CHAPITRE IX
Du déroc/iage ou décapage de la pièce de bronze recuite.
.Lorsqu'on a fait recuire la pièce de bronze, il faut enlever de sa surface la couche d'oxide qui s'y est formée. On emploie diffërens procédés pour produire. cet effet.
On. trempe la pièce clans un baquet rempli d'acide sulfurique ou d'acide nitrique trèsétendu d'eau, que l'on nomme eau seconde ; on l'y laisse assez de temps pour que la couche d'oxide soit bien dissoute ou au moins délayée, et on l'y frotte avec une brosse rude. Lorsque la pièce est bien décapée , on la lave et on la fait sécher. Sa surface est encore irisée : on la trempe alors dans de l'acide nitrique à 36° de l'aréomètre de Baume (i333, pesanteur spécifique), et on l'y frotte avec un pinceau à longs poils , Jig- 1, planche 1, dans une terrine, Jg. 2. Cette opération met le métal à nu , mais ne le rend pas blanc , comme le disent les ouvriers. Pour lui donner tout l'éclat métallique , on passe enfin la pièce dans un bain d'acide nitrique à 36°, auquel on ajoute un peu de suie ordinaire et de sel marin.
L'acide sulfurique n'est pas employé dans tous les ateliers de doreurs pour commencer le dérochage. Nous avons dit qu'on s'y servait aussi, pour produire cet effet, d'acide nitrique étendu : il est même quelques ouvriers qui emploient de l'acide nitrique plus concentré $ ils en couvrent alors la pièce recuite avec un pinceau à longs poils , en la tournant continuellement, en promenant le pinceau par-
(46) tout, et en peignant ainsi la pièce jusqu'à ce que le cuivre soit bien mis à nu : la pièce est ensuite lavée et passée dans le mélange d'acide nitrique à 36° de suie et de sel. Dans tous les cas, la pièce étant bien dérochée, est lavée avec soin à grande eau et roulée dans de la tannée, dans du son ou dans de la sciure de bois , pour la sécher complètement et pour éviter ainsi l'oxidation que l'humidité déterminerait à sa surface.
La pièce, en sortant du dérochage, doit paraître parfaitement écurée et dégagée d'oxidej le métal doit être partout mis à nu et avoir une belle teinte jaune-pâle $ sa surlace doit être grenue ou légèrement dépolie : si elle était trop unie, l'or n'y adhérerait que difficilement ; si elle était trop rayée ou trop fortement dépolie , la dorure employerait beaucoup d'or et coûterait trop cher. Lorsqu'on emploie l'acide sulfurique pour dérocher le bronze , on a l'avantage de ne pas produire de vapeurs nuisibles à la santé des ouvriers , et surtout de ne point craindre de trouver abîmées ou détruites les pièces qui auraient été oubliées ou laissées trop longtemps dans le bain d'eau acidulée. L'emploi de l'acide nitrique faible pour commencer le dérochage a ces inconvéniens ', mais lorsqu'on
(47) s'en sert, le décapage se fait plus vite. Il en est de même de l'acide nitrique concentré et mis sur la pièce de bronze au moyen d'un pinceau : ces deux derniers procédés donnant naissance à des vapeurs très-nuisibles à la santé des ouvriers, ne doivent être suivis que sous le manteau de la forge ou sous une hotte particulière, ayant communication avec la cheminée de cette forge, qui y déterminera un appel suffisant pour entraîner au dehors toutes les vapeurs délétères.
D'après ce qui vient d'être dit, il est évident que le dérochage commencé au moyen de l'acide sulfurique faible est le meilleur, puisqu'il conserve mieux \ejini de la pièce, et qu'il est plus salubre et le moins coûteux. II est à regretter que ce même acide ne puisse pas servir à terminer cette opération. L'expérience a prouvé qu'une pièce dérochée entièrement au moyen de l'acide sulfurique , se dorait mal, et la théorie donne bien l'explication de ce fait. Les substances métalliques qui servent à composer l'alliage sur lequel les doreurs ont ordinairement à appliquer l'or, sont , comme nous l'avons vu , le cuivre , le zinc , l'étain et le plomb. De ces quatre métaux, il n'en est qu'un de bien soluble dans l'acide sulfurique, c'est le zinc ; le cuivre oxidé s'y dissout encore
( 48) assez facilement; mais les oxides d'étain et de plomb ne s'y combinent qu'avec peine, et ce dernier même , en s'y unissant , ne forme qu'un sel insoluble. Il résulte de-là que, lors du dérochage au moyen de l'acide sulfurique , la couche d'oxide n'est en partie que délayée , et que ce qui ne peut s'enlever mécaniquement reste à la surface de la pièce, et s'y oppose à l'application de l'amalgame et à l'adhésion de la couche d'or.
L'emploi de l'acide nitrique concentré présente un peu plus d'avantages, parce que cet acide peut dissoudre plus complètement la couche d'oxide formée à la surface de la pièce pendant le recuit; mais cet acide attaque trop vivement le cuivre et le zinc, et forme encore avec les oxides de plomb , et surtout d'étain , des sels difïicilementsolubles. Ces sels salissent la surface de la pièce, que l'on ne parvient à bien blanchir, comme nous l'avons vu plus haut, qu'en la passant dans un bain composé d'acide nitrique concentré, auquel on ajoute du sel et de la suie. On voit que l'emploi de ce dernier bain a pour objet de dissoudre principalement loxide d'étain resté sur la surface de la pièce, et qu'il ne produit cet effet qu'au moyen de l'eau régale qui se forme par le mélange de l'acide nitrique avec le sel
marin ,
(49) marin , et probablement avec les mtiriates de potasse, de soude ou d'ammoniaque que contient la suie.
On pourrait essayer d'employer l'acide muriatique pour décaper le bronze ; cet acide est maintenant à très- bas prix : il aurait l'avantage d'attaquer facilement la couche de métal qui a été oxidée lors du recuit , ne donnerait pas de vapeurs nuisibles, et agirait, je crois, à la manière de l'acide sulfurique, mais un peu plus vite que lui , parce qu'il formerait des sels métalliques plus facilement solubles.
S'il était prouvé que la dorure est d'autant plus belle que la couche extérieure de l'alliage que l'on veut dorer a été plus complètement ramenée à l'état de cuivre pur, comme nous l'avons dit à la fin du chapitre précédent, il est évident qu'il faudrait alors employer pour le dérochage l'acide qui favoriserait le plus cet effet ; ce serait l'acide sulfuriqiie ,* et peut • être l'acide muriatique , qui devraient avoir la préférence, car l'acide nitrique attaque le cuivre pur avec beaucoup plus de facilité et d'énergie que ne le font ces deux acides. Dans tous les cas , le dérochage bien fait ne doit dissoudre que l'oxide formé à la surface de la pièce pendant le recuit, et ne doit attaquer en aucune manière le métal $ ce qu'il est dif-
ficile d'empêcher lorsqu'on déroche le bronze en se servant d'acide nitrique.