CHAPITRE IL
EXPÉRIENCES FAITES, EN AUTRICHE , SUR L'EMPLOI DE L'IODURE DE POTASSIUM DANS LES AFFECTIONS SATURNINES ET MERCU- RIELLES.
S XX.— « Les succès éclatants que M. le docteur Gerbez obtient » chez ses nombreux malades prouvent que l’iodure de potas- » sium joue le rôle principal dans la médication, et que ce mé- » dicament est un antimercuriel parfait 1. »
M. de Thomm, chargé d’affaires d’Autriche à Paris, en 1849, me fit l'honneur d'envoyer quelques exemplaires de mon premier mémoire à son gouvernement. Une ordonnance ?, émanée du mi-
1 Das im Medicamentüse Apparate das Jodkalium die Hauptrolle spiele und ausser allem Zweifel ein vollkommenes antimercuriale sei, zeigen die glänzenden Erfolge, die D Gerbez alltäglich bei seinen zahtreichen Kranken ersielt. Bezüglich der Anwendung des Jodkaliums erfloss Laut Erlasses des hohen KK. Ministerium für Landeskultur und Bergwesen d' 9 August 1849, Z. (858). M. B. L., durch das KK. Obergamt und Bérggericht, Klagenfurt, den 17 August 1849, Z., 1804, folgendes : Auszug aus der Brochure : MÉ- MOIRE SUR L'EMPLOI DE L’IODURE DE POTASSIUM POUR COMBATTRE LES AFFECTIONS SATURNINES ET MERCURIELLES, par Melsens, etc., etc. 4
? [1 peut paraître extraordinaire de voir une administration traduire un mémoire purement scientifique en ordonnance ; ajoutons que l’administration
nistère impérial et royal de l'agriculture et des mines, comprenant un extrait de mon mémoire, fut envoyée à M. le D' Gerbez, médecin d’État aux mines de mercure d'Idria; il obtint des résultats éclatants, d’après ce que M. Jos. Hermann nous apprend dans sa brochure; ces résultats ne furent publiés qu’en 1858 dans le Wiener Medizinische Wochenschrift. Je renvoie le lecteur à ce travail 1.
= J’ai voulu m’assurer, en 4865, si les effets de la médication par l’iodure de potassium s'étaient maintenus depuis 1858.
SE. M. le baron de Hügel ?, ministre plénipotentiaire d’Autriche à Bruxelles, a bien voulu, à ma demande; s'adresser à son gouvernement dans le but d’obtenir des données statistiques exactes; mais.les malades d’Idria sont traités à domicile, et ces données font défaut.
D’après M. Jos. Hermann, la mortalité à Idria est d'environ cent vingt décès pour quatre mille cinq cents habitants, soit en moyenne un décès sur 37,5 habitants par an.
D'après les statistiques belges, la mortalité se répartit dans notre pays de la facon suivante, pour les années 1861, 1862 et 1865 :
Pour la Belgique entière, un décès sur 48,07 habitants en moyenne; le chiffre le plus élevé des décès a été fourni par la province de Brabant, en 1861, c'est-à-dire un décès par 40,05
autrichienne porte une attention bienveillante à toute la population employée dans ses travaux; elle ést puissamment aidée par les soins intelligents de M. le Dr Gerbez.
Hélas! pourquoi dans d’autres pays de mine ou d'industrie ne voyons-nous pas s'étendre la main bienveillante des administrations sur ces travailleurs si dignes d'intérêt ?
En Autriche, entre autres bienfaits, les ouvriers des mines d’Idria ont droit à une pension après dix années de travail; la pension équivaut au prix de la journée de travail.
1 Studien über krankheïtsformen in Idria von Dr J. Hermann (Wiener Medizinische Wochenschrift, 1858). À
*? Je me fais un devoir de remercier S. E. M. le baron de Hügel et M. de Thomm de la bienveillance qu’ils m'ont témoignée dans ces circonstances , et les prie de vouloir bien agréer l'assurance de ma profonde reconnaissance.
habitants; le chiffre le moins élevé est fourni par la province de Namur, en 1863; les décès n’y figurent que pour un sur 63,20 habitants.
Je ne donne ces chiffres qu’à titre de renseignement, sans y attacher aucune importance; il faudrait une statistique médicale plus complète pour analyser les effets dus à l’exploitation du mercure à Idria. |
Voici un extrait de l’un des documents que je dois à l’obligeance de S. E. M. le baron de Hügel. C’est un rapport de M. le docteur Gerbez, médecin attaché aux mines de mercure d’Idria.
Je ferai d’abord remarquer que la question du traitement des maladies à Idria est entourée de toutes les difficultés que l'on rencontre partout, mais d'après l'expérience acquise :
M. Gerbez considère encore aujourd’hui : « l’iodure de potas- » sium comme un remède efficace contre l’intoxication mercu- » rielle, si l’on combine son administration avee un régime » convenable; les accidents invétérés, qui résistent opiniatré- » ment à d’autres moyens et qui s’amendent notablement par » l’emploi de l’iodure de potassium, prouvent l'importance de » cette découverte. »
Après une énumération des accidents si nombreux et si variés que présente l’intoxication mercurielle, M. le docteur Gerbez ajoute : « Si Piodure de potassium ne guérit pas radicalement ces » accidents, au moins il les améliore beaucoup. »
» On n'obtient pour ainsi dire jamais une guérison radicale de » l’hydrargyrie chronique; car les enfants doivent le jour à des » parents qui sont pour ainsi dire amalgamés; en avançant en » âge, ils embrassent la carrière de mineurs et s’habituent telle- » ment à l’action du mercure, qu’ils ne réclament les secours de » l’art que dans les cas d'hydrargyrie aiguë ; puis ils n’attendent » pas même leur guérison complète pour retourner au travail , » s’exposent de nouveau aux influences du poison, et passent » toute leur vie dans une cachexie hydrargyrique plus ou moins » prononcée. » |
Malgré ces restrictions dont le malade seul est la cause, il ajoute : « Le traitement par l’iodure de potassium a donc fourni » ses preuves chez nous. »
Je crois devoir donner le passage du rapport de M. le docteur
Gerbez dans lequel il indique les bases du traitement par l’iodure de potassium pour toutes les formes des affections mercurielles si variées que l’on rencontre à Idria :
« 1° Provocation d’une transpiration cutanée plus abondante ; » 2° Respiration d’un air pur et frais;
» 3° Soins de propreté pour tout le corps;
» 4° Emploi de moyens protecteurs pour la bouche;
» 5° Changement fréquent de travaux;
» 6° Nourriture forte. »
L'hiver paraît à M. Gerbez l’époque la plus convenable pour le
L2 L LL æ L] traitement, parce que, dans cette saison, les fonctions des reins sont le plus prononcées.
La communication manuscrite de M. Gerbez ‘est accompagnée
de l’ebservation d’un tremblement nerveux de tout le corps; cette affection était très-grave, puisque le malade avait, le 22 juillet 1853, un tremblement général dont les effets étaient principalement marqués aux bras et aux jambes :
« Il ne pouvait tenir sa cuiller en main et ne pouvait porter ses aliments à la bouche; il ne pouvait tenir en main ni le couteau, ni la fourchette pour découper ses aliments; il était incapable d'écrire; il ne pouvait se lever étant à genoux, sans prendre d’abord un point d'appui, ni se lever sans assistance; ne savait ni monter, ni descendre un escalier. Le tremblement était Le plus intense au matin, il augmentait par les émotions et lors des changements de temps, ete., ete.
» Dès le 29 juillet, après avoir pris 5 drachmes d’iodure de potassium, le malade savait s’agenouiller, se lever, monter les escaliers, il pouvait manger sans avoir besoin d’aide.
» L'amélioration continuait, mais il eut une rechute, le 6 août, à la suite d’une affection morale; elle disparut en deux ou trois jours. La nostalgie lui fit quitter l'hôpital de Leïbach; il était dans le service de M. le docteur Zhuber.
» L'amélioration rapide de ce malade prouve que l’action de l’iodure de potassium est des plus remarquables et qu’elle opère rapidement même à doses faibles; car le malade dont il s’agit,
» est âgé de 45 ans, père de cinq enfants; il est employé aux » mines d’Idria depuis sa seizième .année; il a perdu plusieurs » dents de la mâchoire supérieure à la suite de salivations réité- » rées, ses tremblements avaient commencé depuis un an et » allaient croissant jusqu’au moment de son entrée à l'hôpital. »
Je donne les détails de cette observation, parce que les opinions de M. le docteur Zhuber différent un peu des miennes au sujet du traitement et des doses. Il dit en effet : |
« Pour terminer, j'ajoute les quelques observations suivantes » basées sur mon expérience :
» 4° Nous possédons un médicament excellent pour combattre » les affections résultant de l’intoxication mercurielle; sous ce » rapport, l’iodure de potassium ne peut être remplacé par aucun » autre médicament ; |
» 2 Afin d’avoir l’action voulue, il faut administrer ce sel à » petites doses et sans interruption. Je donne un scrupule et tout » au plus un drachme de sel dans trois onces d'eau et je fais » prendre trois cuillerées par jour; »
» 3° Les doses croissantes doivent être rejetées parce que, dans » ce cas, l’action locale de l’iode ne se fait pas attendre et empêche » la continuation de la médication;
» 4° La médication doit être continuée pendant des mois entiers » au besoin, et cela est possible lorsqu'on fait usage de doses faibles ;
» D° Il est inutile que le malade suive un régime spécial; il doit » éviter les mets acides et se garer des refroidissements. »
Je ne discute pas la valeur des observations de M. Zhuber, l'iodure de potassium seul est l'agent actif, c’est au médecin de suivre les phénomènes et d’en disposer les doses d’après ce qu’il observe; je pense qu'il est absolument indispensable de commencer le traitement à faible dose, comme le propose M. Zhuber, mais Je crois, contrairement à son opinion, qu'il convient d'augmenter ensuite en laissant le malade prendre la dose qu’il sent pouvoir supporter sans trouble; jai toujours remarqué qu'il est bon de faire des interruptions assez longues pour laisser l’économie reve- . nir à son état normal. Après un repos plus ou moins long, il faut recommencer l’emploi de liodure de potassium.
Quant aux fortes doses, je dois ajouter que quelques médecins ont pu porter graduellement la dose de liodure jusque près d’une demi-once par jour, et que cette dose était supportée sans inconvénients pendant huit jours consécutifs. — (Voir De Caisne, De l’emploi de l’iodure de potassium dans les maladies saturnines accompagnées de rétraction des doigts. — Buzcerin pes SÉANCES DE L’ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE DE BRUXELLES , t. III.) — Voir les formules de M. Puche qui emploie des doses d’une once par jour, etc.
$ XXI. — « La guérison de la colique saturnine n’est pas ac- » compagnée de la quérison de la cachexie saturnine ; l’iodure » de potassium quérit la dyscrasie due à l’intoxication satur- » nine.» — Résistance de certains composés de plomb à l’action de l’iodure de potussium.
Bien que je croie avoir prouvé que l’iodure de potassium guérit les affections plombiques; j’ai pensé qu’on lirait avec intérêt ce qui suit, extrait du Journal de médecine de Vienne.
Les médecins auront ainsi un ensemble assez complet d’observations sur les diverses affections métalliques.
M. Oettinger donne, dans son travail, le traitement qu’il emploie, presque sans exception, depuis une dizaine d'années, pour enlever les coliques saturnines; il fait remarquer ensuite que, la cure de la colique terminée, il reste à combattre encore une affection chronique : la colique n’est qu’un de ses symptômes.
Les expériences de mon premier mémoire, celles relatées par M. le professeur Parker en Angleterre (Revue Britannique, 1855), celles de Nicholson (Lancet, janvier 1854), ont conduit M. Oettinger à faire usage de l’iodure de potassium dans les affections saturnines chroniques; il constate que l’administration de ce sel est
1 Heilung der Bteidyskrasie durch lodkalium Mitgelheilt von Dr Karl Oettinger ord; arzte im K. K. Kranckenhause Wieden. — Weiner Medizinische Wochenschrift, n° 7,13 februar 1858.
accompagnée rapidement d’une très-grande augmentation de lappétit, que l'aspect des malades change, que les fonctions végétatives se développent, et que le malade ayant repris un bon teint et ayant engraissé, peut, après quelques semaines, être abandonné par le médecin.
Non content de ce fait; il a voulu s'assurer, par l'expérience directe, que les principes que j'avais posés jadis sont vrais ; il a fait voir en effet que le plomb était éliminé par l'urine sous l'influence de l’iodure de potassium; il a constaté qu'après la guérison l'urine ne renferme plus de composés de plomb.
Toutes les analyses ont été faites par M. le professeur Kletzinsky , auquel on doit un travail considérable et justement apprécié sur la recherche des composés métalliques dans:les sécrétions {.. |
Pour dire la vérité, les deux cas dont M. le docteur Oettinger fait un historique complet dans son travail, ont, au point de vue chimique et thérapeutique, une importance bien autrement considérable que ceux que j'ai décrits moi-même; l’expérience ne laisse absolument rien à désirer, tandis que celles que j'avais faites, soit avant la publication de mon premier mémoire, soit après, ont toujours laissé des doutes dans mon esprit, doutes que j'ai signalés dans une note publiée dans nos archives (t. XV : des Bulletins de l’Académie royale de Belgique : De L’ABSENCE pu CUIVRE ET DU PLOMB DANS LE SANG).
C’est avec un sentiment de reconnaissance que je laisse à ces messieurs l’honneur d’avoir prouvé expérimentalement pour l'élimination du plomb, les principes que je n'avais prouvés par des expériences directes que pour le mercure.
L'importance du travail de MM. Oettinger et Kletzinsky me paraît si considérable, que je ne puis m'empêcher de traduire les conclusions que le médecin à basées sur les analyses du chimiste : -
« 4° La chimie démontre qu'il y a des traces de plomb (dans
1 Ueber die Ausscheidung der Metalle in den Secreten von F. Kletzinsky in Wien. — Wiener Medizinische Wochenschrifl, 1857-1858.
l'urine), même chez les malades qui n’ont pas été soumis au traitement par l'iodure de potassium; cette science est donc devenue un auxiliaire indispensable pour établir le diagnostique et la thérapeutique de la discrasie saturnine;
» 2° L'administration de l’iodure de potassium hâte l'élimination du plomb par l’urine;
» 3° L'administration de l’iodure de potassium doit être continuée à doses croissantes, jusqu'au moment où la quantité de plomb diminue visiblement, et l’on ne doit cesser son emploi que lorsque ce métal ne se rencontre plus dans l'urine.
» 4° L'élimination du plomb est accompagnée d’une diminution des phosphates, de l’urée, de l’acide urique et de la densité de l’urine, dans laquelle on rencontre des traces de suere et d'albumine. Ces changements dans la composition sont probablement dus à l’élimination des métaux par l'urine;
» 5° La cachexie saturnine n’est pas encore entièrement guérie par la disparition du plomb dans l’urine; on ne doit la considérer comme absolument enlevée que lorsque les quantités normales de sels de l’urine se retrouvent dans ce liquide et qu'il présente sa densité normale;
» 6° L'alimentation par les légumineux et les viandes riches en phosphates ne parait pas avoir une influence visible sur l'augmentation des phosphates de l’urée et de l'acide urique, aussi longtemps qu’on parvient à découvrir des traces de plomb dans lurine; mais, lorsque le plomb a disparu complétement, l'augmentation des composés de l'urine, sous l'influence d’une nourriture animale et riche en phosphates, se produit rapidedement et d’une facon frappante. » :
Le travail de M. le docteur Karl Oettinger prouve, d’une ma-
nière saisissante, l'importance que l’analyse chimique peut acquérir dans le diagnostic et la thérapeutique de ces affections.
On ne doit pas se dissimuler que les composés de plomb
offrent, dans quelques cas, une résistance considérable à l’action de toutes les médications et même de l’iodure de potassium, lorsqu’ils sont déposés dans les tissus vivants ; et que l'analyse permet
(65) d’y constater la présence de ce métal; entre autres, dans les trainées qu’on observe sur les conjonctives dans certaines ophthalmies traitées par l’acétate de plomb ; on pourrait dire, dans ces cas, que le plomb est enfoui comme s’il était absolument inerte, comme s’il se trouvait à l’état de métal. Ne sait-on pas, en effet, par de nombreux exemples, que des balles restent latentes dans l’économie, pendant de nombreuses années, sans provoquer aucun symptôme des affections saturnines.
On est tenté d'admettre que certains composés, formés par des combinaisons de plomb unies d’une façon obseure aux matériaux de l’économie, peuvent se comporter comme une balle ; en un mot, ils sont inactifs comme toxiques ; mais leur division extrême dans les tissus , la forme de la combinaison du plomb (oxyde, chlorure, sel, sous-sel, etc.), avec les matériaux de l’économie, les rend propres à se dissoudre dans quelques circonstances, et alors les symptômes morbides peuvent apparaître si les quantités du toxique sont assez considérables.
Cette hypothèse, que je n’émets, du reste, que comme e moyen de rendre compte de quelques observations purement médicales serait confirmée, si on avait observé souvent des faits analogues au suivant.
J'ai entendu un médecin, praticien distingué, soutenir qu'il avait vu les symptômes dus à l'empoisonnement chronique par le carbonate de plomb reparaître tout à coup chez des dentelliéres, Un an après avoir été traitées et plus ou moins bien guéries ; il faisait observer toutefois qu’elles avaient été absolument soustraites aux poussières de carbonate depuis leur guérison. Les choses se passent comme si les composés de plomb, enfouis pendant longtemps dans un organe ou dans un tissu peu vivant de l’économie, reparaissaient subitement avec leurs tristes symptômes, quand ce plomb, latent d’abord dans une espèce de gaine résistante ou imperméable, reviendrait à l’économie sous une forme nuisible, au moment où cette enveloppe se détient, rendrait les composés de plomb actifs.
Je ne prétends nullement que les choses se passent ainsi, mais si l'observation est vraie, l'explication que je donne parait ad-
( 66 ) missible, et, au fond, le phénomène doit se produire de cette manière.
Voici d’autres faits pratiqués, bien souvent constatés, qui vicnnent à l’appui de cette manière de voir; quand on combat certaines ophthalmies par l’acétate de plomb en poudre, il arrive que la conjonctive présente des trainées où des pointillés grisâtres, dans lesquels l'analyse démontre la présence du plomb; ils persistent très-longtemps sinon indéfiniment; on en a reconnu, avec tous leurs caractères physiques, même après quinze ans. L’iodure de potassium, à l’intérieur et en collÿre, ne les fait pas disparaître; après quatre ans, on a pu, par l'analyse chimique, y constater la présence du plomb. Un état inflammatoire de l'organe les enlève; le plomb s’élimine donc par le renouvellement des tissus.
Je me demande si quelque chose d’analogue ne peut se passer dans les organes internes de l’économie, auquel cas la maladie, due au composé de plomb, reparaïtrait incontestablement lorsque ces organes s’enflammeraient ; si la quantité de métal redevenue nuisible ou soluble était assez considérable.
Les faits observés, dans cértaines maladies de l'œil, m'ont été communiqués, il y a déjà très-longtemps, par M. F. Hairion, professeur à l’université de Louvain; j'ignore s’ils ont été tous publiés. Je crois bien rendre l’ensemble et l'esprit de ses observations.
$ XXIL -— Quelques mots su les accidents consécutifs de la Syphilis et sur les formes des maladies dues aux intoxications mercurielles. = Observations sur l’administration des mercuritux solubles ét insolubles. — Les analogies entre-les phénomènes morbides dus aux actidents consécutifs, à la syphilis dite CONSTITUTIONNELLE et l’hydrargyrie, sont telles qu'on peut confondre ces affections. |
IL y à quinze ans, jai appelé avec la plus grande circonspection l’attention des médecins sur l’action de l’iodure de potas-
sium dans le traitement des accidents qui se manifestent, après un temps plus ou moins long, comme suite des maladies syphilitiques {je fis voir que l’action de l’iodure de potassiam pouvait se comprendre de deux facons :1°le malade sans prendre du mercure est cependant soumis à une médication mercurielle par la transformation des composés de mercure, que son économie a pu garder à un état latent; 2° l'iodure de potassium, en amenant ces composés transformés à l’urine, agit donc comme si l’on administrait une médication mercurielle; mais il a, en outre, l'avantage de débarrasser l’économie du mercure qu’elle aurait pu rétenir, et qui, à un moment donné, peut y amener des troubles graves; l’iodure de potassium joue donc deux rôles distincts en même temps; c’est une lame à deux tranchants, si je puis m’exprimer ainsi, ou mieux c'est un médicament à double effet, indépendamment, bien entendu, du rôle spécifique et antisyphilitique que quelques médecins lui attribuent ; en admettant cette dernière hypothèse, son rôle serait triple. Quoi qu'il en soit, je faisais remarquer expressément que la guérison des maladies mercurielles et saturnines ne s'obtient jamais «qu’à la condition d’un empoisonnement préalable » que le médecin était complétement le maitre de diriger d’après » la force de résistance des malades. » Je démontrais à l’évidence que : « certains médicaments agissent par eux-mêmes » d’abord, mais qu’ils peuvent agir en même temps par les ma- » tériaux qu'ils rencontrent dans l’économie.
Un malade auquel on donne de l’iodure de potassium fournit lui-même les métaux et subit une médication métallique en ne prenant qu’un sel alealin.
Je supposais nécessairement, avec tous les médecins de cette époque, que les mercuriaux étaient ou devaient être considérés comme des médicaments antisyphilitiques. |
Aujourd’hui on nie que le mercure soit un antisyphilitique, on n’accorde plus à l’iode ou aux iodures, même à celui de mercure, des propriétés curatives spéciales contre ces maladies ; on semble vouloir borner le rôle des iodures à une simple action antimercurielle, Peu importe, eu égard au point de vue auquel je suis placé, il n’en est pas moins resté positif que l’application rationnelle de
la chimie à l'art de guérir nous amène à poser un nouveau principe qui n’est que la suite naturelle des premiers et que l’ on pour-rait énoncer de la manière suivante :
« Quand un malade a subi une médication, soit interne, soit . » externe, dans laquelle on a fait usage de composés métalliques » vénéneux, que l’économie peut garder longtemps à un état » Jlatent, le traitement doit être suivi par une cure capable de » débarrasser le malade des poisons métalliques. » |
En général, les médicaments produisent une maladie; mais les médications métalliques provoquent incontestablement des maladies dont les symptômes, peu connus, ou occultes pendant longtemps, deviennent tout à coup assez graves dans beaucoup de cas ; il est donc prudent d'enlever la cause capable de donner naissance à cette affection qui peut reparaître tôt ou tard; en un mot, il faut guérir la maladie du remède, soit actuellement, soit dans l'avenir.
Quelques médecins le font, et il y aurait avantage à le faire toujours. Les fluorures (?), les chlorures, les bromures, les iodures, les cyanures, ete., etce., devraient être administrés pendant quelque temps; un excès de sel marin dans le régime ordinaire - suffirait parfois. Si j’en crois mes expériences propres, et d’après les observations des travaux dont il me reste à parler, il me paraitrait imprudent de ne pas appliquer ces ner ; ils n’offrent, du reste, aucun inconvénient.
Beaucoup de médecins soumettent leurs malades à une médication iodurée après le traitement mercuriel. — Les nombreuses expériences que j'ai faites prouvent, ce me semble, incontestablement qu'il y a lieu de croire que l'effet de la médication iodurée débarrassera l’économie du mercure, mais je pense qu’on observera, dans la suite, qu'il y a certaines précautions à prendre dans ces cas. En effet, on peut se demander si l’empoisonnement récent n’exigera pas une dose plus forte d’iodure que lempoisonnement chronique; s'il ne faut pas faire durer l’administration de l’iodure pendant un temps plus long. Les conjectures à cet égard seraient superflues; la médecine pratique éclairera la question dans l'avenir par des observations suivies sur les cas d’aceidents consécutifs.
S'il est vrai que le traitement mercuriel soit indispensable dans certaines formes de maladies syphilitiques et que des affections rebelles aux médications ordinaires disparaissent par les mercuriaux , je n’en crois pas moins qu’on peut se demander si les médecins n’ont pas eu tort de recourir aux composés insolubles de ce métal, dont les effets sont très-souvent capricieux.
Puisque les phénomènes morbides des accidents consécutifs disparaissent sous l'influence de la médication iodurée; puisque l’on admet encore généralement que ces accidents sont de nature syphilitique, il paraît rationnel de n’employer dans les affections primaires de même nature que des composés solubles de mercure administrés en dissolution, la liqueur de Van Swieten , par exemple; celle-ci serait additionnée d’un chlorure alcalin, on la ferait prendre à l’état de liqueur étendue sans aucun mélange avec d’autres matières.
Tout me porte à croire qu’on devrait toujours donner les composés solubles de mercure dissous dans un excès plus ou moins considérable d’iodure de potassium, et qu’il serait indispensable de terminer la cure par la médication à l’iodure de potassium seul. Ce serait, en attendant, un moyen de concilier toutes les opinions, celles des mercurialistes et celles des antimercurialistes ; il permet, du reste, de suivre dans le traitement une marche logique et naturelle.
Que veut-on , en définitive, lorsqu'on prescrit un médicament ? Le faire pénétrer dans l'organisme. Or, il ne peut y pénétrer le plus facilement qu’à l’état de dissolution, dans quelques cas rares à l’état de division extrême ou de suspension, à la façon des matières grasses.
L’estomac n’absorbe que les liquides ét les corps dissous; s’il était prouvé qu'il est indispensable que le médicament doit pénétrer dans l’économie par la voie intestinale; en un mot, qu'il doit étre digéré par les intestins, on pourrait, dans le cas des mercuriaux, administrer le sublimé dissous dans un excès d’iodure, en lavement, ou donner au malade deux potions distinctes : la première serait composée d’un savon de mercure suspendu dans Phuile d'olives ou mélangé avee un excès de beurre, etc.:
la seconde serait administrée, à part, par la bouche ou en lavement, et contiendrait l’iodure de potassium, de fer, etc.
Qu’on me permette encore d'ajouter, bien que je doive reconnaître mon incompétence absolue en matière de médecine pra- : tique, que je ne puis m'empêcher de porter un jugement sévère sur les médecins qui font un usage interne, parfois immodéré, de sels métalliques ; je ne me permettrais point de porter un jugement pareil, si d’autres médecins ne m’avaient affirmé que des soins hygiéniques, des médicaments simples, des purges, etc., produisent, dans les mêmes cas, souvent des effets aussi bienfaisants, sinon meilleurs, que ceux des sels métalliques.
On peut se demander sur quels faits physiques, chimiques, physiologiques, ou, en un mot, sur quels faits certains la médecine se base quand elle emploie les sels des métaux de nature toxique.
Il faut bien le reconnaitre, il est incontestable que le mercure, entre autres, peut apporter des troubles graves dans l’économie et jeter dans les familles les germes des maladies scrofuleuses.
Il faut bien admettre qu'il y aurait avantage à tenter l'emploi de moyens qui ne seraient pas sujets à laisser l’économie délabrée au point de faire sentir ses effets sur les générations futures. On s’explique laversion que les mercuriaux produisent dans le monde, et on a de la peine à la considérer comme n'étant qu’un préjugé populaire; préjugé ou non, on le retrouve chez toutes les nations et dans toutes les classes de la société.
Je n’ignore pas que l’on exagère parfois les effets nuisibles du mercure; quelques médecins savent l’administrer convenablement, éviter les accidents; mais souvent le malade est imprudent et ne suit pas exactement les conseils du médecin; le patient exagère l'usage du médicament, dans l'espoir de guérir mieux ou plus vite; mais, par ce fait, il exaspère la maladie du remède.
Ce que je viens de dire permet de comprendre comment il se fait que les médecins homæopathes ont, ou peuvent avoir, des succès pratiques. Abstraction faite de l'esprit par trop métaphysique de l’homæopathie, incompréhensible pour le chimiste, le médecin homæopathe aura toujours sur les médecins qui font un usage exagéré des préparations métalliques l'avantage de ne pas
guérir une maladie pour en administrer une seconde, plus terrible, dans quelques cas, que celle qu’ils croient avoir enlevée par leurs doses atténuées.
Quant aux médecins homæopathes consciencieux, ils me permettront de leur dire, lorsqu'ils auront à traiter une maladie chronique produite par les poisons minéraux : N'oubliez pas que votre principe similia similibus curantur n’est pas applicable, il faut en appliquer un nouveau dont l'énoncé pourrait être : ponderalia ponderalibus curantur ; en d’autres termes, une maladie produite par l’absorption d’un poids donné de matière introduite dans l’économie par des circonstances accidentelles, ou par la médication allopathique, ne peut se guérir chez un malade d’un poids donné, que par un poids correspondant ou mieux exagéré du corps destiné à éliminer le premier; comme une tache d’encre exige un poids donné de chlore et d’acide oxalique, d’eau, etc., etc., pour être enlevée complétement.
Après les considérations générales qui précèdent, je me vois obligé, non sans quelque crainte, de m'occuper d’une question de médecine proprement dite. Je compte sur l'indulgence des médecins praticiens, leur faisant observer que je traite la question au point de vue chimique, en matérialiste, si l’on veut, £’està-dire en matérialisant les maladies. Du reste, la question d’humanité qui s’y rattache mérite bien qu’on s’y arrête un instant.
Je tâcherai de résumer et de condenser les travaux dont il me reste à parler; mais je dois faire observer qu'il est utile, pour apprécier la question sous tous les rapports, de l’étudier dans les travaux originaux qui donnent tous les détails. Je craindrais de les altérer en cherchant à les exposer longuement. Je n’oserais me prononcer sur des questions qui divisent le monde scientifique médical, quand je vois, de part et d’autre, des médecins distingués, des savants recommandables sous tous les rapports être d'avis diamétralement opposés. Si je ne puis trancher des questions de médecine proprement dite, je crois cependant pouvoir émettre quelques avis. Espérons que la lutte actuelle se terminera au profit de l'humanité.
Je tiens essentiellement à poser d'abord que je constate des faits, rien que des faits, en rapport avec ceux que j'ai découverts et qui viennent à l’appui de ma théorie ou de ma médication.
M. le D Jos. Hermann ! soutient les principes suivants : 4° Le mercure n'est pas et n’a jamais été un médicament contre la syphailis ; 2 il n’y a pas de syphilis secondaire; 5° toutes les formes de maladie que l’on comprend sous la dénomination de syphilis secondaire, sont des actions dues au mercure.
Indépendamment de ce travail, on trouve des-expériences et des considérations développées sur la syphilis et l'hydrargyrie, dans cinq autres travaux de ce savant médecin ?.
Les trois principes étant posés nettement, M. Jos. Hermann prouve en effet, par des expériences faites sur cinquante et un syphilitiques, qu’il est possible d'obtenir la guérison sans avoir recours aux mercuriaux. MM. les docteurs Melzer, Lorinser, Oettinger et Etterlin suivent et contrôlent les observations depuis le mois de février jusqu’au mois d'octobre 1856; les recherches chimiques qu’elles nécessitent sont faites par M. le professeur V. Kletzinski, les observations microscopiques par M. le docteur Wed.
Le nombre cinquante et un, de cas très-divers, du reste, en 1856, s’est élevé depuis à plus de six mille, soit, en moyenne, mille cas par an, dont trois ou quatre cents portent annuellement sur des affections secondaires de malades primitivement traités par la médication mercurielle ; ces derniers cas, selon M. Jos. Hermann, loin d’être dus à la syphilis constitutionnelle, doivent être attribués à l’hydrargyrie ou aux suites de l'emploi des mercuriaux, n'importe sous quelle forme, lors du traitement de l'affection syphilitique primitive.
1 -Die Behandlung der Syphilis ohne Mercur van Jos. Herrman, Doctor der Medicine und Chirurgie, E. M. assisttenten an der Lehrkanzel für Staats- Arzneikunde an der Wiener Universität, fakuliätsmittglied, erstem Artze im Krankenhause am Wienerberge. Wien. Verlag von Sallmayer et Cie; 1857.
? 1° Studien über Krankeitsformen in Idria (1858); — 2 Zur Frage der Syphilisation (1859) ; — 3° Der Constitutionelle Jodismus (1861); — 4° Studien uber Syphilis (1862); — 5e Die Prostitution und die Syphilis (1862).
M. Jos. Hermann décrit nécessairement les traitements complets internes et externes qu’il faut employer dans tous les cas et pour toutes les formes en la syphilis primaire, lorsqu'on rejette d'une manière absolue l’emploi des mercuriaux; et puisque, selon lui, les accidents consécutifs sont dus au mercure, ils doivent disparaître en suivant son mode de traitement.
Ses travaux abondent en faits tendant à prouver que l’action
de l’iodure de potassium se borne à éliminer le mercure, qui est cependant la cause unique de maladies si différentes et de formes si variées ; dans une foule de cas supposés être de nature syphilitique, il détermine, par l’analyse chimique, l'élimination du mercure par les urines; il prouve, si je puis m’exprimer ainsi, la nature chimique des affections consécutives; et montre à l’évidence le pourquoi de la guérison.
. Un des cas de ses travaux mérite une mention spéciale, que les médecins peuvent méditer et étudier en détail, c’est celui d’une jeune femme qui offre au plus haut degré tous les symptômes les plus tristes de la syphilis constitutionnelle : teint terreux, yeux troubles, voix éteinte, perforation du palais, toux douloureuse qui empêche la malade de dormir, gonflement douloureux provenant d’une affection du périoste de la jambe droite, etc. cachexie complète, ete., etc. |
Une enquête prouva qu'aucune circonstance de la vie de la femme, du mari, des ascendants, n’autorisait le soupçon d’une affection syphilitique constitutionnelle; mais on apprit que la malade avait été traitée, pendant deux années entières, avec de légères interruptions par du calomel, pour combattre le ver solitaire ( Tænia solium).
L’iodure de potassium produisit des effets merveilleux (Der erfolq der Therapie war überraschend), la malade fut guérie en vingt-huit jours.
Des médicaments autres que le calomel débarrassent du tænra et mieux que par la méthode de Desault, dans laquelle on administre alternativement une friction merceurielle et un purgatif de calomel. Quoi qu'il en soit, la maladie due au remède dans ce eas a été plus terrible que la maladie enlevée par le remède.