POUR
L*éinoi que les innovations (l*un ofiaitre imprimeur ont jeté dans son nombreux personnel d'ouvriers ayant été suivi d'une plainte à Fautorité et de l'arrestation d'une trentaine des ouvriers, sept furent maintenus en prévention, trois furent acquillési quatre condamnés; deux ont fait leur peine; les deux autres, MM. Debock et Grosley, ont interjeté appel et comparaissent devant la Cour dans la pensée et avec l'espoir que le jugement sera réformé.
En fait ils ne se croient pas coupables : ils n'ont rien fait de plus que leurs camarades qui n'ont point été poursuivis. Si» à leur qualité d'ouvriers de l'imprimerie Dupont, ils joignaient celle de membres du Comité de la Société de Secours Mutuels dite Typographique parisienne, cela ne saurait être un grief contre eux, puisque cette Société a été mise hors de cause : Pinstruction ni les témoignages n^ayant pu parvenir, au sujet de la séance du mardi 25 mars, lendemain de l'émotion dans les ateliers de M. Dupont, à rien établir nettement et avec certitude, sinon qu'il y avait eu des conversations et discassions embrouillées suivies d'un vote incompris.
D'ailleurs, jl n'y a pas eu grève dans le sens qui s'attache à ce mot. M. le Commissaire de police Ta constaté de suite sur le dire de M. Dupont lui-même : il y avait plutôt découragement que cessation ou suspension déBoitive de travail. Des pourparlers nombreux avaient eu lieu entre le patron, ie prote et les ouvriers^ et chez beaucoup la pensée d'un accord désiré n'était pas évanouie. II n'y avait eu ni bruit ni trouble, les ouvriers étaient devant leurs casses presque sans s'occuper, mais ils n'avaient pas quitté l'atelier.
Cet état singulier n'a évidemment point les traits caractéristiques de la coalition que punit la loi. Nul fait n'a été produit qui ait établi complot, manœuvres ni pression à la charge des prévenus, ni qui dénote un concert déterminé soit entre eux, soit avec d'autres. On semble surtout frappé de cette circonstance que 114 personnes ont fait la même chose, et Ton en conclut le concert par induction.
On peut traiter les ouvriers typographes en suspects de coalition. Mais, en réalité et quelles que soient les apparences, il n'y a pas eu de coalition. Us ont agi de même, mais pour cela nul concert n'était nécessaire. 11 y a tradition. Chacun la connaît depuis l'apprentissage et chacun la suit. Cette tradition, elle est de temps immémorial : nul ne le conteste. Comment peut-on dire que quand on s'y conforme, c'est le résultat d'un concert? Autant vaudrait dire que l'enlhou* siasme que nous manifestons pour les grandes et belles choses, ou la répulsion que nous ressentons pour les êtres vicieux, sont le ré* sultat d'une entente ou d'un complot. Là où il y a tradition et spontanéité, il n'y a pas, il ne peut y avoir concert; ce sont des idées qui s'excluent. Bien que l'on ait prétendu qu'une tradition est une coalition permanente, il serait plus juste de remarquer que la coaii* tion est presque toujours dirigée contre la tradition*
4: n'a point puni, ni elle ne pouvait punir un fait de tradition» un fait universel ; ce qu'elle punit, c'est tel ou tel fait spécial, nette*ment caractérisé. Or, ici je dois bien observer que tous les ouvriers de la maison Dupont qui ont passé à l'instruction, et ils sont nombreux, ont tenu un même langage, élevé la même protestation contre le système qu'on voulait leur imposer, et que, si les termes vagues dont se sert la prévention s'appliquent également bien à tous, il n'y a pas un de ces ouvriers de qui la personnalité se détache clairement ici, et qui soit reprochable d'une action distincte.
Aussi procéda-t-on par catégorie y et Ton retint en prévention deux. membres de la Confé]:ence mixte pour la révision du tarif, trois membres du Comité de la Société de Secours Mutuels Typographique parisienne, et le président de celle Société , comme sj Ton en voulait aux titres plusqu*aux individus, comme si Ton avouait que Ton n'avait guère d'autres moyens d'établir une différence entre des hommes qui paraissaient en justice pour la première fois, et qui, dans cette dernière circonstance, avaient tous eu une conduite identique.
- Mais choisir de la sorte, ce serait décimer : Tusage eu a disparu des fastes militaires; ce n'est point assurément pour s'introduire dans les ateliers. Le résultat à obtenir est non d'intimider les masses pour les condtiire, mais d'entraîner tout le monde par une équité visible.
. // ri y a pas eu concert entre les ouvriers.
autre considération : la question était, depuis plusieurs mois, à l'ordredujour; elle élaitdiscutée dans desbrochures et dans la presse parisienne et départementale. Chacun a donc été à même de fixer
90Û opiilioa et de prendre uû parti isolément lors dé l'introducfion des femmes dans les maisons Le Clère et Dupont.
En droit j nous devons poser cette première question : Peut-on invoquer le principe de la liberté de Tindustrie, quand il s'agit d'une industrie qui n'est pas libre ? Evidemment non.
Nous devons souhaiter ardemment et réclamer sans cesse laliberté de l'imprimerie, car seulement alors la presse sera réellement libre» Mais lant que cette liberté bénissable n'existera point, on ne doit pas laisser s'aggraver la position des ouvriers qui ont embrassé la profession de typographe.
Voici lesconsidérants de Napoléon l^*" devant le Conseil d*État au sujet du décret du S février 1810 sur l'imprimerie :
« L'imprimerie est une entreprise, la librairie est un commerce.
« L'imprimerie est une entreprise, c'est-à-dire qu'elle no mène à sa suite au* cune spéculation. On va chez un imprimeur, oii fait le prix par feuille d^impression, de tel format, de tel caractère, tiré à tel nombre ; l'imprimeur ne peut rien gagner au-delà du bénéfice convenu d'avance; fut-il le plus grand spéculateur du monde, il ne gagnerait p s plus que celui qui ne sait que les deux premières régies de l'arithmétique ; il peut être savant, habile, mais il n*est ni né. gociant, Di marchand...
« Le nombre des imprimeurs étant borné, celui des apprentis est calculé sur le besoin probable d'ouvriers, et c'est ainsi que Tadministration parvient à gara:)tir n)t*me à Tartisan la sûreté de vivre dans l'état qu'il a embrassé* Aujturd'hui, le maître travaille de ses mains, baisse les prix, se prête à donner aux avoués des quittances de cinq cents feuilles, tirées pour mémoire ou affiches, tandis qu'il n'en n'imprime que cent; il aide au vol pour avoir du pain, tmdis que l'ouvrier eu manque.
« Telle est la situation secrète d'un état <|ue quelques personnes légères disent être en prospérité. •• < Ce ^ra l'imprimerie qui sera brevetée et non l'imprimeur ; que jcehiMi
-il i;>»ii-j«
-lait soit aatoriaé, et qu'il en soit comme des notaires et des avonis qiit n'entrent que dans des places vacantes, et qui n'entrent que par nomination.
• Dans le cas où ni le fils ni la veuve d'un imprimeur ne seraient aptes, ils seraient autorisés à vendre l'imprimerie comme leur propriété.
• Napoléon combattit l'attribution de l'imprimerie et de la librairie à la po* lice.
« On objecte, disai^il, que la police n'est pas moins destinée à prévenir le mal qu'à le réprimer; qu'il faut lui en donner les moyens ; qu^elle n'en usera que d'une manière toute paternelle ; qu'elle prévienne le mal par voie de surveillance, elle le peut, elle le doit ; mais le principe qu'elle doit aussi le prévenir par voie d'autorité conduit directement à l'arbitraire. Cette sollicitude paternelle ne serait qu*un affreux despotisme. Le souverain doit gouverner d'après des règles fixes et non d'après des caprices. »
ff
Le règlement d'administration publique est nécessaire. Les maîtres imprimeurs Font plus d'une fois demandé. M. Dupont lui-mômep dans son Histoire de F Imprimerie (I p. 389) regrette qu'il c se fasse toujours attendre. » Les ouvriers le sollicitent à leur tour. Espérons que ces doubles vœux seront entendus. C'est le seul moyen (en dehors de la liberté de l'imprimerie) qui puisse couper court aux présentes difficultés.
Nous pensons qu'en attendant une grande réserve est nécessaire. Il est désirable que la question ne soit pas préjugée.
La note suivante du rédacteur-gérant» imprimeur d'un journal de département, indique le parti que Ton se proposait de tirer du jugement de première instance :
« Au mois de février dernier, désirant donner une plus grande importance à notre imprimerie et en augmenter le travail, nous avons voulu établir des aUdiers de typographie où de jeunes filles de notre ville apprendraient un
ÎMtier destiné plus tard à les placer dans une bcmne et convenable position^
fl Le défaut de jeunes apprentis nous avait engagé à suivre cette voie, adoptée, du reste» dans plusieurs imprimeries de France.
« Des typographes de notre imprimerie, après une entente préalable et usant d'un système dlntimidaiion , nous ont déclarés qu'ils cesseraient immédiatement leurs travaux si les jeunes filles occupées dans nos ateliers de composition aé se retiraient pas immédiatement. — Ils allaient même plus loin ; — ils exigeaient une déclaration par écrit dans laquelle nous devions prendre rengage* ment de ne januùs faire travailler les femmes. La coalition était formée.
p Qu'avons-nous fait?
c Ne voulant pas user du droit que nous donne la loi, nous avons remplacé par de nouveaux compositeurs ceux qui avaient pris part à cette coalition, dont une partie a dû quitter notre ville.
m A Paris, le ministère public a poursuivi devant le Tribunal correctionnel plusieurs ouvriers de la maison Dupont qui avaient formé une coalition sous le prétexte d'exclure les femmes des ateliers et de leur interdire tout partage dû travail.
a Un jugemefit du 8 mai a condamné quatre typographes à dix jours de prison et seiae francs d'amende.
a Ce jugement est la meilleure preuve à fournir pour montrer combien une telle innovation; qui a donné matière à tant de commentaires, était dans notre droit
{Carréziea du 13 mû 1862.) « E. Gradpfoii. »
Une seconde question de droit est celle-ci : peut-on dire qu'il y a coalition dans le sens de la loi et selon l'article 414 lorsque le concert, 8*11 eut existé, aurait eu pour but, non de forcer la hausse des salaires, mais de maintenir las prix? Évidemment non.
Cela résulte de la discussion même de la loi du 27 novembre 1849. Et comme on Ta fort bien mis en lumière, c'est le cas de légitime défense.
L'iotrodaction des femmes dans l'imprimerie, eu égard aux dr-
constances dans lesquelles on veut repérer^ a'est pts autre chose qu'une manœuvre pour forcer la baisse des salaires*
Plusieurs patrons l'ont fait dans le même moment^ et un concert entre eux a été dénoncé au parquet. Si les poursuites n'ont pas encore commencé, du moins faut il tenir compte aux ouvriers des obstacles contre lesquels ils avaient à lutter, des craintes légitimes qu'ils avaient à concevoir pour le lendemain.
Or l'introduction des femmes ce n'est pas leur admission à partage, mais leur substitution aux hommes dans un délai donné.
Le Journal des Débats, qui est loin d'être défavorable aux maîtres imprimeurs, disait dans son numéro du 30 mai : « Un imprimeur des plus en vue, M. Paul Dupont, acréé un atelier de femmes. L'introduction dans les autres ateliers de typographie de femmes qui peuvent se contenter de moindres salaires est aussitôt devenu Tépouvantail des ouvriers^ Ils aperçoivent là une machine de guerre dirigée contre eux. Soyons sincères et mettons-nous à leur place. Il est pénible de se voir menacé de perdre sa carrière par une concurrence de br^as à meilleur marché. >
Ce concert-là seul est punissable qui est formé contre une chose licite. Or, Tinnovation de M. Dupont était-elle licite? En soi, c'est au moins douteux. La tradition y est contraire. La justice veut que les imprimeurs ayant reçu leur privilège comme un dépôt, ne le changent point, ni n'en altèrent les conditions en dehors de toute loi. Et, dans les faits de la cause, ce que M. Dupont a fait n'est rien moins que licite; il tend àfaire baisser les salaires, et, dans ce but» il s'est illégalement donné un second brevet.
Noos espérons fortement que MM. les juges d'appel dans leur sagesse pèseront tous les arguments de Taffidre, prendront en considération que les prévenus ont déjà fait une longue prévention à Mazas, et dans leur esprit d'équité les renverront absous.
Arkand Lévt.
3 Juin 1862.
A MQS IMOU\rEAUX JUGES
M. DEBOCK :
Mbsbiëhrs ,
Les deux hommes qui doivent paraître devant vous ne sont que d obscurs représentants de l'art typographique ; aussi, leur individualité s'efface devant le grand mot Typographie , ce mot rayonnant de gloire ; car la typographie a inondé le monde des trésors intellectuels aceumuléfs^ par les âg«s et a été Fagent le plus puissant de la civilisation. Non, Messieurs, ce ne sont pas des personnes qui sont en cause. Quelque modeste que soit l'apparence du débat, au fond c'est l'invention de, Gutemberg qui attend son arrêt de vie ou de mort, et votre sentence dira si Fart des Aide, des Etienne, des Elzevier, des Piantin, des Didot, doit désormais se couvrir d'un linceul, ou si la carrière restera ouverte, afii» que ceux que le mercantilisme n'a pas encore atteint puissent marcher dans l'étroit mais ^orieuz sentier parcouru par ces célébrités typographiques.
Cette question typographique heurte aussi une question de morale publique que nous abonferous plus kûa.
Une antre question de principe, et qui a un caractèi^e d'universalité,, s*.; mêle ^[alement.
Un ou plusieurs ouvriers ont-ils le droit de quitter leur patron comoMi ce dernier posséda ceiui non contesté de congédier à son gré un ou piu-^ sieurs ouvriers? En d'autres termes^ le droit dtt louvriar estr-il égal à celui du patron?
La Tribunal de ^ouàre. in&taaca sembla,, par sou jugement^ avoir r6-
pondu négativement à cette question. Bien qu'aucun témoignage, sauf un, celui du principal intéressé, ne soit venu appuyer l'accusation de coalition portée contre nous, il a néanmoins cru devoir nous faire Tapplication de Tart. 414 du Code pénal, en nous condamnant à 10 jours de pri* son, à 16 francs d'amende et aux dépens.
C'est, Messieurs, appuyé sur le décret non abrogé de 1810 concernant l'imprimerie, et au nom de la morale publique menacée par une dange-^ reuse innovation ; c'est forts de notre innocence en ce qui regarde le délit de coalition et en vertu de la constitution qui proclame l'égalité des citoyens devant la loi; c'est, en un mot, pleins de confiance en un esprit mieux éclairé sur les faits que ne l'a été celui de nos premiers juges, à la bienveillance desquels, cependant, nous tenons à rendre hommage, que nous venons demander moins votre indulgence que la justice qu'attend une conscience assurée.
Vous connaissez. Messieurs, et par notre premier Mémoire et par les débats en première instance, la tradition typographique consistant à quitter la maison où l'on introduit la femme pour l'employer à un prix moindre que celui payé aux hommes ; vous avez pu voir que, pour prendre ce parti, il n'est besoin ni de mot d'ordre, ni de vote de comité, ni d'injonction, ni enfin d'aucun des faits qui d'ordinaire constituent la coalition ; vous avez vu, je le répète, que ceci est de tradition et que tout typographe de cœur suit cette tradition , car il sait quelles conséquences désastreuses une pareille introduction traîne à sa suite.
Si des voyageurs rencontraient sur la route un homme armé jusqu'aux dents et leur posant ce fameux ultimatum : La bourse ou la vie! croyezvous. Messieurs, qu'ils auraient besoin de se concerter pour prendre une détermination? Evidemment, vous ne le croyez pas, et il ne pourra venir à personne cette pensée; mais tout le monde supposera que, dans ce cas, chaque voyageur commencera par garder sa bourse et disputer sa vie, et tous se trouveront ainsi agir spontanément comme un seul homme, sans entente préalable, poussés par un instinct dominanl, celui de la conservation.
Lorsque, dans la rue, un danger menace les passants, est-il besoin d'un
mot d'ordre? Nullement; sans se concerter, ils s*en éloignent spontanément, instinctivement.
Et si Ton disait à quelqu'un : h Mais, ces voyageurs qui ont disputé leurs bourses et leurs vies à une inique agression; mais ces passants qui se sont mis à l'écart pour éviter un danger, eh bien ! on les a arrêtés sous l'inculpation de s'être concertés , de s'être coalisés enfin ; car on n*admet pas que tant de personnes aient pu agir en même temps sans s'être préalablement entendues. » Certainement celui qui entendrait ces étranges paroles ouvrirait de grands yeux et n'en croirait pas ses oreilles.
Cependant, ce fait incroyable est arrivé. Oui, Messieurs, je suis un de ces voyageui*s qui, voyant menacer son salaire, ainsi que son existence et celle de sa famille, a usé du droit de légitime défense, en résistant , par l'inertie à une agression cupide, et en refusant de prêter son concours à la perpétration de ce qu'on pourrait appeler un véritable assassinat industriel, puisqu'il serait la ruine de l'industrie typographique.
Et c'est sur la dénonciation de l'agresseur que les arrestations se sont effectuées !
Qu'on me permette encore une hypothèse :
Supposons qu'il soit question d'introduire l'élément féminin dans le barreau (ce qui, par parenthèse, n'offrirait rien d'extraordinaire, la femme possédant déjà, par sa nature, une des qualités qui concourent le plus à produire l'éloquence ; en outre , ce serait moins fatiguant que de lever des formes et des casses pesantes, ou d'avoir souvent une grande partie de la journée le devant du corps aplati contre un marbre) ; supposons que le Gouvernement, désirant réaliser des bénéfices plus grands et épousant le préjugé qui prétend que la femme n'a pas les mêmes besoins et doit gagner moins que l'homme, songe à établir une magistrature féminine; admettons, disons-nous, qu'il soit sérieusement question de mettre cette idée à exécution : naturellement, on commence sur une petite échelle; mais le but, c'est d'effectuer graduellement le remplacement de tous les avocats, de tous les procureurs, de tous les juges, pour en arriver jusqu'à voir siéger au Ministère de la Justice un ministre en cotillon! Eh bien ! Messieurs, nous vous le demandons, si le sentiment de
\otre dignité n'était pas assez puissant pour vous faire agir, l'instinct de la conservation, qui nous domine toujours dans nos actions, cet instinct ne vous parlerai t-il pas?... Et lorsque vous vous présenteriez à l'esprit vos familles allant être sans ressources parce qu elles manqueront des soutiens qui subvenaient à leurs besoins; quand vous ne pourriez plus, appuyés sur votre position , envisager l'avenir sans crainte, nous le demandons, resteriez-vous impassibles sur vos sièges le jour où cette mesure économique recevrait son exécution? Non, Messieurs, dans la crainte de commettre une méprise, vous suspendriez vos délibérations et vous renverriez à un autre jour une cause que votre esprit troublé pourrait compromettre; et vous le feriez sans tumulte, sans menaces, suivant l'inspiration individuelle et obéissant à cet instinct de conservation qui fait qu'à un moment donné une multitude agit comme un seul homme sans s'être concertée à cet effet.
Mais vous ne vous arrêteriez pas là. Messieurs. Comme précédemment, vous n'auriez pas manqué d'essayer de détourner par la persuasion cette calamité; vous emploieriez encore toute votre éloquence, toutes vos supplications dans l'espoir de faire revenir de sa fatale détermination l'auteur de cette funeste mesure
Eh bien! Messieurs , ce que vous feriez, nous l'avons fait; mais nos prières ont été impuissantes contre une résolution inébranlable, et notre attitude réservée n'a été récompensée que par la prison.
Mais, nous dit-on, votre prétention de vouloir empêcher M. Dupont d'employer la femme est aussi contraire à la liberté du travail qu'à celle de l'industrie.
D'abord on n'a pas eu la prétention de forcer M. Dupont à renoncera sa « toquade ; » on a tâché, par la persuasion, par les prières même, de le faire revenir sur sa détermination. Ne réussissant pas dans leurs démarches, les ouvriers étaient parfaitement dans leur droit de le quitter, puisqu'il venait de ron^pre un pacte qu'il avait conclu avec eux, peu de mois auparavant, dans la réunion annuelle du personnel de sa maison, où il avait déclaré qu'il ne changerait rien dans les conditions du travail de l'établissement de Clichy, c'est-à-dire que les prix du travail dans les deux maisons resteraient les mêmes.
^, quand on patron foule aux «pieds un engi^irement soiennellement contracté ^ change totalement des conditions sur la foi desquelles <oa -a marché jusqu'alors, il serait souverainement injuste de prétendre «que les întépessés n ont pas, dans ce cas, le droit de faire des représentations à celui qui tient si peu compte delà foi jurée, ou qu'ils ne peuvent se Teti- Ter 'de chez un homme qui ne tient pas ses engagements. Une pareille prétention, si elle était tolérée, tendrait à créer une espèce de téoàdMVè industrielle <oii le travailleur serait taiUable el corvéable à merci.
On invoque sans cesse la liberté de l'industrie et à\i travail !
Certes, la liberté des industriels est précieuse; mais la nôtre n'esd^t'e donc pas? L'ouvrier serait-il l'ilote de Sparte que les maîtres peuvent décimer impunément?
Il ne saurait en être ainsi ; car la Constitution déclare que les citoyen» sont égaux devant la loi, et c'est au nom de cette déclaration que nous invoquons la liberté de quitter un patron comme celui-ci possède celle de nous congMier quand bon lui semble, liberté dont non-seulement il-use^ mais dont souvent il abuse, sans que nous nous en soyons plaints et sa^s que la Justice ait jamais pensé à intervenir.
Ce n'est pas nous qui trouverons qu'on jouisse de trop de literies ; nous ne nous plaignons que de ne pas avoir une égale part dans leur répartition.
La liberté du travail. Messieurs! mais nous l'invoquons aussi, et nous espérons bien que ce ne sera pas en vain !
Comment ! la loi qui protège ceux qu'on veut léser dans la jouissance de leur propriété, cette loi ne nous prêterait aucun appui, ne nous accorderait aucune protection pour nous garantir la paisible jouissance de notre travail, de l'unique propriété que nous possédons et qui est exposée à tant de vicissitudes ! Et quand nous la défendons, cette triste propriété, contre des attaques aveugles et intéressées, nous serions passibles des rigueurs de cette même loi qui doit nous prêter son appui...
En vérité, ce serait le renversement de toute notion de justice, et nous, avons une trop haute opinion de celle gui fonctionne en notre pays pour craindre que ces notions puissent subir un renversement même momentané !
On nous a bien dit que nous avons la liberté de quitter notre patron, mais à condition de ne sortir de Tatelier qu'isolément, c'est-à-dire à des jours d'intervalle.
Mais ceci n'est pas sérieux. En effet, d'après ce système, voici ce qui arrive :
Plusieurs ouvriers, soit pour un motif, soit pour un autre, voulant quitter leur patron, s'apprêtent à faire signer leur livret; mais comme ils ne peuvent le faire en même temps (on le suppose) , qui sera le premier? qui sera le dernier? Pour aplanir la difficulté, ils n'ont d'autre moyen que de s'entendre à ce sujet : Coalition !
— Mais je ne veux pas rester un jour de plus, mon camarade non plus; un troisième est dans les mêmes sentiments : que faire? — Partir ensemble ou le même jour : Coalition!
— Tournez la difficulté : entendez-vons pour savoir qui partira le premier : Coalition!
— Ah ! une idée ! Voyez votre patron ; expliquez-lui vos raisons, suppliez-le, au besoin, afin qu'il fasse disparaître la cause qui vous émotionue tant et qui réellement lèse vos intérêts ; l'affaire pourra peut-être s'arranger : Coalition ! Car celui qui ouvre ce sage et pacifique avis travaille à établir un concert^ une entente entre plusieurs individus pour agir dans un but déterminé. C'est le meneur, celui-là, le plus coupable !
Mais poursuivons.
Une difficulté se présente à l'esprit de ces hommes naïfs qui croient faire la chose la plus innocente du monde en allant conférer avec le chef de l'établissement sur leurs intérêts respectifs; ils se rappellent que le patron ne reçoit jamais que des délégués lorsqu'il s'agit de causer d'affaires d'atelier : ils délèguent donc quelques-uns d'entre eux : Coalition! La nomination de délégués prouve l'entente, et ceux qui ont obtenu les suffrages de leurs camarades doivent être considérés comme les moteurs.
— Mais, répond l'un, je n'y puis rien si l'on m'a nommé, puisque j'étais absent à ce moment-là.
— Qu'importe ! c'est qu'on connaissait vos intentions.
— Mais, dit un autre, je ne suis pour rien dans tout ce qui s'est fait,
puisqu au moment de cette nomination j'étais à déjeûner à une lieue de Tatelier.
— Raison de plus.
— Mais, hasarde un troisième, nous n'avons pas besoin de nous entendre, de nous concerter pour savoir ce que nous avons à faire : il existe une tradition dans la typographie et chacun suit instinctivement cette tradition.
— Alors, vous êtes en coalition permanente.
Poursuivons encore.
Enfin des délégués sont désignés, et ceux qui sont présents se rendent chez le patron; deux jours durant ils sont en pourparlers, et pendant ces deux jours aucun ouvrier ne déserte latelier, afin de connaître le résultat des démarches et dans Tespoir que l'affaire s'arrangera, et tout se passe avec dignité, sans tumulte, sans menaces, sans même détourner de leur travail le peu d'hommes qui ont des motifs pour ne pas partager les mêmes sentiments; mais tous les efforts sont inutiles : les prières, les supplications, tout vient se briser contre une résolution inébranlable, parce que derrière cette mesure soi-disant philantropique il y a une question de dividende, et que ce Dieu de maint actionnaire ne prodigue généralement ses faveurs qu'à ceux qui déposent sur ses autels les dîmes prélevées sur les salaires.
Le seul résultat de toutes ces démarches, de toute cette modération, de tout cet esprit de conciliation, c'est la promesse du patron de faire arrêter tous ceux qui ne reprendraient pas leurs travaux, et il faut lui rendre cette justice que, cette fois-ci du moins, il a tenu parole autant qu'il a dépendu de lui (1).
(1) M. Dupont n'éprouve aucun scrupule à proclamer qu'on est libre de le quitter à volonté; mais alors pourquoi a-t-il fait arrêter des ouvriers qui n'avaient pas même abandonné l'atelier? Et l'entrée des ateliers ayant été interdite par lui, pourquoi a-t-il refusé à ceux qui, par une cause indépendante de sa volonté, avaient échappé à l'arrestation, de signer leurs livrets ou de prendre leurs outils, les mettant ainsi dans Fimpossibililé de travailler ailleurs? Et pourquoi, lorsque après plusieurs jours d'attente et après menace de le traduire aux prud'hommes, il s'est enfin décidé à signer les livrets, pourquoi, disons-nous, a-t-il exigé qu'on en fit la demande par écrit, prétention arbitraire qui ne pouvait cacher qu'un nouveau piège?...
Ainsi, quoi que nous Tassions, de quelque côté que nous tournions la tàto, nous voyons constaninieul prête à tomber sur elle cette épée de Damod^s qu on nomme coa/f<ion /
Il u*a pas pu entrer dians Tesprit du législateur de concéder une liberté menteuse et dérisoire qui ressemblerait à une épée dont la pointe serait «HUislamment tournée vei^s nous, tandis que les patrons en tiendraient ta poignée.
Mais, objectera-t-on, il existe une loi sur cette matière, et tant qu'une loi n\\st pas abmgée, il faut a>mpter avec elle. D'ailleurs, eetfe loi sur les coalitious atteint aussi bien les^mlrons que les ouviiers.
Nt)us sommes parfaitement d'accord sur le premier point, ef c'est pour cela que nous espérons qu'on fera i*especter le décret de 1810; quant ait scHMUid, je me permettrai de «lemamïer si Ton a donné suite à une plainte eu cimlition portt^ contivMM. Le Clère, Dupont, etc.. f4 dé[M)sée au parquet le 23 avril dernier. Jus4]u à ce jour, je n'ai pas encore appris qu'un de ces |>atix)ns soit venu iriulter à coté de nous les douceurs tlu système celluluirt\
Si nous concevons qu'il eût pu y avoir non-lieu, nous comprendrions moins qu'il n y eût pas sujet ni à înfonner ni à in>truii-e.
Pour nous, nous a\uns été arrêtés piV'venti^ement et même sans les formalités prescrites parla K»! moi j'ai été arrêté sans mandat).
S il y a des patrons coupables, saus doute ils tininmt par être pour- ^uivis: la justice^ dit-on, nest quelquefois lente que pour frapper phis sùnnueul.
Mai> ici se préseule une autre anomalie : plus de cent t*ompa>ileurs se ^uit tmuvês dans le même cas que noi4S. Près de quarante ont été arrêtés. I\>urquoi pas les autres ?
De tous ceux mis en arfestation, cinq ont été mamlenus dans eék étal , un sixième s'est constitué prisonnier ; les autres ont été relâchés aprfes pknîeur» jonis de détentk»». P^kur4Uûi celle riiiueur contre un peâit nombre.
— C'est que |tfoI>abIeBient ceux-ci étaient lo piv» c au p aM »^ les
— Du tout, des témoins sont ^ m i »j > didarer le oontraire.
«— Cependant ils ont été poursuivis sous l'inculpation d'avoir formé une coalition pour faire cesser en même temps de travailler dans les ateliers du sieur Dupont.
— C'est vrai, leur citation spécifiait ainsi le délit ; mais des témoins sont venus détruire cette accusation ; aussi les a-t-on condamnés pour avoir cessé en même temps de travailler, c'est-à-dire pour autre chose que ce pourquoi ils étaient inculpés ; ils ne croient pas avoir commis de délit.
Il est évident que si cent personnes font une seule et même chose, ou elles ne se sont pas entendues, ou bien elles ont agi de concert. Dans le premier cas, on ne doit inquiéter personne; dans le second, si on sévit, on doit sévir contre tous, autrement on commettrait une injustice (1).
On a sévi contre quelques-uns seulement.
M. Dupont semble avoir tenu énormément à ce qu'on frappe le comité typographique ainsi que les membres ouvriers de la conférence mixte, chargée de la révision du tarif ; on en a vu la preuve dans ses lettres publiées depuis les arrestations ; on n'a maintenu en arrestation, sauf une exception, que ceux qui appartenaient à ces deux catégories.
— C'est que, probablement, ces deux comités avaient abusé de leur position pour exercer une pression.
— Pas le moins du monde, le contraire a été constaté.
Nous avons dit ailleurs et nous répétons ici que, si nous sommes encore en prison, c'est parce que nous n'avons pas voulu accepter la proposition qui nous a été faite, au début de notre arrestation et à plusieurs reprises, de nous rendre à la liberté à condition de rentrer chez M. Dupont. Un magistrat même nous l'a faite.
Ainsi, rentrant chez M. Dupont, il n'y a plus de délit, n'y rentrant pas, le délit subsiste ; donc nous ne sommes coupables que parce que nous prétendons avoir le droit de travailler ailleurs que chez l'homme qui nous a fait arrêter.
(1) On comprendra parfaitement que nous ne nous plaignons pas de ce qu'il n'y* ait pas eu plus de victimes ; npus regrettons seulement qu'il y en ait eu.
Le.^ème ée M. Dupont condiiîl forcément m rempteeement, dans la typogmphie. des hommes par les femmes.
Quand on vint lui demander ce que feraient ces malheureux qu'oti déplaoermt ainsi, surtout ceux auxquels T^ ne permettrait plus d'emiuasser une antre profession. M. Dupont répondit simplement qu'ils feraient ee qu'avaient fait les postillons et les conducteurs de diligences à l'époque de la construction des chemins de fer : qu'ils se feraient com^ missionaires ou hommes de peine.
M. Dupont, pour couvrir ce qui pouvait choquer l'opinion publique dans la substitution de la femme à l'homme dans les ateliers , et afin €e gagner à sa cause tous ceux qui, ne jugeant que superficiellement, se contentent d'un mot îorsqu*îl exprime une belle chose, M. Dupont, disons-nous, affubla cette substitution du manteau de la philanthropie et se posa en protecteur de la femme !
Le mot philanthropie est en effet un grand mot ; malheureusement, on voit trop souvent les grands mots couvrir de grandes iniquités ou d'énormes erreurs.
On nous dit : « Comment ! vous voulez exclure la femme des bienfaits du travail, vous voulez vous opposer à une œuvre qui doit améliorer son sort, qui doit l'émanciper ; vous voulez, en un mot, mettre la femme au ban de la société ! Vous êtes des égoïstes ! »
Ce reproche. Messieurs, nous touche profondément, d'autant plus çu'il est immérité.
Personne, plus que nous, ne comp&tit aux misères de la femme, parce que ces misères, nous les connaissons mieux que d*autres, car les malheureuses qui en sont victimes se trouvent dans nos rangs : ce sont nos mères, nos sœurs, nos épouses, nos filles même!... Mais nous n'en« tendons pas la philanthropie de la même façon.
Pour nous, la philanthropie ne réside pas dans l'abaissement du salaire de l'honune au niveau de celui de la femme; mais la vraie philanthropiOi celle qui a, non-seulement nos sympathies, mais aussi la sympathie de tous les cœors vraiment humains , c'est celle qui élève la femme à notre niveau, au*dessus même, si l*on veut; celle qui, au lieu
d'augmeotor ses bénéfices aur cet ahsàsçfsneot ^s çakiras, le» xe»iténki au contraire, en augmentant ces derniers,, «fui que rou^i-îd? gngne asseï pour que aa feamM puisse s'occuper des mrx^ qw rédamoat }m enfants et Sun ménage^
Ceci, Messieurs, uous aiH^na à aborder le cCktôiaora}, ou plutôt iouno* rai que soulève la question de 1 emploi de la femoie ailleurs que daua son intérieur.
Les auciens cewpreuaiept d^à la mîssiou donpée à la femme par la Providence.
Voici, entre autres preuves de la vérité de cette assertion^ ce que Xénophon rapporte dans ses Mémoires sur Socrate. Nous sommes à vingt-deux siècles de distance I
Socrate demande li Isomachus :
— Mais d'où vient ce renom de gouverner votre maison n^ieu^ qu'au-cun autre? Quel est votre secret?
— Mon secret , le voici : Je mis au dehors et ma femme veille au dedans.
Isomachus avait dit à sa feiumet eu l'épousant ;
— Ma femme, écoutez-moi : tout ce que j'ai , je vous Tai donné ; tout ce que vous avez, vous me l'avez donné : qui apporte le plus, c'est ce qu'il est inutile de rechercher ; le plus industrieux et le meilleur, voilà le plus riche en apport. Mais, pour amplifier ces biens, nos devoirs et nos pouvoirs sont différents, quoique égaux. Il y a deux sortes de travaux, ceux du dehors et ceux du dedans : l'homme, fait par les dieux plus fort, plus courageux, plus indifférent à la froidure et à la chaleur, dirige le dehors ; la femme veille au dedans.
Vous voyez. Messieurs, que cette question de l'abaissement de nos salaires, si minime en apparence, s'élève graduellement jusqu'à l'une des considérations de l'ordre le plus élevé, c'est«à-dire que si, par impossible, on sanctionnait une prétention illégale, qui doit amener la décadence de l'imprimerie, ce serait au prix de milliers d'hommes jetés sur le pavé et abandonnés à leur désespoir par la vue de la misère de leurs familles, au prix du triomphe de la doctrine malthusienne, en amenant la dépopulation par la substitution de la femme à l'homme dans des professions
OÙ rembryon aspire la mort ; et, par-dessus tout, au prix d*une plus grande dissolution des mœurs l
Vous savez, Messieurs, mieux que personne, que la morale est l'âme des constitutions et de la justice ; que la décadence d'un empire est en raison du relâchement de la morale; qu'en un mot, saper la morale, c'est s'exposer à être écrasé sous l'écroulement de l'édifice social dont elle est une des bases fondamentales.
Si donc vous croyez, Messieurs, que nous avons mal agi en voulant faire respecter la loi violée par un patron, au préjudice d'un art et de ceux qui l'exercent, en demandant l'application d'un décret non abrogé, et en invoquant la Constitution qui proclame l'égalité des citoyens devant la loi ; si vous croyez que nous sommes coupables de vouloir défendre légalement notre travail, notre unique propriété, qui nous donne le pain et celui de nos familles , oh ! alors , frappez-nous avec la dernière rigueur !
Mais si, au contraire, vous êtes convaincus que celui qui se défend contre une injuste agression ne fait qu'user d'un droit légitime, qu'il n'est pas équitable d'établir, pour un même fait, accompli par plusieurs, une catégorie de coupables et une catégorie d'innocents;
Alors, Messieurs, vous n'hésiterez pas à nous rendre à nos familles et à notre travail, afin que nous puissions ranimer nos foyers depuis trop longtemps éteints I
Mazas, 19 mai 1862.