MÉMOIRE
CONCERNANT LA PRECIEUSE PLANTE DU GIN-SENG DE TARTARIF, DECOUVERTE EN AMERIQUE PAR LE PERE JOSEPH-FRANCOIS LAFITAU DE LA COMPAGNIE DE JESUS, MISSIONNAIRE DU SAULT ST. LOUIS.
MoNSEIGNEUR,
Les ordres que Votre Altesse Royale envoya à M. Begon, (1) intendant du Canada , dès qu’Elle commença a prendre le soin du royaume, qu’il eut à contribuer à enrichir la botanique, et à favoriser ceux qui s’y occuperaient , ont été, ce semble, secondés du ciel par une découverte utile. Dans ce temps-là même, je trouvai dans les forêts de la Nouvelle-France le Gin-seng des Tartares, si estimé à la Chine. Je regardai un évènement si heureux, comme une récompense de ce zèle que Votre Altesse Royale eut dès l’enfance pour perfectionner et pour faire fleurir les arts.
À la Chine, Monseigneur, il n’est point de plante qu’on puisse comparer au Gin-seng. J’avoue que je me sentis agréablement flatté de cette idée quand j’en eus découvert en Canada. Ma joie fut plus grande encore lorsque je réfléchis que ma découverte ne serait pas tout-à-fait indifférente à un prince également attentif à procurer l’avancement des lettres et l’avantage des peuples.
A la vérité, j’ai longtemps appréhendé d’interrompre les soins importants, que donne à Ÿ. A. R. le gouvernement d’un grand royaume, et de détourner son attention sur de petits objets. Enfin , jai cru qu’un esprit, supérieur comme le vôtre, n’est jamais assez fatigué des affaires sérieuses, pour négliger entièrement les minuties même de littérature qui peuvent produire de l’utilité au public.
(2) M. Begon (Michel) fut intendant du Canadale 31 mars 1710; mais il ne vint au pays qu’en 1712. Il fut remplacé le 2 septembre 1726 par M. C.T. Dupuy et partit de Québec, le 19 octobre suivant. (M. S. du Commandeur Viger.)
Dans cette persuasion, j'ai pris d’abord la liberté de lui faire présenter la plante que j’avais découverte. L’honneur que j’ai eu de la lui présenter moi-même , et la bonté qu’Elle a eue de ne pas dédaigner ce fruit de mes recherches, me donne aujourd’hui l4 hardiesse de rendre publiques mes remarques sur cette plante sou: les auspices et sous la protection de V. A. R.
Je n’avais jamais entendu parler du Gin-seng étant en France. Cependant cette fameuse racine était déjà connue en Europe depuis plusieurs années, par les relations des Pères de notre compagnie, qui ont été les premiers à en parler. C’est ce qu’on peut voir dans atlas chinois du Père Martini, dans l’histoire naturelle du Père Eusèbe de Nieremberg , et dans la Chine illustrée du célèbre Père Kirker. Les vaisseaux français et hollandais qui nous l’ont apportée sep , en ont rendu la connaissance plus certaine.
e fut donc par un pur hazard, que je commençai pour la première fois de connaître le Gin-seng. J’étais descendu à Québec pour les affaires de notre mission, au mois d’octobre de l’anné:
On a coutume de nous envoyer toutes les années un recueil de lettres édifiantes des missionnaires de notre compagnie , qui travaillent en divers lieux du monde au salut du prochain. Ces lettresont pour nous, qui nous trouvons dans les mêmes fonctions de zèle, un puissant motif de soutenir avec constance les travaux pénibles de nos missions. Rien en effet n’est plus capable d’adoucir nos peines, et de nous animer, que l’exemple de ceux de nos Pères qui, se trouvant dans la même situation que nous, paraissent compter pour rien toutes leurs fatigues, et s’estiment heureux, quand il a plu au Seigneur de donner quelque succès à l’Evangile qu’ils prêchent , ou les consoler des obstacles et des traverses qui rendent leurs travaux stériles. Parmi ces lettres il y en a aussi de curieuses qui concernent les diverses matières qui ont rapport aux sciences et aux beaux arts, et qui souvent sont des découvertes utiles pour le bien de l’état et des colonies. Etant donc à Québec, le dixième recueil de ces lettres me tomba entre les mains; jy lus avec plaisir celles du Pére Jartoux. J’y trouvai une description exacte de la plante du Gin-seng, qu’il avait eu lieu d’examine: dans un voyage qu’il avait fait en Tartarie , l’an 1709.
L'eReTEu dé la Chine l’y avait envoyé pour y faire la carte du pays. Îl arriva qu’au même temps un corps de dix mille Tartareétait occupé à chercher le Gin-seng par l’ordre du même prince. qui par tribut en retire deux onces de chaque Tartare, et qui achète d’eux le reste au poids de largent fin. Cependant ce qu’il en paye n’est que la quatrième partie de ce qu’il le fait valoir dan son empire , où il est vendu en son nom.
Pour annoncer les vérités de notre religion à des peuples barb:res, et leur faire goûter une morale bien opposée à la corruption de leurs cœurs , il faut auparavant les gagner et s’insinuer dans leur: esprits en leur devenant nécessaire. Plusieurs de nos missionnaires ont réussi en différents endroits par quelque teinture qu’ils avaien! de la médecine. Je savais qu’en travaillant à guérir les maladie:
du corps ils avaient été assez heureux pour ouvrir à plusieurs le-
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yeux de l’âme. Ils se sont souvent servi de ce moyen pour baptiser plusieurs enfants moribonds , sous prétexte de leur donner quelque remède. Je m’appliquois donc d’autant plus sérieusement à la médecine , que les sauvages en sont très curieux, que quoiqu’ils aient de très bons remèdes, ils se servent encore plus volontiers des nôtres, et les employent préférablement aux leurs. Je me sentais en particulier du goût pour la connaissance des plantes, c’est ce qui me fit lire la lettre du Père Jartoux, par préférence aux autres lettres du même recueil. En parcourant cette lettre, et tombant sur l’endroit où ce Père dit, en parlant de la nature du sol où croît le Gin-seng , que s’il s’en trouve quelqu’autre part du monde , ce doit être principalement en Canada , dont les forêts et les montagnes , au rapport de ceux qui y ont demeuré , sont assez semblables à celles de ll Tartarie, Je sentis ma curiosité encore plus piquée par l’espérance de le découvrir dans la Nouvelle France.
Cette espérance était pourtant assez faible, et fit peu d’impression sur moi. Je ne retirai même de la lettre qu’une idée confuse et très imparfaite de la plante. Les occupations que j’eus pendant l’hyver, qui est fort long et fort rude en Canada, achevèrent presque de l’effacer. Ce ne fut qu’au printemps qu’étant obligé de passer souvent par les bois, je sentis renaître en moi l’envie de faire cette découverte , à la vue d’une multitude prodigieuse d’herbes dont ces forêts sont remplies, et qui attiraient alors toute mon attention. Je tâchai donc de rappeler les idées que je m’en étais formé. Je parlai à plusieurs sauvages. Je leur dépeignis la plante de la manière que je pus. [ls me firent espérer que je pourrais en effet la découvrir.
a nécessité a rendu les sauvages médecins et herboristes ; ils recherchent les plantes avec curiosité , et les éprouvent toutes ; de sorte que sans le secours d’une physique bien raisonnée , ils ont trouvé par un long usage, qui leur tient lieu de science, bien des remèdes nécessaires D Tous maux. Outre les remèdes généraux, chacun a les siens en particulier, dont il est fort jaloux. En effet, rien n’est plus capable de les accréditer parmi eux que la qualité de bons médecins. [1 faut avouer qu’ils ont des forêts admirables, pour des maladies dont notre médecine ne guérit point. Ils se traitent à la vérité un peu rudement , et dosent leurs purgatifs et leurs vomitifs comme pour des chevaux ; mais ils excellent dans la guérison de toute sorte de plaies et de fractures, qu’ils traitent avec une patience extrême, et avec une délicatesse d’autant plus merveilleuse que jamais ils n’y employent le fer. Ils guérisent leurs malades en peu de temps, par la propreté qu’ils entretiennent dans une plaie , elle parait toujours fraîche , et les remèdes qu’ils y appliquent sont simples , naturels et de peu d’apprêts.
Les Français, dans ce pays-là, conviennent qu’ils l’emportent sur nous en cette matiére. J’ai vu moi-même des cures surprenantes. Les missionnaires qui sont toujours avec les sauvages , qui ont toute leur confiance , et qui parlent communément leur langue comme eux-mêmes , sont presque les seuls en état de tirer d’eux des secrets dont le public pourrait profiter. Cependant, ils ne paraissent pas y avoir pensé jusqu’à présent. Aussi, n’ont-ils pas été aussi heureux en découvertes que nos missionnaires du Pérou et du Brésil. Je
m’imagine qu’ils ont été détournés par la crainte de paraître approuver qu leurs recherches , les superstitions des jongleurs ou des médecins , qui dans les commencements de l’établissement de la colonie , étaient le plus grand obstacle qu’ils trouvaient à la prédication de l’Evangile.
Les questions que j’avais faites aux sauvages sur le Gin-seng ne m’avancèrert pas beaucoup. Je puis dire qu’elles ne me profitérent qu’autant qu’elles me donnèrent lieu de faire d’autres découvertes que j’espère perfectionner quand je serai de retour à ma mission.
ose me flatter que je pourrai donner dans la suite des connaissances au public , qui feront plaisir à ceux qui aiment la botanique , et dont notre médecine pourra tirer quelque secours. (1)
Aÿürt passé près de trois mois à chercher le Gin-seng inutilement ; le hazard me le montra quand j’y pensais le moins , assez près d’une maison que je faisais bâtir. Il était alors dans sa maturité ; la couleur vermeille de son fruit arrêta ma vue. Je ne le cousidérai pas longtemps sans soupçonner que ce pouvait être la plante ‘que je cherchais. L’ayant arrachée avec empressement , je la portai plein de joie à une sauvagesse que j'avais employée pour la chercher de son côté. Elle la reconnut d’abord pour l’un de leurs remè-
des ordinaires , dont elle me dit sur le champ l’usage que les sauvages en faisaient. Sur le rapport que je lui fis de l’estime qu’on en faisait à la Chine, elle se guérit dès le lendemain d’une fièvre intermittente qui la tourmentait depuis quelques mois. Elle n’y fit point d’autre préparation que de boire l’eau froide où avaient trempé Eros on org de ces racines brisées entre deux pierres. Elle fit
epuis deux fois la même chose, et se guérit chaque fois dès le même jour.
Quelque-présomption que j’eusse que la plante était du Gin-seng, je n’osais pourtant rien ‘assurer n’ayant que des idées confuses de la lettre du Père Jartoux , que je n’avais pas en main, et dont l’exemplaire était à Québec. Je pris donc le paiti de faire une description exacte de la plante trouvée en Canada ; je l’envoyai à Québec à un homme iutelligent (2), afin qu’il la confrontât avec la lettre et avec Ja planche gravée , qui représente le Gin-seng de la Chine.
Ori n’eut pas plutôt reçu ma lettre, qu’on partit pour Montréal et qu'on se rendit à notre mission, qui n’en est qu’à trois lieues. La persoune habile et moi parcourûmes les bois, où je lui laissai le
laisir de la découvrir elle-même. Nos recherches ne furent pas ougues. Quand nous en eûmes ramassé divers pieds , nous allâmes les confronter aveo le livre dans une cabanne.
À Idvue seule de l1 planche, les sauvages reconnurent leur plante du Canada. Et comme nous en avions en mains les diffé-
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(1) On voit par ce passage que le Père conservait l’espoir de revenir au Canada. Comme il demeura en France, nous ne devons pas être surpris s’il ne s'est plus occupé de ces découvertes.
(2) Cet homme intelligent, que le Père ne nomme pas, ne serait-il pas Michel Sarrazin, médecin du Roi et membre correspondant de l'Académie des Sciences, célèbre en Canada par ses connaissances et par ses travaux ?
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rentes espèces, nous eûmes le plaisir de voir une description si
exacte et une si juste proportion avec la plante , qu’il n°y manquait as la moindre circonstance dont nous n’eussions la preuve devant es yeux.
a surprise fut extrême, quand sur la fin de la lettre du Père Jartoux, entendant l’explication du mot chinois qui signifie ressemblance de l’homme, ou comme l’explique le traducteur du Père Kirker, cuisses de l’homme, je m’apperçus que le mot iroquois garent-oguen (1) avait la même signification. En eflet, garent-oguen est un mot composé d’orenta , qui signifie les cuises et les jambes, et d’oguen, qui veut dire deux choses séparées. Faisant alors la même réflexion que le Père Jartoux sur la bizarrerie de ce nom, qui n’a été donné que sur une ressemblance fort imparfaite, qui ne se trouve point dans plusieurs plantes de cette espèce , et qui se renvontre dans plusieurs autres d’espèces tort différentes, je ne pus m’empêcher de conclure que la même signification n’avait pu être appliquée au mot chinois et au mot iroquois sans une communication d'idées, et par conséquent de personnes. Par là je fus confirmé dans l’opinion que j’avais déjà et qui est fondée sur d’autres préjugés, que l’Amérique ne faisait qu’un même continent avec l’Asie, à qui elle s’unit par la Tartarie au nord de la Chine. (2)
Quoique le Père Jartoux ait donné, comme je l’ai dit, une description exacte et fort détaillée de cette plante, je ne laisserai pas de la donner ici pour y ajouter les observations que j’y ai faites. La grande quantité qui m’en a passé par les mains , donnera de la créance à mon récit.
La racine a deux choses qu’il faut observer : une espèce de navet qui en fait le corps, et le collet du navet même.
Le navet qui fait le corps de la racine est peu différent de nos navets ordinaires. Quand on l’a lavé il paraît blanchâtre en dehors et un peu raboteux. Quand on l’a coupé en travers, on voit un cercle formé par la première écorce qui est assez épaisse , et un corps ligneux fort blanc, qui représente un soleil pr plusieurs lignes droites tirées du centre au parenchyme , lequel en fait la circonférence. La racine en séchant jounit 53n peu, mais le dedans de la racine coupée en long ou en travers conserve toujours parfaitement sa blancheur.
Ces navets sont différens les uns des autres. Il y en a qui ont beaucoup de fibres et d’autres qui n’en ont point ou presque point. Quelques-uns sont simples , longs et unis sans se diviser ; d’autres
M. Dufrène pense que le véritable nom iroquois du gin-seng est Te karentoken. La particule Te indique la dualité et doit toujours s’employer lorsqu’elle parle de deux choses ; mais dans une bouche iroquoise, la prononciation de ce mot est très douce T’Karent-oken. Quand au changement du g en #, on le trouve assez souvent dans les différentes dialectes iroquois.
(2) I y a sans doute plus qu’une simple consonrance entre l'iroquois orenta et les mots orhola, orkhoda, employés, le premier par les Tartares, le second par les Mantchoux pour désigner le gin-seng.
au contraire se distribuent en deux ou trois branches. Alors ils ne représentent pas mal le corps d’un homme depuis [a ceinture er. bas, ce qui lui a fait donner le nom de Gin-seng ou de (rarentoguen.
Le collet de la racine est un tissu tortueux de nœuds où sont imprimés obliquement et alternativement tantôt d’un côté tantôt de l’autre , les vestiges des différentes tiges qu’elle a enes , et qui marquent ainsi l’âge de cette plante, qui ne produit qu’une tige par an.