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“qu'un mensonge et qu’un jeu qui les flatte dans leur sensibilité physique ? que si l’orateur est vraiment l’orateur, c'est-à-dire l’homme d’une grande pensée, et d’une vive émotion, à rendre par un discours plein de clarté d'ordre -de mouvement et de vie, et si ceux qui l’écoutent, sont aussi des esprits inquiets d’une sainte cause, animés de ‘généreux sentiments, c’est un commerce sans doute aussi, qui s'établit entre eux etlui, c’est un échange assurément, mais où rien ne se fait que d'âme à âme, et qui ne soit d’un côté raison, lumières supérieures et haute impulsion d'amour , et de l’autre, après plus ou moins de résistance et de lutte, foi, adhésion d'esprit et soumission de cœur. Où y a-t-il là place pour ce trafic honteux et ce métier sans pudeur qu'Helvétius se plaît à nous montrer dans les nobles travaux de l’éloquence ?
Laissons-le donc dire; laissons-le expliquer au même point de vue d’autres dons de l'esprit, la clarté, l’agrément, la grâce et la légèreté dans les productions littéraires ; qu’en toutes il voit pour fin, le bien-être du lecteur, sa peine épargnée et sa paresse favorisée; qu'il réduise ainsi toute la critique à une sorte d'application de l’économie politique, nous n'avons plus, après ce qui vient d’être dit, à discuter mais à constater cette conséquence nécessaire de la doctrine qu'il professe. Toutefois il serait difficile de se taire sur l'étrange réforme qu'il est, par la suite de ses idées, conduit à proposer pour l’éducation des femmes. Comme c’est à elles qu’il attribue le goût fort répandu de son temps, pour les compositions frivoles, pour les romans et les historiettes, comme par suite de l'influence qu’elles exercent, la grande affaire de leur vie est la galanterie, il croit qu'il y aurait un moyen entre autres de corriger cet abus : « Ce serait, je n’ai pas besoin d’avertir que je cite et même que je ne cite pas
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tout, de les débarrasser d’un reste de pudeur, dont le sacrifice les met en droit d'exiger le culte et l’adoration perpétuelle de leurs amants. » Les hommes en seraient plus indépendants , plus raisonnables et plus sages (p. 359).
Tout cela peut être conséquent, mais il faut avouer qu'il est malheureux d’être amené par la logique à de telles propositions , et qu’en venir à demander pour la sagesse et l'indépendance , entendez la plus libre jouissance de l’homme, l’avilissement de la femme, c’est se laisser pousser par le raisonnement à de bien étranges excès. Ainsi, ce n’était pas assez d’avoir été entraîné à flétrir dans notre esprit la poésie, l’éloquence et les lettres, il fallait encore en venir à retirer tout respect à celles qui y ont tant de droit, et en ont tant de besoin.
Helvétius n’a compris, au moins par son système, ni ce qu’elles valent , ni ce qu'elles exigent , et si j'avais à cet égard à lui donner une leçon, je la lui donnerais simple et courte, et je l’emprunterais à un auteur qui a bien aussi ses excès de doctrine, mais qui les tempère ou y échappe par cette intelligence venue du cœur, à laquelle se révèlent les bonnes et saintes choses ; M. De Maistre , écrivant à sa fille , lui dit dans l’effusion de ses conseils et de sa tendresse de père : Le grand honneur est de faire des hommes et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Et ailleurs encore : «Les femmes ne font aucun chef-d’œuvre (il s’agit de ceux de l'esprit) en aucun genre... mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela ; c’est sur leurs genoux que se forment ce qu’il y a de plus excellent dans le monde, un honnête homme et.une honnête femme ; c’est le plus grand chef-d'œuvre du monde. » Or, je le demande, est-ce de la femme avilie , et débarrassée, comme le dit Helvétius, d’un reste de pudeur, que viendra
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à l'enfance pour la soutenir, l’élever, la conduire de l’état - d’innocence à celui d’honnêteté, cette vigilance , cette pureté, cette religion dans l'amour qui fait la digne et vertueuse mère? En perdant le respect qu’elle se doit à elle-même , elle aura perdu également celui qu’elle doit à son enfant , et ce ne sera plus en lui une âme , une créature raisonnable, que dans son peu de retenue, son peu d'estime pour elle-même, et par suite son mépris de la nature humaine , elle se croira appelée à former; ce sera un animal de son sang qu'elle aura conçu et mis au monde sans pieuse sollicitude et même sans tendresse. Car il faut la pudeur au cœur de la femme pour y développer et y conserver toutes les autres vertus; c’en est le parfum et à-la-fois le principe vivifiant ; de la part de celle qui n’a pas ce sens inquiet, timide, exquis et gräcieux tout ensemble de l’honnête, n’attendez pas les délicatesses de conscience et la pureté de sentiment de la fille, de l'épouse et de la mère, et craignez bien des oublis et bien des abaïissements. Ce n’est pas sur ce modèle et à cette: fin que Dieu a fait la compagne :de l'homme.
Mais il est temps d’en finir avec l’analyse de ce discours, et de constater en dernier lieu, que l’auteur en considérant l'esprit comme la probité par rapport à l’univers, ne voit pas, pour en juger sous ce nouvel aspect, d'autre mesure que celle qu’il a constamment appliquée, c’est-à-dire, l'intérêt. Ainsi, il pense que s’il existait une probité qui s’'étendrait à l’univers , elle né serait que l’habitude des actions utiles à toutes les nations; mais il n’y croit pas, et il admet tout au plus à cet égard des intentions et des vœux. Il n’en est pas de même de l'esprit, qui peut en se composant d'idées utiles à tous les hommes, avoir ce caracière de généralité. C’est ainsi que dans Homère, Vir— gile, Le Tasse et Milton, on trouve des pensées qui plai-
RE, ou sent dans tous les temps, dans tous les lieux et à tous les hommes. Si donc dans ce cas, comme dans tous les autres, il y a un dispensateur de l’estime des hommes, nul doute que ce ne soit l’intérêt. En sorte que de tout point en matière d'idées, comme en matière de mœurs, ce qu’on estime, ce qu’on doit estimer, c’est uniquement l’utile. Telle est la conclusion générale de l’auteur, suite et résumé de toutes les conclusions particulières auxquelles il est successivement parvenu.
Cette conclusion , je la combattrai, mais je me hâte de le dire, ce sera plutôt en la partie qui regarde la probité, qu’en celle qui touche proprement à l’esprit, car quoique dans l’ordre de composition tel que se le propose Helvétius, ce soit évidemment celle-ci qui ait le pas sur cellelà, dans l’ordre d'importance c’est au contraire la seconde qui l’emporte sur la première; la preuve en serait s’il la fallait, dans le soin avec lequel la plupart des auteurs, que j'aurai par la suite l’occasion de citer , se sont bornés dans leurs critiques à ce point de doctrine. Je ne ferai pas autrement qu'eux ; je m’attacherai ayant tout à discuter et à apprécier le principe de l'intérêt, tel que le professe Helvétius , lorsqu'il l’applique aux actes et aux habitudes de la vie morale , et je m'en tiendrai pour le reste aux remarques particulières que j’ai pu mêler çà et là au cours de mon analyse. Je vais donc examiner, pour la juger dans ce qu’elle à de plus général, cette théorie définie comme elle vient de l’être ; mais avant je laisserai parler des écrivains dont l'intervention dans cette question ne sera certainement pas inutile.
Dans la pratique parce que nous sommes faibles , parce que nous sommes tentés, parce que souvent en nous le mal prévaut sur le bien , l'intérêt sur la raison et la chair sur l'esprit, nous ne sommes que trop disposés à une fa-
cile indulgence à l'égard de certaines maximes. Dans la spéculation du moins, et quand nous n’avons à prononcer que du vrai et du faux, soyons plus fermes et plus sévères, ne fléchissons pas sur les principes, en morale surtout. On perd la foi aux choses , de plus d’une façon et à plus d’un degré. On peut ne pas croire à Dieu, ou du moins à certains de ses attributs ; on peut ne pas croire à l’âme et à certaines de ses facultés, et ce sont déjà de terribles doutes que ceux-là; mais on peut en outre ne pas croire à la loi morale et à ses applications, et c’est le pire de tous, car il implique les autres, et atteint pour la corrompre au plus profond de la conscience. Or, avec Helvétius on devient au moins indifférent et sur Dieu et sur l’âme eton ne tient pas bien vivement, car on la nie à chaque instant, à la loi morale elle-même. On arrive ainsi à un triste et fâcheux détachement de toutes les grandes vérités, nécessaires cependant à notre esprit et à notre cœur. Il y a donc lieu de se féliciter de trouver à côté d'Helvétius et en opposition avec lui sur ce qu’il y a de plus fâcheux dans sa doctrine , des auteurs, ses contemporains, quelquesuns même ses amis, et sur d’autres points ses partisans, et de les entendre protester avec éclat contre ses maximes. C’est avec d'autant plus de confiance que nous en viendrons ensuite nous-mêmes à discuter et à juger cette fausse philosophie.
Ecoutons d'abord Voltaire.
Sur une pensée de d'Holbach, mais qui pourrait tout aussi bien être d'Helvétius, et qui est que dès que « le vice rend l’homme heureux, il doit aimer le vice , » il s'était écrié : Cette maxime est encore plus détestable en morale que les autres ne sont fausses en métaphysique; et il le prouvait par quelques réflexions pleines de sens et de cœur. Il est dans les mêmes sentiments, chaque fois que
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l'occasion s’en présente , et il y est si attaché qu'il n'hésite pas en plus d’un endroit à se séparer de Locke luimême , qu'il est en général si disposé à suivre, mais qui lui paraît sur ce point s’écarter de la vérité et nier au moins indirectement les idées du juste et de l’injuste. C’est ainsi qu'il dit : « Locke, le plus sage des métaphysiciens que je connaisse, semble, en combattant avec raison les idées innées, penser qu’il n’y a aucun principe de morale HOIMATSG On ivnuin ge deniniateens do tre l sqhit . . .< .« . Mais n'est-il pas évident que Dieu a voulu que nous vivions en société, comme il a donné aux abeilles un instinct et des instruments propres à faire le miel. Or, la société ne peut subsister sans les idées du juste et de l’injuste ; il nous a donc donné de quoi les acquérir. . . . . Voilà donc le bien de la société, établi pour tous les hommes, depuis Pékin jusqu’en Islande , comme la règle immuable de la vertu. » Et ailleurs encore : « Locke, ditil, qui m’instruit et m’apprend à me défier de moi-même, ne se trompe-t-il pas parfois comme moi-même ? Il veut prouver la fausseté des idées innées. Mais n’ajoute-t-il pas une bien mauvaise raison à de fort bonnes. Il avoue qu'il n’est pas juste de faire bouillir son prochain dans une chaudière et de le manger ; il dit cependant qu'il y a des nations anthropophages et que ces êtres pensants n'auraient pas mangé des hommes, s’ils avaient eu des idées du juste et de l’injuste que l’on suppose nécessaires à l’esprit humain. Sans entrer ici dans la question, s’il y a en effet des nations anthropophages. . . . . . . . Des vainqueurs ont mangé leurs esclaves pris à la guerre , ils ont cru faire un acte très-juste, ils ont cru avoir sur eux droit de vie et de mort. . . . . . ils avaient une très-fausse idée du juste, mais en fait, ils croyaient agir justement. » Cette réponse de Voltaire n’est peut-être pas tout-à-fait suffisante, et
Rousseau la complètera. Mais d’avance on peut y ajouter cette remarque, que les sauvages, comme les peuples civilisés, avec leurs idées d’ailleurs fort confuses de la justice, ont leurs passions, leurs colères , leurs intempérances de vengeance , qui les emportent et leur font violer la loi qu’ils ont en eux, qui les rendent par conséquent coupables et cruels, comme nous le devenons nous-mêmes, tout policés que nous sommes, quand dans nos jours de fureur et d’aveugle égarement , nous commettons de ces actes sanglants, dont nous fait rougir l’histoire. Voltaire poursuivant sa pensée l’exprime avec plus de précision encore, lorsqu'il nous montre que comme « la loi de gravitation , qui agit sur un astre, agit sur tous les astres , sur toute la matière ; ainsi la loi fondamentale de la morale agit sur toutes les nations connues ; » et qu’il y joint ces explications : « Qu’appellez-vous la nature? — L'instinct qui nous fait sentir la justice. — Qu’appellezvous juste et injuste ? — Ce qui paraît tel à l'univers. — Et toutes ces lois diverses, contradictoires ? — Lois de convention, usages arbitraires, modes qui passent ; l'essentiel demeure toujours. Montrez-moi un pays où il soit honnête de me ravir le fruit de mon travail, de violer sa promesse, de mentir pour nuire, de calomnier , d’assassiner , d’être ingrat, de battre son père et sa mère quand ils vous présentent à manger. Oui, encore une fois il y a une loi naturelle, et elle ne consiste ni à faire le mal d’autrui ni à s'en réjouir. » . . . . . . . . «L'idée de justice est tellement une vérité de l’ordre , à laquelle tout l’univers donne son assentiment, que les plus grands crimes qui affligent la société, la guerre par exemple, sont commis sous un faux prétexte de justice. . . . . . . .. Les petits voleurs eux-mêmes, quand ils sont associés, se gardent bien de dire : allons voler, allons arracher à la veuve et à l’or-
phelin leur nourriture. Ils disent: soyons justes, allons reprendre notre bien des mains des riches, qui s’en sont emparés. Le mot d’injustice ne se prononce jamais dans un conseil d'état où l’on propose le meurtre le plus injuste. Les conspirateurs , même les plus sanguinaires, n’ont jamais dit : commettons un crime ; ils ont dit : vengeons la patrie des crimes du tyran, punissons ce qui nous paraît une injustice. »
Enfin dans son poème de /a loi naturelle, Voltaire rend la même pensée dans ces vers :
Je ne puis ignorer ce qu’ordonna mon maître ;
Il m’a donné sa loi, puisqu'il m’a donné l’être.
La morale uniforme, en tout temps, en tout lieu, A des siècles sans fin parla au nom de Dieu.
Le bon sens la recoit, et les remords vengeurs, Nés de la conscience, en sont les défenseurs ;
D'un bout du monde à l’autre elle parle, elle crie : « Adore un Dieu, sois juste, et chéris ta patrie. » De la raison naissante elle est le premier fruit; Dès qu’on la peut entendre, aussitôt elle instruit : Contre-poids toujours prompt à rendre l’équilibre Au cœur plein de désirs, asservi, mais né libre; Arme que la nature a mise en notre main,
Qui combat l’intérêt par l’amour du prochain.
Nous venons d'entendre Voltaire; écoutons maintenant Rousseau. Les arguments sont en partie les mêmes ; mais outre qu'ils ne sont pas présentés du même ton et sous la même forme , nous ne devons pas en craindre le retour et la répétition. On ne saurait trop insister sur les raisons à
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opposer à une doctrine que l'auteur ne se lasse pas de reproduire et de célébrer ; on ne saurait trop de fois chasser au loin cette fausse colombe , pour me servir d’une image empruntée à un des critiques d'Helvétius, qui, trompeuse messagère de paix, n’a pas besoin, pour prendre pied , de chercher des terres inconnues, et qui trouve toujours parmi nous quelque lieu où se poser.
Rousseau n’est pas un de ceux qui la repoussent avec le moins de force. A la suite de l’apostrophe à Helvétius que j'ai citée plus haut, examinant le fondement de la morale il dit : « Il est au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu , sur lequel nous jugeons nos actions et celle des autres, comme bonnes et mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience. Mais à ce mot j'entends s'élever de toute part la clameur des prétendus sages : Erreur de l’enfance, préjugé de l'éducation, s’écrient-ils tous de concert; il n’y a rien dans l’esprit humain que ce qui s’y introduit par l’expérience, et nous ne jugeons d’aucune chose que par des idées acquises. Ils font plus : cet accord de toutes les nations ils l’osent rejeter , et contre l’éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque peuple obscur et connu d'eux seuls; comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation d’un seul peuple, et que sitôt qu’il est des monstres, l’es- ‘pèce humaine ne fut plus rien... Chacun, dira-t-on, concourt au bien public par son intérêt. Mais d’où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu'est-ce qu'’aller à la mort pour son intérêt? sans doute nul n’agit que pour son bien'; mais s’il n’est pas un bien moral dont il faut tenir compte, on n’expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des méchants. Or ce serait une trop abominable philosophie que celle où l'on serait embar-