FAITES EN ANATOMIE PATHOLOGIQUE
DURANT LES TRENTE ANNÉES QUI VIENNENT DE s'ÉCOUtER , ET DE LEUR INFLUENCE SUR LES PROGRIiS DE LA CONNAIS- SANCE ET DU TRAITEMENT DES MALADIES (l).
Coup'd'œil sur l'histoire générale de Vanatomie pathologique depuis la renaissance des lettres.
Aprî^s avoir subi pendant douze siècles le sort de toutes les sciences (2) , la médecine se réveilla au cri d'indépendance que la raison fit retentir en Europe. Abjurant les traditions de l'Ecole , quelques hommes hardis
(1) Ce mémoire a etë pre'sente' au concours pour le Prix-Moreau de la Sarthe. L'auteur se propose de le faire suivre d'un aperçu des principales découvertes dont les autres branches des e'tudes me'dicales se sont enrichies , et de quelques conside'i'ations sur les doctrines qui ont rëgnë durant la même pe'riode. Ce travail ainsi comple'të formera une esrjuisse de l'histoire de la médecine moderne.
(2) L'ëtat stationnaire ou rétrograde dont j'entends parler, remplit même , pour la médecine, un espace de temps plus long que pour la plupart des autres sciences. J'assignerais volontiers à cette pe'riode, et pour des raisons qui ne peuvent e'chapper aux personnes à qui la littérature me'dicale est familière^ tout le temps qu'a dure' le règne al»solu du ç^ale'nisme.
t)sèrent meltre en question les principes qui étaient depuis si long temps en possession de tout expliquer, et le doute prépara bientôt dans les esprits un libre accès aux vérités positives. Des systèmes plus ou moins bizarres , écarts inévitables d'une imagination qui essaie pour la première fois en liberté l'exercice de sa puissance, menacèrent , il est vrai , de remplacer le système que la critique venait de renverser; mais, entre toutes les sciences physiques , la médecine peut se rendre ce témoignage qu'elle ne fut point la dernière à reconnaître que son domaine est renfermé dans les limites de l'observation. Lorsque Bacon et Galilée eurent appris au monde que hors de là commence l'empire des chimères, l'élude de l'homme malade s'affermit de plus en plus dans la voie qu^elle s'était ouverte; elle multiplia dans tous les sens ses utiles investigations. L'anatomie pathologique, qui avait à peine brillé un instant dans l'une des écoles les plus célèbres de l'antiquité (i) , assura dès lors à la médecine un avenir que n'aurait pu lui promettre , sans elle , tout le génie de la Grèce.
Un homme savant et laborieux entreprit vers la fin du dix-septième siècle , de recueillir cette multitude innombrable d'observations anatomico-pathologiques qu'avaient procurées des recherches poursuivies depuis plus de cent ans avec Tardeur qu'inspire une science nouvelle. Bonet n'eut point la prétention d'élever l'édifice pour lequel il assemblait des matériaux (et aujourd'hui même , après un siècle et demi de découvertes , quel est , parmi les successeurs de cet estimable écrivain , celui qui oserait s'imposer une pareille tâche? ) il voulut mettre à la disposition de ceux qui n'auraient ni son érudition ni sa
(i) Quoiqu'il ait etë conteste , ce fait est prouve par des témoignages rrecusables.
( 5) patience , et présenter au génie des écrivains systématiques , une masse imposante de faits choisis, il ne resta point au-dessous d'une telle entreprise. Malgré le défaut de méthode qu'on reprocherait moins à son ouvrage , si l'on réfléchissait à la difliculté de coordonner dans un cadre bien régulier , des observations recueillies sous l'inspiration de vues et de doctrines si diverses, malgré des erreurs dont l'absence supposerait un homme supérieur à son siècle , ce livre doit être placé au premier rang de ceux qui ont exercé sur la marche ultérieure do la science l'influence la plus puissante et la plus heureuse.
Cen^est point lui contester cet honneur que de le placer bien au-dessous du traité de M or^^(\^m , De sedl bus et eausis morboriun per anatomen indagatis, L^immortel ouvrage du disciple de Valsai va n'est pourtant pas sans défaut. Des vices nombreux de méthode peu pardonnables de la part d'un auteur du dix-huitième siècle , que rien n'obligeait à marcher pas à pas sur les traces de Bonet , des discussions fréquentes sur des erreurs «m des omissions souvent peu importantes du Sepulekretmn (i) , une prolixité qui trahit quelquefois l'âge avancé de l'auteur , un style entortillé , rendent la lectiue de cet ouvrage fatigante ; mais pour compenser ces défauts , qui ne sont la plupart que des défauts de forme , quel fonds inépuisable d'observations authentiques et précises ! quelle perspicacité , en général , à saiyir le rapport des symptômes de la maladie
(i) On reconnait dans tons les ouvrages de Morgagni une tournure d'esprit qui le portait à la discussion , on pourrait presque dire à la dispute ; ce te'moignage de ses propres e'crits est d'accord avec ce que Caldani écrivait à Haller du caractère et de Te'trange susceptibilité du grand anatomo-pathologiste , qui ne pouvait pardonner à un confrère de l'avoir cite' sans faire préce'der son nom du ûive d^ illustrissime . Epist. ah erudit. viris ad Halleriun script.
avec les lésions trouvées sur le cadavre ! quel chef-d'œuvre, en un mot , d'analyse nosographique ! Morgagni est le Haller de l'anatomie médicale (i); il attend encore un successeur.
On ne pourrait donner ce titre à Lieutaud, qu'en vue de Tépoque où parut son Historla anatomico-medica. Des observations innombrables , mais presque toujours tronquées , et dont il est difficile de retrouver les détails, parce que l'indication des sources d'où elles sont tirées est très incomplète , le défaut de critique dans le choix des matériaux qui entrent dans la composition de l'ouvrage, de nombreuses lacunes résultant de l'adoption exclusive de l'ordre anatomique , font de ce recueil un livre bien moins utile qu'on n'aurait dû l'attendre d'un homme laborieux et d'un anatomiste habile. Il faut convenir néanmoins qu'on y trouve quelques faits inédits qui avaient été communiqués à Lieutaud, et beaucoup d'autres qui lui sont propres et qui sont les moins incomplets. Cet ouvrage a servi de base au long article anatomie pathologique^ inséré par Vicq-d'Azyr dans V Encyclopédie méthodique^ pour lequel l'illustre physiologiste a mis aussi à contribution les mémoires de la société dont il fut le secrétaire. Je ne sais si le dix-huitième siècle (2) nous offre un seul anatomiste qui ait autant de titres que Ed. Sandifort, h prendre rang immédiatement après MorgcTgni , soit qu'on considère le nombre et l'importance des observations qu'il a publiées , soit qu'on apprécie la solidité des réflexions dont il les accompagne.
(1) Cette expression est (Fan homme qui écrit avec autant d'elegance qu'il pense avec solidité': M. Coutanceau.
(2) Ce siècle a vu naître un nombre immense d'anatomo-pathoJogistes. Nous avons dû nous borner À indi(iuer ceux qui représentent ]e mieux l'esprit dans lequel ont travaillé tous les autres.
A la fin fie ce siècle, les travaux toujours extrêmement nombreux d'anatomîe pathologique prennent des directions variées. Le plus grand nombre des auteurs , marchant sur les traces de Morgagni , publient des observations nouvelles , ou rassemblent dans un cadre plus ou moins étroit les observations connues : tels Selle , Cheston , Plenciz , A. Bonn, Camper, Ré/ia , C. G. Escheîibach , Pro chaska, G. Hunter, Bleuland, J. P. Frank , Monteggia , Van Doeveren, Chambon de Mentaux, Reil , Greding , Paletla , Gilibert, Penada , Portai , C. F. Ludwig , Conradi , Voigtel (i), et mille autres. Une autre classe d'anatomo-pathologistes s'ouvrant une carrière nouvelle , étudieles lésions de l'organisme en elles-mêmes , et se partage en deux écoles , soit qu'avec Jean Hunter elle prétende scruter les lois de formation des états firréguliers de nos parties , et fonder une physiologie pathologique toute nouvelle, soit que, marchant h la suite de Bayle , Dupuytren et Lîennec , elle tire de la seule autopsie l'histoire des modifications anormales que peut subir le corps humain.
L'Ecole dont Hunter est h chef, était , il faut en convenir, dans la voie la plus philosophique, et les compatriotes de ce chirurgien célèbre laissaient assez loin derrière eux les écrivains français contemporains. Stark (2) étudiait la formation , le siège, la texture et les
(i) Nous plaçons Ludwig, Conradi et Voigtel dans cette classe, quoiqu'ils ne fassent en quelque sorte qu'en umerer les différentes lésions dont chaque organe est susceptible , parce que, à l'occasion de chacune d'elles , ils indiquent les observations particulières qu'on en connaît, ce qui revient à peu près au même que s'ils rapportaient ces observations.
('2) Loiidon médical Communications. 1784. Vol. I, p. 321.^ — The Works of tlie laie William Stark , consisling- of Clinical and anatomicalObsers^ allons y eic. Ed. Carmichael Smyth. Londres , T788. in-4".
( G } métamorphoses d'une des productions anoraiales les plus communes , les tubercules pulmonaires, avec un soin tel , que, sous ce rapport, il laissait peu de chose à faire h ses successeurs, et ce n'est que dans ces dernières années qu'on a fait après hii quelques progrès dans la connaissance étlologique des tubercules. J. Adams (i) publiait , avec quelques opinions bizarres ou inexactes , des vues profondes sur l'essence des organisations anormales. Evé Home, dans une foule d'observations sur divers sujets, el surtout dans son ouvrage sur le cancer , soutenait dignement le titre de disciple de Hunter , dont il aimait h se glorifier. Abernethy (2) ramenait à une sorte d'unité physiologique toutes les productions anormales, en les considérant comme provenant de la portion coagulable du sang épanché dans le parenchyme des organes , qui se convertit en une partie organisée^ et tire, au moyen des vaisseaux qui se creusent dans son sein , sa nourriture des vaisseaux des parties environnantes.
Les observations sans nombre de Bayle , Laennec , de M. Dupuytren , et d'une foule de médecins distingués sortis de leur école , parmi lesquels brillent surtout MM. Craveilhier et Breschet, avaient porté presque jusqu'à la perfection la connaissance morphologique des lésions de l'organisme. La masse des faits recueillis dans ces recherches ayant exigé une classification, on avait cru devoir en prendre les bases dans la considération exclusive de ces faits eux-mêmes , et l'anatomie pathologique était devenue, en quelque sorte, une science à part. Considérée sous ce point de vue, elle est assurément ,
(i) Oïl niorhid Poisons, Londres, 179^, in-8°/, analys. dans Anru de la L'ai. méd. étrang. de Klujshens, — Observât, on the Cancerous breast. Londres, 1801, in-8°., analys. ibid.
(2) Siu'i^ical Observations on T'umout s, e.lc. Londres, i8o4jin-8^.
( 7) de toutes les branches de l'histoire naturelle, celle qui lient de plus près h la médecine ; elle a recueilli pour l'avenir des matériaux qui doivent tôt ou lard en hâter les progrès , mais elle ne répond point immédiatement aux besoins de Part de guérir ; elle ne fournit même dans bien des cas , à la pathologie , que des secours indirects et insuffisans. Aussi n'était-ce point par choix que les hommes célèbres qui représentent cette école lui avaient imprimé la direction que nous venons d'indiquer* Chefs des travaux anatomiques de la Faculté de Médecine , ne connaissant ordinairement des sujets soumis à leurs observations , que ce que le scalpel pouvait leur apprendre ; ils avaient tiré de leur position tout le parti possible. Bichat ( quoique nous n'ayons que des monumens insuffisans pour nous transmettre toute sa pensée , borné que nous sommes aux renseignemens fournis par la littérature médicale) , nous semble avoir eu l'intention de fonder la science sur les bases les plus larges qu'on puisse lui donner. Empruntant les secours de Physiologie et de la zoonomie , l'analomie pathologique devait , suivant lui , rapprocher sans cesse ses observations des symptômes et des causes des maladies. La connaissance du siège de ces dernières, de leur nature, du mécanisme de leur production , et la détermination des lois de leur guérison , tels devaient être les résultats des recherches faites sur les cadavres. Celles des vues de ce grand homme qui étaient consignées dans V Anatomie générale (i) , fruc-
(i) Il en est, une qui doit être indique'e hors de ligne à cause de l'immense influence qu'elle a exerce'e non-seulemevjt sur Fanatomie pathologique , mais sur la me'decine tout entière. Bichat n'observa point le premier (comme l'ont ditLaennec et beaucoup d'autres après lui), mais de'montra, mieux qu'on n'avait fait avant lui, que chaque mode de lésion olî're toujours des phe'nomènes semblables dans tous les organes qui appartiennent à un même système , quelles que îscicnt d'ailleurs les diflërences de formes ou de fonctions qui existent
(8) lifièrent en Allemagne et exercèrent une influence qui se laisse apercevoir dans la plupart des ouvrages relatifs à i'anatomie pathologique , publiés depuis vingt années. En France , Marandel , et quelques autres , avaient tenté , avec plus ou moins de bonheur , d'appliquer à l'étude de divers points de pathologie, la méthode de Bichat. Mais il était réservé à M. Broussais de faire revivre ce grand homme , et de continuer son œuvre. Rappelée par l'historien des phlegmasies chroniques à sa destination primitive, empruntant de chaque méthode tout ce qu'elle est susceptible de fournir d'avantageux (i) , I'anatomie pathologique a en quelque sorte renouvelé la médecine (2). Elle n'est point appelée, comme le disent
entre les parties du corps dans la composition desquelles entrent ces organes.
(i) Les sciences e'trangéres elles-mêmes sont devenues tributaires de I'anatomie pathologique. Les expe'riences chimiques n'ont-elles pas contribue, avec l'usage du scalpel, à de'voiler la nature de quelques maladies ? et ne pouvons-nous citer ici l'analyse des calculs tirinaires par Austin , Pearson , Fourcroy et Vauquelin ; les recherches de Gaertner sur les principes constituans de l'urine dans différentes maladies ; celles de Canley, Titius , Nicolas et Gueudeville , The'nard et Eéipuytren , sur l'urine des diabe'tiques ; de Deyeux , Clarion , Orfila, sur la coloration des icte'riques; de Soemmering sur les calculs biliaires ; l'examen fait par Wollastondes concre'tions articulaires des goutteux ; celui des bezoards par Vauquelin ; des ossifications de la t hyroïde , de l'aorte, de la plèvre , par The'nard ; et Schreger, en joignant les recherches chimiques aux observations cliniques et anatomiques dans l'examen qu'il fît de l'e'tat morbide des humeurs, n'ouvrit-il pas une voie dans laquelle il ne peut être qu'utile de s'engager avec circonspection ? Nous ne pousserons pas plus loin ces indications, ce n'est pas ici le lieu de le faire , elles trouveront mieux leur place à l'occasion des differens sujets auxquels on a fait l'application de ce genre de recherches.
(2) Il serait trop long d'indiquer ici tous les hommes laborieux qui ont pris part à ce mouvement rëgëne'rateur avec un zèle digne d'éloges ; nous aurons occasion de signaler dans le cours de cette dissertation , ceux qui se sont distingue's par quelque découverte ou quelque remarque
( 9 ) quelques enthousiastes , à devenir l'unique base de Part de guérir (i) , mais elle lui a rendu d'immenses services , et sa destination est bien loin d'être encore accomplie. L'histoire analytique que nous allons faire des recherches anatomiques relatives à chaque point important de pathologie , donnera la mesure de la reconnaissance que l'on doit au passé, et des espérances qu'on peut fonder sur l'avenir.
Histoire critique des découvertes faites en anatomie pathologique durant les trente années qui viennent de s^ écouler.
Inflammation, — En faisant l'histoire des travaux relatifs à Pinflammation , on pourrait, presque sans digression , faire l'histoire entière de la médecine moderne. Ce grand phénomène de l'organisme constitue la principale partie des maladies, peut être cause ou efEet de beaucoup d'autres , complique quelquefois celles qui sont le plus étrangères à sa nature, et réclame toujours une attention toute spéciale de la part du médecin qui veut guérir ou
importante. Le nom d'un seul trouvera place ici; et cette distinction , qui serait suffisamment motive'e par les pre'cieuses recherches qu'on lui doit sur les fièvres, et sur la plupart des maladies de la poitrine et de l'abdomen, nous est commande'e par le courage qu'il a eu , le premier en France, d'entreprendre un ouvrage où l'anatomie pathologique soit pre'sentëe dans son ensemble et dans ses rapports avec la physiologie etlasymptomatologie. Il nenous appartient pas de juger le Précis d' Anatomie pathologique de M. Andral, dont nous avons eu la faveur de pouvoir prendre connaissance à mesure que les feuilles sortaient de dessous la presse; mais en rendant grâce à Fauteur de nous avoir fait jouir du fruit de ses veilles , nous sommes bien sûr d'exprimer des sentimens qui seront ceux du public quand il posse'dera cet ouvrage.
(ï) Nous placerons à la fin de ce travail quelques conside'rations^ sur ce point.
ne pas nuire. Cette haute importance , bien sentie depuis fort long-temps, Fa été surtout depuis trente années; aussi n'est-il pas , en littérature médicale , un autre point qui ait vu grossir dans la même proportion que celui-là le catalogue de ses richesses. Grâce à l'impulsion donnée par Pinel et Bichat , nxais surtout grâce aux travaux de M. Broussais, la science n'est point restée au-dessous de ce qu'on devait attendre d'une telle ardeur à rechercher la vérité, et d^un si vif empressement à la mettre au jour. L'histoire des progrès qu'elle a faits demanderait un volume; la part qu'y a prise l'anatomie pathologique a pu en remplir jusqu'à deux; nous sommes donc forcé, pour ne pas trop dépasser les limites d'une dissertation , de nous borner aux points principaux de cette histoire. Nous écarterons ceux sur lesquels tout a été dit, pour ne pas répéter ce qui se trouve partout, et pour nous attacher à ceux dont nos traités généraux ne se sont pas occupés, ou dont l'importance réclame cette préférence. Tels nous paraissent être Texposition des recherches relatives à l'état des vaisseaux capillaires dans une partie atteinte de phlegmasie , et l'examen des travaux qui ont eu pour objet l'étude des principales suites de l'inflammation.
I. Deux hypothèses divisent aujourd'hui les opinions des pathologistes sur l'état des vaisseaux capillaires enflammés. Selon la première , Faction de ces vaisseaux est accrue; selon la seconde, elle est diminuée eu égard à celle des troncs d'où ils sortent. Essayons de tracer l'histoire de l'une et de l'autre, et d'indiquer les observations anatomiques sur lesquelles s'appuie chacune d'elles.
La doctrine de Van Helmont et de Stahl sur les mouvemens toniques des capillaires , et sur leur accroissement considéré comme cause prochaine de l'inflammation , avait fait place à celle de Boerhaave , lorsqu'elle fut rappelée et combinée en quelque sorte avec celle du célèbre
professeur de Leyde par Gorter (i). Celui-ci fuît consister l'inflammation dans une augmentation du mouvement vital de quelque rameau artériel , qui pousse le sang avec plus de force qu'à l'ordinaire dans les vaisseaux blancs et lymphatiques. Haller, Fabre , Fiorani , Cullen , Borsierî , Vicq-d'azyr et la plupart de leurs contemporains, adoptèrent la même opinion; du moins les difiiérences de leurs doctrines ne portent-elles que sur des détails : c'est toujours l'action augmentée des capillaires qui en fait la base. La circonstance sur laquelle leurs explications étaient le moins d'accord, c'était l'accroissement du voluaie de la partie , et spécialement des capillaires affectés. Hebenstreit (2) , Hunter, Bichat, Canaveri , Tommasini , Hildenbrand, John Burns (5)^ admirent dans ce système de vaisseaux une expansibilité active ou aptitude à se dilater, dont l'énergie, proportionnée à l'excitation qu'il éprouve, appelle avec plus ou moins de force le sang de toutes les parties environnantes.
Cette opinion fut généralement adoptée depuis cette époque , et l'on peut dire qu'en France elle a régné , sans contestation, jusqu'à ces dernières années. La force des battemens des artères qui se rendent à la partie enflammée; la vivacité avec laquelle le sang jaillit d'une ouverture pratiquée à ces vaisseaux; la nature des moyens les plus propres à rétablir, par une action topique , l'état normal du système aflecté , sont des circonstances qui parlent fortement en faveur de cette doctrine ; mais elle a contre elle des observations directes , je veux dire les résultats de l'anatomie pathologique étudiée sur le vivant.
(i) Chirur^ia Repurgata , p. ii3. Medicinœ Cofîipendiiun , p. 127.
(2) De Turgore vitali, etc. , reçus, in Brera , Sylloge opuscul.
(3) Diss. oïL the historj-, causes and conséquence , of simple C/t^ tlanim. Analys, dans Ann. de la litt. méd. ëtraiig.
Sans s'appuyer sur des recherches de cette espèce , Winterl (i) et Schumlansky (2) avaient admis dans les vaisseaux , d'abord une dilatation spontanée succédant immédiatement à Tirritalion; puis un relâchement, une atonie qui les rendait incapables de résister à l'affluence du sang. Callisen suit la même opinion (3) , mais il la donne comme établie sur des expériences qu'il ne fait pourtant pasconmître. Vacca n'avait eu non plus que des raîsonnemens pour appuyer l'idée qu'en aucun temps de la maladie les vaisseaux ne présentent autre chose qu'un état d'atonie et de relâchement (4). On en peut dire autant de Lubbock et d'Allen (5). Les premières expériences positivesqui aient été faites à cetégardsont celles deWilson Philip (6). Il résulte , suivant lui , de ces expériences , pratiquées sur des animaux des différentes classes, que les capillaires d'une partie enflammée sont dans un état de dilatation et de faiblesse, tandis que les gros vaisseaux, dont on peut reconnaître l'état sans l'aide du microscope , ne subissent point une dilatation analogue, mais indiquent , par la force des pulsations dont ils sont le siège, un surcroît d'action bien évident. Dans les capillaires dilatés la circulation se ralentit; peu après le même état s'étend aux capillaires environnans; le cours du sang s'affaiblit et s^arrête, et la gangrène survient, à moins qu'un travail inverse ne s'opère, et que les capillaires ne re-
(i) Diss. proponens tlieoriam inflamm. novam.yïenne , 1767, in-8.** (2) Diss, de proximâ topicœ inflamm. causa. Strasb. 1789, in-4^- ('3) Syst. chir. hodiern. — Acta Reg. Soc. Hawn. Vol. IV.
(4) Lih. de Infl. natur. caus. effect. et carat. Florence, 1765.
(5) /^.Thomson, Traité de V Inflammation.
(6) A treatise on fébrile diseases. Winchester, 1801, t. III, p. 12. — An experim. inquiry in to the Laws of the vital functions. 2.'"* ëdit. Lond. , 1818, p. 279.
( '3 ) prennent une énergie qui mette leur action en équilibre avec celle des gros vaisseaux.
De nombreuses expériences faites avec le plus grand soin par Thomson (en i 809), ont donné à cet habile observateur des résultats analogues , sous plusieurs rapports, à ceux obte* nus par Wilson , mais qui ne lui permettent pas d^admettre d'une manière aussi absolue , le ralentissement du cours du sang dans les capillaires enflammés. Ainsi l'action du sel appliqué sur la membrane natatoire d'une grenouille, avait eu pour premier résultat , dans ses expériences , d'amener une augmentation de vitesse dans les artères grandes et petites, et dans les vaisseaux capillaires sur lesquels cette substance était plus immédiatement appliquée , les globules devenaient moins distincts et la rapidite du mouvement les rendait moins faciles à suivre que dans les capillaires de la portion non enflammée de la membrane chez le même animal. Cependant l'application répétée du sel était toujours suivie plus ou moins promptement du ralentissement de la circulation capillaire , ou même d'une stagnation complète. Le second résultat général de l'action du sel était un redoublement apparent de la circulation dans les artères et les veines, avec une diminution de vitesse dans les capillaires. Le troisième et le plus fréquent résultat de l'action du sel était un ralentissement de la circulation dans les capillaires , les artères et les veines. De ces résultats et de divers autres, Thomson conclut, 1." que la circulation du sang, loin d^êlre toujours ralentie dans les vaisseaux enflammés, se trouve souvent accélérée, surtout au début de l'inflammation ; 2.*" qu'un ralentissement dans la circulation des capillaires enflammés peut avoir lieu dès le commencement de l'inflammation et durer pendant tout son cours ; 5.° que ce ralentissement se manifeste néanmoins plus IVéquenmient dans le cours de l'inflammation qu'au début.
Les recherches microscopiques de Gruithuisen (i), en appuyant la doctrine de la dilatation primitive des vaisseaux capillaires , fournirent à cet ingénieux expérimentateur l'occasion de faire des observations curieuses sur la formation des réseaux capillaires accidentels , que nous ferons bientôt connaître.
Pour vérifier les résultats annoncés par Wilson Philip et Thomson, et concilier leurs opinions dissidentes, Charles Hastings entreprit une série d'expériences , qu'on trouve exposées dans sa dissertation inaugurale (2) , et dans un traité de l'inflammation de la membrane muqueuse des poumons (3). Dans le premier de ces ouvrages, il rapporte l'observation suivante : après avoir plongé tout le membre inférieur d'une grenouille pendant une minute dans l'eau chaude, on trouva la circulation accélérée et les vaisseaux légèrement contractés. L'expérience ayant été répétée , on observa les mêmes eflets. On pratiqua cette immersion une troisième fois, et l'on donna lieu, par ce procédé, à une dilatation très-notable dans tous les vaisseaux ; à un ralentissement du mouvement circulatoire et à une congestion , telle que les globules du sang, qui auparavant étaient très-distincts , ne for« maient plus qu'un amas coufus. Après y avoir appliqué ensuite de la glace , on vit les vaisseaux se contracter, les globules du sang se montrer de nouveau, et la circulation reprendre son mouvement naturel. D'après cette expérience plusieurs fois répétée, et regardant comme un fait établi que les stimulans appliqués immédiate-
(i) tSatzhurger j nied.-chir. Zeituni^^ 1811. /^. Lobstein , Anat, pathol. T. I, p. 261.
(2) Diss. sur la force contractile des Vaisseaux» Edimbourg , 1820. — /^. Archi\^es de Méd. , t. II, p. 124.
(3) 1 réalise on inflanun, of llie mucosus membrane of tlie Lungs, — V. Arch, de Méd. , t. VII , p. 1 10.
( i5 ) ment sur les vaisseaux , excitent d'abord et affaiblissent ensuite l'action de ces, derniers , Hastings se propose de résoudre cette question : l'inflammation a-t elle lieu pendant la période d'excitation ou pendant celles de débilité ? Il a , dans huit grouppes d'expériences détaillées, appliqué divers agens mécaniques , physiques ou chimiques, h la membrane palmée de la patte des grenouilles, et il a suivi jour par jour, à l'aide du microscope, les progrès et la terminaison de l'inflammation. Voilà les conclusions que l'auteur tire de ces expériences.
Certains slimulus appliqués à une parlie vivante produisent une augmentation de vélocité du cours du sang , et une contraction des vaisseaux sanguins. Pendant cet état d'excitation , la parlie est si loin d'offrir quelque chose de semblable à l'inflammation , que le calibre des vaisseaux est diminué et la partie plus pâle. Mais si l'application du slimulus est continuée pendant long-temps, les petits vaisseaux qui , dans l'élat naturel , n'admettent qu'une série de globules, se dilalent tellement qu'ils reçoivent une grande quantité de sang, moins fluide, ayant perdu son apparence globuleuse , et plus lent que de coutume. La partie paraît alors enflammée. Si le slimulus appliqué a des propriétés très-intenses , il arrive fréquemment que la débilité des vaisseaux et le ralentissement de la circulation sont produits sans excitation préalable. Si l'on cesse l'application du stimulus , un certain espace de temps s'écoule avant que les vaisseaux capillaires recouvrent leurs propriétés contractiles , et qu'ils puissent résister à l'impétuosité avec laquelle le sang y est poussé par le cœur et les gros vaisseaux. L'application d'un stimulus différent de celui qui a produit l'inflammation , peut quelquefois en amener la résolution ; dans ce cas les vaisseaux se contractent ; le sang redevient moins consistant, présente des globules d'une couleur faible,
( i6 ) et flottans dans un liquide faiblement coloré , et son mouvement reprend à la longue la même vitesse qu'avant l'inflammation. Si , au contraire, la maladie persiste , le sang stagne, se fonce de plus en plus en couleur, et les vaisseaux sont toujours très-dilatés. Lorsque ce haut degré d'inflammation persiste , la gangrène survient ; alors la partie se ramollit, cède à la pression du doigt ; le sang immobile prend une teinte jaune-brunâtre, et la partie morte se sépare du vif Pendant la cicatrisation de l'ulcère résultant de la chute de l'escarrhe , les capillaires voisins sont très-distendus par du sang artériel rouge et très-lent. Après la guérison ils ont repris leur calibre ordinaire et la circulation toute sa vitesse. Il n'y a nouvelle formation de vaisseaux que lorsqu'une solution de continuité a été faite à la partie. Dans ces cas ^ les vaisseaux divisés, très-dilatés et pleins de sang artériel rouge, déposent une matière blanche sur la surface de la plaie ; et c'est au sein de cette matière que se forment des capillaires qui communiquent bientôt librement avec ceux des bords de la plaie.
Ces vaisseaux de nouvelle formation étaient déjà connus de Hnnter ; mais ce chirurgien célèbre n'a pas décrit avec autant de précision que Gruithuisen le mécanisme de leur développement (i). Au milieu de la matière exsudée , des globules apparaissent sous Taspect de plusieurs points rouges qui grandissant pcu-^i-peu, prennent une forme étoilée , et dont les rayons se rencontrent avec ceux qui partent d'un point voisin. Il résulte de la réunion d'un certain nombre de ces petites étoiles une sorte de chaine ou d'aréole- Bientôt se montrent des séries analogues dans d'autres points et dans des
(i) Salzburger f etc. t8ii. — F^. Lobstein , /Inat. pathol. Tom. I, p. 62.
( 17 ) directions différentes. En un mot, il se forme un nouveau réseau capillaire qui efface plus ou moins l'ancien , quoiqu'il se mette en rapport avec des vaisseaux déjà existans.
Toutes ces recherches délicates ayant pour but de constater les changemens qu'éprouvent les capillaires d'une partie enflammée , ont été complétées par les expériences de Kaltenbrunner (i). Les phénomènes indiqués par Thomson et Hastings se sont reproduits sous ses yeux , il a pu saisir quelques circonstances qui avaient échappé à ses prédécesseurs , et de tous ces résultats il a tiré des conclusions un peu différentes des leurs. C'est ainsi que> dans l'ensemble des phénomènes observés , il voit se distinguer trois espèces de travail morbide , dont la première peut exister seule ou avec l'une ou l'autre des suivantes : la congestion y f inflammation et la fièvre. La première , caractérisée surtout par l'afflux du sang et l'accélération de son cours; la seconde, par les stases sanguines; la dernière, par une sorte de diffusion des précédentes sur le système circulatoire entier. Je regrette de ne pouvoir exposer avec quelque détail les recherches de M. Kaltenbrunner, et d'être obligé de me borner à un court extrait de la table synoptique où elles sont résumées.
1 .'' La congestion se forme dans une partie circonscrite. Le sang y afflue. La circulation est accélérée. Le calibre des vaisseaux est agrandi; leurs parois sont tendues. La métamorphose du sang artériel en veineux est interrompue. Le sang lui-même est diversement altéré. Le parenchyme est tuméfié. Les fonctions et les sécrétions normales sont entravées. Tous ces troubles, en s'accroissant.
(i) Expérimenta circh siat. sang, et vasor. in inflamm. Monachii , 1826. — Recherch. expérini. sur l'inflanmi. dans Répert*. gén. d.Anat* et de Physiol. pathol. T. IV, p. 201.
( »8) s'étendent du foyer à la circonférence. Les progrès vers la guérison commencent et s'étendent dans le sens inverse.
2.° Si les phénomènes de congestion s'élèvent à un haut degré, ils deviennent inflammatoires. Les sécrétions normales sont interrompues. L'absorption s'opère avec plus de force , puisqu'on voit disparaître la graisse et d'autres humeurs. Des vaisseaux capillaires sont souvent formés. La coagulabilité du sang est très-augmentée , sa qualité est très-diversement altérée. Le sang commence à stagner dans les canaux capillaires situés au foyer de l'inflamniation , souvent sur plusieurs points en même temps. La circulation du sang reste rapide à la circonférence des stases. Quand l'inflammation est assez intense et prolongée , du pus se forme dans des canaux particuliers , sous l'apparence de petits grains. Si l'affection s'élève au dernier degré , la partie devient gangreneuse. La terminaison s'étend de la circonférence au centre, laissant quelquefois après elle un peu de tumeur , de rougeur et d'engorgement.
3.° Fièvre. Les troubles périphériques de la congestion ou de l'inflammation s'éterwient sur le système circulatoire entier. Lorsque la fièvre s'élève à un haut degré d'intensité, la rapidité de la circulation ne diminue pas; mais la colonne de sang s'amincit de plus en plus : les parois des vaisseaux sont relâchées; le sang devient pro* fondement altéré. Des foyers inflammatoires se forment très-souvent durant la marche de la fièvre.
Les observations de M. Leuret (i) , quoique curieuses sous divers rapports , n'ont pas la même précision que les précédentes , dont elles confirment en général les résultats.
(i) Journ. des Progrès des Sciences et des Institut, méd.
Si , au début de l'irritation des capillaires , la circulation se trouve accélérée , dans les congestions chroniques, il n'y a, selon M. Andral (i), que ralentissement du cours du sang, effet naturel de la dilatation qu'ont subie les vaisseaux. Cet habile observateur ne cite point d'expérience directe à l'appui de cette opinion, mais en ne la considérant que comme une induction tirée des observations de Hastings , elle aurait en sa faveur d'assez fortes probabilités. Ce ralentissement de la circulation suffirait pour expliquer les colorations anormales violacées , jaunâtres , grises , ardoisées , brunes ou même noirâtres que conservent certaines parties autrefois irritées, mais qui ne le sont plus depuis long temps.
Nous avons dû exposer avec quelque étendue les observations relatives à Tétat des capillaires enflammés , parce que c'est là de l'anatomie pathologique moderne et l'une des bases positives de la théorie de l'inflammation. L'exposition des théories imaginées par Brovfn et ses disciples , ou par les partisans de la philosophie de la nature^ doit-elle trouver place ici? Ce n'est, assurément pas par l'anatomie pathologique que les incitabilistes , dont l'esprit dédaigne de s'arrêter à la considération des changemens de forme et de structure de la matière organisée , se sont élevés à la notion de deux espèces d'inflammation de nature opposée , l'une sthénique , et l'autre asthénîque. Ce n'est, probablement, ni le scalpel, ni le microscope qui a appris à Troxler que l'inflammation est une tendance à la solution de t individualité organique ^ h Gutfeld (2) , qu'elle consiste dans une disproportion des fonctions fondamentales; à Marcus , qu'elle dépend d'une altération du second moment dans la deuxièm,e
(i) Précis (V yinalonLie pathologique. T. 1 , p. 33. (•2) /^. N. Hildfcnbrand , Insîit. Pract. med. ï. II, p. 260.
dimension de l'organisme , etc. ( i ) . Burdach^Walter , Seller, Sprengel (2)etDzondi (5) se sont moins écartés de la méthode expérimentale et des opinions les mieux établies , en considérant l'inflammation comme une augmentation anormale de l'incitation organique dans les vaisseaux capillaires, jointe à une altération de la force plastique, quoiqu'ils se soient peut-être trop bazardés en cherchant l'explication des phénomènes de la maladie dans les lois qui régissent les lorces universelles de la nature.
Nous ne nous arrêterons pas non plus aux théories chimiques de Baumes, Hofrichter et autres, parce qu^elles sont fondées sur des systèmes hypothétiques et non sur l'observation des altérations que les humeurs subissent dans les phlegmasies.
II. L'exposition des phénomènes que nous venons de décrire ne forme que la moindre partie de l'histoire anatomique de l'inflammation , considérée d'une manière générale. Ce qu'on a nommé assez improprement les terminaisons de la maladie , est peut-être ce qui offre à la fois le plus d'intérêt et de difficultés. A part la rétrogradation du mal et le retour immédiat de la partie à son état na» turel [résolution)^ qui constitue une terminaison véritable , les phénomènes qui peuvent succéder à ceux que nous avons étudiés sont trop multipliés, trop complexes, pour qu'aucun d'eux puisse être considéré comme conduisant directement à la guérison. La vérité est que la
(i) il y a clans rorganisme irois climeiisioiis , cjiii sont la production , rirritabilite et la sensibilité. Chaque dimension a trois momens : le magnétique, l'électrique et le chimique. (F. A. Marcus, Essai de Thérapeutique spéciale. Trad. de Fallem. par E. L. Jacques. Paris, 1825, p. i5.
(2) Institut, med. , t. III. Pathol. génér.
('6) Aphorismi de Inflamm. lib. I. Halle, t8i4 , in-8°. — /^. N. Hildenbrand, loc. cit.
même affection , la phlegmasie , se continue sous des formes diverses qui ont reçu des noms particuliers (i) , et dont chacune a été l'objet d'une multitude de travaux. Il n'en est point de plus remarquables que ceux du célèbre Jean Hunter; et quoiqu'ils appartiennent à une époque un peu antérieure à celle que doit embrasser cet aperçu historique , nous ne pourrions les omettre sans laisser dans noire sujet une grande lacurie, sans voiler en quelque sorte la source de quelques-unes des connaissances les plus précieuses que nous possédions sur les suites de la phlegmasie (2).
Le premier travail qui s'opère, dit Hunter (5), dans les vaisseaux dilatés par l'inflammation, et que l'état où ils se trouvent rend tout semblables à ce qu'ils étaient dans le jeune âge , c'est la sécrétion , à la surface des parois cellulaires , d'une lymphe coagulable mêlée de quelques globules rouges du sang. Si l'on incise une partie enflammée, on la trouve plus ferme, plus compacte que dans l'état naturel ; les interstices cellulaires , comme cimentées ensemble , sont imperméables h l'air. Cette effusion de lymphe plastique est-elle le résultat de la déchirure des capillaires dilatés , ou d'une modification particulière dans l'action de ces vaisseaux , qui les transformerait d'organes circulatoires en organes sécréteurs ? Ce qu'il v a de certain , c'est que le fluide épanché diffère de celui qui humecte habituellement le tissu réliculaire , non-seule-
(i) Hypertrophie, adhérences, cicatrices, fausses membranes, indurations, ramoUissemens, suppuration, ulce'ration , gangrène, et un grand nombre de productions anormales.
(2) L'influence des de'couvertes de Hunter, dont on trouve des traces dans nos ouvrages de pathologie les plus estimes, eût e'të bien plus géne'rale en France et plus avantageuse , si la traduction du Traité du Sang , de l Inflammation , etc. n'était écrite d'un style barbare et fort souvent tout-à-fait inintelligible.
ment par une plus grande coagulabililc , mais surtout par la faculté qu'il possède de s'organiser. Si l'on dissèque cette couche de nouvelle formation , on trouve dans son épaisseur d'abord de petites taches de sang, n'ayant aucune communication avec les vaisseaux des parties environnantes , et qui osit évidemment pris naissance dans le lîeu mênip où on les observe. Bientôt apparaît , comme dans l'œuf soumis à l'incubation, un véritable réseau vasculaire qui communique avec les capillaires voisins, et rattache la vie de cette couche membraneuse à celle de l'organe au sein duquel elle s'est formée , h moins que la violence du mal ne détermine et n'entretienne à sa surface la sécrétion d'un liquide nouveau (suppuration). Ainsi , si l'on examine les intestins rendus adhérons par l'inflammation du péritoine , leur union est telle, en quelques points , qu'on ne peut la détruire sans une certaine violence. La membrane séreuse est comme perdue dans une couche cellulaire , où elle se trouve confondue avec l'exsudation pseudo-membraneuse qui s'est organisée à sa surface. Une injection poussée dans les vaisseaux du mésentère vient sourdre en gouttelettes à l'endroit où les adhérences ont été rompues, llunter a vu, dans d^autres endroits où l'on avait laissé subsister les adhérences, des vaisseaux passer des intestins dans la substance extravasée , et s'y ramifier. Les phénomènes admirables de cette organisation , qui se forme au sein de l'organisme affecté, fixèrent l'attention de Chaussier (i ) et de M. Dupuytren, et sont devenus depuis un des objets les plus constans des recherches des anatomo-pathologistes. Hunter avait bien connu, coumie on vient de le voir, le résultat final du travail
(i) Notes insérées dans la traduction de la Pyrétologie de Selle , par Nauche ; et Discours prononcé par Leclerc à Touverture des Cours de la Faculté de Médecine.
( 83 ) morbide dont nous parlons; il en avait dévoilé quelques- Ains des phénomènes les plus remarquables; mais M. Dupuytren est le premier qui ait présenté , en résumé, Thistoirô à peu près complète de la formation des fausses membranes (i); et c'est en grande partie d'après ses leçons que MM. Nepple et Villermé ont pu approfondir toutes les parties de cet intéressant sujet. Leurs recherches et celles de Laennec, de MM. Breschet, Cruveiihier, Gendrin , etc., ont montré, dans ces fausses membranes ^ une organisation passible de toutes les maladies qui p^^u-. vent affecter les tissus qu'elles recouvrent. '--.?.fy^
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(i) Un des résultats de rinflammation des membranes muqueuses et surtout des séreuses, etc., disait, en i8o3, ce Chirurgien célèbre , est la production d'une matière blanche, opaque, plus ou mabins: épaisse, résistante et élastique, e'tendue comme une autre membrane à la surface des membranes naturelles qui les ont fournies. Cette matière contracte très-rarement avec les membranes in fiqueuse><î iéàî adhérences qu'elle a si souvent avec les se'reuses. On là vdit, dàli^' le premier e'tat, se manifester dans divers points de la membrane^ enflamme'e sous forme de villosite's qui, en se rapprochant, donnent naissance à une pellicule extrêmement fine, applique'e pur l'une de ses faces, à la membrane séreuse, de laquelle elle se de'taclie alors très-facilement , et regardant par l'autre la cavité de cette membrane. Dans le second état, les fausses membranes prei|nent dq l'épaisseur, de la consistance, de l'élasticité, et contractent avec les séreuses une certaine adhérence, sans se confondre cependant avec elles. Dans le troisième état, elles acquièrent une densité analogue à celle d'une matière lardacée ; elles contractent des adhérences intimes avec les membranes sous-jacentes , et s'unissent souvent à ellesmêmes par leurs points correspondans. Enfin, dans le cjyatritvmeétat^,. elles offrent , jusqu'au moment de leur complète disparition , une suite d'altérations par lesquelles elles sont usées, amincies, et' réduites en tissu cellulaire, qui devient ainsi le moyen de presque toutes les adhérences des membranes séreuses entre elles. La moindre attention suffit pour faire découvrir dans ces membranes, dès qu'elles sont parvenues à leur troisième état , des vaisseaux capillaires dont le calibre augmente dans le quatrième, et qui dès-lors admettent aisément une injection commune.
Cette série de phénomènes qui s'accomplissent sur une surface séreuse ou muqueuse enflammée, est précisément celle par laquelle s'opère la cicatrisation d'une plaie. Entre les lèvres de la solution de continuité s'épanche une couche de lymphe plastique. Au bout de vingt-quatre heures , cette couche est blanche , aréolaire ; après quarante - huit heures , et quelquefois plus tôt , elle est déjà pénétrée de sang qui suinte de toutes parts et en assez grande abondance, lorsqu^on écarte les bords de la plaie. Au bout de trois jours , elle est plus solide et plus vasculaire; mais au bout de cinq h six jours, elle est quelquefois tellement organisée , qu'il faut , pour la déchirer, la même violence que pour déchirer des parties saines; il est même douteux si la déchirure ne porte pas sur les parties voisines; au bout de dix jours, la cicatrice est linéaire, mais fibreuse. Si l'adhésion a été détruite une première fois , il est rare qu'elle ait lieu immédiatement une seconde fois : la cicatrisation ne peut plus s'opérer que par adhésion consécutive, c'est-à-dire par les caroncules, organes sécréteurs d*un pus liquide d'abord, puis d'un pus concret ou fausse membrane, qui s'interpose entne les surfaces granulées , et les réunit par un mécanisme ahalo£:ue à celui qui vient d'être exposé (i).
Suppuration.
Il est peu de points en pathologie qui aient donné naissance à plus d'opinions diverses et contradictoires que la formation et la nature du pus. Toutes ces opinions peuvent se rapporter aux deux doctrines suivantes. L'une est plus par-
(i) Cette histoire du travail de ia cicatrisation est extraite d'un article plein d'aperçus ingénieux , fourni par M. Cruveilhier au Dic~ tionnaire de Médecine et de Chirurgie pratiques.
( '^5 ) ticulièrement fondée sur Tanatomie pathologique , l'autre sur des vues théoriques; on va voir quelle est de ces deux bases la plus solide. On peut énoncer ainsi ces deux doctrines. 1.° Le pus se forme, à la surface ou dans l'épaisseur des parties enflammées, par une action des vaisseaux semblable à celle qui a lieu dans la sécrétion. 2.^ Il se forme hors des vaisseaux de la partie enflammée , soit par un changement qui survient dans les solides aff'ectés d'inflammation , soit par un changement dans les fluides extravasés , semblable à celui qui se manifeste dans la fermentation ou la putréfaction.
Selon la première de ces hypothèses , la suppuration est une fonction organique , et selon la seconde , c^est un acte purement chimique.
Boerhaave (1) et plusieurs de ses disciples (9) attribuaient la formation du pus à la dissolution des solides et aux changemens qui surviennent dans le sang extravasé; Pringle (3) , Gaber (4) et Benjamin Bell , à la putréfaction du sérum; Gorter, Quesnay (5), de Haen, à des modifications de la lymphe coagulable; Hofi'mann et Grashuis (6), à la fonte de la graisse; et Stewart, à la putréfaction du chyle (7). On a fait depuis long- temps justice de ces hypothèses ; et la doctrine de la sécrétion du pus a régné presque sans partage depuis la fin du dernier siècle.
Déjà, en 1722, Simpson avait comparé une surface suppurante à une espèce de glande nouvelle. De Haen ,
(i) Aphor. §. 206, 3^7, 832.
(2) Van Swieten , Comni. in Aph. Boerh. §. i.58.
(3) IMalad. des Arm. Trad. franc. , p. 379, 2."^ eciit.
(4) Mém. de l'Acad. de Turin. T. XI.
(5) Traité de la suppuration.
(6) Acad. Roy. de Chirurgie.
(7) Thomson , p. 317.
( 26 ) au jugement de Thomson (i) , laissa entrevoir, vers 1756, une opinion analogue. Mais le premier traité où ce point de doctrine ait été soumis à une discussion approfondie est la dissertation inaugurale de Jean Morgan (2) , et ce n'est que dans celle de Sébald Justin Brugmans (3), que la question est envisagée sous toutes ses ftices, et que les hypothèses antérieures sont soumises à l'épreuve des expériences chimiques. Hunter, en développant celte doctrine avec le talent qui distingue tous ses travaux, se l'est appropriée au point qu'il en a été regardé comme le créateur. Du moins a-t-il exposé d'une manière neuve les modifications qu'éprouve une partie qui va suppurer, et les transformations par où passe la surface qui circonscrit un abcès pour acquérir une orga nisation analogue à celle d'une membrane muqueuse (4). Ce point d'anatomie pathologique fut, peu de temps après, pour Cbaussier, et surtout pour M. Dupjiylren , un objet de recherches approfondies qui les conduisirent à établir
(i ) Loc. cil.
(2) Puopoiesis, swe tentamen medic. de puris confectione. Edimb. , 1763, iu-8°. Toutes les circonstances principales de la pyoge'nie sont e'tablies avec pre'cision dans cette thèse, dont l'auteur a soutenu avec avantage contre Dehaèn , que l'inflammation est ne'cessaire à la formation du pus.
(3) Diss. de puogenid , swe de mediis quibus natura utitur in creando pure. Groningue, i^SS.
(4) Si l'abcès n'était pas borne', dit Hunter, s'il n'y avait pas de cloison entre ce pus et les are'oles du tissu cellulaire, le pus se re'pandrait de tous côte's, comme l'air dans l'emphysème , ou la se'rosité dans l'œdème. Pour pre'venir cette diffusion, nous voyons qu'imme'diatement autour de la collection purulente , il se forme de la lymphe coagulable , qui s'organise et prend l'apparence d'un kyste membraneux. Dans des abcès qui durent depuis long-temps , les kystes ont souvent une épaisseur conside'rable , tandis que , dans d'autres collections dont la formation est plus récente et a e'te' plus prompte , l'exsudation environnante a eu à peine le temps de se convertir en un kyste membraniforme.
( 87 ) une doctrine semblable à celle de Hunter. Les idées de Chaussier n'ont été exposées que d'une manière incomplète; mais les leçons de M. Dupuytren, reproduites en cent endroits, ont été jusqu'à ces dernières années la règle de Popinion générale. Des interprètes fidèles de la doctrine qu'il enseignait au conunencement de ce siècle ont traité, avec une attention particulière, le point qui nous occupe , et partout se retrouvait Pidée de sécrétion considérée comme principe de la formation du pus. Ce n'est donc pas sans quelque étonnement que , dans un travail du célèbre chirurgien de l'Hôtel-Dieu, publié tout récemment, nous avons vu l'exposition d'une doctrine toute contraire (i). La pyogénie n'est plus pour lui que le résultat du ramollissement, du détritus des tissus altérés , se mêlant au sang qui les pénètre pour constituer une matière pulpeuse qui se convertit graduellement en pus. Ce liquide est , selon lui , primitivement formé et par les débris solides des organes enflammés , et par les élémens du sang qui sont entrés dans des combinaisons anormales. Ces deux ordres de matériaux sont faciles à distinguer au début de la suppuration , qui , dans certains organes dont le tissu présente des qualités très tranchées et difficiles à détruire, entraîne avec elle des débris très-reconnaissablés de leur parenchyme. On sait , continue-t-il , que la suppuration du foie , par exemple , est presque toujours colorée en rouge brunâtre , et retient des portions de substance hépatique qui lui donnent une consistance et un aspect analogues à la lie de vin. Quoi qu'il en soit de ces idées qui ne sont pas les plus généralement admises, on doit reconnaître que personne n'a autant contribué que M. Dupuytren à établir, en France, la doctrine que nous avons exposée auparavant.
(i) Article Abcès dans le Dictionn. de Mëd. et de Chir. pratiques.
Il n'esl presque pas de phénomène particulier de la suppuration qui n'ait fourni matière à des recherches spéciales; mais elles sont exposées dans la plupart des ouvrages classiques, et nous devons nous borner aux som~ mités du sujet. Nous ne ferons que citer les observations microscopiques de M. Gendrin (i), desquelles il résulterait que les globules du sang , altérés par le fait de la stase qu*ils éprouvent dans l'inflammation, sortiraient des capillaires à l'état de pus , parce que ces expériences ont besoin d'être bien constatées par de nouvelles recherches pour être inscrites dans l'histoire des progrès de la science. Nous ne nous arrêterons pas davantage à l'exposition des expériences chimiques tentées pour dévoiler la nature du pus , parce qu'elles n'ont fourni jusqu'à présent aucun résultat bien important , et qu'elles n'ont plus un but pratique aussi immédiat que celui qu'on se proposait, lorsque, supposant que le pus prouvait l'existence d'une surface ulcérée , on cherchait , par exemple , dans les produits d'une membrane muqueuse enflammée, des caractères qui pussent faire juger Tétat intérieur de cet organe. Divers points de l'histoire de la suppuration se représenteront d'ailleurs à nous quand nous ferons celle de l'inflammation de chaque organe ('i).
Tubercules.
Après l'histoire des travaux relatifs à la suppuration , nous placerons celle des recherches qui ont eu pour objet la connaissance des tubercules. Si nous jugeons cet ordre
(i) Hist. anat. des Inflamin. T. Il, p. 4^3.
(2) Pour qu'on ne prenne pas pour Fefï'et d'un oubli de ne rien trouver ici sur la formation du pus sans inflammation, nous avouerons que nous ne connaissons point d'ouvrage où ce fait soit mis hors de doute, ni même appuyé' sur d'imposantes probabilités.
( 29) le plus convenable , ce n'est pas , qu'avec l'école physio logique , nous pensions que le développement de ces productions anormales rentre sans difficulté dans la doctrine de l'irritation (i); il nous semble au contraire que la théorie de l'inflammation , à laquelle on demande trop souvent l'explication des maladies peu connues , quand on devrait se borner à saisir les analogies qu'elles peu^ vent avoir avec les affections les mieux étudiées , il nous semble , disons-nous , que la théorie de l'inflammation rencontre dans l'afiection tuberculeuse plusieurs conditions fondamentales tout-à-fait inexplicables. Mais des expériences exactes paraissent avoir démontré que le mécanisme , si je puis ainsi parler, de la formation du tubercule a la plus grande analogie avec la sécrétion du pus, et cette analogie suffirait seule pour justifier l'ordre que nous adoptons.
I. Nul doute que les anciens connaissaient quelques-unes des formes de l'affection tuberculeuse , et spécialement la phthisie. Mais l^histoire anatomique des tubercules n'a été tracée avec détails qu'à dater de la fin du siècle dernier.
Dans l'ouvrage intitulé {ttsci vouo-ùjy^) attribué à Hippocrate, il est question d'une tumeur crue {(pv/i^a ) se développant dans les poumons et accompagnée d'une toux sèche, puis se ramollissant et entraînant la consomption. On trouve quelques détails qui paraissent avoir trait à cette affection dans les ouvrages de Félix Plater , de Thomas Bartholin, de Bennet [Theatrum tabidorum) , de Bonet [Sepulchretum) , etc. Morton [phtlijsiologia) a
(i) Nous n'oserions dire avec un de nos anatomo-patLologistes les plus ingénieux, qu'un peu de tissu cellulaire étant donne', on parviendrait , par des irritations repëte'es , à obtenir toute sorte de tumeurs (Cruveilhier. Dict. de Méd.-prat., pag. 33i).
( 5o) bien décrit les deux premières périodes des tubercules pulmonaires. Morgagni en a dit peu de chose; il les croyait contagieux > et n'a ouvert que fort peu de phthîsiques.
Nous avons déjà dit plus haut que Stark avait décrit avec beaucoup d'exactitude , le développement des tubercules dans les poumons. Bayle en donna une histoire fort exacte dans le journal de Corvisart (tomes VIII, IX et X , ) et dans ses recherches sur la phthisie. Enfin, les travaux de Laennec et de M. Dupuy, ceux d'Abercrombie et de Baron , plus récemment encore ceux de M. Andral et de M. Louis , et ceux de M. Larcher , auteur d'un mémoire qui fut distingué par l'Académie entre ceux qui lui avaient été adressés pour le concours ouvert en 1825 (1), ont achevé de porter la lumière sur cette partie importante de l'anatomie pathologique.
Les considérations relatives à la forme des tubercules , à leur couleur, à leur volume , aux divers états de crudité et de ramollissement qu'ils présentent , reposent sur des faits depuis long-temps connus; nous négligeons à dessein d'en parler (2).
Un point sur lequel les auteurs ne sont pas d'accord, c'est l'origine première des tubercules. Bayle dit que ce
(i) Nous tirerons de ce travail inédit, que Fauteur a bien voulu mettre à notre disposition , plusieurs remarques intéressantes.
(2) Nous consignerons seulement dans cette note quelques remarques de M. Larcher, qui ne sont point sans inte'rêt. Les tubercules présentent deux modes de coloration. L'une qui leur est propre , l'autre qui est purement accidentelle. Ainsi l'ictère les jaunit; la gangrène leur communique une teinte brunâtre , etc. La coloration propre est ordinairement d'un jaune pâle, assez comparable, dans les gros tubercules, à celle d'un marron crû. Mais on observe quelques nuances qui sont particulières aux tubercules de certains organes : ceux du cerveau ont presque toujours une couleur verdâtre ; ceux du testicule, de la mamelle, et quelquefois aussi ceux du foie, pre'sentent, lors-
( 3i ) sont de petits corps, de la grosseur d'un grain de millet, opaques , d'un blanc jaunâtre ; Laennec , que ce sont de petites vésicules ou granulations grisâtres, semi-transparentes, et présentant bientôt des points opaques qui s'agrandissent de dedans en dehors ou de dehors en dedans. Béclard (i) dit qu'ils commencent par l'état gélatiniforme. Baron, après Hunter, Adams et Jenner , soutient que, dans le principe, ce sont toujours des vésicules transparentes ^ contenant un liquide limpide qui , bientôt, se trouble, devient opaque, concret, en un mot des hydatides. M. Dupuy(2)partageà-peu-près la même opinion; selon lui , il existerait d'abord un kyste contenant une hydatide; la matière tuberculeuse se développerait entre ce kyste et l'hydatide qu'elle finirait par atrophier; ce serait une maladie de l'hydatide. M. Larcher a essayé plusieurs fois de découvrir ces vésicules en examinant avec soin , dans ^épaisseur des parois intestinales , des tubercules infiniment petits qu'il n'avait d'abord reconnus que par le
qu'on les coupe , une teinte particulière fort remarquable. A la përiphe'rie , la matière tuberculeuse est d'un jaune citrin , au centre elle est d'un jaune orange' ; il y a entre ces deux nuances une de'marcation toujours facile à apercevoir. Cette couleur orangée , centrale , est probablement rii>dice du commencement de la seconde pe'riode de ces tubercules ou du ramollissement, car les tubercules plus petits et les plus denses n'offrent que la teinte citrine , et c'est peu-à-peu qu'on voit se former, au centre du produit morbide, un point orange qui va toujours croissant. Il arrive une e'poque où l'une et l'autre teintes disparaissent : alors le tubercule ne pre'sente plus qu'une masse pultace'e , grisâtre , quelquefois analogue à de la substance ce'rëbrale ramollie.
Nous mentionnerons en terminant cette note , qu'il paraîtrait résulter des observations de M. Beckcr , de M. Lombard , et des dernières recherches de M. Andral , que le ramollissement des tubercules commencerait au moins aussi fréquemment à la përiphe'rie qu'au centre.
(i) Anatomie générale, p. 711.
(2) De r Affection tuberculeuse. VaiviSf 1817.
toucher; une dissection attentive les lui a toujours montrés avec le caractère d'opacité qu'ils présentent à une époque plus avancée de leur développement.
Le tubercule est- il un tissu nouveau, sans analogue, comme le professait Laennec? une altération inflammatoire des faisceaux ou des ganglions lymphatiques , comme le veut M. Broussais ? ou bien , comme M. Andral essaya de le démontrer en 1826, le tubercule est-il un produit de sécrétion morbide? Cette opinion, en faveur de laquelle on peut invoquer , outre un grand nombre d'argumens allégués par M. Roche et M. Bouillaud, les observations de M. Magendie et les expériences de M. Cruveilhier, est aujourd'hui celle de la plupart des médecins (1). C'est celle qu'a adoptée J. L. C. Schroeder Van der Kolk, après un très-grand nombre d'observations faites avec le plus grand soin (2).
Relativement au siège primitif des tubercules , l'opinion la plus ancienne le place dans les vaisseaux lymphatiques ,
(i) Cette opinion était déjà, en i8'25, celle de M. Larcher. « La matière tuberculeuse, dit-il, n'e'tant, comme nous l'avons vu, que le produit d'une exhalation morbide, examinons de combien de manières peut s'effectuer cette exhalation. Nous verrons qu'elle peut avoir lieu suivant trois modes differens , ou bien la matière tuberculeuse imprègne le tissu des organes; ou elle s'épanche dans les cavite's naturelles ; ou bien enfin elle est dispose'e à la face interne d'un kyste, cre'e' lui-même aux de'pens du tissu cellulaire ambiant. Ce produit morbide se pre'sente encore sous un quatrième e'tat : il peut se trouver dans l'intérieur des vaisseaux et n'être point exhalé par la membrane qui les revêt. Plusieurs fois on l'a rencontre dans les vaisseaux lymphatiques chez les jeunes sujets, et dans les veines chez des sujets plus âge's. La matière tuberculeuse e'panche'e s'observe surtout à la surface des membranes se'reuses : dilïluente d'abord, elle se condense ensuite , et présente souvent à cette période une consistance et un aspect qui la font ressembler à du suif refroidi et étalé par plaques. »
(2) Ohservatlones anato/nico -pathologici et practici argiiinent. Fascicul. L Amsterdam , 1826.^ In-8^.
(35 ) et, chose assez remarquable , cette opinion est celle qu'on tend le plus à reproduire aujourd'hui : parmi ceux qui la partagent, les uns attribuent la maladie h une altération de la lymphe (Hufeland) , les autres à une altération des vaisseaux eux-mêmes. Mo le docteur Bazignan , après M. Broussais (thèse 1824) , dit qu'ils ont leur siège dans les ganglions lymphatiques ou les glandes muqueuses. Enfin, vient l'opinion qui place le siège primitif des tubercules dans le tissu cellulaire : c'est peut-être la plus satisfaisante, mais est-elle bien prouvée?
La composition chimique des tubercules est un point de leur histoire qui paraît devoir être fécond en applications physiologiques. MM. Thénard et Dulong y ont trouvé du phosphate de chaux et du carbonate de la même base en même proportion que dans les os des animaux. Ces élémens chimiques , rapprochés de ceux qui composent le système osseux , devaient établir, entre le tissu normal et la matière accidentellement formée, plusieurs points de contact. Cette importante remarque demeurait inapperçue et manquerait peut-être encore aujourd'hui à la physiologie, si M. Dupuy n'avait enfin appelé l'attention sur elle. La connaissance de ce fait porta M. Larcher à penser que la maliero tu])erculeuse n'est autre chose qu'une déviation des élémens organiques des os, et surtout de leurs élémens calcaires. Une des meilleures preuves qu'on puisse apporter à l'appui de cette opinion , c'est la fragilité des os chez les phthisiques. Il n'est personne qui ne sache que , chez la plupart des sujets phthisiques , les os ont plus ou moins perdu de leur consistance et de leur pesanteur. Ce fait a été depuis long-temps mentionné pour l'espèce humaine; on l'a récemment observé chez les animaux. Il suffit, pour s'en convaincre , d'examiner dans le muséum d'anatomie de l'école d'Alfort , les squelettes d'animaux qui ont péri des suites de l'affection tuberculeuse.
On peut reconnaître aisément que les os sont très-légers et en quelque sorte transparens. « Il paraîtrait , dit M. Dupuy, que , dans la pommelière et dans la phthisie tuberculeuse, le phosphate de chaux est surabondant, puisqu'il se dépose dans le parenchyme des poumons, du foie, dans le tissu des ganglions lymphatiques et dans celui des membranes muqueuses. Cette surabondance provient-elle des os? les alimens n'y contribueraient-ils pas? Ce serait donc de ces deux sources que provient cette matière des os, ou le phosphate et le carbonate de chaux. )
L'analyse du lait des vaches phthisiques vient encore fortifier l'opinion de M. Larcher. M. Labillardière, préparateur de chimie à l'école d'Alfort, a prouvé que le lait d'une vache, attaquée de la pommelière, contenait sept fois plus de phosphate de chaux que celui d'une vache saine, etc., etc.
Tous les tubercules ne se ramollissent pas; quelquesuns tendent à subir une modification que M. Larcher désigne , assez improprement ce nous semble , par le nom d'atrophie. Ceiie atropkie des tubercules consiste, tantôt dans russification du kyste et tantôt dans la coîidensation de la matière tuberculeuse , qui passe à l'état de concrétion osseuse ou crétacéec II est arrivé souvent h l'observateur que nous citons , de rencontrer dans le foie des moutons des tubercules ossifiés. La section de ces tubercules lui a toujours offert, pour siège de l'ossification , le kyste formateur, tandis que la matière produite conservait de la dilfluençe. Une disposition contraire s'est présentée à son observation , dans le foie des chevaux : le kyste avait conservé la texture fibreuse, et la matière produile présentait une densité au moins égale à celle des os les plus durs. Ilien n'est plus commun que d'observer chez des sujets de tout âge , et surtout chez des vieillards, ces diverses transformations des tubercules. Il est aisé de
( 'ào ) voir qu'ils ont perdu de leur volume premier , et qu'ils sont en quelque sorte atrophiés.
La guérison des cavernes tuberculeuses par l'effet de l'organisation cartilagineuse qui s'établit dans leurs parois, est un phénomène bien connu depuis Laennec
La résorption des tubercules est un mode de terminaison rare , mais qui a pourtant été observé , et qui permet de croire à la possibilité de fi;uerir l'affection strumeuse dans son origine. Les tubercules atrophiés dont nous venons de parler sont une première preuve en faveur de la résorption , puisque souvent la matière tuberculeuse transformée n'occupe pas toute la cavité du kyste. M. Larcher a trouvé à la surface de l'utérus, au milieu de plusieurs tubercules crus , d'autres tubercules ramollis et déprimés , bien qu'ils fussent encore entourés d'une aréole inflammatoire; l'une des veines utérines du côlé correspondant, contenait une grande quantité de matière tuberculeuse , crétacée.
M. Andral et M. Larcher, en examinant avec soin des ulcères intestinaux, ont fréquemment remarqué des cordons blanchâtres partant des ulcérations et contenant dans leur intérieur une matière analogue h celle des tubercules.
Les tubercules des poumons „ si bien décrits par Stark , par Bayle , par Laennec , semblaient ne plus rien laisser à dire aux successeurs de ces médecins habiles. Cependant, M. le docteur Louis , revenant à son tour sur le même sujet, est arrivé à d'importans résultats. Il a décrit, avec fout le soin qu^on lui connaît , les ulcérations de la trachée , celles du larynx et surtout celles de l'épiglotte. Bayle , comme chacun sait , n'a point parlé de ces dernières. On doit encore à M. Louis d'avoir appelé le premier Taltention sur la fréquence du ramollissement de la membrane muqueuse gastro-intestiuale chez les phthi*
( 56) siques. Enfin, l'clat graisseux du foie , déjà signalé par Bayle, a élé de nouveau constaté par M. Louis , qui a observé cette lésion chez les deux tiers des phthisîques : il a aussi reconnu qu^elle était beaucoup plus commune chez les Femmes que chez les hommes.
Jusque dans ces derniers temps, les tubercules des gan gîtons bro7ichi(jues (phthisie bronchique) n'avaient point encore été étudiés d'une manière spéciale : Bayle luimême ne s'en est point occupé; nous devons à M. le docteur Leblond (i) la première monographie sur ce sujet.
Les tubercules des ganglions lymphatiques Aw mésentère (carreau) , ceux des ganglions sous-cutanés (scrofules) , sont connus depuis long-temps; mais leur histoire anatomique date surtout des travaux de Baumes, de Lepelletier, de M. Guersent.
Tout le monde a lu les recherches de Bayle sur les ulcérations et les tubercules de la membrane muqueuse intestinale (Journal de Corvisart.) MM. Louis, Andral, etc., ont encore ajouté à nos connaissances sur ce genre de lésion.
Tubercules de la membrane muqueuse des voles urinaires, — Les auteurs qui se sont spécialement occupés des maladies de cet appareil organique n'en font pas mention. M. Larcher en a rencontré plusieurs fois chez des adultes , en faisant des recherches sur les tubercules de la prostate. Tous les sujets qui lui en ont offert en avaient aussi dans cette glande , dans la muqueuse des voies digestives, dans le poumon et dans d'autres parties. La portion vésicale de la muqueuse des voies urinaires en a seule présenté, si ce n'est une fois où il en existait quel-
(i) Thèse, ïS^i
( 37 ) ques-iins dans la portion urétrale , mais très-près du coi de la vessie. Ces tubercules revêtent toujours la formemiiiaire; M. Larcher les a trouvés à différens états; il a vu la membrane interne de la vessie remplie d'ulcérations, produites par leur présence. Les malades qui en sont atrteints offrent tous les symptômes de la cystite chronique.
L'histoire des tubercules des membranes séreuses est encore à faire. Quelques auteurs s'en sont occupés; mais ils ont borné leur description aux tubercules do telle ou telle membrane. Morgagni paraît avoir connu ceux du péritoine, comme on peut le voir dans sa lettre XXII, art. i8. On trouve dans les Ephérnérides des curieux de la nature j, dans le Sepulcliretum de Bonet , et dans plusieurs autres recueils, des exemples de tubercules développés dans les membranes séreuses. Récemment Baron (i) a établi un rapprochement entre les tubercules du péritoine et ceux de la plèvre. Plus récemment encore, M. le docteur Cambournac (2) eu a tracé les caractères.
Dans son mémoire présenté à l'Académie , M. Larcher avait considéré la dégénération stéatomateuse et l'ulcération des artères comme n'étant autre chose qu'un épan chôment de matière tuberculeuse entre les membranes do ces vaisseaux. Cette opinion a été adoptée par M. Andral. On lit dans le Nouveau Dictionnaire de médecine ( t. XX, article Tubercules) : « plusieurs ulcérations qui ont leur, siège h la surface interne des artères reconnaissent pour ca use des tubercules primitivement développés dans le tissu cellulaireinterposéentrelestuniquesinterneet moyenne. »
Un phénomène bien remarquable dans l'affection.
(i) Ojj. cit.
00 Thèse, 1824.
( 38 ) tuberculeuse du tissu osseux et de ses annexes, c'est l'ossification accidentelle qui s^'élablit dans les parties environnantes. Cette ossification a presque toujours son siège dans le système fibreux; elle consiste ordinairement en des plaques irrégulières qui maintiennent plus ou moins bîéti en rapport les différentes pièces osseuses. Il peut arriver que des tubercules nombreux, développés dans le tissu spongieux des vertèbres, se creusent des cavités aux dépens de ce tissu, et détruisent même complètement les fibro-cartilages d'union, sans que pourtant il en résulte une déviation complète de la colonne. L'ankylose qui se forme alors est entièrement due aux ossifications morbides que nous indiquons. Une pièce anatomique , présentée à l'Académie par M. Larcher à l'appui de son mémoire , est peut-être le plus bel exemple d'une ankylose de cette espèce. L'analogue des excavations pulmonaires se retrouve dans le tissu des os envahis par les tubercules. Plusieurs fois le même observateur a rencontré dans ce tissu de véritables cavernes dont les parois étaient formées en partie par les portions d'os que les tubercules avaient refoulées, et en partie par les plaques osseuses de nouvelle formation. Diverses ouvertures existent toujours entre ces plaques , et c'est par ces ouvertures que s'échappe la matière tuberculeuse pour aller constituer plus loin un ou plusieurs foyers d'irritation. Les muscles s'enflamment autour du produit morbide; bientôt ils ne forment plus qu'un vaste kyste , dont la face interne suppure : au bout d'un temps plus ou moins long, des fusées de pus et de matière tuberculeuse se forment , des abcès par congestion surviennent , etc. La compression de la moelle épinière n'est pas due seulement au déplacement des vertèbres , elle est encore le résultat du développement des tubercules dans le canal verjlébral. M. Larcher a vu le ligament vertébral postérieur détruit , les méninges
(39) (jécollées , et la matière tuberculeuse épanchée le long de ces membranes.
On trouve dans beaucoup d'ouvrages des exemples de tubercules du cerveau. Reil {Memorab. clinic), les étudia un des premiers avec soin. M. Mérat [Journal de Corvisarty tome XI ) , en a parlé avec quelques détails. M. Coindet (Mémoire sur C H y dr encéphale ^ pag. 96) dit qu'on trouve dans la substance du cerveau, des tumeurs, dont quelques-unes sont enkystées , qui ressemblent par leur couleur ou leur consistance à celles que l'on voit dans les poumons , le mésentère ou le foie , et que l'on considère comme scrofuleuses. M. Giraud (ij regarde ces tubercules comme une cause fréquente des épancheraens dans les ventricules. MM. Mitivier, Lepelletier, Gendrin et autres, en ont également parlé. En 1824, M. Léveillé (neveu) a soutenu une thèse sur les tubercules du cerveau. C'est jusqu'ici la meilleure monographie sur ce sujet.
Bayle , dans son troisième mémoire , rapporte deux observations de dégénérescence tuberculeuse du cœur : le fait est rare chez les hommes ; mais M. Larcher a vu raffection tuberculeuse du cœur portée en quelque sorte à son maximum d'intensité chez les gallinacés. Une pièce qui accompagnait son mémoire en ofire un exemple remarquable : les tubercules sont si nombreux, ils ont tellement déformé Porgane, que l'on conçoit à peine comment celui ci pouvait encore se contracter.
Enfin , nous devons aux travaux les plus récens en anatomie pathologique les premières observations relatives aux tubercules des fausses membranes : M. Andral est, je crois, le premier qui en ait parlé.
(i) Thèse, 1818.
De la Mélanose,
Depuis que M. Dupuytren , Bayle et Laennec eurent appelé ratlcution sur la mélanose, plusieurs anatomisles distingués s'en sont occupés avec beaucoup de soin. Il n'est point permis de douter que cette maladie n'ait existé de tout temps , mais on ne la considérait que comme un symptôme des maladies atrabilaires , et elle n'avait point de place particulière dans les cadres nosographiques. Highmore (i) avait trouvé chez un homme affecté d'une maladie de la rate , une masse de substance noire, répandue dans l'abdomen , s'attachant aux doigts qu'elle colorait. Bonet rapporte un assez grand nombre de cas de mélanose , pour donner des exemples du développement de cette affection dans presque toutes les parties du corp^, et des différentes maladies qui l'accompagnent. Henri (2) avait vu un mélanose qui avait envahi tous les organes de l'abdomen. Au jugement de Heusinger, Bartholin et Malpighi , avaient connu cette espèce de lésion. Morgagni se demande si ces corpuscules noirs qu'on trouve souvent autour des bronches, et qu'on désigne sous le nom de glandes bronchiques, sont réellen:«ent des glandes dont le volume soit anormalement accru (5) ; il traite ailleurs , avec plus d'étendue, de la maladie qui nous occupe (4). Lorry en avait également parlé (5) , et Haller a publié
(i) JDlsquis. Corp. hum, anat. i65i; p. 78.
(2) De ahscessu mesenterii in Haller. Disp. med. pract. Vol. III.
(3) De sedib. et caus., etc, Epist. XXII , art. 21.
(4) Epist. XXII , art. 21. JE§^o vero cum de quatuor continenter inspectis cada\^erihus earujn aliquas ex prima illius arteriœ di^isione sumptas dissecuissem , affrictamque sectionibus chartam, fuliginosâ quadam, tincturâ non secus ac si contritum carbonem multd aquâ dilueres , infectant semel , iterum , tertium vidissem , ex quarto autem cadauere , etc.
(5) De MelanchoUa çt Morbls melancholicis. Paris, 1765, T. i , p. 025.
une observation qui paraît s'y rapporter (6). La maladie ijue Brugnone vit régner et se transmettre héréditairement en 1781 , sur les chevaux blancs du haras de Chivasso , et qu'il désigne sous le nom d'hémorrhoïdes , n'était évidemment que des mélanoses, ayant ordinairement leur siège autour de la queue et de l'anus des chevaux. Quelques années après, en 1784, la même maladie régna dans la Bresse , ( département de l'Ain ) , et fut observée par Gollety-Laiournelle, qui en transmit en 1809, à l'école vétérinaire de Lyon, une relation détaillée (2).
Ce fut en 1806, que Laennec communiqua pour la première fois à la société de la Faculté de médecine , le résultat de ses recherches sur la mélanose (5). Il admettait dans cette production pathologique deux états successifs, l'étal de crudité et celui de ramollissement. Dans
(i) Opuscul. patJiol. Obs. XVII.
(1) Comme ces observations sont les premières qui aient toute la pre'cision de'sirable , nous en donnerons ici un extrait. « Il survint à un jeune étalon, la seconde année qu'il fut employé à la monte , des boutons noirs autour de Tamis. Ils s'e'tendirent bientôt jusqu'aux testicules et au fourreau. Ces boutons place's entre la peau et les muscles , par conse'quent dans le tissu cellulaire sous-cutané , furent d'abord gros comme des noisettes , puis comme des noix , et la plupart parvinrent en très-peu de temps à la grosseur d'un œuf de poule. Ils prirent , en grossissant , des formes irrégulières , et finirent par se toucher tous et ne former qu'un amas considérable de boutons semblables à des glandes adhérentes , sans suppuration , et insensibles au toucher. En très-peu de temps presque tout le système cellulaire se trouva infecté , et l'animal mourut. Un artiste vétérinaire examina les tumeurs; il en découla une matière noire semblable à du cambouis. Cette matière desséchée devint friable , et se réduisit en poussière. Tous les poulains, mâles et femelles, issus de cet étalon, et qui héritèrent de sa robe , furent sans exception , plus ou moins atteints de la maladie du père, tandis que ceux qui étaient noirs, ou bais, ou gris rouan , ou gris de fer, ne le furent pas, ni aucune de leurs productions. ))
(3) Ces recherches avaient été faites en commun avec Bayle , qui étudia avec beaucoup de soin les mélanoses du poumon.
le premier elle est noire, opaque, homogène, un peu humide , de consistance analogue h celle des glandes lymphatiques; dans l'état de ramollissement, elle laisse d'abord sainter, par la pression , un liquide roussâlre , ténu , mêlé de petits grumeaux noirâtres , qui présentent quel^ que chose de flasque au toucher; et lorsque le ramollissement est complet, elle se convertit en une sorte de bouillie noire et assez épaisse. Lamélanose affecte souvent la forme arrondie ou ovalaire; quelquefois elle se présente en couche mince sur les organes , de manière h former une sorte de vernis , comparable à l'encre de la Chine. Tantôt elle est isolée , tantôt elle est diversement combinée avec les dégénérations tuberculeuse, squirrheuse, cancéreuse , et avec les transformations fibreuses , cartilagineuses et osseuses; elle peut être enkystée , ce qui est fort rare , ou non enkystée , disséminée dans le tissu des organes , ou déposée à la surface des membranes. Laennec avait observé la mélanose dans la plupart des tissus de l'économie. Il regardait cette production anormale, comme ne déterminant point par elle-même lafièvre hectique , mais il la croyait capable d'amener la diminution graduelle des forces vitales, et une altération très-marquée dans la nutrition, d'où résultent, l'amaigrissement, l'hydropisie du tissu cellulaire , et quelquefois celle des membranes séreuses. Quant à la nature de la maladie, Laennec la considérait comme une espèce particulière de cancer. Gohier (i) a laissé entrevoir sur ce point, une opinion
(i) L'anatomie pathologique doit à ce professeur des remarques intéressantes qu'il sera bon de consigner ici, parce qu'elles ont e'te reproduites plus tard comme nouvelles. Les tumeurs, dit-il, qui constituent cette maladie, sont re'pandues dans toutes les parties dii corps. 11 paraît qu'aucune n'en est exempte, puisqu'on en rencontre dans le centre de plusieurs muscles, dans le crâne et dans le canal racUitlien^ dans les parois des venUicuks du cœur, dans le pou-
fort différente/ , qui a pris fiiveur en Allemagne , et que quelques médecins français ne sont pas éloignés d'adopter. Peut être , dit le professeur de l'école vétérinaire de Lyon , les causes de cette maladie résident-elles dans l'augmen tation ou la diminution de quelques-uns des élémens qui entrent dans la composition du corps des chevaux , dont le poil est gris ou blanc, ou dans quelques changemens notables dans la nature des humeurs excrétées.... Le carbone qui existe dans les mélanoses est mis à nu trop facilement par la calcination , pour qu'il soit permis d'attribuer à une autre substance, la couleur noire qu'elles présentent. L'un des points les plus importans de la description que nous rapportons en note, c'est la remarque faite par Gohier , que le suc mélanique était renfermé dans des espèces de cellules , entre les lames et les filamens du tissu cellulaire; M. Breschet a prouvé en effet, dans son beau mémoire , publié en 1821 , (1) que c'est dans les cellules
mon et dans Tepaisseur de la plèvre, à la face interne des intestins, dans la substance de la rate, du pancre'as, etc. Lorsqu'elles sont appose'es sur les os , elles noircissent beaucoup le pe'rioste et même la substance osseuse à la profondeur de plusieurs lignes. Celles qui occupent le centre des muscles, s'y sont creusées des cavite's ; quelquefois des faisceaux de fibres musculaires ou tendineuses les pe'nètrent à la profondeur de quelques millimètres; d'autres fois ces faisceaux sont coupe's contre la tumeur. Les glandes lymphatiques sont ordinairement tuméfiées, et plusieurs noirâtres. Les glandes salivaires et surtout les parotides le sont aussi quelquefois, ou pre'sentent dans leui* milieu diverses petites tumeurs noires , dont la forme varie à l'infini. L'inte'rieur des tumeurs offre une grande quantité de lames, de brides et de filamens, qui contiennent, dans des espèces de cellules, un suc noir, épais, luisant. Ce suc a une odeur nauséabonde ; il se dessèche promptement , se transforme en petits grains et s'écaille ; il s'étend avec une étonnante facilité dans l'eau, mais il ne s'y dissout que très-imparfaitement; exposé à l'action du feu, il se boursoufïïe , fournit une grande quantité de fumée , laisse exhaler une odeur empireumatique et se charbonne. (Gohier, 3Ié??i. et Obs, sur la Chir. et la Méd. vétérinaires, Lyon , i8i3. T. I , p. 334 )• (i) Journal de PhysioL expérintcnt. T. I, p. 354-
adipeuses, que s'opère généralement le dépôt de la mélanose. Le travail de ce médecin renferme d'ailleurs l'histoire la plus complète que nous possédions jusqu'à présent sur cette matière. M. Broschet a vu lo mélanose dans tous les états où elle puisse se présenter, liquide ou concrète (i), formant des tinneurs circonscrites ou étendues en couche membraniforme sur des surfaces libres , iniprégnant les tissus ou enveloppant les vaisseaux, et même remplissant leur cavité, etc.; il l'a étudiée dans la plupart des organes , et c'est surtout à ses expériences que l'on doit d'avoir la certitude que la mélanose n'est point un tissu accidentel y ou une espèce de cancer, comme le voulait Laennec, mais un simple dépôt de matière colorante du sang et de fibrine, l'un et l'autre dans un état particulier d'altération. Enfin , M. Breschet est le premier qui ait signalé ^analogie de cette matière avec celle qui colore la choroïde, l'uvée, le placenta de quelques carnassiers, et le corps muqueux de Malpighi, chez les nègres, avec la matière colorante des produits de quelques sécrétions morbides, tels que le mélœna , Tenduit fuligineux de la langue et des lèvres, les liquides rejetés par le vomissement dans la fièvre jaune, et peut être avec la substance qui colore les tissus dans l'ictère. Cette opinion a été dé veloppée avec soin par Heusinger , dans des recherches sur la production accidentelle de pigment et de carbone dans le corps humain , considérée particulièrement par rapport aux méianoses , à la prédominance du système veineux , à la fièvre jaune , et aux maladies atrabilaires des anciens (2) ; elle forme la base de la doctrine exposée en
(i) Ces états paraissent être primitifs l'un et l'autre , et non le résultat du passage de celui-ci en des transformations analogues à celles des tubercules.
(2) Voy, Archives gén, de Méd. ï. V, p. 290.
1828, par Ch. Aug. Noack , dans une bonne dissertation sur la mélanose (1). L'auteur fait dériver la maladie de l'accumulation dans le sang du carbone qui est naturellemont employé à colorer diverses parties , telles que le poil , ( t du dépôt de cet élément, plus ou moins isolé , dans la Irame des lissus. Il serait trop long d'exposer tout ce qu'il dit de l'étîologie de cette affection; c'est là jusqu'à présent la seule tentative qui ait été faite pour en expliquer la nature. Celui qui voudrait approfondir celte matière, devrait consulter les mémoires de MM. Mérat , Flandrin , llurtrel d'Arboval, CuUen et Carswell, Halliday, Trousseau et Leblanc , et , bientôt , l'important chapitre que M. Andral y a consacré dans son Précis cCanatomie pathologique.
Du Squirrhe et de l'Encépkaloïde,
Quoique nous ayons tâché , dans l'histoire des recherches anatomico -pathologiques relatives à l'Inflammallon et à ses suites, aux tubercules et à la mélanose, d'écarter ce qui n'offrait qu'un intérêt secondaire , nous nous sommes laissé entraîner dans des détails qu'on trouvera peut-être trop étendus. Si nous voulions donner une exposition à-peu-près complète des observations et des remarques plus ou moins neuves dont l'analomie pathologique des productions squirrheuse et encéphaloïde s'est enrichie depuis trente ans , nous dépasserions beaucoup les limites dans lesquelles nous tenons à nous renfermer.
Les opinions qu'ont fait naître, sur la nature du cancer, les recherches anatomico-pathologiques , peuvent se
(i) Comineiitaiio veterinario-inedica de Melanosi ciiiu in hominihiis tiim in equis obueniente , spécimen pathologice compara tœ. Cum îH. tab, œneis. Leipsick, in-^''. Sans dale.
rapporter à deux classes. Pour les uns , cette espèce particulière de production anormale consiste en un tissu de nouvelle formation , constitue une organisation hélérologue qui vit étrangère et ennemie au sein de l'organisation qu^^elle envahit; les autres la considèrent, soit comme une altération , une dégénération particulière des tissus malades , soit comme une hypertrophie de quelque élément organique , avec dépôt d'une lymphe plastique dans les mailles cellulaires de l'organe affecté.
L'opinion du peuple, qui avait été pendant bien des siècles celle des médecins, faisait regarder le cancer comme un véritable animal rongeant le malheureux qui le porte. Dans le dernier siècle , on vit paraître et disparaitre tour à tour toutes les doctrines à-peu-près que l'on reproduit aujourd'hui. Deshayes-Gendron (i) dit que cette maladie suppose toujours une substance dure plus ou moins douloureuse , susceptible d'accroissement, d'une nature uniforme , assez ressemblante à de la corne tendre. J. Hunter et J. Adams (2) , après lui, font consister la maladie dans la présence d'un animal, d'une hydalide, que ce dernier désigne sous le nom à'hydatis carcinomatosa^ et dont il distingue môme trois espèces. Suivant lui , les cloisons blanchâtres qui enveloppent les parties squirrheuses ne sont que les parois de ces kystes animés; et la preuve que cette hydatide est vivante , c'est qu'elle se ride , se crispe et prend un aspect bourgeonné sur les parties cancéreuses récemment amputées , tandis que ce phénomène ne s'observe plus lorsqu'on incise la même
(1) Recherches sur la nature et la guérison du Cancer. Paris, lyoï.
(2) Ohs. on morhid poisons , phagedœna and cancer , etc. Londres, lygS.—- OZ*5. on the cancerous hreast, etc. Londres, 1801. Ces deux ouvrages sont analyse's dans les Annales de la Litt. méd. étrang. ; par Klnyskens.
( 47 ) partie après son refroidissement. Lorsque les hydatides sont dans un état d'engourdissement , l'ulcère n'est point douloureux; mais dès que l'animal se réveille, les douleurs se déclarent de nouveau et sont insupportables. Richard Carmichaël (i) admet aussi que le cancer est un être à part , jouissant d'une vie indépendante, se développant dans tous les endroits du corps où la vitalité a été affaiblie , et dont la matière organique commence à se décomposer ; mais pour lui ce n'est plus une hydalide, c'est une substance comme cartilagineuse, qui n'occupe d'abord qu'un seul point, mais d'où bientôt elle s'étend en tous sens en manière de rayons.
Les cancers colloïde et encéphaloïde , ainsi dénommés par Laennec (2), qui les a parfaitement décrits, furent considérés par cet anatomiste comme des matières morbifiques tout à fait étrangères à Torganisation primitive des tissus, où elles viennent se former accidentellement de toutes pièces. Il les regarda comme douées d'une vie propre, qui se partage en deux périodes, crudité et ramollissement. Ses idées furent pendant quelque temps assez généralement adoptées.
Mais l'influence exercée par la doctrine de M. Broussais , les observations plus exactes et plus approfondies où elle a engagé les anatomo-pathologistes les plus habiles de notre époque, ont fait prévaloir depuis quelques années une manière de voir toute différente. Déjà, en i8o5, Bayîe (3), à qui l'on doit une histoire si exacte de toutes les formes du cancer, avouait ne pouvoir dire si la dégénérescence albiunineuse chronique commence par le tissu
(i) Cite par Lobstein , Anat. pathol.
(2) Dict. des Se. méd, , art. Anat. pathol — Même oiw, ^ art. Encéphaloïde,
(3) Journal de Méd. y Chir. et Pharm. Nivôse an i3.
même de l'organe, ou si elle est due à une matière particulière formée dans l'économie , et déposée ensuite dans certaines parties; et M. Martin (i) pensait que les (issus appelés de nouvelle forinatlon ne pouvaient être considérés que comme des dégénérations des tissus primitils. D'un autre côté, Abernethy, dans l'ouvrage que nous avons déjh cilé (2), Burns et Himly, qui avaient combattu l'opinion d^4dams , avaient établi que les tumeurs squîrrhenses consistaient fondamentalement dans le dépôt d'une lymphe plastique et des modifications variées des élémens organiques dans les parties affectées. C'est là , à peu de chose près, la doctrine si puissamment sontenue par M Broussais. Suivant lui (5), toutes les altérations organiques connues sous les noms de squirrhe, encéphaloïde , etc., ne sont que l'effet d'une affection chronique inflammatoire du tissu cellulaire, d'où résulte l'accumulation dans les mailles de ce tissu, d'une matière concrète dont les propriétés physiques variables constituent tantôt des pelotons jaunes graisseux , tantôt des masses fibrineuses , albumineuses , caséiformes , des fluides de consistance mielleuse ou lymphatique, etc. ; tout cela est le plus souvent entremêlé de giandes tuberculeuses, ou de petits dépôts de matière tuberculeuse , de forme irrégulière. M. Broussais ajoute que cette dégénérescence est propre au tissu cellulaire; que, lorsqu'elle semble envahir les muscles, les ligamens, les cartilages et les os , c'est par le moyen des lames celluleuses qui s'y introduisent qu'elle les pénètre , et que le tissu propre de l'org me peut finir par être en quelque sorte étouffé.
(i) Mém, de la Soc, méd. d"* Emulât, T. Vil, 181 1. ("}) Surgical Ohs. coniaiiiing a classification of Tmiiours , etc. Londres , i8o4-
(3) Tlist. des Pldegm, chron. 9.^ côi\. iStG, p. o,j.
(49) Cette doctrine fut développée en 1822 avec beaucoup de talent par MM. Breschet et Ferrus (1) , qui Tappuyèrent des résultats d'un grand nombre de recherches nouveïles. Depuis les travaux de MM. Andral et Cruveilhier, elle paraît devoir être considérée comme établie sur les bases les plus solides. Que dirons-nous des observations récentes de MM. Velpeau , Rocheux , Bouillaud, qui ont vu de la matière encéphaloïde dans les veines , mêlée au sang , ou rassemblée en masse au centre de concrétions fibrineuses ? Tout ce qu'on peut en conclure jusqu'à pré« sent, c'est que le cancer a probablement par là une voie de propagation qu'on n'avait pu admettre qu'hypothétiquement; mais il sérail assurément prématuré de vouloir fonder là dessus une opinion quelconque sur la nature de la maladie.
Inflammation du cerveau.
Un des médecins les plus distingués de noire époque , comparant la précision des résultats auxquels l'ont conduit ses observations sur l'encéphalite , au vague et à l'incertitude qui régnent dans l'histoire qu'en ont tracée les principaux nosographes, a jugé , avec un peu trop de sévérité peut-être , tous les écrivains antérieurs. Nous serions bien fâché de nous placer dans les rangs de ceux qui admirent les anciens aux dépens des jnodernes , et qui osent nier que Cart d'observer et de décrire les maladies fasse tous les jours des progrès sensibles ; mais nous ne saurions convenir que dans toutes les observations recueillies avant ces dernières années , les symptômes soient à peine indiqués , les ouvertures de cadavres incomplètes , les altérations pathologiques décrites sans
(i) Dict. de Mé(L en ii yoI. , article Cancer.
précision, et Thisloire du traitement toujours omise {\p L'excellent observateur dont nous parlons eût sans doute été moins sévère , si , consacrant (au grand avantage de la science) , tout son temps à l'examen des malades , il n'eût manqué de celui qui lui aurait été nécessaire pour choisir , dans la multitude des observations recueillie» jusqu'alors, les faits qui se distinguent par les qualités dont il regrette l'absence dans ceux, empruntés aux anciens, qu'il s'est vu forcé d'employer (2). Nous ne serions^ pas embarrassé de justifier ces réflexions , si, obligé de nous renfermer dans les attributions d'historien du XIX. ^ siècle , et de resserrer dans le cadre étroit d'une disserta^ tion un sujet d'une immense étendue , nous ne devions nous interdire l'indication des faits isolés , quelle que soit d'ailleurs leur importance. Touteîfois , en n'admettant dans la revue que nous allons faire , que les travaux qui ont une certaine généralité , nous trouverons peut-être à en indiquer quelques-uns dont on n'a pas encore tiré tout le parti possible.
Il ne faut point s'attendre à voir établies , d'une manière précise , dans les ouvrages antérieurs à notre siècle , des distinctions parfaitement tranchées entre les inflammations des méninges et celles du cerveau , entre celles de chacune des parties de ce viscère , entre les maladies primitives ou essentielles, et les affections secondaires ou consécutives. Il existait dès-lors dans les archives de lâ science des matériaux sufllsans pour s'élever sur quelques points, à une classification de cette espèce (3) , mais peu
(i) /^. Lallemand, Âech. ancll. paîhol.sur VEncépk., t. I, p. 3i5.
(2) Loc. cit. On trouve, dit M. Lallemand , si peu d'observations de ramollissement du cerveau dans les auteurs, que j'ai cru devoir vous -rapporter dans leur intégrité toutes celles que je connaissais.
(3) Ce n'est pas seulement sous les titres d'encéphalite , d'apoplexie , de pbrénésie, etc. , qu'il faut chercher les faits qui se rapportent à
( 5i ) d'écrivains osèrent le tenter. Nous ne remonterons pas au-delà de Borsieri (1781) , qui avait à cet égard des idées assez précises. Sous les titres de spliacelismus cere-hriei de dolor capitis ab abscessubus cerebri etcerebelli, il donne de l'inflammalion de la substance cérébrale une description plus complète que beaucoup d'écrivains postérieurs. Cette description , fondée sur des faits dont nous indiquerons les principaux , est terminée par un parallèle entre la céphalite et la phrénésie , auquel nous emprunterons les traits suivans : non levé discrimen est i?iter utrkisque plienomena. Phrenitis enim deltrium acutuin et assiduum est ^ contra spliacelismus repentinus et acu-* tus capitis dolor est cum stupore , et quâdani sensibilitatis diminutione , brevi in anœsthesiam desinente. Fortasse loci etiam affectl ratio differentiam facit. In phrenitide magis exteriora , in sphacelismo interiora cerebri et cerebelli oceupari probabile est (1).... Quando inflammatio cerebri fnedullam , quœ ideariim et cogitationum sedes perliibetur ^ magis irritât ^ agitatque , quam coraprhnit y deliriunx insurgat necesse est (2).
Parmi les observations rapportées par Borsieri , noué noierons les suivantes.
A l'ouverture du cadavre d'une fdle de six ans , morte au cinquième jour d'une céphalite , on trouva la duremère très-adhérente au crâne, et ses vaisseaux très-gorgés de sang; la pie-mère épaissie et consistante , un double ramollissement plumbei coloris de la partie supérieure et corticale des lobes cérébraux, et un peu de sérosité au-dessous du cervelet. Les principaux symptômes céré-
cet objet, mais encore dans l'histoire de differens symptômes dont on on avait pris riiabitudc de traiter comme de maladies particulières. (i) Burserii liistit. mçcL pracU Tp^. lll.j.p. ^$^.
(2) Op. ci7, Pag, 159. .M !;! .-.\.vs:n\u..
braux avaient été : douleur aiguë , s'étendant du sommet delà tête vers les oreilles, raideur et sensibilité de toul le corps , stupeur de tous les sens , yeux fixes , physionomie stupide , réponses tardives ou nulles :, agitation des membres , enfin opisthotonos et mort.
L'histoire de la maladie est exposée avec les détails convenables; le traitement avait consisté en une saignée ^ des applications de Simgsues aux tempes et aux narines , des irritans aux pieds et aux cuisses, et des compresses froides sur le front.
Borsieri trouva un abcès enkysté (i) à parois fermes et épaisses , de la grosseur d'un œuf de pigeon , dans lai partie moyenne et latérale du lobe droit du cerveau, chez un homme robuste qui avait soufiert depuis plusieurs mois, dans cette région , une douleur atroce qui s'était aggravée peu- à-peu au point de déterminer des mouvemens convulsifs et des tremblemens de tout le corps, surtout du côté giuche. Notre auteur donne l'histoire d'un vieillard chez lequel il trouva , à la partie antérieure du lobe droit du cerveau, une tumeur rouge , semblable à un stéatome , de la grosseur d'une noix ; celle d'une femme morte d'un abcès encore plus volumi-
(i) Il y a bieQ long-temps qu'on possède des idées assez exactes et sur l'existence et sur la nature des kjstes qui enveloppent les abcès ou qui se forment autour des epanchemens apoplectiques. Parmi les anciens qui s'en sont le plus occupe's, nous ne ferons qu'indiquer Brùnner (>^. Manget, BihL Scrip. med. Tom. I. Supplément), duquel nous avons, à cet égard, des observations fort curieuses, et nous citerons la phrase suivante , d'une dissertation soutenue en 171 1 , qui mérite encore d'être lue : Deindè , tunica illa mucosa et ruhella coruludens et defendens uUumque ah injuria cerebrum videtur alterum sollicitudinis natiuœ spécimen , quo riov^am nouo hospiti texturam, telam , domiim , nidum quasi condidit, composait, quin hosti opposuit. {\]\v. Zeller, Disp. med, de Vomicd cerehrû Prœside B. J, Camerario, Tubing., 17 n, in-4^ )
lieux dans le lobe postérieur du cerveau. Il rappelle le cas observé par J. Fantonî , d'une tumeur dure , d'un blanc rougeâtre, développée dans le corps calleux d'un homme âgé qui avait présenté divers symptômes remar-^ quables; une observation analogue publiée par Laneisi; rhisloire d'un abcès remplissant presque tout le lobe droit du cervelet , qui s'était développée chez un enfant après la suppression d'une ancienne otorrhée. Ce cas , observé par Janus Plancus , avait présenté , entre autres particularités remarquables , celle d'offrir un exemple de la paralysie du côté malade. Enfin Borsieri cite une observation de Douglas , relative à un abcès du cervelet , et l'histoire bien plus complète d'un abcès développé à la base du lobe droit du cerveau , chez un homme de 36 ans, sujet , depuis son enfance , à un écoulement assez fréquent de pus par Poreille du même côté (i).
Je ne puis qu'indiquer, en passant, une dissertation de Stoll sur la phrénésie , dans laquelle se trouvent quelques observations détaillées (2). Un chapitre des Annotations académiques de Prochaska , renfermant trois cas intéressans de maladies du cerveau , et quelques discussions sur la correspondance de la paralysie des membres avec le côté sain de ce viscère (3). Mais je ne puis m'empêcher de m'arrêter un instant au recueil précieux d^observations publié par Frédéric-Louis Baag en 1789(4). On y trouve des exemples de chacune des principales formes de l'encéphalite, depuis celle où la substance cé-
{i) Med. and. philos. Cormnen. of Edimh. /^. 1 1 , part. 2, p. 54. ^oy. un fait analogue publié, en 1780, par Morenheim's , et reproduit dans VAnat. paihol. de Gonradi. Selle, Ohs. de Med. §. IX, etc.
(2) Ratio medendi. Part. tert.
(3) Adnott. acad. Fascicul. ïeri. Prague , 1784, p- 191 •
(4) Selecta diarii nosocomii regii Fridericiani Haftiiensis. Copeiî-. hague, 1789, in-8", 2 vol.
rébrale se montre seulement poinlUlée et gorgée de sang (i) , jusqu'au ramollissement (2) et aux abcès. Nou^ en citerons quelques-uns.
Un homme de 36 ans, après huit jours de céphalalgie , était tombé dans un état apoplectique, avec hémiplégie du côté fi;auche , tremblemens des membres du côté droit, stupeur profonde et perte presque complète de connaissance , hoquet , déjections involontaires , fréquentes attaques épileptiformes. Il mourut cinq jours après son entrée à l'hôpital. A Touverture du crâne , on trouva les vaisseaux des méninges gorgés de sang , un abcès considérable contenant une grande quantité de pus verdâtre , fétide et mêlé de sang , dans le lobe postérieur de l'hémisphère droit du cerveau , et un autre abcès moins volumineux dans le lobe antérieur de l'hémisphère gauche; le ventricule latéral du même côté renfermait une assez grande quantité de sérosité. La difTérencé des symptômes offerts par les deux côtés du corps s'explique, dit Bang^ parcelle qu'on observa dans l'état des deux hémisphères. L'abcès de l'hémisphère droit était volumineux ^ d'où la résolution complète des membres gauches; l'abcès de rhémisphère gauche était moins considérable ; delà les tremblemens des membres droits.
L'observation suivante , curieuse sous d'autres rap-
(i) Aperto cranio vasa cerebri sanguine turgida inuehiebantur , in ventriculis nullum sérum in hasi verb illius uncia circiter aderat, Sub dissectione autem substantice medullaris , tant, cerebri quam cerebelli , puncta rubra, quorum in statu naturali pauca adesse soient, numerosissima apparebant sub lei^i pressione substantiœ corticalis verum sanguinem guttatïm effundentia. T. I, p. 272.
(2) Hœmisplierium dextrum , excepta iertid parte anticâ , in massant mollem adco Jîuidani dissolutum erat , ut sub decU^^i capitis situ una cum sero in ventriculo contento efflueret ; posterior pars thalamorum, opticorum œquè erat mollis et fluida.
jîorts , montrera , par les détails du traitement , si l'on livait, au dernier sièck, une idée exacte de la nature de ]a maladie.
Un homme de 28 ans se plaignait de céphalalgie de-^ puis quelques semaines. La douleur se faisait sentir tantôt d'un côté de la tête, tantôt de l'autre, mais le plus souvent à la partie moyenne du front. Le mal augmenta pendant huit jours , et finit par amener une débilité paralytique des membres du côté gauche, et quelque dérangement dans les idées. Plusieurs saignées et des vésicaioires aux bras n'apportèrent aucun soulagement. Dans cet état, le malade fut reçu à l'hôpital le 27 avril. De nombreuses saignées , de fréquentes applications de sangsues aux tempes , des ventouses scarifiées à la nuque et entre les épaules, l'ouverture de l'artère temporale, des pédiluves irritans , des compresses froides sur la tête, des vésicatoires aux membres et enfin sur le crâne , des cautères aux bras et le séton à la nuque , à l'intérieur le musc , le camphre, les laxatifs furent succossivement employés, tout cela sans le moindre amendement; la douleur devint au contraire plus violente, plus fixe dans les régions frontale et temporale , et s'accompagna de vertiges de plus en plus considérables. La pesanteur de tête devint telle , que le malade finit par ne plus pouvoir la tenir soulevée; l'intelligence et surtout la mémoire s*affalblirent progressivement. Le 20 juin , une attaque d'apoplexie vint aggraver l'état du malade : vomissemens fréquens, déjections involontaires , afiaiblissement et bientôt perte complète de la vue, convulsions fréquentes des membres du côté droit. Le 27 juillet, une nouvelle apoplexie mit fin aux jours de ce malheureux. Les vaisseaux du cerveau étaient très-gorgés de sang. Les ventricules latéraux contenaient beaucoup de sérosité sanguinolente; on voyait , dans le gauche , un abcè& occupant la partie
( 56 ) postérieure du cerveau , d'où s'écoulait uu véritable pusj, dans le ventricule droit parut un autre abcès , contenant moins de pus que de sang grumelé , et qui avait détruit la plus grande partie de la couche optique du même côté. L'apophyse crista galli était plus grande et plus aiguë que de coutume.
Je rapporterai encore le fait suivant à cause de l'espèce particulière d'abcès dont elle offre l'exemple.
Un jeune homme de 22 ans, fut reçu à l'hôpital Frédéric. On nous apprit que ce malade ayant arrêté une fièvre intermittente assez ancienne , en prenant un mélange de poivre concassé et d'alcohol de grain , avait été pris à cette époque et souffrait depuis quatorze jours , d'une douleur violente de l'abdomen , accompagnée de vomissement des substances ingérées. Je le trouvai sans voix , ne donnant aucun signe de conscience;" les membres gauches étaient paralysés , le pouls lent , Purine coulait dans le lit. Des saignées , l'ouverture de l'artère temporale , l'emploi d'un laxatif et des vésicatoires n'eurent aucun effet : le malade mourut sans agonie le 4r* jour après son entrée à l'hôpital. La partie postérieure de l'hémisphère droit du cerveau , près de la faux, présentait à sa surface un grand nombre de corpuscules granuleux. Ayant enlevé , dans cet endroit , une couche de substance cérébrale, nous trouvâmes un abcès assez considérable, rempli de corpuscules pareils , mais d'un rouge vif. Nulle autre lésion dans le cerveau. Tous les intestins , et particulièrement le colon transverse , étaient fort distendus par des gaz ; une partie des intestins grêles était le siège d'une inflammation qui allait, dans certains endroits , jusqu'à la gangrène. Le foie et les autres viscères étaient sains.
Nous pourrions tirer encore de l'ouvrage de Bang plasieurs observations d'eqcéphalite , dans lesquelles Tatt-
( 57 ) topsîe a montré des particularités curieuses , et quelques exemples de guérison dans des cas graves; dans tous , le traitement employé prouve que l'auteur avait des idées fort justes sur la nature du mal.
J. P. Frank (i) traite dans un seul chapitre et sous le nom d'encéphalite , de l'inflammation de toutes les parties contenues dans le crâne ; mais il reconnaît deux formes à celte inflammation, et les descriptions qu'il en donne correspondent évidemment à la phlegmasie des méninges, et de la surface du cerveau d'une part ; et de l'autre, à l'afFection profonde de ce viscère (2) , il indique, en peu de mots, les résultats fournis dans l'un et l'autre cas par l'ouverture des cadavres. Tantôt , ditil , les méninges seules sont affectées d'inflammation , épaissies et presque calleuses ; sous ces membranes existe une collection plus ou moins considérable de gélatine blanchâtre ou de sérosité purulente. Dans certains cas, la pulpe cérébrale est d'une consistance plus ferme , presque endurcie ; toute la substance du cerveau , du cervelet et du prolongement rachidien est rouge, dessinée par un nombre infini de vaisseaux naturellement imperceptibles ; on trouve dans les ventricules cérébraux, à la base du crâne ou dans la portion lombaire du canal vertébral une sérosité paêlée de matière purulente. Il est
(i) De Carand* hominunmiorhis epitonie. Manheim. 1792. Lib. II (2) Frank ne s'est pourtant pas rendu compte de la cause qui distingue d'une manière si marque'e ces deux formes de la maladie. Car il dit positivement qu'il n'existe pas de signes certains qui annoncent le siège de l'encéphalite , qui caractérisent la phlogose superficielle et l'inflammation phlegmoneuse avec tendance à la suppuration. Il pense que la stupeur des organes des sens et de l'entendement, bientôt suivie de l'extinction de leurs faculte's , ne prouve pas l'inflammation de la pulpe ce'rébrale. Il fait e'videmment allusion ici aux signes donnes par Borsieri. F^oy* ci-dessus.
( ^8 ) des cadavres sur lesquels on découvre , dans l'un des deux hémisphères ou dans le cervelet , une espèce de tumeurcirconscrite , d^un rouge-pâle et tirant sur le jaune : elle contient une matière pultacée et comme cendrée , plus dense que le pus, et presque sèche.
Baillie se borne à -peu-près à faire l'énumération des maladies du cerveau les plus communes. Ludwig, Conradi, Portai, et surtout Voigtel , ont sur lui l'avantage d'indiquer au moins une multitude d'observations ; mais ni les uns ni les autres n'apprennent rien sur les rapports des symptômes de la maladie avec les lésions organiques.
Voilà où en était la science à la fin du dernier siècle : des observations importantes , mais isolées , des vues profondes sur le diagnostic de la maladie , sur ses caractères anatomiques, sur sa nature et sur le traitement qu'il convient de lui opposer , mais tout cela renfermé dans un petit nombre d'ouvrages qui attestent bien plus le mérite éminent de leurs auteurs que l'avancement de la science; voilà ce que nous ont présenté les dernières années d'une époque dont nous devons comparer les travaux avec ceux qui ont rempli le tiers écoulé du dix-neuvième siècle. Nous allons parcourir ces derniers et donner un aperçu de ce qu'ils ont ajouté à la masse des connaissances acquises.
Dans les premières éditions de sa Nosographie (1798i8o5 ) , Pinel essaya plutôt de marquer la place que devaient occuper dans une classification méthodique les inflammations cérébrales , que de tracer l'histoire de ces maladies. La phlegmasie de la substance du cerveau n'a commencé à figurer que dans la troisième édition.
Tous les ouvrages français de la même époque en étaient au même point que celui de Pinel (1).