TROISIÈME EXPÉRIENCE
Mardi , 18 septembre 1829. — Trois gros d’iode dissous par l’intermède de l’alcohol.
Voulant essayer d’obtenir dans le bain une dissolution plus complette de l’iode, j’ai fait dissoudre, préalablement, trois gros de ce corps dans six onces d’alcohoî rectifié, et j’ai versé
cette teinture dans le bain préparé à 3o° de Réaurnur.
Les effets immédiats dans ce cas n’ont pas été aussi prononcés que ceux des deux expériences précédentes, et n’ont guère été plus intenses que ceux que nous avons observés dans l’expérience première, faite également avec trois gros d iode. Nous avons d’ailleurs a noter plusieurs phénomènes particuliers. Quand on versait la dissolution alcoholique dans le bain, on voyait jaillir des vapeurs violettes à la surface de l’eau. En peu d’instans, l’atmosphère a été surchargée de ces vapeurs au point qu’avant la fin du bain , nous en étions incommodés; elles irritaient les yeux, les fosses nasales, le pharynx. M. Arnal , mon élève interne, en a eu un coryza; j’en ai eu la poitrine fatiguée pendant plusieurs jours.
Un garçon de service , pendant qu’il brassait le bain d’Asselot, a éprouvé un assez vif picotement aux yeux , mais qui 11e l’a pas empêché de reprendre sa besogne, après avoir passé quelques minutes à l’air extérieur.
Cette expérience 11’était pas terminée que l’odeur de l’iode a franchi les murs de la salle de bain ; elle est parvenue jusque dans les cours de l’hôpital, avant même que les baignoires eussent été vidées. Cet effet avait été beaucoup moins marqué dans les expériences précédentes.
De meme la solution iodée a offert une couleur jaune plus foncée ; et comme à l’ordinaire, cette coloration était très- affaiblie à la fin du bain.
Trois quarts d’heure après ; nous fûmes examiner les malades dans leur lit : lés effets étaient peu marqués chez Planque et chez Asselot.
Bonneville se plaignait de chaleur dans le dos , qui était légèrement tuméfié ; nous vimes une teinte jaune faible , générale du corps , mêlée de rubéfaction.
Barbier était déjà endormi. Rubéfaction générale peu forte; teinte jaune aux cuisses, aux
coude-pieds. Le malade nous dit que ce bain
était celui qui l’avait impressionné le plus profondément.
Guibert avait ressenti une cuisson générale très-vive pendant demi-heure après le bain ; il nous offrit une rubéfaction légère , générale du corps, mêlée de teinte jaune faible.
Caron avait éprouvé, pendant demi-heure, un sentiment général de cuisson ; le corps, généralement tuméfié , l’était davantage aux membres inférieurs , surtout à leur face antérieure et externe ; on voyait des teintes jaunes répandues par plaques sur la peau ; il n'y avait plus de démangeaison qu’aux cuisses.
Mornon : démangeaison générale qui offrait
des redoublemens ; rubéfaction générale modérée; coloration jaune des jambes et des aines , surtout du côté droit.
Eouilly : sentiment générai de cuisson, plus fort sur les jambes, les cuisses et les aînés; rubéfaction générale assez vive , mêlée en plusieurs endroits de teintes jaunes!
Remarquons d’abord que les phénomènes locaux sont répandus cette fois plus généralement, plus uniformément, ce qui 11e peut être que le résultat d une dissolution plus complette de l’iode.
Mais ce qui est plus remarquable encore, c’est que les effets du bain , loin d’aller en diminuant, comme cela avait eu lieu dans les deux premières expériences, se prolongèrent plus long-temps, et offrirent un nouvel ordre de phénomènes qui nous ont paru d’un grand intérêt.
Planque passa la nuit assez bien ; mais dans la nuit, il eut de la céphalalgie , de la toux , de la fièvre. Après une intermission qui dura tout le second jour, cet état fébrile reparut plus modéré la seconde nuit. Le troisième jour, tous les effets du bain avaient cessé.
Asselot n’offrit rien à noter.
Bonneville eut une fluxion au côté gauche du visage, qui dura onze jours, sans autre accident.
Barbier retomba aussitôt dans l’engourdisse-
ment dont nous l’avions réveillé , et resta ainsi toute la journée. La nuit suivante, insomnie par la continuation de la céphalalgie, que le malade attribue à l’odeur forte de l’iode.
Deuxième jour. La céphalalgie ne fut guère soulagée par deux épistaxis.
Une troisième hémorrhagie nasale qui eut lieu, la seconde nuit, à trois heures du matin , dégagea beaucoup le cerveau.
Troisième jour. Barbier était encore faible; et manquait d’appétit.
Guibert, un de ceux que le bain avait impressionnés le plus vivement , n’en éprouva aucun accident local immédiat. Les jours suivons, il se plaignait de lassitude dans les membres , et de n’avoir pas son appétit accoutumé.
Caron, deux jours de suite, vers les quatre heures après midi , éprouva un sentiment général de démangeaison plus fort au dos , aux aines, aux membres. Pendant la nuit, il éprouvait des alternatives de sommeil et d’insomnie. Il s’endormait éprouvant une pruriginosité assez forte, qui se transformait, pendant le sommeil, en un engourdissement dont le malade avait peine à sortir quacl il se réveillait.
Mornon n’éprouva d’abord les effets immédiats du bain guère plus d’une heure et demie. La nuit suivante , céphalalgie , cardialgie , état
fébrile. Mornon avait la tête engourdie, et ressentait une sorte de frémissement dans les membres.
La deuxième nuit fut comme la première.
La troisième un peu meilleure , surtout après une hémorrhagie nasale qui survint à trois heures du matin. Jusque-là il y avait eu du mal-être dans la journée , qui n’était que la continuation de celui de la nuit, à l’état de rémission.
Bouilly : la rubéfaction , la démangeaison ne durèrent que trois ou quatre heures , et depuis le malade ne ressentit d’autre effet du bain qu’un peu de cuisson dans la narine gauche.
Ces phénomènes plus intenses, plus durables, plus nombreux que ceux qui avaient eu lieu à la suite des trois premières expérimentations, ne sont-ils pas l’effet de l’abondante vapeur d’iode qui s’échappait à la surface du bain , et dans laquelle les malades étaient plongés ?
La céphalalgie est un effet particulier de cette expérience ; elle peut être regardée comme une espèce d’ivresse chez Planque, Caron et Mornon; mais surtout chez Barbier. Reste à comprendre la périodicité nocturne de cette congestion cérébrale dans les trois premiers cas.
Remarquons la différence de cette congestion selon les individus: chez Planque, le cerveau malade provoque seulement une toux sympa-
thique , laquelle , si j’osais le dire n’est qu’un phénomène paralytique au degré le plus rudimentaire. De meme, de la cardialgie deMornon. Caron nous offre un engourdissement des membres, et chez Mornon c’est un frémissement : deux effets peu différais de leur nature, qui peut-être sont deux degrés d’un même phénomène , mais que les malades expriment différemment.
Quant à Barbier , l’engourdissement avait commencé par le cerveau ; mais cette ivresse iodique est devenue générale, et il n’a pas fallu moins de trois hémorrhagies pour la dissiper (i).
(i) Certains phénomènes que présentent les bains iodés préparés avec la teinture d’iode , font naître des réflexions peu favorables, ou même contraires a l’usage intérieur de la teinture d’iode , et des teintures en général.
Si trois gros d’iode dissous préalablement dans l’alcool, et étendus dans la quantité d’eau ordinaire d’un bain , ne restent point dissous dans ce bain, et qu’il se précipite de 1 iode en nature contre les parois de la baignoire; à plus forte raison , l’usage intérieur de la teinture d’iode doit-il être suivi du dépôt de cette substance sur les parois de l’estomac.
J’ai déjà dit, dans mon premier Mémoire, que c’était de l’iode ainsi mis a nu par 1 emploi de la teinture d iode , qui était cause des accidens que ce remède avait occasionés en certains cas. L’expérience dont je viens de rendre compte ne permet pas, en effet, d’attribuer ces accidens a aucune
autre cause.
BAINS JD’HYDRIODATE DE POTASSE
ÎODURÉ.
Les phénomènes produits par ies expériences première et seconde des bains iodés ne nous laissent aucun doute que ces bains , préparés sans avoir préalablement dissous l’iode, n’en contiennent une partie à l’état de suspension , et par conséquent ne le présentent point a la peau dans un degré de division assez ténue.
En second lieu , les effets que nous avons observés, a la suite des bains préparés avec, une teinture alcoolique d’iode , ne permettent point d’avoir recours , au moins généralement, a cette formule.
Ainsi se trouve résolue implicitement dans le sens que mes prévisions m’avaient fait adopter, la question de savoir s’il est nécessaire que l’iode soit dissous dans l’iodure de potassium pour
être divisé d’une manière égaie et complette , dans la quantité d’eau ordinaire d’un bain.
Il faut regretter qu’il en soit ainsi ; car il serait plus facile de généraliser l’emploi des bains iodés que celui des bains d’hydriodate de potasse ioduré, qui sont d’un prix beaucoup plus élevé. Et cette question , qui n’est pas d’un intérêt secondaire , est encore d’une plus haute importance pour le médecin d’hôpital , qui doit toujours chercher à appeler le plus grand nombre possible de pauvres malades à jouir des bienfaits de l’administration (i).
On devra néanmoins préférer les bains indurés, leur action étant plus égale, plus régulière, et surtout plus facile à graduer, ainsi que j’en ai acquis l’expérience sur un grand nombre de malades scrofuleux.
En résumé , les phénomènes produits par les expérimentations dont nous venons de faire l’histoire; ceux que nous avons observés par de nou-
(i) M. Henry fils, pharmacien en chef adjoint de la pharmacie centrale des hôpitaux civils de Paris, a proposé un procédé qui diminuerait beaucoup le prix des bains iodure's dans les hôpitaux : ce serait de recevoir la vidange de ces bains dans un réservoir commun , et d’en précipiter Piode par l’acétate de plomb.
veaux essais sur la solution mixte d’hydriodate
de potasse et d’iode n° iij et n° ij , que je crois inutile de rapporter ici, n’étant que la répétition de ce que j’ai observé plus souvent en ville; tous ces phénomènes , dis-je , peuvent être abrégés dans les termes suivans :
i°. L’iodure de potassium n’a qu’une action a peu près nulle à la dose de trois onces par bain»
2°. L’iode peut être regardé comme le principeactif des bains iodurés.
3°. La dose d’iode doit être généralement de-
puis deux jusqu’à trois gros par bain , et trèsrarement au-dessus.
4°. L’iode pur ne se dissout point complètement dans un bain; et dès lors son action, n’étant plus égale , pourrait donner lieu à des accidens locaux , et manquer son effet général sur l’économie.
5°. L’iode, dissous préalablement dans l’alcool, et étendu ensuite dans le bain , n’y reste point à l'état de dissolution , et produit , en outre , des phénomènes d’olfaction qui peuvent aller jusqu’à une sorte d’ivresse îodique, et jusqu’à une congestion cérébrale assez prononcée et durable.
6\ Le mode de préparation le plus sûr de l’iode pour être administré en bain , est de le dissoudre préalablement dans l’iodure de potas-
sium.
L’efficacité des bains iodurés dans les maladies scrofuleuses , est déjà démontrée, je présume, par les conséquences qui découlent naturellement des notions déjà publiées sur l’emploi de l’iode dans ces maladies. Mais, outre leur utilité générale, ces bains offriront encore des avantages particuliers : celui de suppléer le traitement interne dont la dose aura été diminuée , à divers degrés, selon le besoin ; celui d’apporter un secours puissant dans certain cas de scrofule que les traitemens internes et externes déjà connus ne modifient qu’avec trop de lenteur, etc.
Pour le moment, je n’ai à citer que des histoires particulières dans lesquelles l’usage de ces bains a été associé avec d’autres préparations d’iode.
Je me propose d’éprouver leur vertu de diverses manières, et de communiquer les observations plus explicites que je ferai par la suite.