TÉMOINS A CHARGE
M. PAUL-FRANÇOIS DUPONT, 55 aus, imprimeur, rue de Grenelle-Saint- Honoré, 45.
En 1860, j'ai fait construire un atelier d'imprimerie à Clichy, et je prévins mes ouvriers que j'y recevrais leurs femmes et leurs enfants. Pour les femmes, dans les traditions anciennes, une imprimerie offre peu d'occupation; j'eus le projet de tenter de leur apprendre la composition. Déjà dans plusieurs imprimeries des femmes étaient employée* comme compositrices. J'étais, en outre, incité par la considération que l'invention d'une nouvelle machine à satiner, plier et brocher, va réduire de beaucoup le nombre des satineuses, plieuses et brocheuses. J'ai eu le désir de leur procurer une nouvelle occupation. Mon projet causa une certaine émotion dans les ateliers. Quelques ouvriers vinrent me demander quelles étaient mes idées ; je leur assurai que je ne faisais qu'un essai, qu'il n'y aurait pour eux ni suppression de travaux ni diminution de salaire. Je les croyais satisfaits. Ils me demandèrent si je voulais renouveler ma déclaration devant un certain nombre de leurs camarades du dehors. Je m'y prêtai.
Alors ils m'envoyèreut des délégués pour m exprimer leurs doléauces. Je renouvelai mes assurances; ils me (ireut des observations, je ne pus m'y rendre; mais, en fin de compte, nous nous séparâmes en bonne hannonie; ils me prièrent d'ajourner mes orçanisalioiis ouvrières jusqu'à ce que.les conférences qui s'ouvraient pour la révision du Tarif et l'aufîmentation du salaire fussent terminées. Au lieu de trois semaines cju'ils me demandaient, je leur accordai trois mois. La première ou\rière n'esl arrivée à Clicliy que le 22 mars.
J'avais eu l'idée d'acheter un nouveau brevet pour faire travailler à Clichy sous un autre nom que le mien. Je croyais la chose arrangée, lorsque le 24 mars les ouvriers demandèrent a me parler; ils me déclarèrent qu'il leur était impossible de travailler, h moins que je ne renonçasse à employer les femnTes. Je leur répondis, de mon côté, il est impossible de vous céder, il faut qu'un patron soit maître chez lui. Je leur déclarai que s'ils voulaient me quitter je leur en laissais la liberté pleine et entière, mais que de mon côté j'entendais rester mailre de mes ateliers ; seulement, j'appelai leur attention sur deux points : Je leur observai qu'ils allaient faire une chose fâcheuse, et leur dis que je les voyais avec peine s'engager dans cette a oie.
Que dira-t-on, leur disais-je, quand on saura que le nmilre qui, depuis quinze ans, a associé ses ouvriers a sou exploitation, qui n'est resté dans les affaires (piepour eux, en a été abandonné à un moment donné?
Je leur dis encore qu'ils s'exposaient h une arrestation. Ma pensée fut mai interprétée. Ou crut que je faisais une menace; c'était inexact. Enliu, j'employai dans cette conférence tous les moyens possibles pour les ramener. Le sentiment général, en nous quittant, était un sentimen de tristesse et chez eux et chez moi. Rien n'a pu les arrêter : Vous savez ce qui a suivi.
Ma prédiction n'a pas lardé a se réaliser, le 26 et le 27 beaucoup étaient arrêtés, et, dès le 28, j'ai employé toute mon influence pour faire élargir les malheureux qui s'étaient égarés dans cette circonstance.
Je n'ai qu'un regret, c'est que l'affaire se soit terminée d'une manière
si fâcheuse.
M. LE PRÉSIDENT. Quels soiil ceux que vous pouvez signaler comme ayant quitté vos ateliers?
LE TÉMOIN DUPONT. Je ne saurais dire ; il faudrait demander cela à mon prote.
M. ARMAND LÉVY. La dépositioD de M. Dupont n'étant point entièrement conforme a ce qu'il a dit dans l'instruction, je demande la permission de mettre sous les yeux du Tribunal ses premières déclarations :
€ Mercredi 26 mars, ç Nous Louis-Alexandre Tenaille^ commissaire de police du quartier des Halles, etc.
« laformé que les ouvriers de M. Paul Dupont, imprimeur, rue de Gren^Uo-Saint Honoré, n* 45, avaient cessé simultanément leur travail» nous sommes transportés chez M. Dupont, qui nous a dit :
c Depuis deux ans environ, en dehors de Timprimerie où vous vous trouvez, J'en exploite une autre à CKchy dans un terrain de 20,060 mètres, et où j'ai flut établir des logements d'ouvriers.
f Ma pensée depuis longtemps déjà est d'employer dans cette imprimerie les femmes et les tilles des ouvriers qui y sont ou seraient occupés et qui demeureraient là ; ce serait, comme vous voyez, une véritable vie de famille. Peut-être y aurait-il pour moi certains avantages, mais à coup sur, il y a dans cette combinaison une haute pensée morale.
« n y a trois mois, j'ai songé à réaliser cette pensée, mais uiie Commission qui s'occupe des règlements du tarif est venue me prier, pour ne point entraver le travail qu'elle élucidait et qui devait être soumis à tous les imprimeurs, de surseoir.
V J'ai consenli à remettre l'exécution de mon projet à un mois ; or, il y en a trois de cela, et ne voulant pas attendre plus longtemps, j'ai envoyé avant hier dans mon atelier de Clichy une femme qui serait chargée de diriger les autres afin qu'elle s'installât dans une des deux maisons dépendantes. A peine a-t-on su que cette femme était à Cllehy que tous ou presnue tous mes eompositeurs de la rue de Gi*enelle-Saint-Honoré se sont mis en grève. Lundi 24, ils sont venus peu, et ceux qui sont venus ont peu travaillé; mais c'était lundi, et je n*ai pas cru ùeyoiv jtrévenir i'autorilé, espérant qu'ils rentreraient daus leurs habitudes; mais il en a été de même hier 15 et aujouitl'hui 26, s\ bien que j*ai dû renvoyer à l'un de mes confrères un discours de M. Rillault qui devait être mis dans le Journal des tusliluteurs.
N Je me suis toujours beaucoup occupé des intérêts de mes ouvriers, ils le savent bien ; aussi est-ce comme contraints et forcés que laplupait ne travaillent point; ils appartiennent à une Société de secours mutuels où il aurait été décidé à une msgorité de quinse voix contre cinq que ion devait cesser le lr\tvail dans mes ateliei*s de Paris, si j'introduisais des femmes dans ceux de Clichy.
« Je vous ferai remarquer que mes ateliers de Pans sont complètement indépendants à
tous égards à ceux de Clichy et que ces derniers n'enlèvent pas une seule ligne de travail aux premiers.
c Lecture laite à M. Paul Dupont de sa déclaration, il y a reconnu vérité et a persisté et a signé avec nous.
c Le Commissaire de police,
< Tenaille. »
< Signé : P. Dupont. >
M. ARMAND iJvv. M. Dupoot dit que c'était comme contraints et forcés que les ouvriers ne travaillaient pas. II a écrit dans une lettre à ses correspondants, que j ai sous les yeux, que « ses ouvriers avaient obéi au mot d'ordre de la Société de Secours Mutmh typographique . » A quelle source a-t-il puisé ces renseignements?
M. LE PRÉSIDENT. M. Dupont, persistcz-vous daus cette déclaration.
M. DUPONT. Relativement a cette Société, je dois dire que je ne laeonnais pas; Je n'ai pas d'indices, mais c'étaient des propos qui se répétaient partout.
M. ARMAND LÉVY. J'ai peusé que M. Dupont
M. LE PRÉSIDENT. Nous ne pouvons TOUS laisser plaider maintenant.
M. ARMAND LÉVY. Je n'en ai point l'intention, M. le Président; seulement dans l'intérêt de la défense, je dois demander à M. Dupont s'il a eu des renseignements assez précis pour affirmer que ses ateliers avaient reçu un mot d'ordre.
M. DUPONT. On m'a dit que dès qu'on avait su que ma maison de Clichy marcherait en employant des femmes quoique sous un autre nom que le mien, la Société typographique, i\ la majorité de 15 voix contre 5, avait dit qu'il fallait déserter mes ateliers. Voilà ce qu'on m'a dit.
M. ARMAND LÉVY. M. Dupout pcut-il dire qui ?
M. LE PRÉSIDENT. N'était-ce pas de notoriété ?
M. DUPONT. C'est la notoriété, on me l'a rapporté.
M. ARMAND LÉYY. Qui OU ? quel est ce on ? M. Dupont a-t-il des informations positives qu'il les donne !
M. DUPONT. Je ne le sais que par ouï dire.
M. ARMAND LÉVY. Et C est sur de simples ou! dire que vous accusiez
d un bout de la France à l'autre la Société typographique d'avoir fait faire îçrève chez vous !
M. LK PRÉSIDENT. M. Lévy, qui défendez-vous, est-ce la Société typographique, sont-ce les prévenus?
M. ARMAND LKVY. Les préveuus assurément, M. le président.
M. LK PRÉSIDENT. AloTs nc VOUS occupcz que d'eux. La Société typographique n'est pas en cause.
M. ARMAND LÉVY. M. Dupont a déclaré, qu';^ la date du 26 mars, les ouvriers n'avaient pas encore quitté franchement leur travail. Ils répondaient au prote : nous sommes démoralisés, découragés. Voici eu effet ce que je vois écrit à la suite de la déclaration de M. Dupont, dont j'ai eu rhonneur de vous donner lecture il n'y a qu'un instant :
< M. Paul Dupont nous a remis une liste de quelques ouvriers qui lui paraissaient sinon tes meneurs, au moins les plus énergiques et les plus disposés à quitter leur travail, chose quHls n'avaient point encore faite loyalement et franchement^ car ils étaient venus à l'atelier; mais ils restaient devant leurs cases s'en s'occuper, et répondaient aux observations du prote : nous sommes découragés, nous ne pouvons travailler, renvoyez nous.
c Pensant que des observations de votre part pourraient ramener ces ouvriers à de meilleurs sentiments, nous nous sommes faits conduire à leur atelier ; mais il était à pe» près désert, bien qu'il fut six heures moins vingt minutes, c'est-à-dire vingt minutes avant l'heure réglementaire... Preque tous étaient partis entre cinq heures et cinq heures etdemi.
Nous avons aloi*s donné l'ordre au brigadier Clausalle du service de sûreté, de faire procéder à l'arrestation des nommés : Debock, Grosley, Parrot, Deroubaix, Dorizon, Deladieué, Leroy, Desante, Bony, Garnon, Samié, Mûtel, Moulinet, et à cet effet, nous luj avons remis les mandats nécessaires.
îiC Commissaire de police»
Tenaille.
Signé :
M. F.E PRÉSIDENT. Quaud Ics travaux ont-ils cessé? LE TÉMOIN DL'PONT. Le luudi 24.
LE PRÉVENU GAUTHIER. Je prie le Tribunal de remarquer que si les travaux ont cessé le lundi 24, ce ne peut être sur l'avis de la Société de Secours Mutuels, puisqu'on ne s'y est adressé que le soir du mardi 25.
M. LE PRÉSIDENT. Le Tribunal se rappellera l'observation.
LE PRÉVENU DEBOCK. J ai, Monsieur le Pivsidenf, une iiuestion à adresser au témoin .
M. LE PBÉsiDENT. Quelle esl cette question?
LE PRÉVENU DEBOCK. Je voudiuîs sEvoir si M. Dupont me conuaU.
M. LE PRÉSIDENT. Témoin, connaissez^vous Debock?
LE PRÉVENU DEBOCK. Je désifais précisément savoir. Monsieur le Président, si M. Dupont savait mon nom.
LE TÉMOIN DUPONT, après avoir quelque temps regardé le prévenu, répond : Non, je ne vous connais pas.
LE PRÉVENU DEBOCK. Comment se fait-il alors, que ne me connaissant pas, ne sachant pas mon nom , vous m'ayez dénoncé au commissaire de police. (Mouvement dans Fauditoire) . . . (^onunenl alors M. Dupont a-t-il pu m'indiquer comme Tun des meneurs?
M. LE PRÉSIDENT. Mais remarquez donc que vous n'êtes prévenu que de coalition simple, vous n'êtes pas prévenu d'être un meneur. ' LE PRÉVENU PARROT prie M. le Président de demander au témoin s'il le connaît.
M. LE PRÉSIDENT. Monsicur Dupont pourrait-il nous dire s'il connaît Par rot?
LE TÉMOIN DUPONT. Oui, MonsieuT le Président.
M. LE PRÉSIDENT. Qucl emploi avait-il?
LÉ TÉMOIN DUPONT. Il était chargé du matériel.
LE PRÉVENU PARROT. M. Dupout fait erreur. Je recevais des mains du prote le travail à répartir entre les compositeurs. Du reste , il n'y a rien d'étonnant que M. Dupont ne le sache pas , jamais on ne le voyait dans les ateliers. Son personnel lui était pour ainsi dire inconnu.
LE TÉMOLM PAYE, 46 aus, proto chez M. Dupont.
I^ lundi matin, 24 mars, le bruit se répandit dans les ateliers qu'une femme avait été installée à Clicby; je remarquai un peu d'animation.
D. Quelles espèces de manifestations ?
R. Des chuchotlements, des groupes, cependant la plus grande partie des ouvriers était au travail; on a travaillé jusqu'à midi ou 11 heures ; l'un de ces messieurs me demanda si je pouvais recevoir une députation. Je dis oui. Six compositeurs me demandèrent s'il était vrai que M. Dupont
eut acheté le brevet. Je leur répondis affirmativement ; ils me quittèrent. L'un me dit : Comme nous ne pouvons rendre compte de votre réponse à cent ouvriers, que M. Dupont nous certifie ce que vous venez de dire. M. Dupont refusa. Le lendemain il me i*emit un écrit. C'était le mardi. La lecture de la réponse de M. Dupont satisfit les uns, pas les autres. Les travaux cessèrent. I^ mercredi , quelques-uns me demandèi^ent si M.. Du pont pourrait les recevoir. Il me répondit que oui... 11 les reçut. Us lui firent des observations. Ils ne voulurent pas céder. Dès ce moment, les travaux cessèrent immédiatement.
D. Et Parrot?
LE TÉMOIN. La position de Parrot était exceptionnelle, c'était l'intermédiaire entre les compositeurs et moi; jusqu'au dernier moment , il m'a assisté dans cette position diflicile.
D. A-t-il travaillé jusqu'à la fin du 16?
PAYE. Je ne peux pas dire tout à fait qu'il a travaillé.
PARROT. Je demande à rappeler un fait à M. Faye : il y avait une épreuve en retard , il me dit : tâchez de la faire partir. Je la donnai à Michelet.
LE TÉMOIN FAYE. Oui, je me rappelle ce fait.
LE PRÉVENU DEBOGK. M. Paye me connatt^il?
LE TÉMOIN FAYE. Yous êtes M. Debock.
LE PRÉVENU DEBOCK. Ai-je exercé une pression sur mes camarades?
LE TÉMOIN FAYE. Je ne l'ai pas vu.
M. ARMAND LÉVY. Le témoiu reconnatt-il la pièce suivante :
Imprimerie et librairie adminiiirativet de Paul Dupant ^ à Parié , hôtd du Ferwm,
rue de Grenelle^Saint- Honoré, 45.
26 mars 1M2.
Monsieur Dupont,
Quelques ouvriers de Timprimerie sont venus me demandert au nom de leurs camarades, s'il était vrai, comme le bruit s*en était répandu, que vous ayex acheté le brevet de M. Guiraudet. —Je leur ai répondu que je croyais, en MnU ce marebé convenu; mafg je n'ai pu les assurer d'une manière positive qu'il fût définitivement terminé. Je vous prie de vouloir bien me dire ce qui en est, et m'autoriser, si vous n'y voyez pas d'inoonvénienty à en (kire part à ces messieurs^ ^
Votre dévoué serviteur,
Et au bas, écrit au crayon :
Oui, le brevet est déânitivemetit acheté et payé au uoro de M. Maurice Loignoii et C*^ — C'est sous cett9 raison sociale que luarchera désormais rimprinierie do Glîoby.
Dupont.
LE TÉMOIN FAYE. Ouî, je recounais cette pièce.
LE TÉMOIN GiNEYs, ouvricr coiiipositeur typographe, 60 ans.
M. LE PRÉSIDENT. Depuis coiubieii de temps travaillez-vous chez M. t)uponl?
R. Depuis vingt-*ciuq ans.
D. Et pourquoi lavex-vous quitté ."^
R. Parce qu'on a introduit des femmes.
D. 11 y avait accord pour déserter 1 atelier?
R. Non, Mais on avait dit que s'il venait des dames on se retirerait; je me suis retiré comme les autres, mais seulement le mercredi. Je ne pou- Tais pas rester tout seul.
M. l'avocat impéiual. Vous avez dit que vous n'étiez plus maître de vous, que vous a\iez dû céder a une pression commune?
R. Il n'y a pas eu de pression.
M. LE PHocuREtR IMPÉRIAL. Vous lavez pourtant déposé dans Tin- >tructiou.
M. ARMAND LÉvv. Je demande ù donuej* lecture de la double déposition du témoin devant le commissaire de police et devant le juge d'instruction.
M. l'avocut impérial. Je vais les lire moi-même sur l'original que j'ai sous les yeux, ce qui vaudra encore mieux que de les lire sur la copie. Le témoin Gineys a dit devant le commissaire de police, le 30 mars :
c Je n'ai pas quitté Tatelier mardi dernier, et j*ai travaillé toute la journée. J'ai seulement cessé mes travaux mei*ci*edi, vers les quatre heures. Je déelare du reste qu'à ce NKHmit je n'étais plus maître de moi, et que j*ai dû fléchir sous Tempire d^une pression commune.
Bt au juge d'instruction, le i3 avril :
J'ai voulu dire qu'à quatre heures tous les ouvriers sont partis comme un seul homme, •t quo, ne pouvant rester seul, j'ai fait comme eux.
D. Il est évident que tous ies ouvnei*s avaient reçu un mot d'ordre? R. S*il y a eu un mot d'ordre, je ne l'ai pas su.
On voit que les termes que je rappelais au témoin sont exacts.
M. ARMAND LÉvv. Mais il résulte de la déclaration même qu'on vient de lire que le témoin a intei^prété ces mots dans un autre sens que celui que leur donne la prévention. — Maintenant, n est-il pas vrai qu'on ait dit au témoin que son arrestation ne serait pas maintenue s'il consentait à rentrer chez M. Dupont?
M. LE PRÉSIDENT, Ce u'est pas là une question h poser au témoin.
LE TÉMOIN GiLi^\s, compositeur d'imprimerie, 44 ans.
M. LE PRÉSIDENT. Dites-iuoi ce qui s'est passé à l'imprimerie Dupont le 24 mars? •
R. Mais je n'ai rien su du tout h cet égard.
D. Est-ce qu'il n'était pas question que M. Dupont voulait admettre des femmes dans ses ateliers?
R. Oui, je sais cela.
D. Et qu'ave/-vous résolu entre vous à cet égard?
R. Rien n'a été décidé. C'est le mardi qu'on m'a dit qu'une Commissiou avait été nommée pour examiner la question. 11 a circulé aussi dans l'imprimerie un billet dans lequel il était dit que M. Dupont faisait acheter le brevet pour MM. Loignon et C"; alors, il y a eu comme un désarroi parmi les ouvriei^s.
D. Et, selon vous, la ^*essation des travaux aurait été individuelle quoique instantanée?
R. La cessation a eu lieu non instantanément, mais progressivement.
D. Qu'elle ait eu lieu le jour et le lendemain, ii est bien extraordinaire que cela se soit fait sans qu ou se soit dit qu'il fallait le faire 7
R. 11 n'y a toujours pas eu accord ; la résolution était de tous; mais cela n'a jamais été décidé collectivement.
M. l'avocat impérial. Vous ave/ dit devant M. le juge d'instruction qu'on était forcé de faire souvent ce qu'on ne voudrait pas faire et que, devant le comité, le blâme proposé pour les ouvriers de M. Dupont avait été rejeté et que vous eu étiez bien certain d'avance?
R. Ah ! nous n avons pas été d'accord avec M. le juge d'iostruction
sur ce point ; je lui ai fait observer que ma réponse à cette question exprimait un doute, tandis qu'il avait écrit : il est vrai!
M. LE PRÉsmENT. Enfin, lecture vous a été donnée?
R. Mais non.
• M. LE PRÉSIDENT. Mais, uous uo pouvons pas vous laisser dire cela quand M. le juge d'instruction constate : « Lecture faite, etc.... » Enfin, qu'elle est, ici, à l'audience, votre opinion définitive?
R. La lecture m'a été faite au fur et à mesure Mon opinion définitive est, qu'au comité, on a commencé par blâmer la conduite des ouvriers de l'imprimerie Dupont.
LE PRÉVENU GROSLEY. Mais C6 témoiu n est pas membre du comité, il n a donc pu être introduit que pour demander des renseignements.
M. LE PRÉSIDENT. Ou comme délégué.
M. ARMAND LÉVY. Depuis CCS événements, le témoin n'est-il pas rentré dans la maison Dupont?
M. LE PRÉSIDENT. S'il y cst rentré, il a bien fait.
M. ARMAND LÉVY. Enfin, l'obsorvation de Grosley a cette valeur, que le témoin n'étant pas membre du comité, s'il a été admis dans son sein, c'est que le comité n'était pas en séance.
LE TÉMOIN JOSEPH LEROY, ouvrier typographe, 46 ans.
M. LE PRÉSIDENT. Ditcs ce que vous savez!
R. J'aimerais mieux que M. le président m'adressât des questions.
D. Eh bien, savez-vous quelque chose des causes de la désertion des ateliers de M. Dupont et pouvez-vous nous expliquer l'instantanéité de cette résolution ?
R. C'était parce que M. Dupont voulait faire travailler des femmes.
D. Quand avez-vous appris cela?
R. Dans le courant du mois de décembre.
D. Voyons, que savez-vous à ce sujet ?
R. M. Dupont avait fait appeler des délégués et leur avait dit qu'il ne varierait pas dans sa résolution, il avait reproché à ses ouvriers d'être des égoïstes et de méconnaître ses principes de la philantropie.
D. Si vous avez fait la démarche d'envoyer des dél^ués, c'est que
TOUS aviez pris d'avance une résolution d'agir selon la réponse q«i fenr serait faite?
R. Aucune résolution n'avait été prise.
D. Vous ne vous étiez pas dit : Dans le cas où M. Dupont persisterait, nous agirons selon la tradition typographique : La femme venue, les hommes disparaissent ?
R« Cela n'a pas été dit, ou du moins je ne le sais pas . Du reste, il était déjà arrivé pareille chose dans d'autres maisons.
D. Savez-vous ce qui s'est fait depuis le 24 mars, quand on a annoncé qu'une femme était entrée dans l'atelier de Glichy ?
R. On est allé trouver M* Dupont pour le faire revenir sur sa décision« D. Eh bien! quelle était votre intention à l'issue de celte démarche;
il y avait deux hypothèses, ou M. Dupont céderait, ou il résisterait ; que
deviez-vous faire dans le second cas 7
R. Rien.
D. Et cependant vous êtes tous partis?
R. Moi, je suis resté le mercredi jusqu'à 4 heures, et le jeudi j*ai été arrêté.
D. Mais alors vous avez vu les ateliers déserts?
R. Mais non!
D. Ou bien, ce qui revient au même, le travail était suspendu?
R. Gomment voulez-vous qu'on travaille? Nous étions là à causer; nous étions consternés, nous avions les bras cassés de cette diminution de salaire.
D. Diminution probable pour l'avenir, peut-être; mais non immédiate ; ne trouvez-vous pas que vous vous êtes bien pressés d'en juger ainsi ?
R. Monsieur, l'introduction des femmes était pour nous une menace réelle de diminution de salaire, car la Conférence mixte, qui devait débattre en ce moment les salaires, n'avait pas encore terminé ses travaux; c'était une véritable intimidation pour ses membres.
D. Ainsi, dans votre esprit, il est bien arrêté que les femmes n'ont pas le droit de travailler dans les imprimeries ?
R. Moi, je ppélévenis traiatUer jmur elles 1 <Vive approbation 4aii«
M. L AVOCAT IMPÉRIAL. PourqHoi êtofi^^Wis allé trouTer Gauthier au comité?
A. Pour demander ai ou nous placerait,
M. L AVOCAT IMPÉRIAL. Mais 06 n'était pas là Taffaire du pré&ideiit49 k Société de Secours.
R. Oui, Gauthier a peut-être eu tort de nous recevoir; mais, la àè^ mande faite, nous nous soimnes retirés^
M. LE PRÉsmBNT. Mais vous êtes allés attendre la réponse dans un cabaret voisin, où Grosley est allé vous retrouver ; que vous a-t'-il dit ?
LE TÉMOIN. Il nous a dit : On s'occupera de vous placer^
M. LE PRÉSIDENT. Vous a-t-il dit qu'un vote avait eu lieu et à quelle majorité ?
LE TÉMOIN. Il n'a pas été question de cela.
LE TÉMOIN PENET, Tuc de Babylouo.
Lorsque les ouvriers de chez Dupont, venus rue de Savoie, furent introduits, le président de la Société de Secours les blâma de ce qu'ils avaient quitté les travaux. Ils répondirent que ses conseils étaient sages, mais que refférvesçence. était grande dans les ateliers. Ces messieurs de la Conférence mixte vinrent à la Société après deux demandes de M. Gauthier; les uns après les autres développèrent ce qu'il était possible pour empêcher l'arrêt des travaux. Des discussions s'en suivirent. — Puis on les fit relever. Le président dit : J'ai une grave responsabilité ; j'ai infligé un blâme pour la suspension des travaux, il faut vous associer à ce blâme. — Quelques uns disaient : Le plus sûr moyen pour ne pas compromettre la Société c'est de ne rien faire, ni approuver ni désapprouver.
D. Enfin, craiment a-t-on posé la question sur laquelle on a voté?
R. Le Président présentait sa proposition au milieu des discussions de chacun.
D. Quelle fut la proposition?
R, Elle fut complexe. Elle contenait d'abord un blâme, le président fut interrompu. On lui dit : Tu demandes trop. On voulait qu'on parla-
TOUS ariez pris d'avance une résolution d'agir selon la r< serait faite? /
R. Aucune résolution n'avait été prise. /
D. Vous ne vous étiez pas dit : Dans le cas où ^ i m nous agirons selon la tradition typographique / / hommes disparaissent? / /
R. Cela n'a pas été dît, ou du moins je'^ ^ ■' déjà arrivé pareille those dans d'autres' *• f
D. Savez-\ous et; qui s'est fuît dep', / * qu'une femme était entrée tiaus Xf / / '
R. On est allé trouver M. D- / î /
D. Eh hieu ! quelle était / * il y avait deux hypothèses ' • deviez-vous faire dans '
R. Rien.
D. Et cependa*
R. Moi, je t arrêté.
**• *^' .. m T&ivàtè de Jf. Moulinet.
P ^5;, directeur de l'imprimerie Paul Dupont.
«RESIDENT. Quelle est la question à adresser au témoin? ''' RÉVENtJ MooLiNET. N'est-îl pas vrai que six semaines auparavant, ais prévenu de mon départ?
■''' g TÉMOIN BOYER. C'est vraî.
^. ARMAND LÉvY. Le même fait ne s'applique-t-il point à Parrot? LE TÉMOIN BOVER. Moulînet et Parrot sont venus me trouver et m'ont jéclaré que le jour où les femmes entreraient dans les atelier», ils s'en iraient, a. LE PRÉSIDENT. El ce projet a été réalisée le 26 mars? LE PRÉVEND PARROT. Je demande, M. le Préûdent, à faire une rectification. Nous ne sommes pas allés, de notre propre mouvement, Moulinet et moi, voir .M. Boyer; mais c'est lui qui nous a fait appeler, et dans une
conversation nous lui avons fait entendre 'que nous ne resterions 4a maison Dupont. Je prierais, M. le Président, de poser au question sur ce point?
'DENT. Est-ce vous qui avez été trouver les ouvriers, ou bien * sont venus vous trouver?
' appeler.
^ Je demanderai au témoin s'il n'est point vrai qu'il les
faire signer leurs livrets les premiers, pour ^ue
'contagieux.
\^^ messieurs ont beaucoup d'influence sur leurs
^ ^ ndé de ne pas partir les premiers, ils me l'ont
-^. Tiis d'être les premiers à engager les ouvrier
^ux.
'udiy je suis parti quand on m'a dit de
qui doit savoir cela, .a'en souviens pas.
. ue puis vous rappeler un détail. J'étais dans ., iVi. Richard est monté, il m'a dit : la mesure est gêné- , personne ne doit entrer, je vous engage à vous retirer. J'ai prié M. Paye de prévenir M. Derriey, dont je surveillais les travaux. D. Ainsi, Moulinet serait donc resté jusqu'au jeudi? LE TÉMOIN. Oui, monsieur.
M. ARMAND LÉVY. M. Boycr recounatt-il la lettre que voici, écrite sur une feuille à tête de lettres de la maison Dupont, et ainsi conçue :
M. FAYB.
M. Dupont désire avoir les noms de tous les compositeurs qui ne seront pas à leur Ira*
vail demain matin à neuf heures.
Signé : J. Boyer.
Ce mardi.
R. Cette lettre est bien de moi.
LE TÉMOIN DERRIEY, 54 RUS, gravour-foudeur.
M. ARMAND LEvv. Ce témoiu est la personne pour laquelle Moulinet travaillait chez M. Dupont, et ses explications peuvent servir à expliquer Jit position spéciale du prévenu .
LE PBâYENu Mera.iNBT. Je prierais le témoin de répéter ceci, ne ïdir JA pas prévenu, six semaines auparavant, que dans un certain cas, je quitterais l'établissement de M. Dupont.
LB TÉMOIN DERRiBY. C'ost vrai. Jo fais imprimer un spécimen chez M. Dupont; Moulinet m'a envoyé prévenir; il s'est mis à ma disposition pour continuer mes travaux à mon compte, c'était le jeudi, le lendemain du jour oh le travail a cessé.
M. LE PRÉsmBNT. Nous ne comprenons pas tràs-Mai le but de ce témoignage.
H. ARMAND LÉVY. M. Dorriey faisait imprimer pour l'exposition de Londres un travail important, et à l'achèvement duquel M. Mouliaet, i|ui en surveillait l'exécution, tenait beaucoup. C'est pourquoi Moulinet revenait le jeudi. Du reste, la déposition suivante éclairera encore oelleH^i.
RICHARD LOUIS, 35 aus, fondeur-typographe, prote-adjoint.
Le jeudi, M. Moulinet s'est présenté à l'atelier pour surveiller les travaux, on lui avait refusé l'entrée des ateliers.
H, Pourquoi?
R. C'est que plusieurs étaient venus les jours précédents, sans travailler; c'était une mesure générale.
LE PRÉVENU MOULINET. Le Surveillant m'avait dit : on ne peut entrer; je passai outre et j'allai donner mes ordres aux imprimeurs. M. Richard vint me dire: c'est une mesure générale, dans votre intérêt, retirezvous.
R. C'est exact.
M. LE PRÉSIDENT. Mais enfin, travailliez-vous le mercredi, vous étiez dans les ateliers, à votre casse, mais vous ne travailliez pas.
MOULINET. Mon travail est de surveiller les travaux spéciaux, je les ai surveillés jusqu'au dernier moment.
LE TÉMOIN ALPHONSi, typographe, 30 ans.
M. ARMAND LÉVY. Nous voulious demander au témoin de nous dire ce qu'il sait concernant le prévenu Moulinet?
LB TÉMOIN. Qu'il était mon collègue à la Commission mixte et que la conciliation était son seul but. -- Nous savions bien que l'idée de II. Dum
pont amènerait des désordres ; c'était sel<m nous un grand malhenr ^m nous aurions empêché par tous les moyens nnou& Tarions pu. M. LE PRÉSIDENT. Eh bien ! voilà qui est trës--sensé !
LB SIfiUR EMfifANUEL HUET, typOgtaphO^ 52 aUS.
M. AfiMANO LÉVY. G'ost la même question, par rapport à Moulinet, k Parrot et à Gauthier.
M. LE PRÉSIDENT. Savez-vous quollo part ces trois prévenus ont prise à la grève qui a eu lieu dsms les ateliers de M. Dupont?
LE TÉMOIN. Jamais ils n'ont apporté sur cette question qu'un esprit de concOiation, soit à la conférence, soit dans des conversations particulières.
M. LE PRÉSIDENT. Ne savez-vous pas qu'ils ont concerté l'abandon des travaux.
LE TÉMOIN. Non, certainement.
M. ARMAND LÉVT. Et u'out-ils pas, à la connaissance du témoin, fait tous leurs efforts pour que les ouvriers reprissent leur travail? LE TÉMOIN. C'est vrai.
M. LE PRÉSIDENT. Eh bien ! malheureusement, leurs paroles n'ont pa» été en rapport avec leurs actes.
Témoins à la requête de Parrot.
LE SIEUR AUGUSTE HERNOUD, typographe, 42 ans. PARROT. Je voudrais que le témoin expliquât le sens de ce qu'il a lu à M. Dupont, concernant le travail des femmes?
M. LE PRÉSIDENT. Parrot, est-il bien dans votre intérêt que cette question soit posée? C'est une observation que je dois vous faire; la véritable question du procès est de savoir s'il y a eu concert entre vous ?
M. ARMAND LÉVT. Eh bien ! nous nous bornerons à demander au témoin s'il n'a pas connaissance des efforts, de tous temps faits par Parrot, dans un but de conciliation ?
LE TÉMOIN HERNOUD. Quand il fut question du travail des femmes, ime Commission de douze ou quatorze membres, dont j'étais le secrétaire, a été trouver M. Dupont pour lui représenter que nous étions égorgis par
ce projet, que nous défendions son intérêt comme les nôtres, puisque ce qui ferait tomber nos prix ferait aussi tomber les prix des patrons.
M. LE PRÉSIDENT. Je ue vois pas quel est Tintérêt de cette question?
M. ARMAND LÉVY. Colui de prouTOr que Parrot avait prévenu M. Dupont qu'il ne resterait pas chez lui dans telles conditions données, et qu'il lui avait dit : il faut vous précautionner.
LE TÉMOIN CHARLES sEixiER, typographe, 47 ans.
M. LE PRÉSIDENT. Ditcs co que vous savez Quelle est la question
que la défense veut poser au témoin ?
PARROT. Je veux demander au témoin s'il ne sait pas, que le 25 mars, j'ai conseillé à tous mes camarades de reprendre leur travail ?
LE TÉMOIN SELUER. Parrot mo l'a conseillé à moi-même.
M. LE PRÉSIDENT. Et savez-vous si Parrot est resté à sa besogne jusqu'au mercredi soir?
LE TÉMOIN SELLIER. Oui, Mousieur.
LE TÉMOIN ANNOYE ET LE TÉMOIN BLANCHEMIN, typographos, à qui leS
mêmes questions sont posées à l'égard de Parrot, déclarent tous les deux successivement que celui-ci n'a pris aucune part à la coalition, qu'il a même invité à plusieurs reprises ses camarades à reprendre le travail .
Il reste encore deux témoins : Parmentier et Goûtant, tous deux ouvriers typographes et collègues de Parrot à la Conférence mixte.
M. LE PRÉSIDENT. C'est eutcudu à regard de Parrot.
Témoins à la requête de Debock.
EMILE jusTAUD, typographe.
DEBOCK. Justaud est mon compagnon, on appelle ainsi, en terme d'atelier, celui qui est à côté de soi. Je désirerais qu'on lui demandât si je lui ai fait la moindre pression; et cependant si on a quelque chose à dire, quelque confidence, cest à son compagnon qu'on la fait.
M. LE PRÉSIDENT. Mais, uous VOUS le répétons, vous n'êtes pas prévenu d'être fauteur de la coalition.
DEBOCK. Alors je ne suis pas plus coupable que les cent autres.
LE TÉMOIN JUSTAUD. J'affirme que l'on est sorti sans se communiquer de projets.
M. LE PRÉSIDENT. Mais aloFs, pourquoi cette question a-t-elle donné lieu à des délégations, on avait dû à Tavance se dire ce que Ton ferait au cas où M. Dupont refuserait de céder?
R. Il n'y a pas eu de concert.
M. RAss (Alexandre), 55 ans, typographe, rue de TOuest.
DEBocK. M. Rass est Tun des rares compositeurs qui n'aient pas quitté leurs travaux, qu'il dise si quelqu'un Ta engagé à quitter son travail.
LE TÉMOIN RÂSS. J'ai voulu quitter comme les autres, au moment de m'en aller, plusieurs m'ont engagé à rester.
D. Qui ?
R. Parrot, Moulinet.
SÉBASTIEN MASSON, typographe. Le témoin dépose qu'à Plaisance, un aumônier aurait dit à des jeunes filles d'une maison de patronnage, qu'on leur apprendrait la composition sans frais d'apprentissage, il parle d'une convention entre des membres du clergé et des maîtres imprimeurs.
M. LE PRÉSIDENT. Quel est l'intérêt de cette question ? Elle n'a pas trait à Taffaire.
LE PRÉVEiNU DEBOCK. J'ai voulu établir qu'il y a une coalition entre les maîtres imprimeurs et que le clergé y est mêlé.
M. LE PRÉSIDENT. Il fallait faire une plainte.
LE PRÉVENU DEBOCK. Elle a été déposée au parquot .
M. LE PRÉSIDENT. Eh bien, nous la jugerons, quand nous en serons
saisis.
Témoins à la requête de Grosley.
JEAN FAiVRE, 51 aus, ouvricr typographe.
GROSLEY. M. Faivre était mon compagnon, qu'il dise si j'ai jamais fait de la propagande.
LE TÉMOIN FAIVRE. Jamais Grosley ne m'a dit son sentiment. Nous avons tous une conscience et une intelligence et nous apprécions chacun dans notre for intérieur.
M. LE PRÉSIDENT. AloTs VOUS avez la conviction que l'introduction des femmes est un motif de ruine ultérieure.
R. Chacun juge en soi-même.
LE TÉMOIN MORizoT, OU vrier typographe, autre compagnoji de Groslev,
travaillant également près de lui, témoigne que Grosley n'a exercé aucuile pression ni fait de propagande.
Témoins à la requête de S amie.
TRANCHANT, 32 ans, ouvrier typographe.
sAMiÉ, Le témoin était mon compagnon, lui ai-jc jamais parlé de coalition?
LE TÉMOIN TRANCHANT. Jamais.
M. LE PRÉSIDENT. Mais Tintroductiou des femmes était une question à Tordre du jour.
LE TÉMOIN. Ma résolution était prise à l'avance. D. Vous dites tous cela.
R. Les intérêts étant les mêmes, la pensée a été la même. M. ARMAND LÉvY. Les persouncR qui ne voulaient pas travailler ontelles demandé leur livret.
LE TÉMOIN TRANCHANT. J'ai demandé HiOD livret, on me l'a refusé.
viDON, 23 ans, typographe. On m'a refusé mon livret; alors, j'ai dit : j'irai aux prud'hommes. M. Faye m'a dit, vous ferez comme vous voudrez; j'y suis allé et M. Dupont a été condamné.
Témoins à la requête de Gauthier.
THUNOT, 57 ans, maître imprimeur, rue Racine.
M. ARMAND LÉVY. M. ThuHot étant président du Conseil des industries diverses aux Prud'hommes et collègue de M. Gauthier, je le prierai de dire quelle était l'attitude de M. Gauthier aux prud'hommes.
M. LB PRÉSIDENT. Nous ne pouvous poscr une question semblable.
M. GAUTHIER. Je voudrais que M. Thunot s'expliquât relativement à une pièce dont je lui ai remis le brouillon.
M. LE. PRÉSIDENT. Quelle pièce? Cela a-l-il traita l'affaire. Dans l'intérêt de votre défense, bien entendu, quel intérêt a cette question. Je vous rappelle que la Société typographique n'est pas en cause.
M. ARMANii LÉVY. Nous iguorions sur quel terrain se placerait la pré-
— aô -
vention. Nous nous bornerons donc à prier le Tribunal de demander à M. Thunot si M. Gauthier n a pas un esprit conciliant.
M. LE PRÉSIDENT. Nous pouvons poser Cette questiou.
M. THUNOT. Je suis président du Conseil, j ai toujours constaté que M. Gauthier a un grand esprit de conciliation.
DUTfiMPLE (Auguste), 37 ans, ouvrier typographe, rue Mauconseil, 13.
D. Vous êtes allé à la Société de Secours Mutuels, comment avez->ous été choisi par vos confrères?
LE TÉMOIN. Choisi, ne me semble pas le mot prapre.
D. Alors, si vous ne voulez pas que nous nous servions de ce mot, comment avez-vous été délégué?
R. C'était pour demander des conseils, je n'étais délégué par personne. Je me suis réuni à quelques-uns et nous nous sommes dit : allons demander conseil.
D. Mais pourquoi avez-vous été h la Société la consulter pour une affaire qui ne la regardait pas?
R. Parce qu'ils savent bien des choses, c'était pour leur demander conseil, pour prendre leur avis.
DESANTE (Édouard-Louis), typographe. Je suis allé seul au siège de la Société, rue de Savoie; en route, j'ai rencontré Duteinple, je n'ai été délégué par personne.
D. Quelle était l'attitude de Gauthier.
R. 11 nous a demandé ce que nous venions faire, il nous a dit : il faut continuer de travailler; du reste, mon opinion était bien arrêtée, que je ne tra\aillerais plus si les femmes étaient introduites.
M. LE PRÉSIDENT. Mais si votre opinion était si bien enracinée, pourquoi alliez-vous chercher un conseil?
R. Je ne pouvais penser que M. Dupont mettrait ses projets à exécution. Je me disais moi, un ancien de la maison, je vais trouver quelques camarades, nous ferons un pas, M. Dupont un autre, tout s'arrangera, lorsque M'"'' Deladreue vint m'apprendre que son mari était arrêté. Je me disais, peut-être trouvera-t-on un moment de concilier, et j'en ai la con« victioD, sans ces arrestations brutales, tout se serait arrangé.
M. LE PRÉSIDENT. Il n'y aurait pas eu d'arrestation sll n'y avait pas eu de cessation de travail.
LE TÉMOIN bârâguet, typographe, 46 ans.
M. ARMAND LÉVY. Le témoin est le collègue de Gauthier à la Conférence mixte ; que sait-il du caractère et des actes du prévenu ?
le témoin BARAGUET. J'ai toujours vu Gauthier très-conciliateur et très-modéré.
M. LE PRÉSIDENT. Savcz-vous ce qui s'est passé le soir du 25 mars? R. Sur l'injonction qui lui en avait été faite par la Préfecture de police, Gauthier a fait venir quelques ouvriers de l'imprimerie Dupont et a blâmé leur conduite.
D. Ce blâme n'a-t-il pas été l'objet d'un vote; comment Gauthier a-t-il posé la question ?
R. Autant que je puis m'en souvenir, car ces paroles ont été prononcées au milieu d'un grand tumulte, Gauthier a dit : « Je mets aux voix « la question de savoir si les ouvriers de l'imprimerie Dupont doivent
« être blâmés ou approuvés
« C'est-à-dire, reprend le témoin, le mot approuvé n'a pas été pro- « nonce. »
M. LE PRÉSIDENT. En effet, la question ainsi posée ne pouvait se résoudre par un vote af (irmatif ou négatif.
LE TÉMOIN BARAGUET. Je uc puis bien me rappeler. 11 y avait un grand tumulte.
LE PRÉVENU GAUTHIER. Si la quostiou, telle que je l'ai posée, n'a pas été comprise, j'en suis désolé. J'étais vraiment sur les épines en ce moment.
M. LE PRÉSIDENT. Cela VOUS prouvc quel danger il y a à s'occuper de questions semblables dans une Société de secours mutuels.
LE PfiÉVENU GAUTHIER. Il y avait un péril réel à ajourner toute réponse.
LE SIEUR viGUiER, ouvrier typographe, 35 ans. Le témoin déclare que Gauthier l'a appelé, lui et ses collègues de la Commission du tarif, à se joindre au comité le 25 mars. — Nous étions déjà allés chez M. Dupont à la fin de décembre et nous lui avions fait
des obsenrations, ajoute le témoin, nous lui avons dit notre aviâ sur sa résolution et j ai dit aussi aux ouvriers ce qui est ma conviction : c'est qu on nous tendait un piège pour empêcher la révision du tarif sous prétexte de désordre, qu'il fallait bien se garder d y tomber en interrompant les travaux.
M. LE PRÉSIDENT. N*avez-vous pas vu voter au comité? LE TÉMOIN viGUiER. Ce ne fut pas en ma présence. — Je sais seulement que Gauthier avait commencé par donner un savon aux ouvriers Dupont en leur disant : « Vous avez tort de faire ces troubles ; vous cornet promettez la Société de secours, que l'on en rendra responsable. » — Plusieurs personnes firent alors remarquer à Gauthier qu'il n'avait pas le droit de faire des semonces aux sociétaires.
M. LE PRÉSIDENT. Il aurait dû commencer par les expulser. LE TÉMOIN VIGUIER. C'est peut-ètre un tort de les avoir reçus, mais, s'il l'a fait, c'est parce que la Préfecture de police lui avait intimé l'ordre de s'occuper de cette affaire. Il a cru bien faire en prévenant la Société du danger qu'elle courait, car depuis longtemps on ne cherche qu'à la rendre responsable.
M. LE PRÉSIDENT* Il usurpait des droits qui ne lui appartenaient pas ; il devait dire : Nous n'avons pas à délibérer sur cette question.
LE TÉMOIN. On ne peut pas expulser des gens qui viennent demander un conseil. Autrefois, la Société avait à connaître de ces difficultés ; depuis que la Société est reconnue et que Gauthier en est président, cela n'est plus de même ; mais il y en a qui se figurent qu'il en est toujours comme autrefois. D'ailleurs, il est bien difficile, comme je vous le disais, de chasser des amis qui viennent demander un conseil à leurs amis. L'audition des témoins est terminée.
M. Dubuisson, mattre imprimeur, s'est fait excuser de n'être point venu, et M. Serrières, mattre imprimeur, n'a pu comparaître^ L'audience est suspendue.
Pendant ce temps, les femmes, les sœurs des prévenus et de nombreux amis se précipitent vers le banc pour embrasser les prévenus ou leur serrer la main.
A la reprise de l'audience, M. le Président fait remarquer que l'heuro
— as —
est fort atancée (il est cinq heures moins un quart), et demande à M. l'atocat impérial s'il veut prendre la parole sur^e^cbamp ; dans ce cas, la plaidoirie du défenseur serait remise forcément au lendemain.
M. Tavocat impérial préfère que le réquisitoire et la défense ne soient pas séparés.
Le défenseur n objecte rien.
En conséquence^ M. le Président prononce la remise de Taffaire au lendemain, vendredi, 9 mai, à onze heures et demi, pour entendre le réquisitoire et la défense.
Audlenee dn Vendredi 9 mal.
A louverture de laudience, la parole est donnée au ministère public.
Ht BENoisT, avocat impérial :
« Messieurs, les débats sont trop près de vous pour qu'il soit nécessaire de vous les rappeler. Vous avez entendu hier les témoins dans leurs déclarations, les prévenus dans leurs explications. Je vous laisse à vos sou->venirs. Je ne m'inquiéterai pas davantage de publications récentes faites k l'occasion de ce procès; quelques efforts qni aient été tentés dans ces publications pour obscurcir la question bien simple de cette poursuite, nous n'y répondrons pas; nous ne voulons pas nous écarter du débat.
« Ce qu'il importe d'y retenir, c'est, d'une part, que M. Dupont, sollicité dès le mois de décembre de suspendre son projet de l'admission des femmes dans son atelier de Glichy, a accordé cette suspension jus-* qu'au jour où la conférence des ouvriers typographes a rompu violemment ses séances; ce qu'il faut retenir, en second lieu, c'est le fait de l'introduction d'uue femme, ou, si l'on veut, de six femmes dans l'atelier de Clichy, fait à l'instant suivi de la désertion de l'atelier de la rue de Grenelle. Quelle est la signification de ces deux faits? Cela veut dire qu'avant tout dommage potlé aux intérêts des ouvriers, avant tout préju^ dice causé, et par anticipation, on s'était concerté, on avait pris une rè^ solution, on l'a exécutée dès le 24 mars.
« Cela dît, je reviens h Taffaire.
« J ai h examiner : T si les faits qne vous connaissez renferment les éléments de la coalition pour six des prévenus ; 2"" si la complicité de Gauthier est établie.
« Sur la première question, j*écarte tout d'abord Tinculpé Parrot, non qu'il soit constant pour nous qu'il soit parfaitement étranger au concert et aux faits imputés h ses copréveuus, mais un doute peut exister en sa faveur, et, ce doute, il me suffit pour Técarter de la prévention.
« Mais pour les cinq autres prévenus de cette catégorie, le doute n'est plus permis; la preuve contre eux est cent fois faite; ils ont commis le délit de coalition.
a Quels sont les caractères constitutifs de la coalition? Il y en a trois : le concert, le but et le commencement d'exécution; le commencement d'exécution, c'est la cessation du travail. Eh bien ! sur cent vingt ouvriei's qui composaient l'atelier de la rue de Grenelle, cent dix«sept l'ont quitté dans les journées des 24 et 25 mars. On ne peut donc contester ni le but ni l'exécution; la seule question est de savoir s'il y a eu concert.
<( Or, quelle était la disposition des esprits h l'égard de l'admission des femmes dans les imprimeries? Sur ce point, la coalition était en permanence. Hier, ne rappelait-on pas la tradition typographique, et ne disaiton pas que dans les imprimeries on suçait cette tradition avec le lait? Mais cherchons ailleurs le concert ; je n'aime pas à frapper avec les armes qu'on me prête; voyons les faits.
« Je trouve le concert d'abord dans les déclarations de Gauthier, qui, à l'occasion d'un bruit de grève d'un atelier dont il ne faisait pas partie, juge à propos d'intervenir et de mettre ainsi dans l'un des plateaux de la balance l'influence de sa double qualité de prud'homme et de président de la Société typographique de Secours Mutuels. Le concert, je le trouve encore dans la simultanéité de la cessation de travail, dans le fait de cent dix-sept ouvriers sur cent vingt désertant en même temps leur atelier : ce fait domine le débat et il commande la conviction.
(( Mais enfin, s'il faut discuter, est-ce que nous ne rencontrons pas les délibérations qu; ont précédé la cessation du travail, les députations en-
voyées à M. Dupont le 24 et le 25 mars? Ce n'est pas tout : on nomme d'autres députés pour aller cliez M. Paye, prote dans une autre imprimerie, et enfin on envoie les délégués à la Société typographique. Tous ces faits sont plus clairs que le jour ; il devient inutile d'y insister, et cependant voici ce qu'on y répond :
« On dit : Les ouvriers typographes sont en dehors de la loi. Les patrons, en vertu de leur privilège, sont maîtres des ouvriers ; ils sont coalisés entre eux, et leur coalition est permanente.
(i Quand cela serait vrai, je ne vois pas comment une coalition pourrait justifier une autre coalition. Mais cette coalition des patrons, où en est donc la preuve? Nulle part, si ce n'est dans les allégations des prévenus, ou dans les écrits publiés pour les défendre. Une autre objection est faite par les prévenus. Ils disent qu'ils n'ont quitté l'atelier que sous la pression de la force armée. On a même imprimé que, dès le matin du 26, Parrot et d'autres avaient été arrêtés. Ces faits ne sont pas exacts : la force armée n'est intervenue qu'après la désertion de l'atelier, et Parrot n'a été arrêté que le 27.
(( Toutes les objections de la défense tombent donc, et ce qui reste c'est la coalition.
a II me reste maintenant à apprécier les faits spéciaux à chacun des prévenus. Tous confessent avoir volontairement cessé le travail, excepté un ^eul. Moulinet; et cependant. Moulinet lui-même vous a dit hier qu'il n'a quitté l'atelier que parce que des femmes allaient être ou étaient admises dans la maison. Je sais que le lendemain Moulinet, poussé par je ne sais quelle préoccupation, a reparu dans l'atelier; mais cela ne détruit pas le fait de sa désertion. Peut-être revenait-il à l'atelier un peu aiguillonné par son intérêt personnel ; il était chargé par M. Dupont d'exécuter un travail pour l'Exposition de Londres ; peut-être cet ouvrier, qui depuis vingt-huit ans est attaché à la maison de M. Dupont, qui si longtemps a été intéressé a sa prospérité et à sa gloire, avait-il quelques indications à donner pour parfaire ce travail qui devait lui faire honneur à l'étranger.
a Si donc la coalition est prouvée pour Moulinet, à plus forte raison l'est-elle pour les cinq autres de sa catégorie ; nous n'avons donc pas à insister à leur égard; leurs aveux suffisent, et je passe tout de suite à
Texameii des faits qui concernent le dernier prévenu, le sieur Gauthier, inculpé de complicité dans le délit de coalition.
a J'ai à prouver que le prévenu Gauthier, tout en se masquant avec beaucoup d'habileté, a tout fait pour donner à la désertion de Tatelier la sanction de la Société typographique ; qu'il s est ainsi immiscé dans une affaire qui lui était étrangère, et qu'il a usé de son influence pour faire adopter des mesures qui ont déterminé la coalition.
« Voyons d'abord quels sont les principes intimes de Gauthier. Cet homme, qui est dans toute la vigueur de l'âge, est actif, intelligent, trèsdévoué aux typographes; je ne veux pas amoindrir ses mérites; comme prud'homme et comme président de la Société typographique, il a fait ses preuves et il a réuni les sympathies de ses camarades. Mais ce qu'on peut lui reprocher, car les faits vont le prouver, c'est qu'il a cherché à grossir son rôle, à faire prédominer sa personnalité. Il va partout, il se multiplie, il se rend en province, y organise des Sociétés de Secours Mutuels et des liens de Corporations. Â Paris, il fait dévier la Société typographique de Secours Mutuels, dont il est le président, de sa route, cherchant à en augmenter l'importance et la détournant de son but.
« Pour un tel homme, il arrive toujours un moment où il se trouve placé entre le devoir et ce fatal amour de la popularité. En 1849, il était affilié à une Société dont les règlements proclamaient hautement l'exclusion des femmes dans l'industrie de l'imprimerie. Ce règlement accordait une solde de 2 francs par jour à chaque ouvrier en cas de chômage, par suite de l'introduction des femmes dans les ateliers. Plus tard, il a été membre du comité libre du tarif. C'est en i860 qu'a été créée la Société typographique de Secours Mutuels, dont il a été nommé président. Nous pouvons donc connaître maintenant les idées de Gauthier à l'égard de l'admission des femmes dans l'imprimerie.
« L'administration, prévenue de ce qui se passait dans l'atelier de
M. Dupont, a cherché à concilier les esprits; dans ce but, elle a fait
appeler Gauthier et l'a engagé à user de son influence pour calmer les
irritations, pour apaiser la fermentation. 11 a tiré un parti très-habile de
cette confiance que lui accordait l'administration ; mais a-t-il suivi la
voie qu'elle lui indiquait? — Oui, dit-il, car j'ai infligé mon blâme à
la désertion des ateliers; ceci est très-habile, et ses paroles Finnocentent, mais n'a-t-il fait que cela. Voyons.
« S'il eût voulu sérieusement arrêter la fermentation, que devait-il faire? 11 serait allé chez M. Dupont et il eût dit aux ouvriers : — Vous vous trompez, vous faites fausse route, vous vous nuisez, vous violez la loi, prenez garde! C'était là qu'était la coalition, c'était là qu'il fallait Tarrêter. Au lieu de cette démarche si simple, qu'a-t-il fait? Pourquoi nommer des délégués.? Pourquoi consulter d'autres ateliers? Pourquoi informer la Société typographique? La seule admission des ouvriers Dupont dans la Société typographique manifeste l'intention de Gauthier. Poui^ quoi, surtout, un vote? Les prévenus vous l'ont dit hier : Nous ne demandions qu'un conseil; pourquoi y avoir substitué un vote?
«A ces reproches, qu'il comprend être justes, que répond Gauthier? 11 a dit hier avec habileté : — Ah ! devant la Société, j'ai eu la main forcée; on m'a mis le règlement sous les yeux, on m'a lu l'article qui donne droit au placement, en cas de chômage, et j'ai dû m'incliner.
« L'argument était habile, mais il n'y a à cela qu'un malheur, c'est que l'article du règlement qu'on invoquait contre lui était une grosse illégalité, et il le savait bien. Est-ce que le droit au placement ne pourrait jamais concerner les déserteurs d'ateliers, les coalisés ? Tout le monde sait qu'il ne peut concerner que le chômage simple, c'est-à-dire les ouvriers qui, renvoyés d'un atelier pour manque de travail ou autre cause naturelle, cherchent du travail dans un autre atelier. De l'appréciation de tous ces faits, je fais découler la conséquence que Gauthier savait et a voulu tout ce qui allait arriver.
a Cela dit, j'ai prouvé tout ce que j'avaisà prouver, c'est-à-dire la coalition et la complicité.
« Si le temps ne nous pressait, j'aurais pu me livrer à des considérations qui découlent de la nature même de l'afiTaire qui vous est soumise ; je ne le ferai pas. Je répondrai seulement à certaines insinuations qu'on a glissées dans le débat. On a dit que c'était l'influence de M. Dupont qui avait décidé la poursuite. Est-il nécessaire de repousser une telle insinuation, et ne sait-on pas que la justice qui subirait l'influence de qui que ce soit ne serait plus la justice?
« On a dit aussi que devant les patrons les ouvriers sont des serfs. Ce sont là des mots, des mots malheureux; les serfs ont été la honte d'un autre temps; nous ne les connaissons plus, nous ne voulons plus les connaître ; mais ce que nous ne voulons pas davantage, c'est loppression des maîtres par les ouvriers, c'est la coalition, qui est une atteinte à la loi, à l'ordre, à l'industrie et à la prospérité du pays, et c'est ce que nous vous demandons de réprimer. »
La parole est donnée à M. Armand Lévy, défendeur des prévenus. M. ARMAND LÉVY, défcuseur.
Messieurs,
« Lorsqu'hier, en parlant de l'art typographique, qui est une des gloires de la France, M. le président disait la tristesse du Tribunal à voir de tels hommes sur de tels bancs, il exprimait le sentiment de tout le monde, Cette tristesse n'a pu que s'augmenter encore à l'audition des témoins, tant de ceux appelés à la requête du ministère public que de ceux appelés à la requête des prévenus, puisqu'il ne s'est rien produit qui fût de nature à justifier sérieusement la prévention pour laquelle les ouvriers, au nom de qui je parle, viennent pourtant de passer six semaines à Mazas.
« Leur épreuve touche à son terme, je l'espère. Vous avez entendu les explications si simples qu'ils vous ont données, les dépositions si honorables pour eux qui se sont produites. Il ne restera aucun doute sur leur non-culpabilité.
(( En effet, il ne faut pas perdre de vue les termes de la loi. Ce que la loi interdit et punit c'est la coalition tendant à faire cesser le travail. Or, il n'y a pas eu de pression : tous les témoignages sont d'accord.
« Avant d'aborder les détails de l'affaire, je veux repousser certaines allégations du ministère public. Sous prétexte de resserrer le débat, il ne faut pas lui faire perdre son caractère.
L'imprimerie n'est pas une industrie comme une autre. Ce n'est pas un commerce, mais une entreprise, disait Napoléon. Nous ajouterons ; c'est même moins une entreprise qu'une fonction, il faut donc ne lui appliquer qu'avec une certaine réserve les règles générales, le n'ai pas été
peu surpris d*entendre dire que M. Dupont agit dans la limite de ses droits et en vertu de la liberté Industrielle. Ce principe ne peut être invoqué ici, car l'imprimerie est un monopole. Mais Napoléon, en rendant le décret de 1810, a, dans les considérants, déterminé certaines garanties pour les ouvriers privés de la faculté de devenir patrons à leur tour comme dans d'autres industries. Ces garanties ont-elles été respectées?
« Je remarquerai en outre que Timprimerie de M. Dupont est une imprimerie spéciale, ses ouvriers étant en quelque sorte ses associés, ce dont il est nécessaire de tenir compte dans Tapplication de la loi.
« Je relèverai en passant le reproche que le ministère public a adressé à l'un des prévenus de s'être servi du mot serf dans une note du Mémoire. Dans la phrase à laquelle on a fait allusion, il y a une interrogation qui en détermine le sens. Non, nous ne pouvons croire qu'aujourd'hui les ouvriers soient attachés à la glèbe industrielle, ce qui serait vrai pourtant si on leur contestait le droit de quitter librement leurs patrons.
« Quant à cette tradition typographique qui a été souvent rappelée dans les débats, loin de la renier, nous la maintenons. Partout où la femme entre comme compositrice, l'homme se retire. Si nous voyons trop souvent les métiers de femmes injustement envahis par les hommes, remédiera-t-on au mal en consommant l'invasion de la typographie par les femmes?
(( En somme, on veut en arriver à une diminution de salaire. Qu'importe que cette diminution s'accomplisse aujourd'hui ou demain? Peuton faire aux ouvriers qui protestent là contre un crime de leur prévoyance? La femme est payée moins que l'homme, les patrons préféreront toujours les travailleurs qui se contentent de moins.
(( Plus d'une industrie a déjà été perdue par l'emploi des femmes, qui, plus faibles, subissent toujours la loi qu'on leur fait.
« L'art typographique, tombé en quenouille, dégénérera; nous aurons la confection typographique , et le travail au rabais sera la perle de cette supériorité que la France possède dans l'imprimerie, et dont elle s'enorgueillit ajuste titre.
« Le ministère public reproche aux ouvriers de n'être point restés dans la ligne du devoir. Mais les patrons ont-ils un droit absolu? Les ouvriers
seraient-ils tenus d'accepter tout ce que voudraient leur imposer les patrons? Un patron est-il autorisé à dire aux ouvriers qu'il emploie : Vous travaillerez aux conditions que je veux, ou je vous ferai punir? Non, assurément. Et de telles prétentions seraient surtout inexplicables dans rimpriraerie. Pourrait-on imaginer que quelques hommes à qui TEtat a confié le privilège d'exercer cette industrie eussent le droit de la transformer du tout au tout et de par leur seule volonté? Non. Et c'est heureux. Autrement les ouvriers n'auraient plus qu'à plier sous le maître.
« 11 y a plus d'un an que cette idée d'introduire des femmes comme compositrices germait dans l'esprit de M. Dupont. 11 voulait utiliser les terrains qu'il avait achetés à Clichy, et se mettre à même d'exécuter les traités au rabais qu'il avait conclus pour l'impression de collections volumineuses.
« Maintes fois , des ouvriers délégués sont allés le trouver. N'oubliez pas que c'était un usage établi par M. Dupont lui-même, que ces discussions par délégués. 11 a été supplié d'abandonner son idée funeste , et chaque fois il ajournait son projet. Vous vous rappelez cette séance du 24 décembre : sentant toutes les difficultés de réaliser son système et désirant y convertir ses ouvriers, il les avait lui-même sollicités de venir à lui avec leurs camarades, et notamment ceux qui avaient reçu un mandat pour la révision du tarif. Des objections lui sont présentées, il recule. Est-ce que, quand on cherche à résoudre les questions si souvent irritantes des salaires par une libre discussion entre patrons et ouvriers, ce n'est pas là une tendance heureuse qu'il faudrait encourager, loin de la combattre?
(( Un beau jour on apprend que les femmes sont introduites dans les ateliers de Clichy. Une seule y était entrée, nous dit-on. Mais, selon M. Dupont lui-même, elle était chargée de diriger les autres.
« M. Dupont tendait à la diminution du salaire. Lui-même l'a avoué dans une lettre rendue publique. Il ajoutait que ses ouvriers associés en profiteraient. On conviendra que ses ouvriers avaient bien le droit de ne pas accepter une participation à des bénéfices acquis de la sorte.
« Puis il y a une chose dont le ministère public nous semble avoir fait
trop bon marché, c'est la coalition des patrons introduisant des femmes comme compositrices en vue d'abaisser les salaires.
« On dit que cette accusation a été produite aux débats pour les besoins de la cause. Or, une plainte a été déposée depuis quelque temps déjà, et nous n'avons pas ouï dire qu'aucune instruction ait été commencée.
« Par le fait du monopole, il n'y a que quatre-vingts imprimeurs à Paris, formant une association naturelle dans laquelle il est facile de s'entendre. Ils ont une Chambre syndicale. Un jour, par exemple, ils y ont mis à l'étude un projet de règlement pour l'intérieur des ateliers.
«Les ouvriers devront^ls toujours et partout se conformer aux mesures qu'il plaira aux mattres imprimeurs de concerter entre eux? Et si une mesure vient à les blesser tous à la fois, leur sera-t-il interdit de se retirer tous à la fois de l'atelier sous peine de se voir accuser de coalition?
« Les anciens articles 414, 415 et 416 du Code pénal portaient des dispositions différentes à l'égard des patrons et à l'égard des ouvriers. Après notre révolution de février 184S, on proposa d'abroger toute loi contre les coalitions. En 1849, on se borna à modifier les articles dans le sens de l'égalité entre patrons et ouvriers.
« Dans les discussions de la loi, il a été dit par le rapporteur, M. de Vatimesnil, que pour qu'il y eût coalition, il fallait que la coalition eût pour but la hausse ou la baisse du salaire.
« L'un des orateurs, M. Wolowski, proposa qu'on ajouiât, dans le paragraphe concernant les ouvriei*s, les mots : « ayant pour but de forcer u la hausse des salaires; » mais il fut répondu que « les termes employés signifiaient la même chose. »
M. LE PRÉSIDENT. Nous conuaissous parfaitement la loi de 1849.
M. ARMAND LÉvY. Je n'ai pas la prétention de rien apprendre au Tribunal; je voulais seulement appuyer sur ceci, que les ouvriers ne sont punissables que quand la coalition de leur part a pour but de forcer la hausse des salaires...
M. LE PRÉSIDENT. Il est d'usago, lorsque le Tribunal se déclare suffisamment éclairé sur un point de législation, de passer outre.
M. ARMAND LÉVY. 11 faut pourtaut, dans Tintérêt de la défense qui m'est confiée, que je rappelle ici que les ouvriers n'avaient pas pour but
de faire hausser les salaires, ils n'ont agi que dans le but de se sauvegarder. Je crois même qu*à ce point de vue, les considérants de la loi ont leur importance, car le cas spécial qui nous occupe a une grande analogie avec le passage suivant, que je demande la permission de vous lire, au sujet d'une certaine catégorie d'ouvriers.
On avait parlé de punir la coalition des ouvriers « ayant pour but d'exclure certains ouvriers. » Ce fut rejeté par les motifs suivants, donnés par le rapporteur :
« Il peut arriver que, dans un atelier, un ouvrier ou certains ouvriers révoltent le sentiment d'honneur des autres ouvriers par la grossièreté de leur conduite ou par l'immoralité de leur conduite, et alors vous trouveriez qu'il y aurait un délit à ce que les autres ouvriers, si c'était dans un atelier de femmes, par exemple, et qu'il y eût des femmes perdues de mœurs, que ces autres ouvriers allassent trouver le maître, et sans entrer dans des détails toujours pénibles, lui disent : Il faut que vous optiez entre nous et les ouvriers dont la conduite nous scandalise. Vous êtes le maître de les garder si bon vous semble, mais alors nous sortirons de votre atelier. »
« Il faut savoir gré, messieurs, aux sentiments d'honneur et de moralité qui a pu diriger, en pareil cas, les ouvriers typographes. La femme ne peut pas seule accomplir complètement les différentes parties du travail de la typographie ; un aide lui sera nécessaire ; il faudrait donc attacher aux femmes compositrices des suivants...
« M. Dupont a dit qu'il voulait procurer à ses ouvriers le bonheur d'avoir leur femme travaillant à côté d'eux! Nous ajoutons, nous : à quel point l'ouvrier ne sera-t-il pas blessé souvent dans ses sentiments intimes en voyant sa femme soumise à l'autorité d'un homme qui ne sera pas son mari!
« J'avais donc raison quand je disais que certains motifs d'honneur et de délicatesse font dire aux ouvriers : Non! vous n'introduirez pas des femmes dans nos ateliers, ou bien nous nous retirerons. Ce qui a été prévu et reconnu légitime dans les considérants que je vous ai cités.
« J'arrive aux détails mêmes de la cause. Quant à Parrot, je me bor-
nerai à dire quelques mots seulement; puisque la prévention est à peu près abandonnée. »
M. LE PRÉSIDENT. Elle Tcst Complètement.
M. ARMAND LÉVY. « Je passo aloFS à Moulinet, et je crois qu'on doit faire pour lui la même chose que pour Parrot.
<( Il y a pour eux identité de position. Moulinet avait dit à lavance à Boyer, le directeur de Timprimerie, qui Ta répété au prote Paye, qu'il partirait si tel événement se réalisait. Je demande s'il n*est pas permis à un ouvrier hors ligne, un peu chef, de parler ainsi.
« Dans larmée, où cependant la discipline est si sévère, n'y a-t-il pas une distinction capitale entre le droit accordé à l'officier et le droit du soldat? L'ofHcier ne peut-il pas donner sa démission?
« Dans l'industrie, n'en doit-il pas être de même? Un prote, un sousprote ne peut-il pas dire : « Il ne me convient plus de rester dans de telles conditions, je me retire. Non, je ne veux pas être obligé de faire faire aux autres ce que ma conscience ne me permettrait pas de faire moimême! ))
<( On a parlé de ce que Moulinet devait à M. Dupont, mais je peux retourner l'argument et dire : Comment se fait-il que le nom d'un ouvrier attaché depuis 28 ans à une maison, soit donné dans une plainte à la police ?
<r Permettez-moi de vous rappeler en quels termes M. Dupont mettait en relief le mérite des œuvres de Moulinet, lors de l'Exposition universelle de Paris, et d'une œuvre qui valut à Moulinet une médaille de deuxième classe, et que M. Dupont appréciait ainsi :
« La statue de Guttemberg, exécutée en filets typographiques par M. Moulinet, est sans contredit l'ouvrage le plus remarquable qui ait été fait depuis 1450, époque de l'invention de l'imprimerie.» Il l'appelait alors son associé, son camarade, et le camarade Moulinet a été envoyé six semaines à Mazas pour avoir été discuter une question d'économie sociale avec lui e( l'avoir voulu détourner d'établir ce qu'il appelait son phalanstère de Clichy.
(( En qualité de membre de la Conférence mixte, il a dû faire, il a fait tous ses efforts pour que la révision du tarif ne fût pas entravée par cette
question secondaire. Messieurs, vous écarterez la prévention à son égard.
« Un mot encore. Il a reçu un témoignage aussi rare que flatteur; la Société des prêtes Ta admis dans son sein, quoi qu'il ne soit qu'ouvrier.
» Une autre marque de haute estime vient encore de lui être donnée. 11 y a quinze jours, il a été nommé prud'homme à la presque unanimité.
« Quant à Deladreue, le reproche qu'on lui fait d'avoir quitté le travail, on pourrait le faire à cent quatorze autres; pour motiver une poursuite contre lui, il faudrait des faits spéciaux h sa charge; il n'y en a pas.
M. LE PRÉSIDENT. «M. Lé vy, mais rappelez- VOUS les faits, on reproche a Deladreue d'avoir accepté de ses confrères une délégation qui prouverait le concert. »
M. ARMAND LÉVY. « Dutcmplo u'a pas été traduit, et cependant il est dans la même position, il s'est rendu au même titre au siège de la Société. Eh bien ! à quelle occasion y est-on allé? D'abord, Gauthier avait été invité par l'autorité à faire tous ses efforts pour calmer l'agilation qui existait chez M. Dupont ; il avait demandé que deux ou trois ouvriers vinssent le renseigner sur l'état des choses. N'est-il pas tout naturel que quelques autres ouvriers aient été adjoints à ceux-ci? 11 y avait une grande émotion, on ne savait que faire, on ne pouvait travailler. Au milieu de ce désarroi, on apprit avec joie que l'autorité avait demandé à Gauthier d'essayer de pacifier. On cherchait un biais. On ne voulait pas travailler chez un patron qui emploie des femmes. Mais s'il était prouvé que l'établissement de Glichy est complètement étranger à celui de la rue de Grenelle, que M. Dupont n'y est pour rien, alors les ouvriers de l'imprimerie Dupont diraient : Cela ne nous regardant pas, nous ne nous en mêlerons point. Quand M. Dupont signa le billet que vous connaissez, à savoir que Glichy était au nom de M. Loignon, quelques-uns parurent satisfaits et dirent: Voilà la situation détendue; mais d'autres, moins confiants, ne crurent pas à la véracité des paroles de M. Dupont. Tel était l'état de la question quand on alla au siège de la Société, le soir du mardi 25 mars.
«Tous étaient animés du désir de trouver une solution honorable pour tous.
« Ce n'est pas une décision de la Société qui a produit la retraite des ou-
— so —
vriers, mais les paroles hautaines de M. Dupont, le lendemain matin 26^ quand, contrairement aux déclarations de la veille, il leur dit : Glichy est à moi. Il y avait là une mystification et il raccompagna de termes violents gui semblèrent une provocation.
((Tous se sentirent froissés, Deladreue comme les autres ; il partit. Mais il n'y eut aucune pression de lui sur les autres.
« Les trois prévenus suivants Debock, Grosley, Samié, tont partie à la fois et du comité de la Société typographique et de l'imprimerie Dupont-
€ Samié a-t-il exercé une action visible dans ce qui s'est passé? Rien n'existe contre lui à cet égard dans les témoignages qui se sont produits ; il figure sur la liste des ouvriers qui ont été signalés par M. Dupont : voilà tout !
« Ouvrier de M. Dupont et membre du comité, il s'est trouvé naturellement présent ce jour-là; mais qu'a-t-il dit? qu'a-t-il fait? Rien ! Donc, à moins d'incriminer cette double position d'ouvrier de M. Dupont et de membre du comité d'une Société autorisée, je ne vois pas en quoi il peut être coupable.
(( Certes on n'entend pas lui reprocher comme un délit de n'avoir pas partagé les idées de M. Dupont et de n'avoir pas agi dans ce sens ; car sur 3,050 typographes il ne s'en est pas trouvé un seul pour soutenir ces innovations utopiques. Il n'y a donc pas lieu d'insister à l'égard de Samié.
(( Pour les deux autres, Debock et Grosley, je suis embarrassé, je l'avoue.
<x Vous avez vu comment le ministère public a englobé tous les prévenus dans cette inculpation de coalition ; mais je n'ai pas trouvé dans le réquisitoire l'ombre d'un argument qui tende à distinguer leur action de celle des autres ouvriers de l'imprimerie.
c< 11 y en avait là une centaine à qui on pourrait faire les mêmes reproches; pourquoi n'ont- ils pas été amenés sur ce banc? J'ignore s'il y a eu pour cela un motif inavoué, mais enfin on ne nous dit pas pourquoi on a traduit ceux-ci.
a II existe une preuve que Debock n'a pas dit un mot tendant à exercer une pression sur ses camarades.
a Vous avez entendu un des témoins, son compagnon de travail, qu^ vous a dit :
(( Non-seulement il ne m*a pas engagea suspendre mon travail, mais encore il m'a engagé à le reprendre! Voilà, s'il y a eu pression, quelle a été la pression exercée par Debock.
« Tous ceux qui sont partis lont fait de par leur volonté individuelle; les ouvriers ont aussi la conscience des injures qui leur sont faites; n'avaient-ils pas, pour se retirer, ce motif que M. Dupont avait manqué à sa parole : il avait promis de ne pas admettre de femmes avant que la Commission des tarifs eût terminé ses travaux. Or, il la fait.
« Puis M. Dupont, en violation de la loi, achète une seconde imprimerie et pour y faire travailler au rabais ses ouvriers, ses associés^ ne Toubliez pas, qui, par conséquent, devaient gagner à cette illégalité et à cette combinaison, et se fussent exposés à s entendre dire par leurs camarades du dehors qui en eussent souffert : Vous êtes ses complices!
« C'est une pensée éminemment louable que celle d'hommes qui n'ont pas voulu prospérer aux dépens des salaires futurs, et qui ont tout sacrifié pour que dans l'avenir patrons et ouvriers pussent vivre honorablement.
« Sans cette prévoyance, messieurs, vous verriez bientôt l'industrie française envahie par ce prolétariat anglais, bien fait pour épouvanter tous les gens de cœur. Cette prévoyance, il faut la louer, surtout quand vous la voyez se produire avec cette sagesse et celte modération dans des conférences paisibles et légales.
(( M. Dupont pouvait se précautionuer, car il était averti depuis longtemps, il savait que pas un de ses ouvriers ne voulait rester dans un atelier où les femmes seraient introduites comme compositrice^" îl pouvait dire : Eh bien ! j'ai tels travaux qui ne peuvent rester en souffrance; entendons-nous pour que je les termine, donnez-moi tant de jours, tant de semaines, tant de mois avant de vous retirer. Et j'affirme qu'alors il n'eût pas, parmi ses nombreux ouvriers, rencontré un seul refus.
« M. Dupont savait seul le fond de sa pensée; j'ai tout lieu de croire qu'en dehors des avertissements dont je vous parle, il en avait reçu d'au-
ires de l'Autorité supérieure; mais il se berçait dans cette pensée qu'il a exprimée ainsi :
c Mes ouvriers gagnent trop d'argent chez moi pour me quitter, t
« Eh bien ! cette confiance et la façon dont il la formulait ont blessé ses ouvriers, qui né sont pas hommes à mettre dans la balance un devoir de conscience Tis-à-\is de pièces de cent sous. »
M. LE PRÉSIDENT. « Vous u'êtos plus sur le terrain de la prévention. »
M. ARMAND LÉVY. « Le Tribunal comprend que certains incidents m'entraînent )>
M. LE PRÉSIDENT. « Maîs VOUS citcz dos faits que nous ne connaissons pas, des choses qui ne sont ni dans le dossier, ni dans la cause. »
M. ARMAND LÉVY. « Le ministère public a soutenu qu'il n'y avait eu aucune entente entre les patrons et »
M. LE PRÉSIDENT, a On uous a dit hier qu'une plainte avait été déposée sur ce fait; elle sera examinée, mais on ne peut pas se défendre d'un délit en en signalant un autre. »
M. ARMAND LÉVY. « A luolus Cependant que, par suite du second, le premier délit ne soit plus. un délit. Vous avez contre la culpabilité de Debock les dépositions de Rasse et de Justaud, qui travaillent à ses côtés et
qui ne lui ont rien entendu dire Car, messsieurs, la loi punit non
celui qui cesse, mais celui qui fait cesser les travaux; donc, là où il n*y a pas de pression exercée, il n'y a pas de délit ; et si tel est le système de la loi, ou les 114 autres ouvriers de l'imprimerie Dupont doivent être poursuivis, ou bien Debock doit être renvoyé. Son nom n'a même pas été cité dans les témoignages à charge .
"Grosley était ouvrier chez M. Dupont et secrétaire du comité; mais, le soir dont il s'agit, il n'en remplissait pas les fonctions, il s'est trouvé là présent; quoi de plus naturel? Vous n'avez pas oublié les explications si lucides que lui-m'îm3 vous a donnôas : on venait s'adresser au comité comme à un centre auquel on avait toute confiance, afin de faire cesser les faux bruits qui se répandaient. Où donc est l'élément de culpabilité ? On ne peut pourtant vouloir faire un procès de tendance.
«< J'arrive à Gauthier. Le prévenu a dans le procès une situation spéciale,
il n ost traduit que pour complicité. Si j ai été assez heureux pouc faire passer dans vos esprits la conyiction qui m anime, il n'y a pas eu de délit et par conséquent la complicité disparaît.
«Je ne sais pourtant par quelle préoccupation le ministère public, tout en ne Taccusant que de complicité, a fait, en quelque sorte, de Gauthier dans cette affaire un meneur général et central. Comment cette allégation est-elle justilîée? Vous ne m'avez pas montré Gauthier faisant quoi que ce soit avant d'en avoir reçu de la Préfecture une invitation formelle, et qui n'est pas contestée ici. Je vais en remettre les termes sous les yeux, d'après l'instruction :
« La Préfecture de police, disait le juge d'instruction à Gauthier, le 22 avril, sachant que l'introduction des femmes dans les ateliers de Clichy avait jeté de l'agitation dans les ateliers de M. Dupont» à Paris, vous a invité à user de votre influence pour engager les ouvriers à rester à leurs travaux, qu'ils paraissent vouloir abandonner, etc. »
« La gravité de cette pièce ne vous échappera pas.
«Lui reprocherez-vous de n'avoir pas été assez heureux ou assez habile dans l'exécution ?
c< Laissez -moi vous lire à ce sujet la déclaration de M. Dutemple, dont vous avez pu apprécier le caractère de véracité et de droiture quand vous l'avez entendu ici :
Le Comité nous a blâmés confime M. Gauthier Tavait fait. Nous sommes retournés le lendemain à râtelier. Beaucoup étaient indécis jusqu'à midi. Le commissaire de police est venu vers les cinq heures; sa présence a brouillé les cartes, et les arrestations du lendemain ont tout perdu.
D. Est-ce qu'il n*y avait pas de mot d'ordre?
R. Nullement. Moi et d'autres nous cherchions de bonne fois un biais qui pût sauver à la fois la dignité de M. Dupont et la nôtre, et nous espérions le trouver, quand M. Dupont a malheureusement fait intervenir l'autorité contre nous. ^
« Messieurs, la vérité, la voilà !
« Gauthier a consenti (et pourriez-vous vraiment le lui reprocher?) à pr&ter, malgré son caractère présidentiel, son concours à l'autorité pour calmer les esprits. « J'ai blâmé, dit-il, les ouvriers de l'imprimerie Dupont de ce qu'ils n'avaient pas eu assez de dévouement pour comprimer
leur mécontentement, afin d'ajourner la question des femmes et de ne pas donner de prétexte qui servît à empêcher d'aboutir la question du tarif. » Et ces affirmations ont été confirmées par les déclarations qu'ont faites à cette audience les membres de la Conférence. Tous \ous ont dit les efforts tentés par Gauthier pour ramener le calme.
« Quant aux procès-verbaux de la Conférence mixte auxquels le ministère public a fait le procès, je les ai lus, j'ai lu ces vingt-six pages in-folio et j'en ai élé très-irapressionné ; dans une situation si difficile, la sagesse et la conciliation ont été du côté des ouvriers. Quelques patrons en ont fait preuve aussi; mais pas tous, car je pourrais citer d'eux certaines phrases comme celle-ci :
Nous avons le droit d'employer des femmes comme on peut employer des machines?
« De quel côté le sentiment de délicatesse a-t-il manqué !
«M. Le Clere nommé commissaire patron après que le principe de l'augmentation avait été admis, et qui, par conséquent, avait reçu la mission de travailler dans les conférences à cette augmentation, s'est attiré par une parole inconcevable la réplique que le ministère public reprocha à Gauthier :
Je ne reconnais, disait M. Le Clere, que la liberté industrielle, et quelque règlement qu'on fasse, je n'agirai chez moi que comme Je Tentendrai !...
C'est-à-dire, le Tarif auquel je travaille avec vous, je ne l'exécuterai qu'autant que cela me conviendra, et seulement dans les clauses qui me plairont!
«M. Gauthier est-il reprochable d'avoir dit que, si on lui demandait conseil, il n'engagerait certes pas à aller travailler chez un tel patron.
« Il faut se rappeler que le tarif est la règle consentie et acceptée entre patrons et ouvriers. C'est la charte typographique, et chacun doit la respecter.
« Je me souviens qu'au premier banquet qui suivit l'établissement du tarif (3 septembre 1843), le premier toast était ainsi conçu :