‹ Mémoire sur HelvétiusChapitre 4 sur 12 · RAS · texte numérisé non relu

RAS

“un estomac simple , et des ‘dents plates ayec un es- ‘tomac multiple ; un animal carnassier a nécessairement des dents tranchantes , un estomac simple, des ‘doigts divisés et mobiles pour saisir sa proie, et jusque ‘dans le cerveau une disposition qui le pousse à se nourrir ‘de chair.

Et non-seulement il y a corrélation entre les organes, mais il y a subordination des uns à l'égard des autres. Les organes de la locomotion sont subordonnés à ceux de la digestion , ceux de la circulation à ceux de la respiration, ettous à ceux du système nerveux. Aussi, la forme du système nerveux détermine celle de tout l’animal, et la raison en est simple, c’est qu'en principe le système nerveux est tout l’animal et que les autres n’y sont joints

que pour le servir et l’entretenir. Dans l’homme, par exemple, l'encéphale se compose de trois parties , le cer-

veau, proprement dit, siége exclusif de l'intelligence; le cervelet, siége de la force qui détermine et règle le mouvement; la moëlle allongée , siége de celle qui produit la respiration. Or, l'encéphale dans sa composition décide du reste de l’organisation et il implique tout un ordre d’appareils à son service, qui fonctionnent sous sa dépendance et répondent à ses besoins.

Telle est dans sa généralité la double loi qui préside à l’économie animale.

Si maintenant cette double loi sous les yeux, on veut juger avec quelque rigueur lPopinion d'Helvétius , il ne sera pas difficile d’en saisir le défaut , et j'ajoute, le ridicule. Aïnsi on peut lui dire : Vous pensez qu’en donnant au cheval les mains de l’homme, on lui en donnera l’esprit. On ne lui en donnera rien, on le réduira seulement à l'impossibilité de vivre comme cheval. Pour en faire quelque chose comme l’homme, il faudrait d’abord lui en

es

prêter l'âme; puis avec l’âme le cerveau, qui n’est pas dans l’homme ce qu'il est dans le cheval ; et avec le cer— Veau ce qui en est une dépendance, ses divers instruments d'action ; il faudrait défaire le cheval d’un bout à l’autre, et le faire homme de toute pièce ; alors en effet il pourrait être intelligent comme l’homme; car il ne serait plus le cheval, il serait l’homme, il serait le cheval fait homme. Mais supposer qu’en lui prêtant simplement les mains de l'homme, on lui en prêterait la pensée , c’est supposer qu'en lui attribuant aussi par une autre combinaison les griffes du tigre ou du lion, on en ferait un lion ou untigre; on n’en ferait qu’une impossibilité, impossibilité du même genre que celle qui consisterait à convertir l'oiseau en poisson en lui donnant des nageoires, ou le poisson en oiseau en lui donnant des ailes. On ne renverse pas ainsi l'ordre de la nature, on ne franchit pas par caprice les lignes sévères qu'elle a tracées entre ses domaines vraiment distincts ; on ne confond pas l’œuvre de Dieu, on ne la défait pas et on ne la refait pas à plaisir, et si on la peut modifier dans ce qu’elle à d’accidentel , elle résiste et demeure stable dans ce qu’elle a d’essentiel. Les essences ne changent pas, elles ne se transforment pas les unes dans les autres, celle de l’animal dans celle de la plante, celle de la plante dans celle de la pierre et réciproquement : et non-seulement elles se.maintiennent d'un règne à l’autre, mais elles subsistent également dans les différents ordres de chaque règne, ily a pour me servir ici des termes de la science, des embranchements, des circonvallations et comme des sauts, qui empêchent que tout animal puisse devenir un autre animal, toute plante une autre plante, toute pierre une autre pierre et réciproquement. Ni tout ne se tire de tout, ni tout ne se ramène à tout. S'il en

était autrement, la création ne serait que confusion , et

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le créateur ne serait rien moins qu’ordonnateur. Dans l’incréé comme dans le créé tout serait en puissance et rien jamais en acte, c'est-à-dire que rien n’y serait défini, établi et durable, et que tout y serait incertain, mobile et passager ; d’où suivrait avec un monde qui ne serait rien de déterminé, un Dieu qui n’aurait pas plus de caractère ; un monde où tout pourrait indistinctement se faire, et un Dieu disposé lui-même à tout laisser se faire, un Dieu et un monde vagues au lieu d’un Dieu et d’un monde précis ; un Dieu bien près de n’être rien, tant il serait vide d’attributs , et un monde qui ne serait proprement aucune chose, tant il porterait peu de marques d'ordre et de stabilité ; un Dieu neutre et indifférent qui laisserait aller et comme s’écouler une création toute d'aventure ; et un monde en tout point digne d’une telle origine ; en un mot, un Dieu qui ne serait pas le bien, et un monde qui ne serait pas une bonne chose, tels seraient le Dieu et le monde du système que je combats ; serait-ce encore le vrai Dieu ? serait-ce le vrai monde ? le lecteur en jugera , il jugera, par conséquent si Helvétius qui dans sa théorie ne va pas jusque-là, mais y tend nécessairement , en est plus fort sur le point auquel il s’est borné.

Du reste, et pour finir par une dernière remarque sur ce discours, je rappellerai que quand l’auteur y enseigne que la sensibilité physique est la cause productrice de l'esprit ou des idées, il entend par là que c'est une seule et même faculté, la perception externe, qui produit toutes nos idées et que cette faculté appartient aux organes.

Or, après tout ce qui a été objecté avec grande raison à une telle doctrine, je n'ai pas besoin de démontrer, et, il me suffit d'affirmer, que si nous n’avons en effet qu’une faculté pour tout connaître, cette faculté n’est pas la per-

“en,

ception externe, laquelle n’est dans l'âme que le pouvoir limité de connaître les choses sensibles, mais l'intelligence ou l'entendement, pris dans toute sa généralité, et capable par là mème de toutes espèces d'idées, quels qu’en soient les objets ; il me suffit en outre d’aflirmer que cette faculté n'appartient pas à la matière, parce que la matière ne pense pas, ne connaît pas, n’agit pas, parce qu’en un mot elle n’est pas l’âme et n’en a pas les attributs.

Il n'y a rien eu à cet égard d’opposé aux divers auteurs, partisans du même système, qui ne puisse l'être également à Helvétius lui-même; et en particulier il n’y a pas un des arguments dont j'ai fait usage contre Delamettrie, d'Holbach et Diderot qui ne fut ici à sa place. Je ne les reproduirai donc pas, je me contenterai d’y renvoyer ; j'y joindrai seulement une observation : Helvétius affecte de ne pas vouloir prononcer sur la question de la spiritualité de la substance qui pense; mais il ne l’en résout pas moins dans le sens matérialiste, d’abord parce que c’est à la sensibilité physique qu’il rapporte toutes les idées : ensuite parce qu'il ne reconnaît en conséquence que des idées sensibles ou relatives aux corps. On peut même dire qu'Helvétius est à un certain point de vue plus matérialiste qu’un autre ; car comme c’est surtout aux organes de la vie de relation, aux mains et aux pieds, par exemple, qu'il attribue le grand rôle dans la production des idées, il est certainement par là plus grossier dans son système, que ceux qui, avant tout, font honneur de cette fonction supérieure au plus intime, au plus délicat, au premier de nos organes, à la maîtresse pièce de la machine, en un mot au cerveau ; ceux-là du moins sont plus prêts à mieux entendre et à mieux expliquer le mécanisme et le jeu de l’instrument de la pensée.

Quoi qu’il'en soit je n'ai plus à discuter le principe

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d'Helvétius, et comme il n’est en outre dans ce premier discours aucun point de quelque importance que j'aie encore à examiner, je passe au deuxième, sur lequel je serai, je dois en avertir, beaucoup plus long: si bien même que j’ai besoin d’une sorte de préface pour indiquer et justifier à-la-fois le travail étendu dont il sera pour moi le motif et l’occasion.

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