M. GROSLEY
Si, en interrogeant ma conscience, j'avais eu Tombre d'un doute sur ma culpabilité, je me serais incliné respectueusement devant le jugement du Tribunal , en le remerciant de sa modération dans l'application de la loi.
Mais j'ai beau chercher, rien ne me dit que je sois coupable, rien ne me dit que ma conduite ait mérité l'application de l'article 414 du Code pénal.
Je n'ai rien fait de plus que les autres ouvriers de M. Dupont, et cependant, après une prévention de six semaines, je me suis encore entendu condamner comme coalisé.
Il y a là un point de droit sur lequel j'ose appeler votre attention : ou bien je suis coupable, et par conséquent les 114 ouvriers qui sont dans le même cas que moi le sont aussi ; — ou bien je suis innocent, et, pas plus que mes 114 collègues, je ne dois être condanmé.
Le Tribunal nous a reconnus coupables d'entente pour suspendre en même temps le travail^ et non en vue ' d'augmentation de salaire, mais en vue d'empêcher une diminution certaine.
Mais ni le juge d'instruction, ni le ministère public, dans les débats, n'ont jamais pu prouver ce fait d'une entente. Tous les témoins, aussi bien ceux à charge qu'à décharge, ont déclaré avoir agi suivant leur propre inspiration, et pas un des prévenus n'a été accusé d'avoir dit ce qu'il ferait lors de l'introduction des femmes, et bien moins encore d'avoir engagé ses camarades à quitter l'atelier.
La condamnation repose donc entièrement sur la tradition typographique^ dont le ministère public s'est fait une arme contre nous.
Je ne discuterai pas ici ce principe que l'on condamne, je me conten-
terai de faire remarquer que, partout où il y a un danger, il y a une tradition qui nous en éloigne.
N'est-ce pas elle qui nous dit de ne pas marcher trop près d'un précipice, crainte d'y tomber? N'est-ce pas elle aussi qui nous fait prendre toutes les précautions hygiéniques propres à conserver notre santé ?
Eh bien ! l'introduction des femmes met en danger le salaire de tous les compositeurs, et l'on s'étonne qu'il y ait une tradition contre ce danger.
Deux de nos camarades ont été acquittés parce qu'on n'a pu établir qu'ils avaient quitté leur travail, et on s'est appuyé aussi sur ce qu'ils avaient annoncé, d'une façon formelle, quelque temps auparavant, leur intention de quitter la maison lors de l'introduction des fempoies.
Mais je suis tout à fait dans le même cas. Le mardi 25 et le mQrcredi 26 mars, je n'ai pas quitté l'atelier; seulement il m'était impossible de travailler au milieu de l'épaotion générale. Mieux que cela, tout ce qu'il m'était possible de faire pour rétablir le calme, je l'ai fait. Le mercredi, je faisais partie de la Commission qui est ^lée trouver M. Dupont, dans l'espoir d'une réconciliation encore possible, alors que nous ne demandions pas mieux que de trouver un biais et que nous desirions de tout cœur reprendre notre travail. Mais la réception que nous avons rencontrée nous a enlevé toute illusion à cet égard, et la menace de la prison n'était pas faite pour novs cpncilier. Le jeudi miaitip, j'éiais çpuç le cqup d'un mandat d amener.
On ne peut pas alléguer noi» plus q\^e M. Dupont n'était pw provenu que je quitterais le travail. Depuis le mois de déceinbre, qu'il avait communiqué son projet, les diverses commissions et délégations qu'il Rivait fait appeler lui avaient répété à ^^tiété qu'il pourrait ne plu^ compter sur son personnel lors de Tintroduction des feipmes. Ce3 diverses commis-r sions me représentaient aussi biem que tous les autres, puisque j'avais concouru à leur élection.
Si M. Dupont avait voulu nous recevoir tous, je lui auraifi coufirmé pour ma part ce que les délégués lui avaient dit,
A ce moment, M. Dupont ne voulut rien croire, et il ne prit aucune
mestire pour renouveler àcm personnel. Est-il juste que l'on mer^tide nBsponsable de l'incrédulité de M. Dupont?
Dans les considérants du jugement, le tribunal nous accuse de pot^ ter atteinte à la liberté industrielle. Mais je me demande si je n*ai pas aU'^ tant de liberté que les patrons, et si le droit de refuser le tra>fail quand il se présente pour moi dans des conditions défavorables, ne m'est pas à<^quis, aussi bien qu'on leur reconnaît le droit de faire exécuter leur travail comme ils l'entendent.
Je me reoonnais d*autant plus ce droit que M. Dupont était pré^nu et qu'il devait pourvoir à mon rempiac^ment.
Il y a aussi la question importante de savoir m Timprimerie peut être rangée dans la catégorie des industries libres? Je ne le pense pas. Les imprimeurs sont en qudque sorte des fonctionnaires publics, relevant directement de l'administration^ et, ce qui est certain, c'est que leur mé«tier est un monc^Ie.
Lorsque l'ordre actuel des choses fut créé, le gmnd législateur qui restreignit le nombre des imprimeurs^ accorda au moins protection aui ouvriers» Et c'est cette protection que Ton veut nous retirer aujourd'hui- Que l'on veuille bien consulter notre statistique, et Ton verra que nous en avons plus besoin que jamais. En effet, sur 3,000 compositeurs environ qui sont à Paris, la moyenne de gain journalier ne s'élève pas à 3 fr.
Et à côté de cette pénurie, on veut introduire l'élément féminin, qui augmentera le nombre déjà trop élevé des compositeurs, et qui travaillera avec un rabais de près d'un tiers.
Mais, nous a-t-on dit, cette réduction de salaire ne porte que sur les femmes, pour le moment ; et, si elle doit s'étendre à vous, ce sera dans un temps plus ou moins éloigné.
Veut-on nous accuser d*avdir trop de prévoyance? Je iie le pense pas, car avec cette prévoyance nous pouvons nous garantir de maux qui plus tard seraient irrémédiables.
Je suis irès-jeune, et si une diminution de salaire à Beu dans quelques années, peut-être à cette époque aurai-je une femme à soutenir et des en- Inits à élever.
Je ne forme qu'un vœu et je souhaite de tout mon cœur qu'il s'accomplisse : c'est que ma femme ne soit jamais obligée de devenir compost^ irice, car, outre l'abaissement du salaire, il y a aussi un abaissement moral auquel toute femme honnête doit être soustraite.
Comme l'a dit notre honorable défenseur, ne serait-il pas pénible de voir sa femme recevoir des ordres d'un metteur en pages, d'un prote, sans que l'on puisse faire une observation si ces ordres sont donnés d'une manière qui blesse l'autorité du mari.
Et à côté de cela, une femme vertueuse pourra-t-elle voir sans aucun danger que le |meilleur travail, les égards et les attentions seront prodigués à celles qui achètent ces faveurs au prix de leur honneur.
Ce que je dis là n'est malheureusement que trop vrai, et toutes les imprimeries qui ont occupé et occupent encore des femmes comme compositrices en sont des témoignages frappants.
Ce relâchement de mœurs est inévitable, à cause du contact continuel que l'on ne peut empêcher, la femme seule n'étant pas apte à remplir toutes les fonctions du travail de la composition.
En terminant, Messieurs, qu'il me soit permis de vous rappeler combien il est pénible, à mon âge, de se trouver privé d'un bien aussi précieux que la liberté. Mais, malgré les ennuis d'une longue prévention, malgré la douleur de comparaître une seconde fois sur le banc des accusés, je n'hésite pas un moment à faire ce nouveau sacrifice, convaincu que je suis de mon innocence.
J'ai la ferme confiance. Messieurs, que ma conduite sera justement appréciée par vous, et j'ose espérer qu'elle ne mérite pas l'application de l'article 41 4 du Code pénal.
Me référant à ce que j'ai dit dans ma note du premier Mémoire, je me bornerai à un point qui m'a semblé avoir impressionné l'esprit des premiers juges. On nous a parlé de la bonté de M. Dupont, de notre ingratitude. On semblait ne point comprendre que nous ayons pu nous priver des grands avantages qu'il nous offrait.
Répondant à celte accusation d'ingratitude, je ferai observer que
M. Dupont s'est fait, en dehors de la typographie, une réputation comme patron que Ton peut facilement discuter et réduire à de justes limites. Beaucoup de maîtres imprimeurs, soit à Paris, soit en province, font autant que lui et peut-être davantage pour le bien-être de leurs ouvriers, et ils ont la modestie de ne pas emboucher les trompettes de la réclame, pour faire savoir à tout le monde le bien qu'ils peuvent avoir fait.
On a parlé de la Société de Secours Mutuels qui existe dans la maison, et dont M. Dupont est président. Cette Société ne fait rien de plus que les autres Sociétés similaires, et le capital est formé par la cotisation de tous les Sociétaires, cotisation fort élevée, eu égard aux secours auxquels on a droit en cas de maladie.
Outre cela, chaque ouvrier ou employé est obligé, bon gré mal gré, de faire partie de cette Société ou bien de perdre sa place. C est un moyen tant soit peu arbitraire de se procurer des Sociétaires.
C'est l'arbitraire qui préside aussi à la nomination des vice-président et secrétaire-trésorier, qui ne sont point élus en assemblée générale, selon les instructions ministérielles.
Dans presque toutes les imprimeries, il existe des Caisses de Secours en cas de maladie ou d'accident, formées par les ouvriers.
Dans sa maison, M. Dupont n'a rien fait que de réunir les diverses Caisses qui existaient en une Société de Secours Mutuels, et de se faire nommer président.
Vient ensuite la fameuse question de participation dans les bénéfices, tant de fois mise en avant par M. Dupont, et par laquelle ses ou>riers sont devenus, en quelque sorte, ses coassociés.
Cette participation, créée à une époque où M. Dupont avait besoin de s'attacher ses ouvriers, et continuée depuis sans interruption, a été souvent un obstacle à tout progrès plutôt qu'une amélioration, et en cela peutêtre plutôt nuisible qu'utile aux participants.
En effet, à chaque demande, à chaque réclamation de la part des ouvriers, on ne manquait pas de leur rappeler que la maison faisait déjà de
grands sacrifices pour eux, et par là on trouvaitloajuuns B»yei]« d'éludbr
leurs propositions.
La participation était une panacée universeile dans la maison iDuponC Son chiffre est très-minime : de 15 à 22 fr. par an, ce qui fait de* 5 à
7 centimes par jour de travail. Encore n'a4-H)n droit à cette somme, qu'au
bout de trois années de travail continu dans la maison.
La question de salaire, chez M. Dupont, est résolue con^me dans toutes les autres maisons de Paris. — On y suit le Tarif de 1850, sans aucun
changement, et jamais les compositeurs n'ont demandé autre chose que sa stricte observation .
Pour certains emplois de direction de travail, au lieu d'accorder uti prix de journée plus élevé, comme le font les autres imprimeurs, M. Dupont accordait une gratification quelconque, soit mensuelle, trimestrielle ou annuelle, aux ouvriers qui remplissaient ces emplois.
Par ce moyen, on pouvait supprimer la gratification sans toucher au prix de la journée, qui était le plus faible possible.
Quant à l'introduction des femmes à Clichy comme compositrices, la «eule cause de ce débat, M. Dupont s'est efforcé de faire croire que cette innovation serait très-avantageuse pour ses ouvriers, et n'était entreprise pai* lui que dans un but philanthropique.
Un simple examen fait voir que cette idée n'est avantageuse qu'à M. Dupont et en tout très-défavorable à ses ouvriers.
11 est un fait reconnu et que personne ne discutera : c'est que dans toutes les industries où la femme a été admise à travailler au même titre que l'homme, ce dernier a toujours été obligé de subir la diminution de salaire amenée par la femme.
Or, M. Dupont n'a qu'un seul but : celui de faire faire son travail au meilleur marché possible. Pour le moment, il emploie des femmes, mais il sait très-bien que plus tard les honnnes seront forcés d'accepter les nouveaux prix ou bien de chercher une autre occupation pour les faire vivre.
Il a beau vouloir dorer la pilule de tous les noms les plus philanthro-
fiigpe^ : an ne ie a:oil,j^^s^^l,sQu^plialqHstèris ueser^ jamais qu^uqe.ipamifeoture au râJms,.dwli»<.^Q ^ faire r^jporjer le jjlwfi, possible aux ter-, rains de Clichy.
Est^-oe de gaieté d# «;€^Br)^}4i4iUfUiinrrieririt d^il^urer chez son patron, ifm<souiKii& à so^-cout^^a ju^pe dti,m le sein de ^ faqiille, et verri^ sa. femme et ses^ enfanis tr^ivAill^; à. la, ruine du métier qni autrefois lesi faisait wre honaraUemoiU.
La cité ouvrière que veut fonder M. Dupont n'a d'ault^ but que d'avoir des iCmvciers qu'il amènera à faire toutes les œnces&ions possibles, parce qu'il les ensecrara de toutes parte, et par la famille et par le logement.
Il fera de l'onvrier tout ce qu'il voudra, et ce dernier sera obligé de subir cette pression ou de se résoudre à quitter sou domicile, sa maisou, a!il a eu.le malheur de l'acheter, et de retourner ù grands frais à Paris fOur y trouver un emploi plus conforme à ses goûts.
Quelques 4é(ails sur la succursale de Clichy feront voir parfaitement la position qui sera faite aux ouvriers qui y seront occupés.
L'acquisition des terrains de Clichy remonte à 1860, alors que Thôtel des Fermes était menacé d'être démoli pour le prolongement de la rue du Louvre. Ce projet ayant été ajourné, M. Dupont a dû songer à utiliser cet immeuble, qiiilui avait coûté fort cher, et de là est venue l'idée de la succursale au rabais.
Les terrains et bâtiments avaient servi précédemment à une verrerie. Ils sont situés sur la rive droite de la Seine, près du pont d'Asnières, et ae relient plutôt à cette commune qu'à celle de Clichy, dont ils sont assez éloignés. Leur proximité de la Seine les rend sujets à des inondations. Ad moiis de janvier 1861, on pouvait aller en bateau dans les cours. — Outre cela, le grand égoût collecteur d'Asnières, qui reçoit toutes les immondices de Paris se décharge dans la Seine juste en face de la succursale, et 08t égoût est loin de contribuer à la salubrité de l'endroit.
Les moyens de communication sont nuls. — Sauf le chemin de fer de inOuest, qui s'arnftteÀ Asnières, et avec lequel on est obligé de revenir sur «»;paa et de traverser le pont, soumis à un pésige, il n'y a aucuq autre moyen de communication.
Quoi qu'en dise M. Dupont, les vivres sont aussi chers à Glichy qu'à Paris, sinon plus chers, et les loyers, dont il annonce 30 ou 40 p. 100 de diminution, sont loin d'être à un prix aussi bas.
Les provisions doivent venir de Clichy ou d'Asnières, et si l'on a oublié quelque chose, il faut faire plusieurs kilomètres ou payer deux fois le péage du pont pour le moindre objet nécessaire à un ménage.
En un mot, c'est un hameau qui joint à tous ces inconvénients les charges de la capitale.
Lorsque lorganisation ouvrière de M. Dupont sera formée complètement et que des compositeurs se seront établis à Clichy avec leur famille, s'il survient un différend quelconque qui oblige l'ouvrier à quitter son patron, il sera en butte à une foule de désagréments.
Sans parler de la pression exercée pour le faire rentrer si sa famille est occupée chez M. Dupont, il sera obligé de revenir à Paris pour se procurer du travail dans une autre imprimerie, et par conséquent défaire tous les jours de douze à quinze kilomètres pour aller et revenir, jusqu'à ce qu'il puisse déménager, ce qui ne se fait pas sans frais.
S'il a acheté sa maison en totalité ou en partie, le voilà dans l'alternative de revendre à perte ou de faire à perpétuité un énorme trajet.
Le travail de Timprimerie nécessite souvent des veUles ou des nuits à passer; il lui sera alors impossible de rentrer chez lui, à moins de voyager une partie de la nuit par des chemins qui sont loin d'être sûrs, comme les annales judiciaires en font foi.
Dans les logements déjà aménagés, la surveillance intérieure est orga- \iisée sur une grande échelle, et un règlement très-étendu est affiché dans les maisons.
Un syndic, assisté d'un conseil de surveillance, passe une visite mensuelle dans les logements, afin de s'assurer si les articles du règlement sont fidèlement observés.
Une prime est accordée à la ménagère qui se sera le mieux conformée aux prescriptions réglementaires.
La distribution de l'eau, du charbon, etc., se fait à une heure prescrite. — Passé une certaine heure, on ne peut plus rentrer chez soi sans payer une amende.
Le concierge de la maison est chargé de lexécution des articles du règlement.
Voilà du progrès ou je ne m'y connais pas ! L'ouvrier sera chez lui comme dans une caserne ou une prison, et il ne se trouve pas heureux de ce qu'on veut faire pour lui !
C'est bien là l'application des paroles de M. Dupont : « // n'y a point de famille pour V ouvrier l ., . » et son livre de Y Augmentation du salaire des employés semblait justement promettre pour l'ouvrier un pareil résultat !
Dans sa déposition, M. Dupont dit que depiiis l'achat de Clichy il avait fait part à ses ouvriers de son intention d'occuper des femmes comme compositrices. Je crois qu'ici M. Dupont se trompe, car la première communication de cette idée n'a eu lieu que dans le courant de décembre 1861, et Clichy a été acheté en 1860.
Que l'on veuille bien consulter le compte-rendu de la séance annuelle du 9 mai 1861, et on pourra lire ce que M. Dupont a prorais, lorsqu'il annonçait que les prix seraient les mêmes à Clichy qu'à Paris, et que rien ne serait changé dans la rétribution du salaire.
On sait comment il a tenu parole.
Vingt-deux femmes travaillent maintenant à Clichy avec un rabais d'un tiers, et l'organisation philanthropique de M. Dupont reçoit son application tout à son profit.
En présence d'un manque de parole aussi flagrant, qu'on ne nous accuse donc plus d'ingratitude, et si, aux yeux du public, M. Dupont est le père des ouvriers^ laissons lui ce titre, si l'on veut, mais qu'on nous laisse aussi la liberté de ne pas accepter une semblable paternité !
Mazas, 26 mai 1862.