UNE RÉCLAME DE M. DUPONT
(( Lundi 21 avril, les ouvriers de Timprimerie Paul Dupont se sont réunis à Clichy, dans une propriété de là Société, pour y recevoir leurs livrets de participation Wix bénéfices. Deux trains contenant 600 personnes avaient été rais à leur disposition par la Compagnie de l'Ouest. Les sommes réparties, à titre de gratification exceptionnelle ou de participation, se sont élevées, pour 1861, a 34,363 fr.
«L'imprimerie de Clichy devant loger tous ses ouvriers, on a dû s occuper de construire plusieurs maisons. Les deux premières sont terminées, et trente ménages, dont la plupart ont la jouissance d'un jardin particulier, y sont déjà installés. C'est principalement en vue d'empêcher les ménages, ainsi transportés hors de Paris, de vivre divisés, que M. Dupont a voulu faire apprendre la composition aux femmes. Si cet essai réussit, il aura pour résultat, en procurant au père, à la mère et aux enfants un travail fructueux et, en quelque sorte, sous le même toit, de resserrer de plus en plus les liens de la famille. »
Comment 20 fr. environ attribués à chaque ouvrier, quand les ouvriers participants ne sont guère plus de deux cents, peuvent-ils donner un total de 34,363 fr.?
Si cette somme est le chiffre des bénéfices du patron et des actionnaires en même lemps que des ouvriers, ou plutôt si c'est le total des bénéfices annuels des ouvriers accumulés depuis 1848, pourquoi ne pas l'indiquer? Et puisqu'on veut montrer les bienfaits reçus par les ouvriers, pourquoi ne pas éviteV ces équivoques? Le public pouvait croire que M. Dupont avait partagé pour la seule année 1861 , 34,363 fr. entre ses ouvriers !
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BÉPONSE AU Journal des Débats.
A Monsieur le Rédacteur en chef du Journal des Débats.
Monsieur,
Étant mis directement en cause comme membres ouvriers de la Conférence mixte par Tarticle que M. Baudrillart a publié dans le Journal des Débats du 30 mai, sur la question typographique, nous venons vous prier d'accueillir la rectification de plusieurs inexactitudes que l'auteur, à la bienveillance duquel nous aimons d'ailleurs à rendre hommage, n'a pu commettre qu'involontairement.
Ainsi M. Baudrillart a été induit en erreur quand il avance que c'est nous qui avons dit aux maîtres imprimeurs : Tout ou rien. Ce sont au contraire nos patrons qui, en nous offrant 5 centimes d'augmentation par mille de lettres, et spécialement 10 centimes sur les travaux ne dépassant pas une valeur de 50 fr., nous ont dit : Ceci ou rien.
I^es patrons ne se sont jamais départis de leur ultimatum; nous, su contraire, nous avons fait successivement des concessions.
Notre première proposition fixait à 10 c. l'augmentation du mille de lettres ; elle fut repoussée à l'unanimité.
La deuxième proposition, par laquelle nous demandions 10 c. pour le manuscrit et 5 c. pour la réimpression, eut le même sort.
Enfin, dans une dernière proposition sur l'ensemble du tarif, nous descendions à 8iC. pour le manuscrit et à 4 c. seulement (au lieu de 5 qui nous étaient offerts) sur la réimpression. Cette proposition n'eut même pas les honneurs de la discussion. Les patrons nous convoquèrent pour déclarer la Conférence rompue, et il ne nous accordèrent même pas la parole.
L'offre des patrons ne portant que sur les ouvrages à commencer, nous avons offert de prouver par des chiffres irrécusables, dans ie Siècle du 25 avril, que l'augmentation qui nous était proposée n'élèverait notre
salaire que de 3 0/0 au plus. Pas un maître imprimeur^ en effet, n'a releyé cette affirmation. M. Baudrillart, reconnaissant que la moyenne du salaire pour la grande majorité des compositeurs est de 3 fr. 50 c, il en résulte que nous jouirions d'une augmentation de 10 c. 1/2 par jour. N'est-ce pas une dérision I
En ce qui concerne les ouvrages en cours d'exécution, il ne faut pas croire que nous ayons voulu jeter la perturbation dans les transactions. Nous avons stipulé que ces travaux seraient continués sans augmentation de prix. Néanmoins une réserve était faite pour les ouvrages interminables ayant pour titre : Bibliothèqtie, Annales^ Revue, Répertoire^ sinsique pour les journaux ou publicaiions périodiques^ lesquels subiraient l'augmentation de prix lorsqu'il y aurait renouvellement de l'un des caractères employés, ou dès qu'ils changeraient d'imprimerie. Les volumes appartenant à des collections seraient considérés comme ouvrages nouveaux, quand ils seraient vendus séparément.
Pour prouver que notre dernière proposition n'avait rien d'exagéré, nous allons en faire l'application au Jotimal des Débats, bien que cette feuille soit classée dans la catégorie des ouvrages qui ne devaient pas subir l'augmentation immédiate.
Supposons par Impossible qu'un numéro contienne 250,000 lettres, las 8 cent, que nous demandons par mille produirait sur chaque numéro une augmentation de 20 fr. ; admettons que le tirage soit de 12,000 exemplaires, cela augmenterait l'abonnement trimestriel de 15 centimes 1 millième. Croit-on que cette légère différence en plus ferait fuir les abonnés ? Personne ne le pensera.
Si Ton applique ce calcul aux ouvrages de librairie, lesquels dans bien des cas sont tirés à des nombres fabuleux, on verra que l'éditeur gagnera éBormémenl en augmentant seulement de 2 ou 3 centimes le prix d'un volume, (qui ne contient certes jamais la matière des numéros d'un trimestre du Journal des Débats), et que par conséquent la concurrence belge dont on nous fait un épouvantail n'est aucunement à craindre.
M. Baudrillart a également été mal informé en écrivant que le tarif est dû à l'initiative des ouvriers : c'est la Chambre des imprimeurs qui la firemière en a eu l'idée ; seulement les compositeurs apprenant que l'on
tarifait la maiiâf-d'œuvre sans leur participation, ont demandé et obtenu do coopérer à cette œuvre, qui, depuis vingt ans, satisfait les intérêts de tous.
Au moyen du tarif, que M. Baudrillart voudrait voir supprimer, rhomme de lettres et l'éditeur peuvent connaître a quelques centimes près les déboursés nécessaires à l'établissement d'une publication dont ils annoncent souvent h l'avance le prix aux souscripteurs ; le maître imprimeur est sûr de son bénéfice, et l'ouvrier a son salaire garanti. Combien d'entreprises se trouveraient arrêtées dans leur marche, combien de faillites n'aurait-on pasà enregistrer, si, comme le demande l'auteur de l'article, les ouvriers étaient libres de changer d'un jour à l'autre les conditions do leur salaire! Et d'ailleurs, comment pourraient-ils se soustraire à la loi sur la coalition? Le travail ne peut être comparé à une denrée que Ton apporte sur le marché, et qui, par le plus ou moins d'abondance, subit des variations de prix selon l'offre et la demande. « Il (c n'est jamais rentré dans l'esprit de personne, a dit avec raison « M. Claye , de considérer le chômage comme un des éléments consti- « tu tifs du prix d'un travail quelconque. » Ceci prouve que les salaires sont établis sur la valeur des produits, et qu'il serait inhumain d'en baisser le taux quand il y a pénurie de travail ; car il faut absolument qu'ils fournissent au producteur et à sa famille le moyen de vivre honorablement.
Quant au privilège des maîtres imprimeurs, M. Baudrillart est encore dans l'erreur en pensant que les patrons feraient sans beaucoup de peine l'abandon de leurs brevets. Un fait le prouvera: Après février 1848, on crut un instant h la suppression des brevets ; aussitôt les maîtres imprimeurs voulurent faire signer aux ouvriers une pétition demandant la conservation du privilège; le décret ne parut pas, et la chose n'eut pas de suite. Nous sommes convaincus que nos patrons agiraient de même demain, si la question se présentait.
M, Baudrillart traite ensui.te la question du travail des femmes dans l'imprimerie. Bien que la conférence mixte ne soit pas en cause sur ce point, nous croyons devoir présenter quelques arguments à ce sujet.
Disons d'abord qu aucun compositeur. Dieu merci, ne s'est rendu
coupable dé violences à propos de cette innovation. Noua ne contestons pas aux femmes le droit de travailler, mais en bonne justice on ne nous contestera pas non plus le droit de leur refuser notre aide dans les maisons qui emploient des expédients préjudiciables à nos intérêts.
On commet une grave erreur en comparant le travail des femmes à celui des machines. La mécanique est un progrès qui ne tarde pas à amener une diminution au profit de tous dans le prix des produits qu'elle fabrique; la femme, substituée à l'homme, étant, comme celui-ci, forcée d'agir avec ses doigts, il n'y a lit aucun progrès , mais seulement une exploitation au profit de ceux qui l'occupent, parce qu'ils savent que la femme se contentera d'un salaire plus restreint. Est-ce que les néophilanthropes ignorent que chez la femme lès besoins de la vie sont les mêmes que chez l'homme? Pourquoi donc son travail serait-il moins rétribué? En laissant avilir et envahir par les femmes les métiers d'hommes, à quels travaux ces derniers demanderont-ils leur existence? Iln'y a qu'une réponse d'une effrayante logique : C'est que la misère de l'homme viendra s'accoupler h la misère de la femme
Croit-on que dans l'imprimerie les livres coûteront moins chef s'ils sont composés par des femmes? Assurément non ; car si nous reprenons les calculs que nous avons établi plus haut, en faisant une diminution de 40 p. 100 sur le prix de composition du Journal des Débats^ nous aurons simplement une économie de 47 c. par trimestre et par abonné. Cela vaut-il la peine de déposséder 3,000 familles de leurs ressources, et pense-t-on ainsi arrêter la décadence de l'imprimeriep dont on se plaint si fort? Nous pouvons le dire hardiment: Arrivât-on à supprimer totalement le prix de composition, le public n'y gagnerait rien, dans cinquante cas sur cent.
Pour justifier l'emploi des femmes dans les métiers d'hommes, M. Baudrillart avance que « la mécanique a exproprié les femmes de presque « toutes leurs anciennes industries. On n'évajue pas à moins de 400,000 (c le nombre des ouvrières qu'elle a évincées. » et, par une contradiction singulière, l'auteur écrit, dans une note au bas de la colonne : « Les « femmes elles-mêmes, qui travaillent dans les manufactures, retrouvent « là des salaires généralement supérieurs à ceux qu'elles gagnaient à la
« maiii.)» Du reste, il est reconnu par tous les économistes officiels ou non officiels, professeurs ou écrivains, que les machines, loin de restreindre le nombre des travailleurs, le multiplient, au Contraire, dans des proportions considérables. Sans entrer dans des détails connus de tous, nous citerons les copistes et Timprimerie, les diligences et les chemins de fer, les 400,000 fileuses même dont parle Tauteur, et les 2 millions d'invididus occupés aujourd'hui dans les industries afférentes au coton , chiffre affirmé par M. Joseph Gamier. — Autre contradiction : En parlant d*in-? duatries « qui sont peut-être sur le point d'être perdues pour les femmes, a par l'introduction de la machine à satiner, brocher et plier, qui fonc- « tienne en Allemagne,» l'auteur s'écrie : «Que deviendront ces femmes? « nous le demandons avec anxiété. » Nous répondrons avec M. Baudrillart lui-même, qui parle ici des hommes et des machines : oc Ils s'exagèrent « trop la puissance nuisible pour eux ; car il est presque sans exemple « que l'introduction des machines, après avoir causé à l'ouvrier un préci judice momentané, n'ouvre pas à son travail une plus vaste carrière. » H. Baudrillart fait aussi un appel à nos sentiments généreux et nous engagea vous demander si l'égalité humaine finit au sexe... Nous ferons remarquer qu'on ne prône l'alité des sexes qu'au moment ou cela peut servir à jeter la perturbation parmi les travailleurs. Si on est si fortement amoureux deTégalité absolue des hexes, il fallait le proclamer hautement et demander l'abolition complète de cet héritage des Germains qu'on appelle la im saUquCy admettre franchement la femme à tous les emplois pu- MîeSi à tous les avantages comme à toutes les charges. Voilà ce qu'on aursit dû faire et alors nous aurions pu comprendre qu'il ne s'agissait pas wutement d'une spéculation, mais d'un principe.
Les membres ouvriers de la Conférence mixte.
Voici, à propos de ce même article du Journal des Débats y quelques réflexions complémentaires d'un grand intérêt :
« Les économistes nous paraissent avoir une trop grande confiance dans ce ^'ils appellent le principe de l'offre et de la demande. Ce n'est en tkicuncaïuii principe, mats seulement un expédient, une opinion. Jamais
l'abondance d'un produit manufacturé n'a fait son bon marché. Le prix est déterminé par tous les éléments qui concourent à sa fabrication et les frais d'exposition et d'intermédiaire. Ceux qui vendent à vil prix sans calculer et sans tenir compte des frais de fabrication, se ruinent ou rui-* nent autrui, mais l'offre et la demande n'agissent que par exception, comme en mer, dans le mauvais temps, pour ne pas tout perdre, on jette ce qui a moins de valeur; ce qui n'empêche pas quelquefois la perte totale des marchandises et des hommes. Encore une fois, ce n'est pas une loi, mais un expédient. La loi de l'offre et de la demande appliquée aux salaires des ouvriers est encore bien plus illusoire; ici, elle n'est rien, elle n'existe pas, elle n'a jamais existé, ni dans aucun temps, ni dans aucun pays. Les économistes ont la prétention d'avoir fondé une science. Qu'est-ce qu'une science? Un corps de principe résultant de l'observation des faits généraux. Nous le demandons : où a-t-on observé les faits plus ou moins nombreux qui permettent, qui autorisent à établir le principe de l'offre? Ce n'est pas en France où il existe des tarifs dans presque toutes les professions, et là où l'écrit manque, c'est la tradition qui a force de loi. Il en est de même partout. Giteva-t-on l'Angleterre? Voilà un pays où règne la liberté industrielle ; les coalitions s'y forment librement et à volonté, et il y en a de formidables. On a vu toutes les professions sout^ir de leur souscription celle qui était en lutte contre les patrons. Les grèves s'y font en plein jour et coram populo. Eh bien ! qu'arrive-t-il en Angleterre? il arrive que toutes les professions ont des tarifs. Ainsi donc, partout les faits sont en contradiction avec le soi-disant principe de l'offre et de la demande, et quand on prétend appliquer un pareil principe, qui n'est qu'une utopie, on fait quelque chose de contre-nature,* par conséquent d'anti-scientifique.
« Est-ce que M. Anselme Petetin, quand il a jugé indispensable d'augmenter les salaires de tous les ouvriers de l'imprimerie impériale, s'est informé de l'état de l'offre et de la demande? Non , il a consulté les prix des vivres et des loyers.
« Est-ce que le Gouvernement, en proposant, est-ce que le Corps législatif, en votant un crédit de 62 millions pour augmenter les traitements des employés a consulté les listes des demandes de places, et on sait si
elles sont pleines ? Non, on a décidé T augmentation par des arguments de cherté des denrées.
«En vérité, c'est en vain qu'on chercherai( de la base au sommet, e certes les prétendants ne manquent pour aucune place, l'application et les effets de l'offre et de la demande, on ne trouve que des faits étrangers h ce prétendu principe.
« Les prix des vivres et les éléments de revient, voilà ce qui doit toujours guider en pareille question.
«Par la raison que le marchand ne peut vendre au-dessous du prix do levient en comprenant la part de bénéfices représentant ses frais, son loyer et sa vie matérielle* de même l'ouvrier ne peut donner son travail au-dessous de ce qui lui est nécessaire pour vivre lui et sa famille.
(( Admettre un autre raisonnement, ce serait décréter le droit de prendre le travail sans rétribuer le travailleur, ce qui serait inique. Le tarif est donc légitime; il s'est toujours imposé, il s'imposera toujours. Nous ne voulons pas dire que le tarif soit une limite qui ne puisse jamais être franchie. Le rôle du tarif pour les salaires des ouvriers consiste à assurer un minimum, \me rétribution suffisante, qui laisse à chacun la liberté d'élever des prétentions et de les débattre. Mais le minimum est une chose sacrée, un dogme que l'ouvrier doit défendre et qu'il défendra toujours, sans regarder aux sacrifices ni à la responsabilité qu'il encourt devant les tribunaux. On peut ici appliquer en la modifiant cette phrase héroïque de nos vaillants soldats de Waterloo : <( L'ouvrier meurt, mais il ne se rend pas.» Non, l'ouvrier qui défend ses droits, qui agit au nom et pour ses camarades, cet ouvrier ne se rend pas.
• a Ne voit-on pas en cemomenldeux hommes, Debock et Grosley, deux ouvriers typographes, plutôt que de céder et de se soumettre à quelques jours de prison, se condamner eux-mêmes, par un devoir de conscience, à subir toutes les préventions possibles, afm de protéger la typographie contre une invasion dont M. Dupont est l'Attila, invasion dont le but évident est de détruire tout à la fois le minimum du salaire, le tarif et toute sécurité dans cette profession.
a La loi de l'offre et de la demande est une folie, c'est laloi delaroisère.»
Coûtant, typographe.
COMMISSION DES PÉTITIONS, N* 995. — CONSEIL d'ÉTAT.
Paris, le 9 mai 1862.
Monsieur,
J*ai rhonneur de vous informer, par ordre de M. le Conseiller d'État, président de la Commission des pétitions, que la demande adressée pat . vous à. Sa Majesté, à la date du 29 avril 1862, au nom des ouvriers typographes, (1) vient d'être renvoyée à Son Excellence le ministre de Tintérieur , avec recommandation.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
Le Secrétaire de la Commission des pétitions ,
Lesage.
A M. Coulant, ouvrier imprimeur.