PREMIÈRE PARTIE
Là Médecine ayant pour objet la conservation de la santé et la guérison des maladies , se divise naturellement en trois branches :
i .° La connaissance du sujet ( l'homme physique dans 1 état de santé ou de maladie ) ;
2.0 La connaissance des moyens ( la diététique et la matière médicale ) ;
5.° L’application des moyens au sujet (1 hygiène et la thérapeutique).
Un principe qui nous semble incontestable , c’est qu’une science se fonde plus spécialement sur les phénomènes quelle observe, que sur les conséquences qui en sont le résultat, et que son degré de certitude est plutôt en raison du nombre des faits quelle a recueillis, que des inductions qu’on en pourrait déduire. Ainsi, des trois branches de la Médecine, celle qui repose essentiellement sur l’étude de l’homme physique devait atteindre avec rapidité le haut point de perfection qui la distingue de nos jours, aussitôt qu’on se serait appliqué à rassembler avec soin la série des faits dont elle se compose ; et quels que soient les systèmes plus ou moins ingénieux auxquels ils ont servi de hase , ces faits sont immuables, les phénomènes sont constans et la science existe. L’anatomiste, en effet, n attendait rien des sciences accessoires ; tout se bornait pour lui à une heureuse investigation
des objets qu’il avait sous les yeux; mais , il n’en était pas de même des autres branches de l’art de guérir, surtout de la matière médicale et de la thérapeutique. Ici, la partie du champ qui n’était pas occupée par des vérités palpables, fut livrée tout entière à des spéculations plus ou moins vagues, que l’esprit humain tenta vainement de fixer , en s’appuyant sur des abstractions ou des hypothèses; et ces deux sciences, recueillant sans choix, sans ordre, les matériaux que leur fournissaient le temps et surtout le hasard , élevèrent avec lenteur un monument informe et périssable , que tous les efforts du génie n’eussent point affermi sur de tels fondemens.
Mais , pour nous renfermer ici dans les bornes du sujet qui nous occupe, examinons quel concours de circonstances dut s’opposer particulièrement aux progrès de la matière médicale ; essayons de suivre sa marche à travers les siècles de l’ignorance primitive, et ceux d’une philosophie erronée , plus funestes encore pour elle.
Accablé de faiblesse et de souffrances , l’homme jeta d’abord les yeux sur les substances qui l’environnaient , et chercha parmi
elles quelque soulagement à sa misère. Il y trouvait des alimens pour ses besoins, il espéra d’y rencontrer des remèdes à ses maux. Mais que de temps doit s’écouler avant qu’une heureuse rencontre favorise le succès de ses nombreuses tentatives ! Dans l’immense collection des êtres naturels , comment son regard s’arrêtera-t-il de préférence sur F un deux? Lorsqu’il l’aura choisi, comment arrivera-t-il que le médicament, son état et sa dose se rapportent exactement à la maladie et à sa période , au climat et à la saison , au sexe , à l’âge , au tempérament du malade ? Et lors même que le hasard se sera plu à rassembler cette étrange réunion de chances favorables, dût cette expérience unique être regardée comme concluante, ce n’est encore qu’un fait isolé , c’est un grain de sable pour un immense édifice. Toutefois le temps fournit à la longue un petit nombre d’observations semblables , les recherches se multiplient , la tradition en propage les résultats et nous arrivons à 1 époque où l’on recueille pour la première fois le fruit de l’expérience des siècles ; précieuse , mais bizarre collection de vérités et d’erreurs, de préjugés et de lumières, sur lesquels , néanmoins , l'homme s’empresse
d'édifier des systèmes et d’imaginer des doctrines .
Simple et bornée sous Hippocrate , plus étendue sous Théophraste et Dioscoride, la matière médicale s’enrichit avec excès sous Andromaque et Nicandre. Galien, et plus tard Aëtius, recueillirent dans leurs ouvrages tous les antidotes , toutes les recettes alexipharmaques des Grecs et des Égyptiens ; et bientôt les Arabes vinrent mettre le comble à ce chaos , en y joignant les préparations chimiques et toutes les monstruosités de la polypharmacie.
Alors se succédèrent cette foule d’hypothèses qui 5 accueillies avec enthousiasme et rejetées avec dédain, régnèrent tour- à- tour dans les écoles, parvinrent jusqu’au moyen âge et semèrent de difficultés et d’entraves la marche de cette belle science. Liée à l’histoire naturelle , à la physiologie, à la thérapeutique , elle en partagea les incertitudes, suivit leurs progrès ou leurs phases malheureuses, et se vit enveloppée dans ces discussions abstruses qui divisèrent si long-temps les médecins et les philosophes. Enfin , avec la renaissance des lettres parut commencer une ère nouvelle pour toutes les branches des connaissances humaines; mais
long-temps encore les questions les plus vaines et les plus subtiles devaient retarder l’essor des sciences physiques, et l’étude de la nature, absorbée dans de chimériques recherches , sembla, malgré les lumières qui jaillissaient autour d’elle , s’égarer comme à dessein dans les routes obscures de l’alchimie.
Cependant, tant de travaux et d’efforts n’étaient pas entièrement perdus pour la matière médicale ; déjà l’on s’appliquait à mieux connaître les corps simples des trois règnes , et bientôt leur histoire devint l’objet d’une étude spéciale. C’était un grand pas, sans doute, et le premier qu’on eût dû faire dans cette carrière ; mais à peine eût - on rassemblé les élémens de cette vaste science, que de nouveaux obstacles naquirent de l’abus des méthodes imaginées pour son étude : « piège le plus subtil » et le plus dangereux , s’écrie Cabanis, que » la nature ait placé sur la route de les- » prit humain. » Loin de se borner à recueillir les données que l’on avait acquises et à les disposer avec ordre, afin de soulager la mémoire et de faciliter les travaux à venir, on voulut voir la science toute entière dans les classifications, et l’on prétendit asservir la nature ellemême aux règles qu’on lui avait tracées.
A l’abus des méthodes succéda plus tard celui des nomenclatures. Buffon qui s’en plaignait hautement au milieu du dernier siècle, prévoyait-il à quel excès cet abus serait porté de nos jours ? « La science , écrivait cet homme » célèbre , est plus aisée à apprendre que » la nomenclature qui nen est que la lan - » gue. » Et nous pourrions, presque dire aujourd’hui que sans la nomenclature la science elle-même ne serait qu’un jeu. Qui répandra quelque lumière dans cette obscurité toujours croissante ? où s’arrêteront ces changemens qui sont devenus la première difficulté de la botanique et de la chimie moderne ? La confusion est née du principe même qui tendait à la faire disparaître. « Telle est, dit Pline, la condition » de l’esprit humain , que tout commence par » la nécessité et finit par l’abus : II æc est » omni in re animorurn conditio, ut à ne- » cessariis orsa primo , cuncta pervenirent » ad nimium. 1 »
Ce serait sans doute un tableau vaste et intéressant à tracer que celui de toutes les méthodes inventées pour l’étude de l’histoire naturelle -, et des différentes nomenclatures succes-
1 C. Plin. Sec. L. xxvi, c. ix*
sivement appliquées à chacune de ses parties; mais , de quelle étendue immense deviendrait ce tableau, s’il fallait y joindre celui de toutes les classifications proposées pour les substances médicinales, de tous les systèmes imaginés pour expliquer leur action, la distinction des médicamens en galéniques et chimiques , en évacuans et en altérans , en toniques et relâchans , la supposition de leurs propriétés spécifiquement curatives, les doctrines encore récentes de leur effet chimico-médical , et cette foule d interprétations diverses que chaque âge a vu naître, fleurir et remplacer par d’autres aussi peu fondées, aussi peu durables. Arrêtons-nous plutôt , et détournons nos regards de ces archives de l’erreur et de la faiblesse humaine , dont la question même qui nous occupe nous semble être à la fois la critique la plus éclatante et la plus judicieuse.
Mais , de toutes les causes qui s’opposèrent si puissamment aux progrès de la matière médicale , il n’en est aucune qui ait eu plus d’influence que le défaut de méthode analytique , et dans sa philosophie et dans ses recherches expérimentales ; soit qu’attachant plus d importance aux autres branches de la Médecine , on
en ait moins réservé dans les écoles aux instrumens matériels de cet art; soit que letendue de la science et le peu de faits positifs sur lesquels elle s’appuie aient détourné les meilleurs esprits de s’appliquer à son étude , il est certain que trop d’obscurité règne encore sur plusieurs de ses parties , et qu’une confusion déplorable se fait remarquer dans sa pratique et dans son enseignement, Essayons enfin d’éclairer par l’analyse la vaste carrière qu’elle offre à nos méditations > et s’il résulte de nos efforts la malheureuse certitude que l’état de nos connaissances actuelles ne nous permet pas d’établir une classification des médicamens, fondée sur leurs propriétés médicales, espérons du moins d’en tirer quelques lumières sur la marche la plus convenable à suivre, pour parvenir un jour à ce beau résultat.