CHAPITRE X
De l'application de l'amalgame sur le bronze bien décapé.
JL/ orsque le bronze est bien déroché ou décapé, et que l'on veut y appliquer l'amalgame d'or , on met cette amalgame dans un plat de terre sans couverte et d'un grain grossier {fi g* 6 , planche I). On trempe la grattebosse à dorer, ou pincaau , fait avec des fils de laiton ( fig. 7 ), dans de l'acide nitrique pur étendu d'eau, ou dans la dissolution nitricpie de mercure dont nous avons parlé plus haut. On ajf^nie avec la gratte- bosse sur l'amalgame que l'on a posée sur la paroi légèrement inclinée du plat de terre; on tire la grattebosse à soi et on la charge ainsi d'une quantité convenable d'amalgame que l'on porte de suite sur la pièce qu'il s'agit de dorer (i)j
(i) Les fils de cuivre de la gratte-bosse étant pénétrés de mercure , se chargent facilement de l'amalgame qu«
(5. ) on l'y étend avec soin en trempant de nonveau , si cela est nécessaire , la gratte-bosse , soit dans l'acide nitrique , soit dans la dissolution mercnrielle , soit enfin dans l'amalgame; et en couvrant ainsi toute la surface du bronze, l'ouvrier intelligent conduit cette opération de manière à répartir l'amalgame également sur la pièce, lorsque cette pièce doit être recouverte d'une couche d'or uniforme ; mais il fait le contraire lorsque la pièce est destinée à être brunie, ou lorsque quelquesunes de ses parties ne doivent point recevoir autant d'or que les autres. L'ouvrier peint alors, pour. ainsi dire, la pièce; il repasse la gratte-bosse à plusieurs reprises sur les endroits qui doivent être fortement dorés , et nuance ainsi son travail.
Dès que l'opération est terminée , on lave la pièce; on la fait sécher et on la porte au feu pour en volatiliser le mercure. Lorsque cette première couche de dorure ne suffit pas, on lave de nouveau la pièce et on recommence l'opération, mais alors il faut ajouter un peu
l'on touche avec ; un pinceau ordinaire ne produirait pas le même effet. La gratte-bosse sert ici comme les tournevis et autres outils aimantés pourraient servir chez les horlogers et dans d'autres arts où l'on a à placer et ti déplacer des pièces en fer ou en acier extrêmement petites.
d'acide nitrique pur à la dissolution mercurielle. On continue l'opération comme il a été dit, et on la réitère avec les mêmes soins deux , trois et quatre fois , suivant la quantité d'or que l'on veut appliquer sur le bronze.
En examinant avec soin cette opération , on trouve que l'application de l'amalgame est une des opérations qui nuisent le plus à la santé des ouvriers doreurs.
Ceux surtout qui emploient l'acide nitrique pur pour mouiller la gratte-bosse , pour la charger d'amalgame et pour étendre cette amalgame sur la pièce, respirent continuellement les vapeurs et les gaz extrêmement délétères qui se dégagent par suite de l'action que l'acide nitrique exerce sur l'amalgame et sur la pièce de bronze. L'ouvrier doreur , tenant la pièce d'une main , la peignant de l'autre , respire continuellement l'air qui entoure cette pièce, et en a toujours les mains et le visage enveloppés.
Les ouvriers qui se servent de la dissolution nitrique de mercure au lieu d'acide nitrique pur, n'ont point le même inconvénient à redouter. L'application de l'amalgame se fait alors sans dégagement de gaz délétère ; mais peu d'ouvriers emploient cet excellent moyen, et ces ouvriers ont encore à craindre, comme
les premiers , le contact contimiel de leurs mains avec l'amalgame et la dissolution mercurielle.
De ces observations naissent les moyens de salubrité que l'on peut raisonnablement proposer. On doit d'abord rejeter tout-à-fait l'emploi de l'acide nitrique pur, et adopter l'usage si parfait d'appliquer l'amalgame sur la pièce par le seul moyen de la dissolution mercurielle. Si l'ouvrier persistait à employer l'acide nitrique pur pour faire cette opération, il faudrait lui conseiller de ne la pratiquer que sur une table surmontée d'une hotte communiquant, soit au dehors de la pièce avec l'air extérieur , soit avec la cheminée de la forge. Si le tirage de cette hotte n'était pas constamment bon, on le régulariserait facilement en posant sur la table et sous la hotte une seule lampe à double courant d'air , et en l'y allumant. Une table ronde , surmontée d'une hotte conique et garnie à son centre d'un bon quinquet , suffirait au service de tout un atelier.
L'ouvrier doreur doit s'accoutumer à travailler avec des a,ants de vessie ou de taffetas ciré. Si cette précaution le gênait trop et rendait ses manipulations plus difficiles, il pourrait couper l'extrémité des doigts deses gants,
(54) et ne s'en servir alors que pour couvrir la partie supérieure des doigts et le haut de la main.
L'ouvrier doit se laver avec soin la bouche , le visage et les mains avant de sortir de l'atelier , et surtout avant de manger. Il doit laver ses mains d'abord avec de l'eau tiède , et ensuite avec de l'eau de savon pour en enlever complètement l'amalgame et la dissolution merCurielle (1). Il doit être sobre et ne doit point prendre ses repas dans l'atelier , et pourrait s'astreindre d'ailleurs à un régime calculé sur les causes d'insalubrité au milieu desquelles il est obligé de vivre. Nous terminerons ce chapitre en indiquant aux doreurs quelques petits perfectionnemens qu'il nous paraît utile d'introduire dans la partie de leur art qui nous occupe maintenant.
Le plat dont ils se servent pour poser l'amalgame doit être sans couverte, et doit être fait avec un mélange d'argile et de ciment , ou de sable assez gros pour que la surface en soit un peu raboteuse. Les ouvriers doreurs
(1) J'ai vu un très-petit atelier où cette précaution était prise , et où le doreur retrouvait pour 3oo francs d'or par an , en traitant la boue du baquet dans lequel les ouvriers se lavaient les mains après chaque opération.
emploient ordinairement pour cet usage la poterie commune, mise en couverte au moyen des oxides de plomb; mais ces plats émaiilés remplissent mal l'intention des doreurs. La couverte n'est détruite qu'après un long emploi, et ce n'est qu'alors que le plat devient commode pour l'usage auquel ils le destinent. Ce vase, ainsi attaqué par l'acide, retient trèsbien l'amalgame posée sur sa paroi inclinée ; mais cette poterie étant peu cuite et très-perméable, s'imbibe facilement de l'acide nitrique et de la dissolution mercurielle qui s'y versent, et dans lesquels l'ouvrier trempe continuellement la gratte-bosse. Les liqueurs passent à travers , détruisent l'émail extérieur , se répandent sur les tables, rendent les plats très-casuels , causent ainsi des pertes aux doreurs, et, ce qui est pis, contribuent encore à leur entretenir les mains mouillées d'acide et de dissolution de mercure. On obvierait à tous ces inconvéniens en faisant fabriquer exprès des plats ayant la forme évasée et le grain convenable. Ces plats, faits avec un bon mélange de terres, cuits à une température assez élevée pour que le biscuit nen soit pas perméable , recouverts au dehors seulement d'un émail inattaquable aux acides, comme celui de la porcelaine , réuniraient
(56) toutes les qualités désirables et seraient fort utiles aux ouvriers doreurs. Il est à souhaiter que quelques fabricans de porcelaine instruits veuillent bien s'occuper de cette fabrication et leur rendre ce service.
Nous avons vu que l'ouvrier lave la pièce après y avoir appliqué l'amalgame et avant de la passer au feu ; mais ce lavage se fait ordinairement mal. On se sert souvent de la même eau plusieurs jours de suite, et j'ai toujours vu qu'on n'attachait pas assez d'importance à cette opération , qui me paraît cependant d'une grande, utilité. Lorsque la pièce a reçu l'amalgame , elle est mouillée sur tous les points de dissolution de cuivre provenant de la réaction de la dissolution mercurielle sur le bronze. Si la pièce n'est pas bien lavée à grande eau , et toujours avec de nouvelle eau , la dissolution de cuivre qui reste à la surface se décomposera au feu , déposera sur le bronze l'oxide de cuivre qu'elle contenait, et cet oxide donnera à la dorure une teinte désagréable, et pourra même en empêcher l'adhésion , ou , en se réduisant à l'état métallique, en abaisser le titre. Il faut donc laver avec soin la pièce chargée d'amalgame avant de la porter au feu.