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délicats, de se plonger dans un torrent de voluptés sensuelles ; ils s’en privent ici-bas et n’en espèrent pas là haut. Ils donnent ce qu'ils ont et ils sont persuadés qu’il est plus difficile à l’homme riche de se sauver, qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. Ils n’ambitionnent point de postes éminents ; le premier principe de leur morale est le dédain des honneurs corrupteurs et passagers. Voilà ce qu'il faut expliquer ; quand on établit une loi générale , il faut qu’elle embrasse tous les phénomèneset les actions de la sagesse et les écarts de la folie. » Ainsi s’exprime Diderot, et c’est à-peu-près le même langage qu’il tient dans sa correspondance avec Falconnet. Pourquoi n’a-t-il pas toujours parlé de même ? Pourquoi dans ses saillies d'imagination et ses entraînements de système a-t-il été trop souvent aussi loin et plus loin dans le même sens qu'Helvétius ? C’est qu’alors livré à lui-même, et dans tout l’abandon de sa fougueuse nature, il n’a rien qui le retienne et l'empêche d’abonder sans mesure en ses folles pensées. Mais ici il est juge , il est magistrat et maître, il est dans le rôle d’un homme tenu d’avoir raison et il n’y manque pas; il coule à fond, comme il le dit, la frêle barque d’'Helvétius.
En passant de Diderot à Turgot, nous ne passons precisément pas du même au mème ; nous allons de l’un des esprits les plus irréguliers à l'un des mieux réglés du xvin® siècle. Turgot est un sage, qui, quoique pénétré de l’esprit général de son temps, n’en partage pas cependant tous les principes de philosophie ; c’est une grande intelligence et un noble cœur, auquel il a été rendu ce témoignage par un roi qui le comprit sans pouvoir le seconder et le soutenir dans ses plans de réforme : & Il n’y a que vous et moi qui voulions le bien de mes peuples. » Il ne doit donc ni approuver ni goûter le livre d'Helvétius. Il en
Le HOT écrit en effet fort sévèrement à Condorcet : « Comme je ne crois pas, monsieur , dit-il, que vous fassiez jamais un livre de philosophie sans logique, de littérature sans goût, et de morale sans honnêteté, je ne crois pas que la sévérité de mon jugement puisse vous effrayer....…. . On prétend qu’'Helvétius a dit le secret de bien des gens, je suis fâché qu'on ait prêté ce mot à M"° de Boufilers ; javais toujours pensé qu’il était de M"° Dudeffand à laquelle il appartient de droit. Je sais qu'il y a beaucoup de passablement honnêtes gens, qui le sont à la manière et d’après les principes du Livre de l'Esprit, c’est-à-dire d’après un calcul d'intérêt. J'ai sur cela plusieurs choses à remarquer : pour que ce füt un mérite dans ce livre, il faudrait que l’auteur se fût attaché à prouver que les hommes ont un intérêt véritable à être honnêtes gens, ce qui est facile ; mais il semble continuellement occupé à prouver le contraire. Il répand à grands flots le mépris et le ridicule sur tous les sentiments honnêtes et sur toutes les vertus privées. Par la plus lourde et la plus absurde des erreurs il veut faire regarder ces vertus comme nulles, pour ne vanter que de prétendues vertus politiques, beaucoup plus funestes aux hommes, qu’elles ne peuvent leur être utiles... Il établit qu'il n’y a pas lieu à la probité entre les nations, d’où il suivrait que le monde doit être éternellement un coupe-gorge ;....... nulle part il ne s’appuie sur une connaissance approfondie du cœur humain ; nulle part il n’analyse les vrais besoins de l’homme ;.....… il ne se doute nulle part que l'homme ait le besoin d’aimer, autrement il n'aurait pas dit que l'intérêt est l'unique principe qui le fait agir. Il eut compris que dans le sens où cette proposition est vraie , elle ‘est une puérilité et une abstraction métaphysique, d’où il n’y a aucun résultat pratique à tirer, puisque alors elle équivaut à dire que
ae AA, l'homme ne désire que ce qu’il désire. S'il parle de l’intérêt réfléchi, calculé, par lequel l’homme se compare aux autres et se préfère, il est faux que les hommes, même les plus corrompus , se conduisent toujours par ce principe, il est faux que les sentiments moraux n'influent pas sur leurs jugements, leurs actions et leurs affections. La preuve en est qu'ils ont besoin de vaincre leurs sentiments lorsqu'il est en opposition avec leur intérêt; la preuve en est qu'ils ont des remords; la preuve en est qu'ils sont touchés des romans et des tragédies , et qu’un roman dont le héros agirait conformément aux principes d'Helvétius leur déplairait beaucoup... Il y a des hommes très-peu sensibles et qui sont en même temps honnêtes :....... mais tous ont pour base de leur honnêteté la justice et même un certain degré de bonté. »
Parmi ceux dont j'avais annoncé que je rapporterais le sentiment sur la morale d’Helvétius, je n’avais pas d’abord eu l'intention de donner une place à La Harpe. C’est qu'en effet sa critique, d’ailleurs fort passionnée , n'offre pas de caractère qui la distingue particulièrement, j'en tirerai cependant ce trait qu’il cite et qui est une bonne manière de marquer les suites fâcheuses en politique d’une telle morale : « Quand Fabricius entendit Cynéas, à la table de Pyrrhus, débiter la doctrine d'Epicure sur le plaisir et la douleur, dieux immortels, s’écria-t-il, puisse cette doctrine être toujours celle des ennemis de Rome ! » Le mot est sans doute plus politique que philosophique , et si l’ordre des temps me permettait de faire ce rapprochement, je dirais plus stoïcien que chrétien, mais il n’en est pas moins une forte réprobation des maximes épicuriennes. Et nous aussi, ajouterai-je, souhaitons pour notre pays, souhaitons pour tous les pays, souhaitons pour l’humanité que ce ne soit pas là la règle de
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la vie soit publique soit privée, car ce serait la ruine de la société. Qu'est-ce en effet que l’égoïsme? la désassociation, si on me passe l'expression, la réduction du moi au moi, la faiblesse même de l’homme , auquel il n'est pas bon, si toutefois il n’est pas impossible d'être seul, surtout de cette solitude du cœur, qui fait qu'il n'aime que lui et en lui ce qu’il y a de moins noble. Où l’homme n'aime plus son prochain comme lui-même, ne le traite plus comme lui-même , l’efface en quelque sorte devant lui, il n’est plus deux, il n’est qu’un, ilest seul, et seul il est dans toute son infirmité, toute sa misère naturelle, de sorte que cette morale qui semble tant faire pour le moi, au fond de lui est désastreuse, puisqu'elle lui ôte cette chose nécessaire entre toutes, et qui double sa vie, appelée par le christianisme du doux nom de prochain.
Je voudrais aussi citer parmi les juges de cette partie de la philosophie d'Helvétius, des écrivains sans doute moins illustres que ceux dont j'ai d’abord produit les noms, mais qui ont cependant leurs mérites, et qui ont surtout celui d'avoir fait au xviri° siècle, sans grand éclat peut-être, et sans grand résultat, mais non sans solidité et sans force une ferme opposition au sensualisme régnant k l'abbé de Lignac et l'abbé Gauchat par exemple (1).
L'abbé de Lignac, esprit fin et judicieux, penseur pénétrant, bon écrivain et analyste savant, n’a peut-être eu que le tort, dans son examen du Livre de l'Esprit, de n’avoir pas toujours donné à cette discussion, au moins dans la
(1) On pourrait nommer aussi le P. Richard , l’abbé Baruel et autres.
Si l’on voulait être édifié dans le détail des nombreuses inconséquences dans lesquelles tombe Helvétius, on n’aurait qu’à consulter un long chapitre de Pabbé Gauchat qui en fait, on peut le dire, un recueil complet et vraiment curieux.
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forme, un tour assez sérieux, car il est difficile de réfuter avec plus de vigueur et de modération tout ensemble la doctrine d'Helvétius, et quoiqu'il s'attache particulière ment à en combattre la métaphysique, il n’en néglige pas la morale, et voici comment entre autres endroits il en présente la critique (p. 104 de son examen comique) : « Pourquoi êtes-vous au monde? — Pour m'y procurer le plus de plaisir possible. — Êtes-vous libre de choisir entre plaisir et plaisir? — Non, je suis entraîné par une fatalité invincible dans toutes mes volontés et toutes mes actions. — Vous n'êtes donc pas au monde pour être honnête et vertueux? — J'y suis pour y être ce que j'y suis, puisque je ne puis y être autrement. — Qu'est-ce que la vertu? — C’est mon intérêt personnel, lié à celui de ma nation. — Êtes-vous obligé d'aimer l'intérêt de votre nation? — Autant que j'y trouve mon compte. — Seriezvous méchant si vous troubliez l’ordre de la société? — Oui, dans l’esprit de mes concitoyens ; mais en moi-même je serais bon comme un loup le serait dans son espèce. — Qu'est-ce que la perfection morale? — Ce qu'il plaît aux hommes d'appeler ainsi. — D'où viennent les grandes vertus? — Des passions poussées jusqu'à leur dernière période , et qui font aussi les grands crimes. — Faut-il réprimer les passions? Ce serait peine inutile dans des êtres qui sont mus par la fatalité et pernicieuse, si elle réussissait. »
Quant à l’abbé Gauchat, dont je voudrais aussi donner quelque chose, pour lui faire honneur de sa part dans la lutte contre Helvétius, théologien peut-être plus que philosophe, il ne manque cependant pas de bonnes raisons dans sa réfutation, mais il laisse parfois à désirer plus de sobriété , plus d’élévation, un meilleur ordre de com-
position; il y a trop du journaliste dans ses lettres. Voici XXLV. l
quelques-unes de ses observations sur la morale d'Helvétius (t. IE, p. 140 et 260) : «IL y a en nous l'amour de soi et dans l’amour de soi un double désir, celui du bonheur et celui des moyens du bonheur. Le premier est nécessaire et universel, le second libre et variable. Helvétius ne reconnaît que le premier et dit en conséquence : Suivez ce but sans regarder aux moyens ; votre bonheur à tout prix et sans condition. Mais les moralistes chrétiens plus éclairés, et tenant compte de l’un et de l’autre désir, ne disent pas : n'ayez pas d'intérêt, ne cherchez pas votre bonheur , ils disent : cherchez votre bonheur, votre bonheur véritable ; mais ayez égard aux moyens, ne prenez que ceux que permet la loi divine. Point de bonheur par conséquent, contre cette loi qui est un commandement de justice et d'amour. Nous aimons, voilà le fond de notre être, mais ce qui n’est pas moins dans notre être, c’est d'avoir une loi, un ordre à suivre, et par suite l’obligation de nous conformer dans notre amour à cette loi, à cet ordre. On sait bien que tout ce que l’homme peut désirer, sentir, rechercher, c’est parce qu'il l'aime, qu'il le désire, le sent et le recherche. Mais il serait aussi absurde qu'impie de soutenir que tout ce qu’il fait, parce qu'il s’aime, est juste ; à l’amour de soi est essentiellement joint un autre principe qui le dirige et le rectifie. »
Tels sont les jugements que des auteurs, d’ailleurs d'ordre , de génie, d'humeur, de sentiments, et même on peut le dire de partis différents, s'accordent à porter sur la morale d’Helvétius. Ils sont, ce semble, accablants pour la doctrine qu’ils condamnent , et il n’y aurait rien à y ajouter, si par quelques réflexions, qui n’en sont au reste que la suite, on ne pouvait espérer en les rapprochant, en les coordonnant, en les ramenant par l’abstraction à une commune expression, en former une seule et
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même critique, et leur prêter ainsi, au moins logiquement, une nouvelle force de réfutation. C’est ce que je vais essayer , et ce qui me servira en même temps de préparation et comme de transition à cette théorie de l’amour que j'ai annoncée précédemment et que je me propose de présenter, en opposition avec celle du Livre de l'Esprit.
Que suit-il donc, en les généralisant dans ce qu’elles ont d’essentiel, des diverses objections que nous venons de voir diriger contre la morale d'Helvétius? que des deux termes en rapport dans la question qu'il traite , du sujet et de l’objet, de l’homme et de son but , de ce qui le porte intimement au bien et du bien en lui-même, il n’entend pas mieux l’un que l’autre, qu’il les méconnait également, en réduisant l’un à la sensibilité physique et l’autre par conséquent à l’utile, et qu’ainsi de tout point sa solution est défectueuse. En premier lieu, n’y a-t-il en nous que l'amour de l’utile et tous nos autres amours n’en sont-ils dans leur diversité que des formes variées, l’amour du beau comme celui du juste, l'amour du vrai comme celui du saint ; et par suite tous nos mérites, toutes nos vertus et tous nos talents, qui à l’aide de la liberté se rattachent à l'amour, n’ont-ils pour objet et pour fin que le bien-être et l’utile? La justice et la charité ne sont-elles que des intérêts, la piété qu’une industrie, le génie qu’un calcul, la poésie, l’éloquence et la science que des espèces de sensualités? Helvétius a raison; il n’y a en nous de mouvement au bien que par et pour les sens, et nous n'avons de bonté que la sensibilité qui leur est propre ; c'est le triomphe en morale de la sensibilité physique comme il l’appelle.
Mais si aimer n’est pas toujours et en tout aimer l’utile : si avec l’utile qui n’est proprement que de la matière à
consommer, nous aimons notre prochain qui est une âme à respecter, si nous aimons notre créateur quiest une âme à adorer , si nous aimons le beau et le vrai dont l’un est dans les choses leur perfection à admirer , et l’autre leur essence et leur loi à déterminer; si par conséquent tout ce qui sort de bon de ces diverses manières d'aimer, si la justice et la charité ne sont plus du commerce et la religion de l’économie; si le génie sous tous ses aspects est autre chose qu’une affaire, si à un certain degré d’excellence et dans de certaines conditions toutes ces pratiques du bien deviennent chacune à leur manière de grands détachements de grands renoncements ; si le juste a du héros, et le saint du martyr, si le poète aussi et l’orateur et le savant portent du dévouement dans leur œuvre, si par tant de traits éclatent des amours tout autres que celui de l’utile, Helvétius n’a plus raison ; il a tort, et tort grave. Il se trompe de la plus triste, comme de la plus grossière des erreurs, il ne comprend de nos inclinations, de nos dispositions au bien que la moins relevée ; encore ne la comprend-il pas avec exactitude , car ce n’est pas bien apprécier l'intérêt en lui-même, et tel que Dieu a pris soin de le mettre en nos cœurs, que de ne pas l’y voir uni et subordonné à quelque chose de supérieur et de plus pur , qui le légitime et l'explique. Helvétius n’entend rien au sage, au héros et au martyr; il n’entend rien au poète, au savant et à l’orateur. Que lui parlez-vous de Regulus ou de d'Assas ? Que lui parlez-vous d'Homère, de Dante ou de Milton? et de Socrate et de Platon, et de Descartes et de Leïbnitz?
Vous lui demandez si ce ne sont pas là de nobles et grandes âmes, de nobles et beaux génies, tout occupés d’autres soins que de celui de l’utile? il vous répondra que ce sont des façons d’industriels qui exploitent, ceux-ci