‹ Mémoire sur HelvétiusChapitre 3 sur 12 · DER, OUI · texte numérisé non relu

DER, OUI

une certaine organisation extérieure , qui fait notre supériorité. « Si la nature , dit Helvétius dans un passage resté célèbre , au lieu de mains et de doigts flexibles , eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes sans art, sans habileté , sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d'éviter les bêtes féroces, ne fussent encore errants dans les forêts, comme des troupeaux fugitifs » (p. 121). Sur quoi un excellent juge dit ce mot : Je n’en doute pas en effet, si une partie des hommes étaient des chevaux , les autres monteraient dessus (1). Sur quoi Voltaire dit aussi : « Ce n’est pas parce que les singes ont les mains différentes des nôtres, qu’ils ont moins de pensées, car ils ont leurs mains comme les nôtres. »

Il est vrai que si Helvétius rencontre ici de tels adversaires, il a pour soutien Diderot , qui ne lui est pas au reste, comme nous le verrons, et comme je l’ai déjà montré, aussi favorable sur d’autres points ; et qu'ici même l’expose et le traduit en de tels termes qu'il finit par en faire involontairement la critique. En effet, voici comment il s'exprime :

« Allongez à un homme le museau; figurez-lui le nez, les yeux, les dents, les oreilles comme à un chien ; couvrez-le de poil, mettez-le à quatre pattes , etcet homme, fut-il un docteur en Sorbonne, ainsi métamorphosé, fera toutes les fonctions d’un chien: il aboiera au lieu d’argumenter , il rongera des os au lieu de résoudre des sophismes; son activité principale se ramassera vers l’odorat; il aura presque toute son âme dans le nez et il suivra un lapin ou un lièvre à la piste , au lieu d’éventer un athée ou un hérétique. D'un autre côté, prenez un chien, dressez-

(1) M. Villemain,

Ne DER le sur les pieds de derrière, arrondissez-lui la tête, raC= courcissez-lui le museau, Ôtez-lui le poil et la queue et vous en ferez un docteur réfléchissant profondément sur les mystères de la prédestination et de la grâce. » Si l’on considère, poursuit Diderot , qu’un homme ne diffère d’un autre homme que par l’organisation , et ne diffère de luimême que par la variété qui survient dans ses organes; Si on le voit balbutiant dans l'enfance , raisonnant dans l’âge mûr, balbutiant de rechef dans la vieillesse, tel qu'il est dans l’état de santé, de maladie, de tranquillité et de passion , on ne sera pas éloigné de ce système. »

Il se peut, mais ce ne sera pas du moins la manière dont le présente Diderot qui nous en rapprochera; caril n'était guère possible d'en mieux faire saillir la flagrante témérité. |

Dans la suite de ce premier discours, Helvétius s’atta— che à montrer que la sensibilité physique et la mémoire, . ou pour mieux dire, la sensibilité seule, produit toutes nos idées, puisque la mémoire n’est que la sensation et que se souvenir n’est, proprement, que sentir (p. 130); tout comme apercevoir des ressemblances et des différences ou juger ; ce qu'il essaie de démontrer par différents exemples. Et de cette explication de nos idées et de nos jugements passant à ce qui les rend faux, il en indique trois causes : les passions, l'ignorance et l’abus des mots.

Les passions nous trompent, parce qu’au lieu de nous laisser voir toutes les faces des objets, elles ne nous permettent que d’en considérer une ; c’est ce que marque bien ce mot d’une femme à son amant, dit Helvétius : « Ah! perfide , tu ne m'aimes plus ; tu crois plus à ce que tu vois qu’à ce que je te dis (p. 138). » Nous errons par ignorance, quand faute d'étude ou de mémoire, nous ne savons ou ne nous rappelons pas tous les faits dont nous avons à

juger. C'est à quoi nous sommes exposés dans toutes les questions un peu difficiles, comme par exemple celle du luxe. Et ici se place cette longue dissertation sur le luxe, qui est sans proportion avec le reste du discours (de la p. 159 à la p. 158). La troisième cause d’erreur est l’abus des mots, dont l’auteur essaie de rendre compte en insistant plus particulièrement sur les mots matière , espace, infini , liberté, de manière à en tirer des inductions fayorables à l’hypothèse sensualiste. Vers la fin du discours il cite Malebranche et lui attribue le traité de la Prémotion physique , erreur que relève Voltaire et qui rentre dans la classe de celles qu’on ne peut rapporter ni aux passions, ni à l’abus des mots.

Du reste, dans tout ce début de son ouvrage, Helvétius n'est visiblement qu'un disciple, mais un disciple à outrance, et sans en être plus fort, de Locke, dont il profite peu et dont il abuse beaucoup.

Maintenant dois-je passer en revue toutes les opinions particulières qu'Helvétius introduit ici incidemment, telles que sa négation de la liberté, son doute, si ce n’est pis, sur la spiritualité de l’âme; son affirmation de l’activité, et par suite de la sensibilité de la matière, sa manière de ramener l’espace à la matière, qu’il est fort porté à admettre seule, et enfin sa disposition passablement septique à ne reconnaître de vérités que celles que nous livre la sensation ? je ne le pense pas; ce serait, me laissant gagner aux procédés de mon auteur, courir sur ses pas d’une digression à une autre, traiter de mille choses diverses épisodiquement , et compliquer ainsi sans méthode une étude déjà assez embarrassante en elle-même. Je préfère élaguer , simplifier, négliger l'accessoire pour m'’attacher au principal, et m'en tenir à ce qui est proprement et éminemment l’objet même du livre.

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Dans cette vue je n'ai donc pas à m'étendre davantage sur l'analyse du premier discours; il me reste à l’apprécier dans ce qu'il renferme d'essentiel.

Et d’abord, quesignifie cette étrange doctrine (la même au fond que celle que plus tard il soutiendra au sujet de l'éducation , et qui consiste à dire que tout homme est capable de toutes choses, au moyen des circonstances dans lesquelles on le place), que signifie, dis-je, cette doctrine de l’assimilation possible de l’homme avec la brute? c'est qu'il n’est lui-même rien de précis en nature, mais qu’il devient et se fait tout , selon le concours des causes qui agissent sur lui; qu'il n’est de première institution ni ceci ni cela, ni une chose ni une autre , rien de déterminé et de fixe, mais une simple aptitude , une puissance vague, la table rase en un mot sur laquelle tout peut indifféremment s'imprimer et se peindre, c’est-à-dire, qu’en lui le dedans est livré tout entier et sans résistance audehors, prêt à en tout recevoir, à se plier docile et souple à toutes Les impressions qui lui en viennent; de sorte que dans chacun de nous il y a de tout également, ou que plutôt il n’y a de rien et qu’on y peut tout mettre , y compris le cheval, et même si l’on veut l’autruche, et pourquoi pas la carpe , et la plante et la pierre, puisque nous n'avons , par hypothèse du moins , nulle constitution fixée , nulle destination marquée : système qui généralisé revient à dire que tout est dans tout , tout animal dans chaque animal, toute plante dans chaque plante, tout minéral dans chaque minéral , et bien plus que le minéral à son tour est dans la plante, et la plante dans l’animal, et qu’ainsi tout au fond ne fait qu’un et ne devient divers que par évolution et développement.

Or, que penser de ce système ?

Bonnet, de Genève, a dit, par allusion au passage d'Hel-

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vétius que j'ai cité plus haut : « Le cerveau du cheval répond à sa botte ; et quand même on détruirait l’organisation du pied du quadrupède, la botte subsisterait encore dans le sensorium ou le cerveau, ce qui empêcherait le cheval de devenir homme. » Cette juste remarque nous met sur la voie de quelques réflexions qui, je l’espère, laisseront peu de crédit à l'opinion d’'Helvétius.

Il y a une grande loi de zoologie , en vertu de laquelle ce que suppose Helvétius est tout simplement impossible ; cette loi est celle de la corrélation des organes , à laquelle il faut joindre celle de leur subordination dont je dirai aussi un mot. Cette première loi veut que les organes dont les animaux sont pourvus, soient tellement faits les uns pour les autres, se correspondent et s’entretiennent tellement, qu'ils forment entre eux un tout, un ensemble, une composition, qui n’a rien d’arbitraire, et ne se prête ni à de certaines additions, ni à de certains retranchements. En sorte que, comme le dit ur physiologiste éminent (1), les combinaisons organiques ne sont pas libres ; tous les rapports y sont déterminés nécessairement. Certaines parties s’appellent et d’autres s’excluent. Il y a des combinaisons impossibles, et il y en a de nécessaires. Toutes les complications imaginables n'existent pas, puisqu'il y a des combinaisons impossibles ; ni toutes les simplifications, puisqu'il y a des combinaisons nécessaires. Comme exemples de cette loi on peut citer le rapport des organes de la respiration avec ceux du mouvement; celui de ces mêmes organes avec ceux de la digestion ; celui des organes de la digestion elle-même avec les appareils extérieurs destinés à la nutrition. Ainsi, ce n’est pas par hasard que des dents tranchantes conviennent avec

(1) M. Flourens.

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