CHAPITRE XIII
D u ramonage des cheminées de ri
dor
eurs.
JL/e ramonage des cheminées de doreurs étant une suite naturelle des opérations de cet art , et donnant d'ailleurs naissance à des accidens très-graves, j'ai cru devoir examiner cette opération avec soin , rechercher les causes d'insalubrité qu'elle présente, et proposer les moyens d'y remédier.
Les maladies qui attaquent les ouvriers doreurs prenant naissance dans les procédés de l'état qu'il professent, sont prévues par eux, et le public même s'étonnerait plutôt de voir un doreur âgé conserver ses forces et ses facultés , que de le voir trembler de tous ses membres et traîner misérablement les restes de son existence.
On souffre en voyant un ouvrier doreur accablé sous le poids de ses maux; mais on est révolté lorsqu'on voit un pauvre ramoneur amené dans les hôpitaux pour y chercher la santé qu'il vient de perdre en quelques heures par suite de l'ignorance où il est du danger, et souvent par supercherie de la part du doreur qui l'emploie.
Le nombre de ces malheureux est plus grand qu'on ne pense. Le relevé des malades traités comme ouvriers doreurs dans les hôpitaux de Paris pendant l'année 1816 et les dix premiers mois de 1817, n'a donné que peu de lumières à cet égard. La cause de l'entrée à l'hôpital de chaque ramoneur malade n'a point été assez spécifiée, comme on le voit dans la liasse n° 1 des pièces à l'appui de ce Mémoire; mais il faut ajouter au seul exemple que présentent ces tableaux , le nombre probablement plus grand des ramoneurs traités à domicile par les bureaux de bienfaisance, de ceux que les doreurs font traiter à leurs dépens , après les avoir rendus malades, et de ceux enfin qui, n'étant que faiblement attaqués, se guérissent naturellement en quelques jours. On sent donc qu'il est important d'engager à surveiller le ramonage des cheminées de doreurs, et de donner les
(74) moyens de détruire l'insalubrité qui naît de cette opération.
Les ramoneurs qui connaissent le danger ne consentent à se charger de ces ramonages qu'en se faisant chèrement payer : ils exigent ordinairement /[o et 5o fois le prix du ramonage ordinaire. Les doreurs chez lesquels l'intérêt fait taire l'humanité, choisissent de jeunes ramoneurs, ne les préviennent pas du danger, et les renvoient avec un léger salaire et avec tous les germes de la maladie qui va peut-être les conduire au tombeau. D'autres doreurs moins inhumains, mais peu instruits , préviennent le ramoneur, mais ne lui indiquent pas toutes les précautions à prendre pour éviter le danger, et donnent ainsi lieu, sans le vouloir, aux mêmes accidens. J'ai examiné la chose avec soin. Voici le résultat du travail entrepris à ce sujet :
J'ai choisi un jeune ramoneur de quatorze à quinze ans. Connaissant l'opération pour laquelle je l'appelais , je lui ai fait mettre des gants , je lui ai couvert la tête avec un serretête de toile , j'ai attaché avec un fil plusieurs morceaux d'or pur autour de sa bouche , et je lui ai entouré la tête et le visage avec deux serviettes mouillées, et p osées assez lâches pour ne pas gêner la respiration : je lui ai fait ra-
(75) moner une cheminée ayant environ 12 mètres de hauteur et qui avait beaucoup servi sans ê tre nettoyée depuis trois ans (1). L'opération terminée, le ramoneur est sorti de la cheminée tout couvert de suie chargée de mercure. Les serviettes en étaient toutes colorées et même pénétrées; tous ses vêtemens blanchissaient l'or qu'on y appliquait : néanmoins l'or fin que le ramoneur avait sur la bouche, et qui touchait à ses dents , n'était nullement blanchi. J'ai bien fait nettoyer et laver le ramoneur; je lui fis donner du lait qu'il demandait ; je lui donnai de l'argent pour aller prendre un bain , et je lui recommandai de me faire savoir s'il ressentait le moindre in^l : mais je n'en ai plus eu de nouvelles (2).
(1) J'ait fait prendre à ce ramoneur des échantillons de ia suie à différentes hauteurs de la cheminée. Les échantillons ont été enfermés dans des boites étiquetées. Nous les examinerons en traitant de l'exploitation des déchets de doreurs.
(2) J'étais bien rassuré sur la santé du ramoneur, parce que j'étais certain qu'il n'avait pas respiré de suie chargée de mercure 5 mais j'ai regretté long-temps de l'avoir laissé partir avec ses habits chargés de suie , et j'ai craint que cette suie n'agît sur sa peau à la manière des onguens mercuriels. C'est ce qui m'a déterminé à indiquer la précaution dont il va être parlé plus bas.
La veille du jour et le jour même où je fis cette opération, il fit un brouillard épais. La cheminée que je fis ramoner était exposée à l'air de tous côtés, par suite de la démolition de la maison dont elle faisait partie ; la suie était mouillée au point de se mettre en pâte. Cette circonstance , que le hasard présenta , contribua sans doute à écarter tout danger, et me donna l'idée de me servir de cette observation pour perfectionner le ramonage des cheminées de doreurs. Voici les moyens de salubrité que je propose, et dont l'autorité devrait, ce me semble, rendre l'emploi obligatoire.
Tout doreur devrait avoir chez lui une veste ronde, un pantalon à pieds, des gants et un capuchon, le tout fait en toile épaisse, mais d'un tissu très-serré. Lorsqu'un doreur voudra faire ramoner sa cheminée, il devra y faire passer de l'eau en vapeurs pendant quelques heures, la veille du ramonage (1)5
(1) Il y réussira facilement, en mettant sous le manteau de la cheminée des briques , des cailloux ou du fer chauffés au rouge , et en jetant dessus de l'eau bouillante. Des charbons allumés, apportés sous le manteau de la cheminée, et de suite éteints avec l'eau bouillante , produiront le même effet j il faut seulement ne pas allu-
(77) il choisira un ramoneur d'une bonne constitution, sachant bien son métier, lui ûtera ses habits et le couvrira des habits de toile dont nous venons de parler, en lui mettant sur la bouche, par excès de précaution, une éponge mouillée et liée avec un ruban autour de sa tête. Ainsi couvert et garanti, le ramoneur sera sans inquiétude et ramonera mieux la cheminée. Lorsque son ouvrage sera fini , on lui ôtera son enveloppe de toile, on le lavera bien , on lui fera remettre ses habits , et on lui donnera à manger en lui faisant boire du lait s'il en désire.
Le doreur fera laver de suite, à grande eau, l'habillement complet de toile qu'aura quitté le ramoneur ; il l'enverra ensuite à la lessive et le gardera pour une nouvelle opération (1).
mer de feu sous le manteau de la cheminée , ce qui établirait un courant d'air chaud contraire au but qu'on se propose ; en un mot , il faut imiter l'effet du brouillard qui a donné un résultat parfait.
(1) On pourrait rendre cette toile imperméable en la trempant dans une dissolution d'alun , et ensuite dans une dissolution de savon ; mais elle le deviendra probablement au premier blanchissage , comme cela arrive aux linges portés par les malades que l'on traite avec les pommades mercurielles.
On a proposé, à différentes époques , quelques autres moyens pour ramoner sans danger les cheminées des ateliers insalubres. On vient encore de publier récemment dans le Bulletin de la Société d'encouragement , 17e année, février 1818, page 32, la description et le dessin d'une brosse et d'un appareil pouvant servir à cet usage.
Si ces moyens de salubrité sont adoptés, les doreurs paieront moins cher le ramonage de leur cheminée , en retireront plus de suie , et n'auront plus le chagrin d'être la cause directe des maladies et même de la mort des ramoneurs qu'ils emploient.