barros a relaté avec beaucoup de détails les différends de Trislan da Cunha avec les Maures de Lulangane et ses excursions le long de la côte ; de cette relation nous avons extrait ce que nous avons dit au chapitre IV, de la population nommée Çada. Il n'entre pas dans notre sujet de nous étendre sur les suites funestes de cette exploration, lorsque l'amiral eut atteint le cap Natal, une des pointes sud de l'île, ainsi nommé du jour où il y arriva ; la perle de Ruy Pereira, au milieu d'une tempête ; puis la fin misérable de Jean Gomes d'Abreu capitaine du navire Santa-Maria^ et de quelques-uns de ses compagnons abandonnés sur de fausses alarmes, chez le peuple hospitalier des Matatanes ; cette triste aventure fut racontée par quelques-uns d'entre eux qui, après avoir réparé leur mauvaise chaloupe, s'embarquèrent, au grand regret du roi de ce pays, prirent la route de Mozambique et ne durent leur salut dans cette tentative téméraire qu'à la rencontre for-
tuite d'un vaisseau portugais commandé ^par Luc de Fonséca,
Barros ne relate pte le jour où Ruy Pereira aborda à l'endroit qu'il nomma Beau-Port ; mais il donne la date du jour où Tristan da Cunha arriva sur la côte ouest de Madagascar, dans une baie qu'il nomma Dona Maria da Cunha, du nom d'une dame d'honneur de la reine Marie, fille de Martin de Sylveira, qu'aimait Nuno da Cunha son fils, et quMl épousa dans la suite ; Barros ajoute que cette baie a été aussi appelée baie de la Conception, parce que la flotte y arriva le 8 décembre, jour auquel PEglise célèbre cette fête de la Vierge.
Si l'on suppute le temps d'après le voyage contrarié de Tristan da Cunha, de Mozambique à la baie de la Conception ; d'après les délibérations et les dispositions qui précédèrent la décision de l'amiral, décision qui, suivant Maffée, fut prise en conseil, contre le sentiment d'Alfonse d' Albuquerque ; d'après la navigation de Ruy Pereira, de Beau-Port à Mozambique, navigation difficile souvent très-lente, et alors inconnue sur la côte orientale de Madagascar; d'après le temps perdu qu'on ne peut apprécier, on peut être porté sans trop d^exagération à quatre mois avant le 8 décembre. Du reste, le texte d'Osorius est précis : le nom de Saint-Laurent fut donné à Madagascar, parce que le portugais Ruy Pereira y aborda en 1506, le 10 août, jour où l'Église célèbre la fête de ce saint.
Nous ajouterons que Fernand Lopez de Castanheda, liv. n, ch. 30, attribue la découverte de Madagascar à Jean Gomes d'Abreu, et non à Ruy Pereira Coutinho. Hais cet
historien dil que Jean Gomes d'Abreu aborda à Madagascar le jour de la Saint-Laurent ; telle est donc Torigine du nom de Saint-Laurent déùné à cette île. *
De savants auteurs ont pensé que Madagascar est la Cerné des anciens : de ce nombre sont Mercator, les Sanson, le père Hardouin, auxquels il faut joindre Ortélius, d'après la mappemonde de ce géographe et bien qu'ailleurs il l'ait identifiée à Porto-Santo. Celte erreur a été ensuite répétée dans maints ouvrages. Nous placerons ici, le plus succinctement possible, ce qui intéresse cette question.
Douze auteurs de l'antiquité ont parlé de l'île Cerné : Hannon, Ephore, Lycophron, Polybe, Scylax, Cornélius Nepos, Diodore de Sicile, Pline^ Denys le périégéte, Ptolémée, R.-F. Avienus, Priscien.
De ces douze auteurs, deux seulement, Hannon et Polybe ont vu Cerné. Ce qu'ils en disent est donc de la plus haute importance, puisque les autres n'ont pu que répéter ce que ces deux voyageurs en ont écrit.
Hannon. — A une époque non précisée, mais qui paraît se rapporter au cinquième siècle, avant notre ère (1), les Carthaginois ordonnèrent à Hannon dépasser les Colonnes d'Hercule et de fonder sur les côtes de l'Afrique des colonies Lybi-phéniciennes. A son retour, la relation du voyage du célèbre navigateur fut déposée à Car-
(1) D'Âvezac. Grands et petits géographes grecs et latins» Paris, 1850<
thage dans le temple de Baal-Moloch. Une partie du paragraphe 6 de celte relation est relative à l'île Cerné et suffit pour déteroAgier la situation de cette île d'une manière assez positive ou plutôt assez exclusive p<)ur qu'il soit impossible de la confondre avec Madagascar.
Hannon passe les colonnes d'Hercule» double le cap Soloë et arrive au fleuve Lixus(l) :
c( Àcceptis interpretibus a Lixitis, desertum legimus meridiem versus per dies duo ; hinc denuô orientera versus uniusdiei cursu. Ibi, in sinus cujusdam recessu insulam parvam reperimus stadiorum 5 ambitu ; quam colonis fréquentantes Cernera nominavimus. Conjiciebamus e periplo eam ex adverso sitam esse Carthaginis ; nam similis erat navigatio àCarthagine ad Columnas et
hinc ad Cernem. »
c< Après avoir pris des interprètes chez les Lixites, nous avons longé pendant deux jours une côte déserte qui s'étendait au midi; ensuite tournant vers Test pendant un jour de navi^tion, nous avons trouvé au fond d'un golfe une petite île de cinq stades de tour que nous avons nommée Cerné et dans laquelle nous avons établi une colonie. D'après l'estime de notre route, nous avons cru reconnaître que cette île était à l'opposite de Carlhage ; (xaT euôu xeicôat Kap^To^ovoç) (ex adverso sitam esse Carthaginis) ; car notre navigation, depuis Carthage jusqu'aux Colonnes et depuis les Colonnes jusqu'à Cerné, était égale. »
Cette dernière phrase est explicative de celle qui la
(() Geograpki grssci minores, éd. Didot, t. 1, p. 1.
précède. Il y a un sous-entendu à ces mois ex adverso^ à l' opposite, et ce sous-entendu est ; par rapport aux Colonnes. Il suffit que nous ayons cette explication pour que, lorsque d'autres citations ne la donneront pas, nous puissions saisir le sens attaché à ex adver$Q; ces mots à l'opposite, employés sans autre éclaircissement, formeraient un contre-sens géographique ; il en est de même des mots iris- à-vis et en face.
Sans chercher la position précise que doit prendre Cerné, il est évident qu'en porlant la distance des Colonnes à Carthage, sur la côte occidentale de TÀfrique, à partir des Colonnes, nous n'arriverons pas très loin sur cette longue côte.
Polybe. — Sa relation ne nous est connue que par un fragment conservé par Pline (1) :
« Polybius in extremâ Mauritanie contra montem Âtlantem à terra stadia octoabesse prodidit Cernem. ù
« Polybe place Cerné à l'extrémité de la Mauritanie, à huit stades du continent. »
Scylax. — Le périple de Scylax (2) place Cerné sur la côte occidentale de l'Afrique à douze journées de navigation des Colonnes d'Hercule :
« Prœtervictio à columnis Herculeis ad Hermœum promontorium est dierum duorum. Âb Hermaeo autem promontorio ad Soloentem promontorium prœtervectio dierum trium. A Soloente ad Cernen praetervectio dierum septem. Universa autem prsetervectio ab Herculeis
(1) Pline, liv. vi, ch. 3.
(3) Dldot. Geogra^hi grxci minores, t. 1, p. 93.
coluronis ad Cernen insulam est dierum duûdecim.
Cornélius Nepos. — - D'après Pline (1) :
« Cornélius Nepwex adverso maxime Carthaginis continente mille passus, non ampliorem circuitu duobus millibus. »
a Cornélius Nepos dit que Cerné est à l'opposite de Carthage, à mille pas du continent, et qu'elle n'a pas plus de deux mille pas de circuit. »
C'est ici que trouve naturellement sa place l'observation que nous avons faite sur la traduction du texte de Hannon. Tous les auteurs : Anthoine du Pinet, Poinsinet de Sivry, Ajasson de Grandsagne, Litlré, ont traduit ex adverso par vis-à-vis, à l'opposite, en face, ce qui placerait Cerné vis-à-vis, à l'opposite, en face de Carthage, erreur que Pline n'eût pas manqué de relever (2).
(1) Pline, Uv. m, ch. 31.
(2) Nous citerons un autre exemple du vice de cette traduction dans un passage de Pline (liv. 5^ ch. i), au si]^et de Llxos dont la situation sur le fleuve Lixus ne peut être l'objet de la moindre incertitude.
Pline, après avoir rappelé qu'il y avait à Lixos un autel consacré à Hercule, en mémoire de sa victoire sur Antée, dit que les Grecs y plaçaient le jardin des Hespérides gardé par des dragons et les forêts aux fruits d*or transformées en oliviers sauvages; puis plaisante ceux qui lûoutent foi à ces contes et croient aussi au sujet de Lixos : « Prœvalidam jhanc urbem majoremque Garthagine magnâ; prœtereà tx adverso ejus sitam eipropè immenso tractu ab Tingi rqaaque alla Cornélius Nepos credidit. »
Le vice de ce texte ressort avec évidence de la divergence des traductions qui en ont été faites. Les unes rattachent propè comme ex adverso à Carthage ; de cette manière Cerné serait située à l'opposite, vis-à-vis, en face de Carthage. près de Carthage, et à une immense distance de Tanger. Les autres rattachent propè à immensoltractu ; alors Cerné serait située à Fopposite, vis-à-vis, en face de Carthage, et à une distance presque immense de Tanger.
D«ns les deux traduêtions, les mots : à une immense distance ou à une distance presque immense de Tanger, sont inutiles, puisque la distance de Tanger
Cornélius Nepos n''a parlé que de la Cerné de Hannon et de Polybe. Il lui donne un circuit de deux mille pas ou seize stades olympiques, au lieu de cinq que lui assigne le navigateur carthaginois. Hannon n'a sans doute compris dans cette mesure que la partie de l'île à l'abri des marées. Des commentateurs ont expliqué autrement cette différence. Enfin Cornélius Nepos place Cerné à mille pas du continent, c'est-à-dire à mille stades, mesure donnée par Polybe.
Pline. — Pline ne paraît pas avoir connu le périple de Hannon, puisqu'il fait faire à ce navigateur la circumnavigation de l'Afrique, depuis Gadès jusqu'au golfe Arabique (1). Il n'a donc pu adopter que les opinions de Polybe et de Cornélius Nepos qu'il a rapportées. Il le témoigne d'une manière indirecte quand^ parlant des îles situées en face de Carlhage (2), il ne nomme pas d'île du nom de Cerné, mais seulement une île Cercine et une autre plus petite nommée Cercinite; il le témoigne
à Carthage est supposée connue ; de plus, on dit communément : non loin, loin, assez loin d'un endroit ; alors la distance yaguement indiquée peut quelquefois se conjecturer des particularités du récit; niais, d unedUtanee presque immense d'un endroit, est difficile à saisir.
Il est certain quMl y a dans le texte un sous-entendu qui explique très-bien pour Lixos, comme pour Gernô, les mots ex adverso ; que, de plus, au lieu de ffropèf il faut lire : non. La critique de Pline qui traite légèrement Cornélius Nepos, en une matière où lui-même a laissé bien loin derrière Ini tous les historiens du merveilleux, ne s'exerce pas sur la position d'une ville dans un texte qu'un mot rétabli rend intelligible et [conforme à cette position, mais sur lea récits mensongers des Grecs et sur cette opinion que Lixos était une ville des plus fortes qu'on pût imaginer et plus grande que la grande Carthage; toute» inventions que Cornélius Nepos, dit Pline, adoptait avec avidité.
(1) PUne, liv. ii, ch. 67 .
W Id. liv. 5, ch. 7 .
~ 'ISl —
d'une manière précise quand (liv. 10, ch. 8), parlant d'oiseaux dont le i^ol est peu étendu, et des Masœsyles dont^ en ce chapitre, il étend le pays jusqu'à l'Océan Atlantique, il dit :
« In insulà Âfricae Cerne in Oceano accipitres totius Masœsylise bumi fetificant; nec alibi nascuntur illis as«sueli gentibus. »
« Les éperviers de toute la Masœsylie font leur nid à terre dans File africaine de Cerné, qui est située dans l'Océan. »
Denys le Periégète. — Cet auteur place Cerné dans l'Océan, du côté des Pharusiens et des Éthiopiens occidentaux, par conséquent dans l'océan Atlantique (1) :
DeiDcepg sequantur Pharasii, quorum suprà terram Innumeri habitant Garamantes. lu recessibus autem Gonsederunt qui continentis extremi sunt Œthiopes, Ipsum ad Oceanum juxta Cernes extremse convalles.
Rufus Festus Avienus, — Cet auteur (2) place Cerné du côté des Gétules de la Nigritie, et des Éthiopiens occidentaux , par conséquent dans l'océan Atlantique, et dit:
« Terminus iSthiopnm populos adit ultima Cerne. »
Priscien- — Cet auteur (3) place Cerné du côté des
{i) Geographi grêsci minores; éd. Didot; t. ii. p. 114. (2)Id.,t. H, p. 180, V. 328.
(d)Id.»t. Il, p. 191, Y. 205.
Pharusiens, dés Éthiopiens occidentaux, par conséquent dans l'océan Atlantique :
Omnibus extrema populls claudantor in ora AEthiopes, Lybies abi finit litora Génie, Oceanam nimio qus puisât sole caientem.
Diodore de Sicile (1) — Cerné est placée par cet historien dans l'océan Atlantique. A la vérité il ne dit pas que Cerné est une île, comme il le dit de l'île Hespera située dans les mêmes régions, et dans le lac Tritonite, que des tremblements de terre ouvrirent et joignirent à l'océan Atlantique. Les faits dont il parle sont d'une haute antiquité, relativement à l'expédition de Hannon ; la Cerné, qui d'après ce navigateur était, ce semble^ privée d'habitants, n'est peut-être pas la Cerné de Diodore ; mais la similitude des noms de deux lieux situés dans les mêmes contrées, à l'occident de l'Atlas, doit être prise pour un indice^ sinon de leur identité, au moins de leur voisinage.
Ptolémée. — Ce géographe (2) place Cerné dans ' l'océan Atlantique par 5« de longitude est du méridien des îles Fortunées et 25® 40' de latitude septentrionale.
Des douze auteurs cités il ne reste plus à examiner que Lycophron et Ephore.
Lycophron :
(1) Diodore de Sicile, Bibliothèque historique; traduction par M. Ferd. Hoefer ; liv. m, ch. 54.
(2) Ptol^ée, liv. iv, ch. 6.
« Aiirorà quidem altum Fagii Jagam Geleribus jam supervolabat Pegasli alis Tithonum in cublll propô GeroeD (1) Relinqaens....
« Ces paroles^ dit Gosselin, n'ont aucun sens si elles n'indiquent pour Cerné une position vers l'extrême Orient, au-delà par conséquent du Gange, qui était connu des Grecs à Tépoque où vivait Lycophron. » Aussi, aucun auteur n'ayant relaté cette position pour Cerné, Gosselin pense qu'au lieu de Cerné il faut lire Chrysé, que les anciens plaçaient dans la partie la plus orientale de l'Asie. Telle a été l'opinion des commentateurs. Malgré ces autorités, il nous semble au contraire que Lycophron place Cerné dans l'océan Atlantique ; la preuve en est simple et fournie par le texte qui a paru si obscur. En effet : « L'Aurore se lève, dit-il, laissant Tithon dans son lit, près de Cerné. « Or, oîi est le lit de Tithon ? N'est-ce pas là où le soleil se couche? N'est-ce pas à l'occident? Pour l'ancien continent, n'est-ce pas Tocéan Atlantique ? Et dès lors Cerné n'est-elle pas dansTocéan Atlantique? Reste le témoignage d'Ephore rapporté par Pline (2) :
« Contra sinum Persicum Cerne nominatur insula adversa ^thiopiiB, cujus neque magnitudo neque intervallum à continente constat, iEthiopes tantum populos habere proditur. Ephorus auctor est à Rubro mari navigantes in eam non posse propter ardores ultra quasdam columnas, (ità appellantur parvœ insulae) provehi. »
(1) In Lycophronis Cassandrani; Gaiilelmi Canteri annotationes. (3)Plfne,liv.\i, ch. 31.
Voici la traduction d'Âjassonde Grandsagne(l) :
« A l'opposile du golfe Persique et vîs-à-vis de l'Ethiopie, est Tîle de Cerné dont on ne connaît exactement ni la grandeur, ni la distance qui la sépare du continent. On sait seulement qu'elle est habitée par des Ethiopiens. Ephore dit que ceux qui viennent de la mer Rouge ne peuvent, à cause de l'excessive chaleur, avancer au-delà de certaines colonnes ; tel est le nom qu'on donne à de petites îles. »
Cette description est obscure. Cette obscurité provient de la signification incertaine et incomplète des mots : Contra sinum Persicum; adversa jEthiopiœ ; aussi la traduction a besoin d'être éclairée par le sens géographique; et ce sens géographique est que Cerné, d'après toutes les parties du fragment d'Ephore, est située dans l'océan Atlantique.
D'abord, de ce quenous avons dit précédemment sur les mots ex adverse, par conséquent sur adversa^ et qui ici s'applique aussi bien au mot contra^ il résulte que le sens de la première partie de la citation d'Ephore est celle-ci : A Topposite du golfe Persique, par rapport à l'Ethiopie, et de l'autre côté de l'Ethiopie, est située Cerné. Cerné est donc dans l'océan Atlantique.
La seconde partie de la citation d'Ephore ne laisse aucun doute sur ce sens. En effet, que dit Ephore, qui vivait au quatrième siècle avant notre ère, à une époque dont nous connaissons le système géographique, quant à la configuration de l'Afrique, d'après nos chapitres I et
(1) Dans la collection Panckoucke.
II? Ephore dit que les navigateurs ne peuvent aller à Cerné, en partant de la mer Rouge, à cause de la chaleur excessive; que les points les plus éloignés auxquels ils atteignent, sont de certaines colonnes ou certaines îles. Nous connaissons ces colonnes et ces îles; nous avons produit des fragments d'Eratosthène et d'Arlémidore, postérieurs à Ephore, et d'après lesquels ces colonnes ou ces îles sont situées entre le cap Dire et le cap Gardafui, et indiquent à cette époque, les limites extrêmes au-delà desquelles la navigation est impossible à cause de la chaleur. Suivons donc par la pensée les côtes du continent africain tel que le dessinait Strabon, borné au nord de Téquateur ; nous franchissons le cap Dire, le cap des Aromates, le Notu Ceras, et après avoir doublé la côte méridionale de TAfrique (incognita et déserta pro calore) , nous nous dirigeons vers le nord, nous sortons des régions brûlantes, inhabitables, et nous arrivons à la partie habitable du monde sur les confins de la partie occidentale de l'Ethiopie, dans l'océan Atlantique ; alors seulement nous trouvons Cerné, qui est habitée par des Ethiopiens.
Cette manière d'expliquer la citation de Pline au sujet d'Ephore est simple et naturelle, et nous n'aurons pas besoin de dire d'un auteur dont les œuvres ne nous sont connues que par l'éloge qu'en fait Isocrate son maître, et par des fragments qui sont peut-être altérés, ce qu'en dit Gosselin que « Ton doit faire peu de cas d'un auteur qui a commis des bévues géographiques nombreuses et réellement extraordinaires; ainsi Slrabon le critique pour avoir étendu la Gaule jusqu'à Cadix, et l'historien
Josèphe lui reproche d'avoir écrit que Tlbérie ou l'Espagne est une ville. Vossius à son tour s'est amusé de quelques bévues de cet auteur. »
Les témoignages des douze auteurs précédemment cités sont donc unanimes quant à la position de Cerné dans l'océan Atlantique, Tous ces témoignages sont loin d'avoir une importance de même poids, et les plus importants sont aussi les plus précis.
Les conditions de la situation de Cerné sont celles-ci ; 1** La distance de Cerné aux colonnes d'Hercule est à peu près égale à la distance de ces colonnes à Carthage; 2» Cerné est dans un golfe où l'on arrive par une côte qui se dirige à l'est; S' Cerné est à huit stades de la côte d'Afrique ; 4' son circuit est de cinq à seize stades.
Ces indications ne peuvent sans doute être prises à là lettre, surtout quand il s'agit de supputer un itinéraire maritime, décrit très-vaguement. De là les différentes solutions données pour la position de Cerné. Ramusio^ Mariana^ Bougainville, d'Anville ont nommé l'île d'Arguin; Gosselin a nommé l'île Fédal, située par 34* nord.
Aucune des conditions précitées d'où dépend la position de Cerné ne peut convenir à Madagascar, qui est une des plus grandes îles du globe, et dans une situation dont il a été assez question dans ce travail pour que nous n*en parlions pas davantage. Cette assimilation n'est pas seulement l'annihilation des auteurs qui ont parlé de Cerné ; mais aussi une aberration dont la source est dans l'oubli le plus complet de la géographie ancienne. Et en effet, le P. Hardouïn, dans son édition de Pline et dans
une note sur les mots adversa iEthiopisB de la citation d'Ephore, dit :
Plané hic situs congruit cum hodiernâ Madagascar : nam extimu Proraontorio exortum solis aeslivum respicit» sinumque Persicum; occidentali latere iEHiiopia3 inferiori ab exortu solis aestivo ad hibernunji occasum prsetenditur. »
En sorte qu'Ephore qui ne connaît, comme le dit Artemidore, au-delà de la mer Rouge, que les colonnes dont il fait mention entre le cap Dire et le cap Gardafui est supposé connaître l'hémisphère austral et la partie méridionale de TAfrique. Le P. Hardouin n'a pris garde ni à tant d'erreurs ni à tant d'oublis; il fait naviguer les marins du temps d'Ephore en pleine mer des Indes, et dit que les colonnes ou îles dont parle Ephore, sont les îles Mascarenhas : « Sic enim Lusitani vocant sex, septemve insulas exiguas quee Madagascar! ad septentrionem objacent, sub lineâ ferè aequinoctiali. » Et ces îles Mascarenhas sont les Seychelles.