‹ Memoire pour les ouvriers typographesChapitre 10 sur 25 · LIBRAIRIE POULET-MALASSIS · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE POULET-MALASSIS

•9» r«e Ml«heltcn.

Paris. — Typogntpbit ci litbognpbit de RENOU et HAULDE, rae de nivoli, 146.

TRIBUNAL DE i"* INSTANCE DE LA SEINE

Polioe Qorreotionnelle (Sixième Qhambre).

Présidence de M. ÇALHON.

Jbjci : II. lOilDR, de Paris, et iLTlll fHEViUOITE.

AadlanM do f ** m»! 186».

MM. Debock (Louis-Guillaume), — Deladreue (Charles), — Grosiey (Paul-Jean-Baplisle) , — Moulinet (Victor), — Parrot (Adolphe-Victor), ^p- Samié (Louis-^^asimir-Jules), tous compositeurs typographes, anciens ouvriers de Timprimerie administrative Paul Dupont et G^*, sont prévenus d'avoir, en mars 1862, étant ouvriers de M. Dupont, imprimeur, formé une coalition pour faire cesser en même temps de travailler dans les ateliers du sieur Dupont, ladite coalition manifestée par un commencement d'exécution ;

Bt M. Gauthier (Victor-Eugène), ouvrier typographe, président de la

Société de Secours Mutuels Typographique parisieHUCy de s'être, en mars 1862, rendu coupable du délit de coalition imputé aux précédents, en les provoquant à cette action, par abus d'autorité ou de pouvoir, en leur donnant des instructions pour la commettre et en les aidant et assistant avec connaissance de cause dans les faits qui Tont préparée, facilitée et consommée.

M. Armand Lévy, défenseur des prévenus, demande en leur nom la remise de lafTaire, l'assignation n'ayant été donnée qu'il y a trois jours, et le temps ayant été trop court pour étudier suffisamment les faits de la cause.

Le président fait observer que ce qui à fait désirer au ministère public le jugement à bref délai, c'est le désir d'abréger la détention.

Le défenseur répond que tout en désirant ardemment d'être rendus à la liberté après une détention préventive de cinq semaines, les ouvriers typographes, ses clients, sentent trop quelle conséquence fâcheuse une condamnation pourrait avoir à l'égard de la profession, pour ne pas insister.

Le ministère public accède, et le président prononce la remise à huitaine.

M. Armand Lévy remet au Tribunal une requête des prévenus à MM. les président et juges composant la Chambre du Conseil, à l'efTet de solliciter leur mise en liberté sous caution.

Il en a été délibéré en la Chambre du Conseil, après avoir entendu le ministère public. Et la demande des prévenus fut repoussée.

Aadienee da Jeudi 8 mal t869.

M. Paul Dupont ayant introduit des femmes comme compositrices dans sa succursale de Clichy, il s'en suivit, de la part de ses ouvriers, une cessation presque générale de travaux. Beaucoup furent arrêtés ; sept d'entre eux sont traduits aujourd'hui comme prévenus de coalition.

Les sept prévenus sont des ouvriers hors ligne et des hommes distingués.

M. Kavocat impérial Benoist occupe le siège du ministère public.

M- Armand Lévy est assis au banc de la défense.

M. le président procède à Tinterrogatoire.

M. LE PRÉSIDENT. Deladreue, placez-vous le premier.

Deladreue (Charles), 39 ans.

D. Depuis combien de temps êtes-vous dans Timprimerie Dupont?

R. J'y suis entré en 1849, j en suis sorti au bout de dix-huit mois ; j'y suis revenu en 1860, et j'y suis resté jusqu'au jour de mon arrestation, le 27 mars.

D. Pourquoi avez-vous quitté votre atelier?

R. Parce que M. Dupont a employé des femmes en qualité de compositrices.

D. Dans sa maison de Clichv, non dans celle de Paris ?

R. Dans la maison Dupont, enfin.

D. Ce n'était point dans l'atelier de la rue de Grenelle où vous travailliez ?

R. C'est vrai ; mais cela ne changeait pas la position ; il y avait toujours emploi des femmes à notre détriment.

D. Votre départ a coïncidé avec celui d'un grand nombre de vos camarades; quatre-vingt-dix l'ont déserté en même temps qne vous.

R. On grossit toujours les chiffres.

D. Combien d'ouvriers sont partis ?

R. Je ne sais.

D. Vous ne pouviez ignorer que presque tous les ouvriers se retiraient, puisque vous avez été délégué par eux pour faire une démarche aupr^s de votre Société de Secours Mutuels?

R. J*ai été délégué en mon absence.

D. Puisque vous étiez délégué, vous saviez qu'il y avait un accord?

R. Il n'y a eu d'accord avec personne.

D. Voyons : un Mémoire m'a été remis par votre défenseur (1), je l'ai lu avec soin. Il y a, paralt-il, une tradition typographique constante que, quand la femme est introduite dans Timprimerie, l'homme se retire. Voilà ce que je lis.

( 1 ) Mémoire pour les ouvriers Typographes, par Armand Lévy, leur défenseur.

R. C'était une idée bien naturalle, et qui touchait à. nos intérêts.

D. Mais cela constitue une sorte de coalition permanente entre tous contre l'admission des femmes.

R. Il n'y a pas eu coalition.

D. Le Tribunal ne vous jugera pas sur vos paroles, mais sur vos actes. Vous avez tous cessé votre travail. Déjà, un nommé Bazin a publié une brochure, pour laquelle il a été condamné à cette Chambre môme : cela prouve le projet de faire ce que vous avez exécuté. Les faits qui se sont passés dans l'atelier Dupont prouvent que depuis longtemps il existait un concert entre tous, pour suspendre le travail. Ainsi, avant le 24 mars dernier, vous avez nommé des délégués pour aller faire des observations à M. Dupont?

R. Il y avait deux intérêts en présence, il était bien naturel de discuter.

D. Vous êtes un homme assez intelligent pour reconnaître qu'il y a toutes les apparences d'un concert dans cette cessation du travail des 24, 25 et 26 mars, après votre protestation. Un fait démontre que vous n'avez pas agi isolément; c'est qu'il y a eu des délégués envoyés près de la Société de Secours Mutuels. Dans quel but aviez-vous été délégué?

R. Pour remettre un avis que M. Dupont avait fait circuler dans ses ateliers.

D. Vous savez bien qu'en instituant les Sociétés de Secours Mutuels, le Gouvernement n'a pas entendu qu'elles s'occupassent d'autre chose que de bienfaisance, Nous ne sommes plus sous l'empire des corporations détruites en 89 au nom de la liberté : le but de la Socité de Secours est de secourir les malades; comment avez-vous eu l'idée de l'occuper d'un pareil incident ?

R. Nous ne voulions que calmer les esprits.

D. C'était pour fortifier votre coalition de l'appui de la Société?

R, Je ne 1 ec tendais pas ainsi.

D. Que s'est-i! passé au siège de la Société ?

R. Gauthier a bl&mé les ouvriers.

D. Mais une question a été posée et résolue par un vote. Il y a deux versions, et la version adoptée par Gauthier est celle qui lui est la plus

défavorable. Vous, les prévenus, vous dites que la question était celle-ci : Blàtnerait-on la cessation du travail? Et selon Gauthier : Si les ouvriers conservaient la sympathie de la Société et s'ils seraient placés ?

R. C'était une conversation plutôt qu'une délibération.

D. Quand vous êtes arrivés, le comité était en séance?

R. Oui.

D. Vous avez été annoncés comme délégués de Timprimeriè Dupont?

R. Oui, et Gauthier alors nous a blâmés.

D. Comment savait-il donc ce qui s'était passé ?

â. ie rignore.

D. Ainsi, vous êtes sortis avec la conviction qu'un blâme vous avait été infligé par la Société ?

R. Ce jour^Ià, nous nous adressions à des camarades, et non à des membres de la Société.

D. Si votre résolution était individuelle, vous n'aviez pas besoin de consulter les autres, vous n'aviez pas besoin d'une délégation.

DEBOGK(Louis-Guillaurae), 39 ans.

D. Vous étiez aussi ouvrier chez M. Dupont?

R. Oui, monsieur, depuis un an.

D. Quelles raisons vous ont décidé à quitter la maison ?

R. La raison capitale a été l'introduction des femmes.

D. Vous reconnaissez que vous étiez d'accord avec vos camarades?

R. Non; il n'y a pas eu de concert entre nous; la Question étant la même pour nous tous, il n'y a rien d'étonnant que nous ayons eu le même sentiment.

D. Mais alors, qu'est-ce que cette tradition typographique dont il est parlé?

R. Cette tradition existe.

D, Mais à une tt^adition il faut une sanction ; vous aviez décidé, n'estce pas, de ne pas travailler au cas où les femmes seraient introduites?

R. M. Dupont avait été prévenu longtemps à l'avance.

D. Mais où l'a-t-on prise cette tradition?

R. Cela, messieurs, ça se suce à l'apprentissage comme le lait des enfants.

D. Mais cette traditiou est eu contradictiou avec les lois de notre pays. Chacun est libre de preudre la profession qu'il eutend. Il y a quelques années, ou a beaucoup parlé du droit au travail. Quand on veut le droit et la liberté pour soi, il faut les vouloir aussi pour les autres: Où avezvous vu que les ouvriers typographes ont le droit d empêcher les femmes de travailler?

R. Du moins il faudrait que leur salaire fût aussi élevé que le nôtre.

D. Alors c'est une question de salaire?

R. Oui.

D. Eh bien ! comment, dans une maison où il y a un patronat amical, peut-il se faire que vous ayez pensé que Tintention fût de faire baisser les salaires? La prévention vous dit : Vous étiez satisfaits de M. Dupont tant qu'il vous faisait des concessions.

R. M. Dupont ne nous a fait aucune concession ?

D. Comment, aucune concession? Mais je vois par ÏAnmuiire de l'Imprimetie des années 1854 et 1855, je crois, publiés par M. Gauthier lui-même, que dans la maison Dupont vous aviez toutes sortes d'avantages, une caisse de secours pour vos malades, et même que M. Dupont vous faisait participer aux bénéfices ?

R. La participation des ouvriers s'est élevée au maximum à 22 fr. par an.

D. M. Dui)ont ne peut pas vous donner plus qu'il ne gagne cependant?

R. Ce ne sont pas des sacrifices qu'il nous fait. Ces mesures sont aussi bien a son avantage qu'au nôtre ; il intéresse les ouvriers parce qu'il sait que celui qui est intéressé est plus zélé.

D. Il n'était pas forcé de vous faire ces avantages, et parce que cet homme qui a une caisse pour les malades, qui achète en gros les marchandises pour les revendre sans profit à ses ouvriers pour qu'ils n'aient pas h subir l'augmentation des marchands intermédiaires, parce que, dis-je, cet homme introduit à Clichy, dans une maison tout à fait distincte de celle où vous travaillez, une femme, une seule femme, vous désertez ses ateliers?

R. Cela peut paraître étrange de nous voir en désaccord avec lui, mais je dois dire d'abord que c'est nous qui payons nos malades.

D. Cependant, nous avons lu dans le livre de M. Gauthier : « Deux annexes importantes ont été ajoutées à la caisse de secours, qui a dépensé 2,000 fr. pour 82 malades. »

' ' R. Je le répète, cette caisse est payée par nous. Ce qui n'empêche pas que nous ne sachions gré à M. Dupont de ce qu'il a fait; mais avant tout il est industriel; et puis il n'est pas seul, il y a une commandite, il est gérant, il fait rapporter le plus possible à la maison.

D. Il ne faut pas pour cela montrer de l'ingratitude?

R. Nous ne sommes pas ingrats.

D. A moins que vous ne disiez comme on l'a dit : « L'ingratitude est l'indépendance du cœur. »

R. Un homme peut réunir toutes les qualités, mais un jour yient où il peut commettre une faute ; nul n'est infaillible.

D. Vous étiez membre du conseil de la Société de Secours mutuels?

R. Oui, monsieur.

D. Ainsi, dans la question sur laquelle on est venu vous consulter vous étiez juge et partie?

R. Des bruits circulaient dans les ateliers : il était nécessaire d'avoir des renseignements exacts, car on exagère tout. Nous avons fait venir quelques ouvriers pour tâcher de calmer , puis on a passé à un vote que les uns ont interprété dans un sens, les autres dans un autre.

D. Enfin, quelle était la question qui vous était posée?

R. Voici en quel sens j'ai voté....

D. Nous ne vous demandons pas votre vote, que du reste vous avez refusé de dire dans l'instruction ?

R. Je voulais dire : Voici la question sur laquelle on a voté ; c'était de savoir si on devait infliger un blâme à l'attitude des ouvriers.

D. Mais ensuite on a demandé si les ouvriers conserveraient la sympathie du comité, si on ne les placerait pas. Gauthier lui-même l'a dit? * R. On a causé de beaucoup de choses après le vote.

D. Tout cela prouve qu'il ne faut pas, dans une société de bienfaisance, discuter des questions de salaires, d'industrie : voyez où Ton en arrive?

R. Il s'agissait de prévenir un conflit, nous avons voulu faire Tofflce de juges de paix» concilier tous les intérêts.

GnosLEY (Jean-fiaptiste) , 23 ans.

D. Ne faisiez-vous pas partie des délégués ? j

R. Oui, monsieur.

D. Vous devez sayoir alors qu'il existait un concert pour cesser les travaux?

R. II n'y avait pas de concert.

D. Mais cela existe à Tétat de tradition dans la typographie?

R. C'est dans le cœur de tous les ouvriers typographes..

D. Nous avons vu par la brochure de votre camarade Bazin....

R. Pardon, Bazin n'a pu engager que lui.

D. Savez-vous qu'avant le 24 mars plusieurs délégations avaient été envoyées à M. Dupont ?

R. Oui; c'est M. Dupont luiHooiême qui les avait demandées; toutes choses se traitaient par délégués entre M. Dupont et ses ouvriers.

D. Vous faisiez partie des membres du comité de la Société de secours mutuels quand sont venus les ouvriers de la maison Dupont?

R. Oui. Je suis venu moi-même, ouvrier de la maiscm Dupont.

D. On dit cependant que les ouvriers allaient là porter des renseignements. Puisqu*il y avait dans le sein du comité trois membres ouvriers chez M. Dupont, il pouvait avoir tous les renseignements nécessaires 7

R. Trois personnes ne pouvaient représenter cent vingt ouvriers.

D. Ehlbien! que s'est-il passé?

R. Il s'était répandu de faux bruits, on est allé pour les démentir; car le comité, étant composé en quelque sorte de représentants de la typographie, inspire confiance et ne saurait manquer d'être cru de tous.

D. La question qu'il s'agissait de résoudre dépassait les pouvoirs d'une Société de secours mutuels. Enfin , comment la question a-t-elle été posée?

R. Gauthier nous a invités au calme, il blâmait notre démarche^ et il a voulu faire ratifier le blâme par un vote ; les autres ont répondu : Nous voulons bien voter le blâme, mais nous ne pouvons empêcher les ouvriers de consulter l'agenda de placement.

Samié (Louis-Casimir-Jules) , trente-huit ans.

D. Vous faisiez partie du comité de la Société de Secours 7,

E* Oiepuisr un mois.

D. Quelle nôsoB poussait les ouvriers à quitter la maison Dupont ?

R. C'était une questioa de salaire.

D. Soyez de bonne foi : l'admission des femmes peut sans doute vous faire craindre une diminution de salaire, mais dans un avenir plus ou moins éloigné ; elle n'est pas immédiate?

R. Mais si, on nous prenait nos meilleurs travaux. Nous avions les Annales départementales ^ qui nous étaient payées 60 centimes et qu'on leur a données pour 40.

D. C'est-à-dire que M. Dupont, chef d'établissement, a partagé ses travaux comme il l'entendait entre sa maison de Paris et sa maison de Clichy?

R. Mais notre travail ne nous est pas moins retiré.

D. Que s'est-il passé à la Société de Secours?

R. Je suis arrivé tard; je sais qu'il y a eu un blâme, mais qu'on a conservé aux ouvriers le droit de consulter l'agenda pour se placer.

D. On les blâmait et on leur promettait protection?

R. C'est un droit de sociétaire de consulter l'agenda.

D. Comment la question a-t-elle été posée?

R. Dans ce sens : Permettra-t-on aux ouvriers sortis de chez M. Dupont de consulter lagenda ?

Moulinet (Jean-Éloi- Victor), quarante-six ans.

D. Vous étiez aussi chez Paul Dupont?

R. Oui, monsieur, depuis vingt-huit ans.

D. Vous y êtes entré bien jeune?

R. J'y ai fait mon apprentissage.

D. Vous y avez toujours été bien traité?

R. Plarfaitement.

D. L'art typographique est une des gloires de la France, et vous même y avez votre part comme ouvriers habiles. Le Tribunal a le cœur triste de voir des hommes comme vous sur ce banc où ne viennent s'asseoir que des hommes tarés. Pourquoi, le 24 mars, avez-vous déserté ses ateliers ?

R. Parce qu'on y introduisait des femmes qui n'étaient pas payées au mfime prix.

D. Il y a là une grande question d'économie sociale; maii un pareil problème ne peut se résoudre par un délit, par une coalition?

R. Je ne peux considérer ce que j'ai fait comme un délit ; il n'y a pas eu coalition.

D. C'est ce que nous aurons à examiner ?

R, J'avais prévenu le directeur, M. Boyer, que du jour où les femmes seraient introduites dans la typographie, je quitterais.

D. Oui, vous étiez dans un état permanent de coalition, vous teniez une épée de Damoclès toujours suspendue sur la tète des patrons. Tenez, il y a dans cette industrie de la typographie, qui est une des gloires de la France, dans c^tte industrie dont vous êtes vous-mêmes d'honorables représentants, il y a deux questions à l'ordre du jour. Pour l'une, les maîtres et les ouvriers ont réuni une commission dont les travaux n'ont pas abouti par suite de l'exigence des ouvriers?

R. Ce que nous demandions n'est pas impossible.

D. On ne peut s'entendre quand les ouvriers veulent être les maîtres chez les patrons. Ainsi, les ouvriers posaient comme condition que les patrons ne recevraient qu'un certain nombre d'apprentis, au gré des ouvriers?

R. Cette condition n'a pas été posée.

D. Mais je l'ai lue?

M. ARMAND LÉVY. Il s'agit là d'uue pièce des patrons inconnue aux prévenus.

D. Laissons. Eh bien ! si, lorsque vous êtes entré chez M. Dupont pour y faire votre apprentissage, les ouvriers n'eussent pas voulu vous laisser entrer, qu'au riez-vous dit? Eussiez-vous été content?

R. Mais il y a une loi, un décret qui limite le nombre des apprentis?

D. 'Nous ne connaissons pas de loi, de décret semblable.

M. ARMAND LÉvv. Dans uu Hvrc même de M. Dupont, VHistoire de i* Imprimerie, et dont voici l'exemplaire qu'il a offert à Moulinet, est rapporté un décret qui est de 1810, et qui dit dans un de ses considérants: « Que le nombre des impnmeurs étant borné, celui des apprentis est calculé sur le besoin probable d'ouvriers ; et c'est ainsi que l'administra-

tion parvient à garantir, même à lartisan, la sûreté de \ivre dans Tétat qu'il a embrassé. »

D. Avec le prévenu, ce n^est pas une discussion de droit qui peut s'établir, nous ne raisonnons qu'un fait, et nous lui disons : Qu'auriez-vous dit si, quand vous étiez jeune, les ouvriers eussent voulu empêcher le patron de vous recevoir comme apprenti ?

R. Pour les apprentis, l'apprentissage est de trois ou quatre ans ; pour les femmes, il est bien plus court, et puis les femmes ne travaillent pas au même prix que nous.

D. C'est donc en définitive une question de salaire?

R. Il existe une femme dans l'imprimerie, et sa présence né nous a jamais préoccupés. Il est vrai qu'elle gagne le même prix que nous. Si on paye les femmes moins, et c'est ainsi que l'entend M. Dupont, il est évident que c'est notre pain qu'on nous enlève.

D. Quelle part a pris à cetfte affaire le comité dont vous faisiez partie?

R. Je ne faisais point partie du comité typographique, mais seulement de la Conférence mixte pour la révision du tarif.

D. Vous étiez en séance du comité du tarif le soir du 25 mais?

R. Oui.

D. Vous avez été appelé par M. Gauthier au siège de la Société?

R. Oui.

D. Dan? quels termes a-t-on posé la question?

R. Je n'étais pas au moment du vote.

D. Pourquoi vous a-t-on appelé?

R. Pour engager les ouvriers à reprendre leurs travaux.

D. Que vousa-t-on rapporté du vote?

R. Qu'on avait voté, mais d'une manière confuse; on n'avait pas bien saisi la proposition. Enfin, moi, j'ai compris qu'on avait engagé les ouvriers à reprendre leurs travaux.

PARROT (Adolphe- Victor) , quarante-trois ans.

D. Depuis combien de temps travaillez-vous dans l'imprimerie Dupont?

R. Depuis dix ans.

D. Faites-vous partie du comité de la Société de Secours ?

B. Non, monsieur.

D. Avez-Yous à faire quelque observation personnelle?

R. Oui, je suis sous-prote; c'est moi qui distrilme la besogne. J*ai rempli mon office jusqu'au mercredi soir, et j'ai tout fait pour concilier. Dans mon appréciation il n'y avait pas le caractère de coalition : c'étaient des discussions qui rendaient le travail stagnant, il est vrai, mais qai pouvaient facilement s'apaiser avec un peu de bon vouloir du patron. Du moins, c'était mon espoir. J'ai fait des démarches près de M. Dupont, je l'ai supplié de renoncer à son projet qui pouvait être la cause de désordres et qui selon moi étût mauvais.

D. Quand avez-vous été arrêté?

R. Le jwdi, 27 mars, à cinq heures du matin.

GACJTHiEH (Victor-Eugène), quarante ans.

D. Vous n'êtes pas chez M. Dupont?

R. Non, monsieur le président, je suis chez M. Dubuisson.

D. Vous n'êtes pas prévenu de coalition. La prévention vous reproche de vous être rendu complice d'un délit, d'abord en abusant de votre titre de président de la Société pour la saisir d'une question qui n'était pas de sa compétence?

R. Si je me suis occupé de cette affaire, c'est que la mission m en avait été donnée par la Préfecture de police, dans un intérêt d'ordre et de conciliation .

D. La Préfecture de police a pu, comme homme influent et capable, vous charger de concilier, mais non de soumettre ces questions à la Société de Secours Mutuels dont vous avez été nommé président par décret impérial ?

R. Je nai pas invité ces messieurs à venir tous me trouver.

D. Cependant votre coprévenu Grosley prétend que tous lui avez dît de venir vous trouver au siège de la Société?

LE PRÉVENU GROSLEY. Nou , je u'ai pas dit cela ou je me suis mal expliqué. J'ai vu Parrot qui m'a dit : Il court de faux bruits à notre sujet dans le comité, et alors j'ai dit : Allons-y.

LE PRÉVENU GAUTHIER. Pour remplir la mission que m'avait donnée la Préfecture, j'avais invité deux ouvriers à venir me voir pour tenter un

lapprochement ; au Ueu de cela, ils soBt vernig bml ou dix. .Dnteiiple m'a mootré une pièce ^ue M. Du]^t faisait courir daiifi ses atdtien», M m'a dit que seul je pouvais pacifier les esprits. Quant aux autres je les ai fortement blâmés.

D. Cependant vous avez posé ui^e cpi^tion ?

R. Il y avait un point légal, — art. 2, § 4 de notre règlemqit, qui m'embarrassait beaucoup. Les sociétaires d£\aient*ils être déchus de leur droit au placement? Je ne pouvais pas faire le de^te; car enfin c'était leur droit.

D. Nous ne connaissons pas larticle dont vous parles^

R. Mon défenseur vous le lira.

D. Enfin, la prévention dit que vous avez agi illégalement, et que, malgré ce blâme voté ostensiblement, après avoir été le censeur des ouvriers, vous deveniez leur complaisaat?

R. Alors la prévention est bien injuste à mon égard; il me semble que j'avais donné assez de preuves de mes bonnes intentions.

D. Dans un Mémoire que vous nous avez adressé, vous vous considérez comme le chef de la typographie; vous établissez des ramifications avec les Sociétés de province ; vous prononcez des discours devant les membres

des autres Sociétés Croyez-vous que cela rentre dans la situation que

le décret vous a faite?

R. Il s'agit de savoir si tout cela a tourné à bien ou à mal. Mes efforts n'ont pas été vains; en les méconnaissant, on me ferait éprouver des regrets que je ne voudrais pas avoir.

D. Donc vous prétendez avoir agi légalement en posant la question, et vous êtes resté indifférent au concert qui s'était formé pour suspendre les travaux?

R. Le point légal dont j'ai parlé ma ému, et je n'ai posé la question que sur ce point : les ouvriers seront-ils placés ?

D. Vous devez reconnaître vous-même qu'il y a là une contradiction : Vous blâmez et vous faites voter une marque de sympathie?

R. Mais moi, j'ai voté contre ouvertement. La preuve qu'il n'y avait pas de consigne donnée, c'est que Parrot et Grosley sont allés le lendemain voir M. Dupont.

D. Cependant certains ouvriers à qui on a demandé pourquoi ils ne restaient pas chez M. Dupont, ont répondu : Nous ne le pouvons pas, nous subissons une pression; ceux-là ont été plus francs, plus sincères?

R. Que voulez-vous, il y a des hommes qui n'ont ni cœur, ni courage. .«..

D. Mais, au contraire, il faut du courage pour braver les mauvais conseils et songer avant tout au pain de sa famille? — Maintenant, pouvez-vous nous renseigner sur cette ancienne tradition typographique quant à Temploi des femmes?

R. M le président, je ne voudrais pas ici soutenir une thèse; je préférerais, si vous le voulez bien, me taire sur ce point.

D. Eh bieuj soit! asseyez-vous.

On procède h laudition des témoins tant à chaire qu'à décharge.

Page 1