CHAPITRE XL
De la 'volatilisation du mercure , en exposant à la chaleur la pièce de bronze couverte d'amalgame.
-L/orsque la pièce est bien recouverte d'amalgame, le doreur l'expose sur des charbons allumés , et dont il ménage le degré de chaleur en raison du plus ou moins de volume ou d'épaisseur de la pièce. Il la retourne, l'échauffé peu à peu au point convenable , la retire du feu, la prend au moyen de la pincette à longues branches, appelée moustache {figure 8, planche I), la met dans la main gauche qui est garnie d'un gant de peau épais et matelassé en dessous {fi g- 9), et la tourne en tout sens en la frottant et la frappant à petits coups avec une brosse à longs poils (fig- 10 ). Il répartit ainsi également la couche d'amalgame.
La pièce remise au feu est traitée de même jusqu'à ce que tout le mercure soit volatilisé ; ce qui se reconnaît au bruit que fait une goutte
d'eau que Ton jette sur la pièce, et au temps qu'elle met à se vaporiser (1). L'ouvrier a soin de ne volatiliser le mercure que lentement j il évite ainsi le déchet qu'il éprouverait s'il rendait l'amalgame trop fluide à la surface de la pièce , d'où on l'enlèverait alors avec la brosse , et qui pourrait d'ailleurs s'en séparer en décrépitant, si la pièce était portée de suite à une température trop élevée. L'ouvrier doreur examine bien la pièce qu'il a passée au feu, et en répare les inégalités de dorure et les défauts en les chargeant de nouvelle amalgame; il en recouvre même toute la pièce (2). S'il veut augmenter la force de la dorure , il la repasse au feu et répète l'opération décrite plus haut, jusqu'à ce qu'il ait mis sur la pièce la quan-
(1) Pour avoir une bonne idée de cette épreuve , on peut la répéter sur du mercure pur, échauffé jusqu'au 35oe degré du thermomètre centigrade. Le mercure commence alors à se réduire en vapeurs , et prend par conséquent à peu près le degré de chaleur que le doreur est obligé de donner à la pièce chargée d'amalgame qu'il passe au feu. En jetant sur ce mercure une goutte d'eau et en examinant ce qui se passe , on sera bientôt au fait de cette opération.
(2) L'ouvrier doreur appelle buis l'application de l'amalgame 5 il dit faire 1, 2 , 3 , etc. , buis sur une pièce, dorer une pièce à j , 2 , 3 , 4? etc> > buis.
(59) tîté d'or qui lui a été demandée , ou jusqu'à ce qu'il en trouve la dorure parfaite. La pièce amenée à cet état est lavée et çratte-bossée avec soin au moyen de la gratte-bosse ( flg. 10 ) et d'eau acidulée avec du vinaigre. On lave la pièce et on la fait sécher à la motte. Si la pièce doit avoir des parties brunies et d'autres mises au mat, on couvre les parties qui doivent être brunies avec un mélange de blanc d'Espagne, de cassonade et de gomme délayée dans de l'eau. Cette opération s'appelle épargner. Lorsque le doreur a épargné les brunis, il fait sécher la pièce et la porte à un degré de chaleur suffisant pour chasser le peu de mercure qui pourrait encore y rester. Le degré de chaleur qu'il doit donner pour produire cet effet lui est indiqué par la couleur que prend la pièce , et par la teinte noirâtre que la cassonade et la gomme qui commencent à se charbonner donnent à Y épargne. L'ouvrier fait ainsi revenir sa pièce, la retire du feu , la laisse un peu refroidir et la passe de suite au mat. -Si la pièce doit être entièrement brunie, on ne la couvre pas d' 'épargne ; on la fait revenir comme il vient d'être dit 5 on la plonge, lorsqu'elle est encore un peu chaude, dans de l'eau acidulée par l'acide sulfûrique. Le doreur lave ensuite la pièce , l'essuie et lui
donne le bruni. Nous parlerons bientôt en détail de chacun de ces procédés.
L'opération que nous venons de décrire est sans contredit la plus dangereuse de celles que les ouvriers doreurs ont à pratiquer. Lorsque la cheminée d'une forge tire mal , ou , ce qui arrive souvent, lorsqu'il s'y établit un courant descendant, l'atelier devient un tombeau pour les ouvriers qui y travaillent; l'air qu'ils respirent, continuellement chargé d'acide carbonique , d'azote , de mercure , d'oxide de mercure, d'acide nitrique, de gaz nitreux en vapeurs, a bientôt détruit leur santé : les uns sont attaqués d'un tremblement partiel ou général , d'autres sont tourmentés par des coliques souvent accompagnées de douleurs terribles. Affaiblis et soufïrans, ils s'éloignent de l'atelier, vont chercher la santé dans les hôpitaux, en sortent avec le souvenir des maux qu'ils ont soufferts, mais sans assez d'argent ou de courage pour changer d'état, et trop ignorans pour chercher un atelier moins dangereux , ou pour perfectionner les procédas et les appareils de celui où ils retournent. L'habitude et le besoin les ramènent ainsi dans le gouffre , où ils puisent de nouveau le germe de la maladie dont ils peuvent encore guérir, mais dont les attaques souvent répé-
tées finissent par causer leur mort ou leur faire souffrir une longue agonie.
On a fait bien des tentatives pour dorer le bronze sans se servir de mercure ', mais rien , jusqu'à présent, n'a pu remplacer ce métal. L'emploi de l'amalgame est un moyen si simple , et qui donne des résultats si parfaits , qu'il est même douteux que l'on puisse trouver un meilleur procédé ; il faut seulement en perfectionner la manipulation pour en détruire le danger. Le moyen d'arriver complètement à ce but me paraît simple et d'une facile exécution ; il faut surtout rendre le tirage de la cheminée de la forge constant et assez fort pour que, dans aucun cas, le mercure en vapeurs et les gaz délétères ne rentrent dans l'atelier. Nous décrirons bientôt les différens appareils à construire pour arriver à ce but.
L'ouvrier doreur qui passe les pièces couvertes d'amalgame à la forge, les tient dans sa main gauche, recouverte du gros gant (j/ïg. 9, planche I) dont nous avons parlé plus haut 5 mais ce gant n'est matelassé que du côté du creux de la main. Le dehors est fait en peau mince pour ne gêner que le moins possible le travail de l'ouvrier. Il arrive de-là qu'après quelques heures de travail, le doreur a la main remplie d'une infinité de petits glo-
bules de mercure qui s'y sont condensés, et que le gant, au bout de quelques jours de service, ne garantit plus sa santé, et ne sert plus qu'à l'empêcher d'être brûlé par la chaleur de la pièce de bronze fortement chauffée qu'il est obligé de tenir. On pourrait facilement éviter cette cause d'insalubrité en doublant le gant avec de la vessie ou du taffetas ciré j ce moyen éviterait l'introduction du mercure en vapeurs dans l'intérieur du gant, et ne gênerait en rien le travail de l'ouvrier.
Le doreur qui passe les pièces couvertes d'amalgame doit alonger les bras sous le manteau de la forge , et ne doit pas ramener en avant les vapeurs mercurielles , ce qu'il fait maintenant, parce qu'il brosse la pièce en retirant la brosse à lui 5 il doit la brosser en allant de droite à gauche, et de gauche à droite L'ouvrier doit laisser refroidir les pièces sous le manteau de la forge , afin d'éviter les vapeurs mercurielles qu'elles laissent dégager jusqu'à leur entier refroidissement ( 1 ). Il
(1) On trouve dans le Journal de Physique, tome XX, page 2<42 ) octobre 1782, une observation qui prouve combien le mercure se volatilise à une basse température» et combien il faut éviter le contact de ces vapeurs.
Jchardy ayant exposé vingt livres de mercure dans un«
(63) doit enfin , lorsque son travail est terminé , prendre toutes les mesures de salubrité ordinaires, et qu'indiquerait le seul désir de se tenir proprement.