‹ Mémoire sur l'île de ThasosChapitre 3 sur 9 · ATHÉNIENNE · texte numérisé non relu

ATHÉNIENNE

(i5oo? — 463 av. J.C.)

D'après Hérodote 1 et toute l'antiquité, Thasos dut ses premiers habitants à une colonie phénicienne, laissée dans l'île par les compagnons de Cadmus errant dans l'archipel à la recherche d'Europe. Le chef de cette colonie aurait été un certain Thasos, d'où le nom que reçut et que porte encore l'île. Les Grecs ne se tourmentaient pas l'esprit, autant que nous le faisons maintenant, des questions d'origine et d'étyinologie ; quand ils voulaient se rendre compte de la naissance d'une ville et du nom qu'elle avait pris, ils avaient toujours sous la main un héros éponyme qui expliquait tout, et que protégeaient contre le doute le culte qu'on lui rendait et l'attachement de chaque ville à ses antiques légendes. Pour moi, s'il me fallait absolument donner une étymologie, je présenterais, sous toutes réserves, la conjecture d'Hasselbach 2 . Il fait venir le mot d'un primitif 3-a, &dû>, nourrir, que l'on

retrouverait dans tiBiivt), nourrice, et l'île devrait ainsi son nom à sa fertilité , autrefois si vanlée. C'est de même que l'on a Pait dériver de xaio le nom de l'île de Kctaos, parce que plusieurs îles de la région où celle-ci se trouve gardent des traces sensibles de l'action des feux souterrains; on a tiré ainsi le mot même vifo-os, île, de véù>, nager. Au reste, le véritable intérêt de celte étymologie, rapprochée de celle d'Hérodote, c'est le contraste qui s'y

1 If, XLIV.

5 De insula Thuso, Marbourg, i«35, iniT, p. i.

marque cotre l'esprit grec et le notre, entre l'antique naïveté et la critique moderne l .

Quant à l'établissement des Phéniciens à Thasos, nous n'avons aucune raison d'en douter; ce qui conGrme le dire d'Hérodote et des autres écrivains de qui nous tenons ce fait 2 , c'est la prépondérance de la marine phénicienne dans la mer Egée, comme dans le reste de la Méditerranée, avant le développement de la race grecque; c'est le goût et l'habileté singulière qu'apportèrent de bonne heure les Phéniciens à la découverte, à l'extraction et à la mise en œuvre des métaux; c'est enfin ce temple de l'Hercule thasien qu'Hérodote vit encore à Tyr, et qui attestait les anciens rapports des deux pays.

Ce serait, d'après Hérodote, vers i5oo, cinq générations avant la naissance d'Hercule, fils d'Alcmène, que les Phéniciens se seraient établis à Thasos 3 ; ce qui les y retint, ce furent les mines d'or qu'ils y trouvèrent sur la côte orientale de l'île, et d'où vïdI à l'île de Thasos, chez les poêles, le nom de Chryse. C'est peutêtre aussi à l'industrie phénicienne qu'il faut faire remonter la première exploitation de ces mines de fer dont ne parlent point les auteurs, mais dont j'ai reconnu les traces certaines à l'ouest de l'île, en face de l'Athos; enfin les Phéniciens paraissent avoir passé de Thasos sur la côte opposée, en Thrace, avoir fondé un comptoir à Galepses, et, les premiers, tiré du Pangée des métaux précieux. En môme temps les Phéniciens apportèrent et établirent à Thasos le culte de Melkarth, l'Hercule tyrien, trèsdifférent, comme le reconnaît Hérodote, de l'Hercule grec 4 ; les navigateurs syriens avaient répandu les autels de leur dieu sur toutes les côtes de la Méditerranée, et jusque sur le rivage de l'Océan, à Gadès, où brûlait en son honneur, dans un temple célèbre, une Hamme qui ne s'éteignait jamais 5 . A la longue, ce culle avait peut-être pris à Thasos un caractère particulier; car il y avait à

1 Cf. napvaaaôf 1

Kvppvaaôt > Proéminence ?

Nasus \

8 Pausan. V.xxv, 7; Conon, ap. Pbot. narrât. 37; Apollod. Biblioth. I, 1; Steph. Byzant. 1. V, Bdaoos ; Scymo. V, 660.

3 Etienne de Byiauce, je ne sais d'après quelle autorité, place le héros Thasos , représentant de la colonie phénicienne, dix générations avant l'Hercule grec.

4 Voir les textes réunis dans O. Mùller, Orchombue et les Mioyens, p. 109. Voy. (Jni^riiaut , Hd'ujiotut de t antiquité, t. Il, p. 171. t

Tyr, longtemps après que l'île eut échappé à la domination phénicienne, un lemple consacré à l'Hercule thasieu; il est possible que le dieu eût emprunté à l'industrie métallurgique, placée à Thasos sous sa protection, quelques attributs nouveaux etdistinctifs. Quant aux Cabires, que certains textes et uneétymologie.qui parait fort vraisemblable, ont fait croire d'origine phénicienne 1 , il est assez surprenant que l'on ne trouve pour ainsi dire pas trace de leur culte à Thasos, tandis que deux îles voisines, Samothrace et Lemnos, où l'histoire ne mentionne pas le passage des Phéniciens, et où, en tout cas', ils n'ont pas séjourné aussi longtemps qu'à Thasos, furent de bonne heure et restèrent jusqu'aux derniers jours du monde païen le centre et le foyer des religions cabiriques. Ne pourrait-on, autant qu'il est possible d'avoir une opinion en une si obscure matière, en inférer que les Cabires appartiennent bien plutôt aux Pélasges qu'aux Phéniciens, et que ce n'est point à Tyr et à Sidon qu'il faut chercher la source des doctrines qui se transmirent et se perpétuèrent pendant plusieurs siècles dans les mystères de Samothrace ?

On sait qu'il ne faut pas voir dans les établissements des Phéniciens des colonies proprement dites, mais plutôt ce que nous appellerions des comptoirs; c'étaient comme des navires toujours à l'ancre devant le rivage où se faisait l'échange des marchandises tyriennes et des produite du pays. Il n'est donc pas probable que les Phéniciens aient jamais occupé toute l'île de Thasos; ils se seront contentés d'en posséder les ports et d'en exploiter les mines, toutes voisines de la mer, à ce qu'il semble ; pendant ce temps, des tribus thraces auront habité les forêts et les montagnes de l'intérieur; de là le nom d'Edonis sous lequel on désigna parfois cette île 2 . Les Édoniens étaient fixés entre le Strymon et le Nestùs, et Thasos dut attirer de bonne heure leurs regards; ils la partagèrent sans doute longtemps avec les Phéniciens, au profit desquels ils y nourrissaient des troupeaux; ils en abattaient les bois et en cultivaient les champs.

Mais il se préparait aux Phéniciens, après environ deux siècles de tranquille possession, une concurrence bien plus redoutable et qui n'admettrait pas le partage : celle des Hellènes. Les béros

1 Voy. Guigniaut, Religions de l'antiquité, t. II, i" partie, p. 287. * Apollod. Bibliolh. II, 5, 9, 1 3; Scymn. Ûv jSapêapoi tô nporepov yxovv, ùi yôyos. (V, 05g.)

hellènes, iils ou petits-fils des dieux, commençaient à parcourir le monde en lullant contre tous les obstacles qui s'opposaient à l'essor de la race grecque: accidents et fléaux de la nature, monstres étranges, farouches brigands, tribus et nations ennemies. Minos, ou la dynastie crétoise que représente ce nom, ayant créé une marine, chassait de la mer Egée les peuples barbares, Cariens et Léléges, qui en avaient occupé les îles, et entrait peut-être , à cette occasion, en lutte aussi avec les Phéniciens; en tout cas, la légende nous montre Hercule chassant les Thraces de l'île de Thasos pour la remettre au pouvoir d'Alcée et lie Sthénélos, Iils d'Androgée, et par conséquent petit-fils de Minos, qu'il avait faits prisonniers à Paros 1 . Ainsi, dans leurs premières entreprises sur l'île, les Hellènes se seraient d'abord attaqués aux Thraces, et Paros aurait envoyé à Thasos ses premiers colons grecs, vers le milieu du xiu* siècle. Les choses restèrent sans doute ainsi pendant quelque temps, les Grecs occupant de l'île ce qu'en possédaient autrefois les Thraces, mais les Phéniciens en gardant tout le commerce et continuant à en exploiter les mines. Ce qui prouve, dès lors, l'existence et la persistance dans l'île de Thasos d'une population grecque alliée aux Pariens et en rapport avec eux, c'est ce que Pausanias nous raconte de Cléobée, cette vierge parienne qui apporta la première aux Thasiens le culte de Déméter; trois générations, à ce qu'il semble, avant Archiloque, et, par conséquent, dans le cours du ix c siècle 2 .

Hors le fait bien attesté de l'établissement des Phéniciens à Thasos, tout ce que nous avons rencontré jusqu'ici sur les origines de cette île se réduit à des traditions assez vagues, où l'on est obligé de beaucoup suppléer, par induction et conjecture, pour éviter les contradictions et mettre un peu d'ordre. L'histoire de Thasos ne commence véritablement qu'avec la colonie parienne qui y fut conduite vers la lin du vin* siècle pdr Télésiclès, père d'Archi4oque. Un lexicographe nous a conservé l'oracle par lequel Télésiclès, qui avait sans doute ses raisons, se fit ordonner de la part du dieu de Delphes la fondation de cette colonie :

« Annonce aux Pariens , Télésiclès , que je t'ordonne • De fonder dans l'île Aérienne une brillante cilé 3 . »

1 Apollod. Biblioth. II, 5, 9, i3.

1 Pnus. X, xxviii.

' Tlmr. IV, r,iv; Slrah. X, p. /» 18; Ku.slalh. ad Dionjs. Vcrictj. s. v. Sâaoe. —

On a là un des surnoms que reçut dans l'antiquité l'île de Thasos: Hepwt, pour Aep/a; il faut le tirer de ârfp, pris dans son sens primitif de brouillard, vapeur, nuage, et l'expliquer par le climat humide de Thasoset les nuées qui en couronnent souvent les montagne?.

Quant à la date précise de l'arrivée de Télésiclès à Thasos, nous n'avons pas de raison de ne point admettre celle que donnait Denys, la xvm e olympiade (720-717 av. J. C.) l . Archiloque, en effet, fils de Télésiclès, fleurit, d'après Hérodote, à l'époque de Gygès , roi de Lydie , qui régna de 716 à 680 avan l J. C. Son père a donc très- bien pu, vers 720, être à la tête de l'émigration parienne. Selon Xanlbus de Lydie, c'est dans la xviii* olympiade, vers 708, que l'île aurait été colonisée. La différence entre ces deux dates, pour une époque aussi reculée, est très-légère, et mérite à peine d'être remarquée 2 .

Archiloque lui-même vint quelque temps après chercher fortune à Thasos, où son père était peut-être toujours à la tète de la colonie parienne, ou avait au moins laissé des souvenirs encore présents à toutes les mémoires 3 . Le poète avait été forcé de quitter son île natale; il en avait été chassé par la pauvreté, ou plutôt par l'inquiétude chagrine de son caractère, et par les haines sans nombre que lui avait attirées sa méchante humeur. Mais à Thasos aussi il ne lui fallut pas longtemps pour se faire plus d'un ennemi, et, ce qui acheva de le perdre, ce fut le manque de courage et de dignité qui s'alliait si tristement chez lui au génie poétique 4 .

Ce que raconte Eusèbe {Prœp. VII, p. a56) de l'embarras des Pariens en présence de cet oracle, et delà finesse d' Archiloque, qui sait seul comprendre la pensée du dieu et découvrir que c'est Tbasos qu'il désigne sous ce nom d'Aéria, a l'air d'une historiette faite à plaisir. Les Pariens semblent avoir eu déjà, avant cette époque, trop de relations avec Thasos, pour que ce soit le hasard d'une interprétation conjecturale qui ait conduit leur colonie dans cette île. Voici l'oracle :

•AyyeXXov îlaplots, TeXeaixXee , état xtXeûoa Nifna) èv rtep/rr xtl^etv ev&eleXov éolv.

' Ap.Clem. Alexand. Strom. I, xxi, p. 398.

« Id. ibid. IL

» >EIian. H.V. X.xiu.

* Plutarque.qui nous a conservé {Apophtheg. p. 23g) les vers d'Archiloque sur la perte de son bouclier, ne nous dit pas, il est vrai , que c'est en combattant dans tes rangs des Thasiens qu'il eut sa mésaventure; mais, comme nous connaissons, «l'autre part, son voyage et son séjour à Thasos, ainsi que la mauvaise impression qu'il en emporta, connue sa vin n'offre pas d'utitre circonstance qui ait pu !<•

A peine établie, la colonie nouvelle setait trouvée assez forte pour s'élancer sur le continent voisin et en disputer les rivages aux peuplades thracesqui les habitaient-, dans un combat contre Tune d'entre elles, les Saies, Archiloque prit la fuile et jeta son bouclier pour mieux courir; ce qui est pis, il s'en vante, non pas comme Horace ! , bien des années après l'accident, et d'un air demi-souriant, demi-honteux , avec une bonne grâce qui désarme le blâme , mais au sortir même de la bataille, hautement, brutalement:

« Quelqu'un des Saies se pare maintenant de mon bouclier, longtemps sans reproche, mais que dernièrement, bien malgré moi, j'ai jeté et abandonné dans un buisson. Pour moi, j'ai su fuir ainsi le trépas; quant à ce bouclier, qu'il devienne ce qu'il voudra , je trouverai à m'en acheter un autre qui le vaudra bien 2 . •

C'était donner beau jeu à ses ennemis et braver l'opinion , probablement déjà peu disposée à l'indulgence; il dut donc quitter Thasos, mais non sans doute sans y essuyer des affronts qui ne sortirent jamais de sa mémoire. Aussi dans ses vers ne cesse-t-il de maudire Thasos. Ici il en fait « une échine d ane, toute couverte

de forêts sauvages à Thasos, dit-il , aucun lieu aimable, agréable

et charmant comme les rives du Siris 3 . » Là il appelle Thasos « ville trois fois misérable 4 ; » ailleurs il prétend « que toutes les misères de la Grèce se sont donné rendez-vous à Thasos 5 . *

mettre en face de cette peuplade t h race, je crois être en droit de rapprocher et (Expliquer ainsi ces faits. C'est d'ailleurs de cette manière que l'ont compris les biographes d' Archiloque. (Voyez Mémoires de. l'Académie des inscriptions, t. X, i" série, une dissertation de l'abbé Sévin.) 1 OtL H, vu, 10.

s kcnttèi fièv £e<W tit dydXXerat , iji» tsapà. &dpvu Évros dfu&pnTov xdXXixov ovx èQéXwv.

Autos S'èÇéipvyov Q-avdrov léXos • doitU êxeivtj Èppéjct • è^axhts xifooftou ov xaxlu

' fÏ3e &<tT Svov pd^ts •

Éalrtxev àyplas ewio7e^rfs. . . .

Où ydp ti xaXos xjûpos oCS' èvlpspos OCè' èparàf, oJos dpÇl £/p»os p6aç. . . .

* Sâaov Sè rfiv rpiaoïivpifv 'vsôXiv.

5 Ap. Strab. VIII, VI : ils UaveXXjvwv oi{ùs e$ Bdcov <ntvéSpapev. Cf. Strab. XIV, p. 6A7. Il semble être aussi question dans un vers d'Archiloqae , qui présente malheureusement une leçon contestée, des «maux des Thasiens. »

KXcdetv &aalù)v pèv, oC rà Mayinfrwv xetxd.

Quoi qu'il en soit des embarras et des souffrances qui ne furent peut-être pas épargnés aux premières années de la colonie, elle paraît avoir pris un rapide essor. Elle réussit sans doute à expulser de l'île, s'ils y étaient encore, les Phéniciens, que le développement des cités ioniennes et éoliennes des îles, ainsi que de la côte d'Asie, commençait alors à bannir de la mer Egée. Quant aux mines, les Grecs, continuant probablement à se servir des procédés et des méthodes d'exploitation phéniciennes, n'en laissèrent pas décroître le produit, et nous les trouvons, deux siècles plus tard, accoutumés à en lirer un très-beau revenu.

Non contents de cette source de richesses , les Thasiens poursuivirent bientôt les Thraces, autrefois maîtres de l'île, jusque sur le continent. C'était le moment où les plus anciennes colonies grecques, devenant métropoles à leur tour, semaient sur tous les rivages de la Méditerranée , et même de l'Euxin , de jeunes et commerçantes cités, qui faisaient partout reculer devant elles la barbarie et la refoulaient vers l'intérieur des terres; les Ioniens, en Orient, comme les Achéens en Sicile et dans la Grande-Grèce, étaient, par Phocée et Milet, à la tête du mouvement. Les nou- . veaux habitants de Thasos, qui, par les Pariens, appartenaient à la race ionienne, furent emportés aussi par cet élan, par cette force d'expansion qui poussait vers cette époque les navires de Milet jusqu'au fond du Bosphore Cimmérien , ceux de Phocée jusqu'aux côtes d'Espagne. Mais les Thasiens, pour s'étendre et s'enrichir, n'avaient pas besoin d'aller si loin; ils avaient en face et tout près d'eux les montagnes aurifères et les plaines fécondes de laThrace, tout un monde inconnu, dont la Grèce commençait alors à soupçonner et à convoiter les richesses. Il paraît que l'effort en ce sens ne se fit point attendre; car c'était peu d'années, une génération peut-être, après la fondation de la colonie, que se livraient contre les Saies ou Sapéens les combats d'où le poëte de Paros ne rapportait pas son bouclier. Mais tous les soldats de Thasos ne ressemblaient pas à Archiloque, et, s'ils essuyèrent quelques défaites, la persévérance de leurs efforts finit par mettre la fortune de leur côté. Après des luttes dont l'histoire ne nous a pas conservé le récit, mais qui remplirent sans doute tout le vn e siècle, et peut-être une partie du vi e , nous trouvons les Thasiens, vers , 5oo, maîtres incontestés de toute la côte depuis l'embouchure du Strymon, au delà duquel ils auraient rencontré les colonies chal-

cidiennes, jusqu'à l'embouchure du Nestos 1 . Ils avaient même, bien au delà de ces limites, fondé, dès le temps d'Archiloque, un établissement nommé Strymè, sur le territoire même de Maronée, colonie de Chios. Malgré l'opposition des Maronéens, ils auraient réussi à se, maintenir en possession de ce petit port, qui, plusieurs siècles après, au temps de Philippe, redeviendra un sujet de guerre entre Thasos et Maronée 2 .

Mais les Thasieus ue pouvaient songer à s'étendre dans cette direction , vers l'Ebre : les villes d'Abdère , de Maronée et d'En os s'étaient solidement établies sur toute la côte, du Nestos à la Chersonèse de Thrace, et n'y laissaient pas de place aux conquêtes. Le vrai domaine des Thasiens , c'était le littoral du Strymon au Nestos; ils y possédaient les villes de Galepsos, OEsymè, Scaptè- Hylè et Daton. Il n'est pas très-aisé de déterminer exactement la position de chacune de ces colonies ou comptoirs.

Galepsos paraît avoir été, de toutes ces villes, la plus' occidentale; elle était située non loin de l'embouchure du Strymon, au pied du Pangée, peut-être là où se trouve maintenant l'échelle d'Orfano, ou dans les environs; car Scylax, partant d'Amphipolis et marchant vers l'Orient 3 , la nomme, après Amphipolis et Phagres, Strabon entre Phagres et Apollonie; Thucydide la rapproche une fois d'Argilos, la première place à l'ouest de Strymon, l'autre fois d'Œsymè, que, d'après Scylax, nous devons chercher quelque part au sud de la baie de Cavala , à l'est de Galepsos 4 .

OEsymè, quoique remontant à une très-haute antiquité et mentionnée dans Homère, devait être une très-petite ville, dont il est impossible de retrouver maintenant l'emplàcement 5 . Quant à Scaptè-Hylè, qui n'est nulle part donnée comme un port, et où il y avait des mines fort productives ; je placerais volontiers cet établissement à quelque distance du rivage, à l'entrée de l'une des vallées du Pangée, dans le voisinage ou sur l'emplacement

1 Heraclid. Pontic. ap. Fray. Hist. grœc. éd. Didot, 1. 11, p. 197.

3 Hérodote ( Vïfl , r.vin) appelle Strymè une ville tliasienne, Saalpv tsèXtt.

' , Scylax, p. 64, éd. gr.

* T. VII, p. 33: EÎt* ai rov SrpvfWos ex€o/eu- eha Q>â.ypy\i , Ta^m^s, ÀwoX- /■uvia, zsiaat tBoXetS'eha 76 Tiéalou olopa ( IV, 107 ; V, (i).

1 //. VIII 3o4 \ cf. Alhén. Deipnosopli. II, p. 3 1 ; Skymnos (v. 655) se contente de placer OEsymè entre Ampbipolrs et Néapolis, sans nommer Galepsos.

même de la moderne Pravista, auprès de laquelle, ma-t-on dit, on rencontre encore des traces de métaux précieux 1 . 11 n'est pas probable que les gisements minéraux se trouvassent sur le rivage même; ils devaient plutôt se rencontrer à une certaine hauteur dans la montagne. Enfin le long séjour de Thucydide à Scaptè-Hylè pendant son eiil me semble indiquer que cette bourgade n'était point tout à fait sur la côte, car toutes les villes de ce littoral, nous le voyons par Thucydide et par les listes de tribus parvenues jusqu'à nous, étaient alors sujettes d'Athènes, et exposées à recevoir sans cesse la visite de navires et de troupes athéniennes; elles ne pouvaient donc servir d'asile à un banni d'Athènes, tandis qu'une bourgade cachée dans un repli de la montagne, à quelques heures de la mer, se prêtait bien mieux à abriter son exil 2 .

Daton , qui avait , selon Strabon 3 , des champs fertiles , des chantiers de construction et des mines, ne me paraît guère pouvoir se placer ailleurs qu'au fond du vaste et beau port qui se trouve au sud-ouest de Cavala et qui est maintenant connu dans le pays sous le nom à'Eski-Cavala, « la Vieille-Cavale «.Là seulement il v a entre la montagne et la mer une plaine assez étendue et assez arrosée pour mériter d'être cultivée; là seulement un port assez sûr pour qu'il ait été commode d'y construire et d'y lancer des navires 4 ; enfin le contre- fort du Pangée où est adossé maintenant le village de Leftéro, à cinq ou six kilomètres du port de la Vieille-Cavale , pouvait très-bien renfermer autrefois des mines. Lefléro Liuiaui, comme on appelle maintenant ce beau havre, offrait donc aux Thasiens, pour le chargement des produits de leurs mines et pour leur commerce avec l'intérieur, la position la plus avantageuse qu'il leur fût possible de trouver dans la baie qui s'arrondit et se creuse en face de Thasos.

On pourrait s'étonner de ne pas trouver de médailles de Daton ,

' C'est a ces travaux d'exploitation que Scaptè-Hylè doit son nom , de a*a»7&. «fendre, 'creuser, fouiller», et de toir «forêt». On pourrait donc le traduire mot à mot par «forêt fouillée». (Voir, sur ces traces, ou du moins sur ces souvenirs djmciennes exploitations minières conservés dans le Pangée, L. Heuzcy, Mission archéologique de Macédoine, p. 27.)

* Plut.DeExi7io,xti; Vita Cimonis, iv, Marcell. Vita Thuc. 1 Vll.MXiu.

* Diodore (XVII , v) et Appien (De liello chili, IV, cy) se trompent évidem ment quand ils font de Daton et de Crénides, depuis Philippe, une même ville; Daton . cela n'c-l pas douteux , a toujours <>té au bord de la nu r.

et de ne point rencontrer le nom de celte ville dans l'histoire de la guerre du Péloponèse et des luttes qui remplirent le siècle suivant; mais ce silence s'explique par la naissance d'une nouvelle ville, Néopolis ou Néapolis, dans le voisinage de Daton, vers l'époque de l'asservissement et de la décadence de Thasos. Néopolis paraît être une colonie d'Athènes, ou du moins avoir été fondée par des Athéniens jnêlés à des colons thasiens, probablement sur la petite presqu'île qu'occupe maintenant la ville de Cavala î . Cet établissement donna à Daton une dangereuse rivale. Néopolis semble avoir rapidement acquis de l'importance, et remplacé Daton, la colonie thasienne, Thasos alors n'étant plus là pour la soutenir. Le nom de Néopolis se trouve dans les listes du tribut que payaient les alliés à Athènes avant et pendant la guerre du Péloponèse, et la ville le conserva jusque sous les empereurs byzantins. Sa durée et sa prospérité continue s'expliquent aisément quand on songe qu'elle était comme le port de la grande et opulente cité de Philippes.

A l'est de Daton, les Thasiens possédaient la partie de la plaine que le Nestos laisse à droite. Là ils avaient des échelles qui, exposées dans ce pays découvert aux incursions des Thraces, ne pouvaient acquérir une grande importance et ne méritaient pas d'être nommées. Pistyros, mentionnée en passant par Hérodote 2 , était peut-être un de ces villages thasiens; il y avait là des pêcheries sur des étangs salés très-poissonneux, qui donnent, encore maintenant, une boutargue très-renommée dans le pays d'alentour.

Les Thasiens, vers le commencement du v c siècle, où nous les trouvons dans le récit d'Hérodote, vivaient, à ce qu'il semble, en assez bonne intelligence avec les Thraces, malgré leurs conquêtes sur ces tribus. Celles-ci , restées maîtresses de la magnifique plaine de l'Angitas et du Strymon , ainsi que des hautes vallées du Pangée et des pentes qu'il étale vers l'ouest, le nord et le levant, avaient fini par se résigner à voir aux mains des Thasiens le versant méridional de leur montagne et tout le littoral. Les Thraqps

1 Voir, pour (ont ce qui regarde la fondation de Ncopolis, L. Heuzey, Mission archéologique de Macédoine, p. a h el 25, et une curieuse inscription {ibid. n° 5) qui fournit une raison de plus de croire à la part prise par les Athéniens à rétablissement de la «ville nouvelle*.

* Vlf.cix.

trouvaient sans doute, à ce voisinage, des facilités pour l'écoulement de leurs denrées , et c'était peut-être à leurs relations amicales avec les Thasiens, aux conseils et aux exemples de ces habiles ouvriers, héritiers de l'industrie phénicienne, que les Pières, les Odomantes et les Satres devaient de pouvoir exploiter les mines d'or et d'argent que renfermaient leurs vallées.

Ce ne fut donc donc pas de ces barbares que vint la première attaque provoquée, vers la fin du vi* sièclè, par la richesse et la prospérité de Thasos. L'auteur de l'entreprise fut un Grec, Histiée de Milet 1 : Cet aventurier, pendant que les Perses, provoqués par sa témérité, mettaient à sac la malheureuse Ionie, se consolait en exerçant la piraterie dans l'Hellespont et la mer Egée. En j£q4 avant Jésus-Christ, amenant avec lui une petite armée d'Ioniens et d'Eoliens jaloux de la fortune de Thasos et avides de prendre part au pillage de ses trésors, il vint mettre le siège devant Thasos. Cette ville, qui n'était encore que très -imparfaitement fortifiée, se trouvait en grand danger de succomber; elle fut sauvée par un mouvement de la flotte phénicienne sur les derrières d'Hisliée. Craignant pour Lesbos et Chios, qui tenaient encore contre les Perses, Histiée s'en retourna, avec toutes ses troupes , à Lesbos.

Ainsi délivrés inopinément de ce péril, les Thasiens résolurent de prendre leurs précautions contre l'avenir 2 . Ils commencèrent à se donner une flotte de guerre, qu'ils augmentaient chaque année, et à entourer leur cité d'un mur plus haut et plus fort 3 . Les montagnes de l'île leur fournissaient en abondance du bois pour leurs navires et du marbre pour leurs murailles. Les Thasiens pouvaient aisément faire face à ces dépenses; c'est qu'en ce moment Thasos, surtout après les désastres que venait d'éprouver l'Ionie, était une des cités les plus opulentes du monde grec. Hé-

1 Hérod. VI, xxviii.

* là. ibid. VI, xlvi.

s Id. ibid. 01 yàp Sii&ciffioi, oïa ino \a1ialov tt tov M<Àtj<t/oo tsoXiopx^Bévitt xoù -upoaoèoav èovaéajv (uyiXtop, ê^piavro rotai xf^paot vaSf je vavmrytvfJLevot fiaxpàf xaï tci^os -meptSaXXàpevot. Ù iè japàoolàs oty éyiprro éx tt tifs j-ueipou xaï iwo Tâv ftsrdXXw. Èx ftiv ye «5» éx Ïxair7fjs ÎXrfç tëv ■%pwrtltav pvrdXXeâv ro ênÎTtav àySu^xoma rdXouna tspoaiiie, èx &è tôt» èv avTTj Sdatp èXéaau ftiv toutwi», ev%»à èi otfta» abois xà ènfacip &aoiotot iovot xapxwv iieXéot -apoa^îe inà re rys îvt'tpou xaù tûv (urdXXuv heot èxdalov iitfxôata rdXavra, ott 3è to ttXtlalov vpoavXOt , rpinxéota.

rodole, frappé de celte extraordinaire richesse, nous a laissé le compte et indiqué les sources des revenus de l'Etat, tels qu'ils étaient à Thasos avant que l'île eût à payer aucun tribut à un maître étranger. Il est certain en effet qu'Hérodote, dans le passage où il donne le chiffre « du revenu des Thasiens , » n'entend pas, comme pourrait le faire un économiste moderne, évaluer la production annuelle de Thasos et de ses colonies, le revenu national composé du produit de tous les capitaux , de l'ensemble de tous les revenus privés. Un calcul si compliqué, qui maintenant encore présente des difficultés à notre science économique, eût été impossible à l'époque d'Hérodote, et un Grec de ce temps n'en eut même pas conçu l'idée. Rien au contraire n'était plus aisé que de relever les revenus de l'État, indiqués chaque année par des chiffres soumis sans doute ici, comme à Athènes, au contrôle de l'assemblée populaire, puis gravés sur la pierre.

Les revenus de l'État étaient donc d'après Hérodote, vers 490, de deux cents talents (1,112,180 francs) dans les années ordinaires, et, dans les meilleures années, ils s'élevaient jusqu'à trois cents talents (1,668,270 francs). L'historien indique deux sources de ce revenu; la principale, ce sont les mines d'or que les Thasiens possédaient sur le continent, au pied du Pangée, à Scaptè- Hylè, et celles qu'ils avaient dans leur île même, où ils continuaient les travaux des Phéniciens. Les mines du Pangée rapportaient en moyenne quatre-vingts talents (444,872 francs), celles de Thasos un peu moins, peut-être soixante à soixante et dix talents, de manière que les deux exploitations réunies donnassent à l'Etat de cent quarante à cent cinquante talents. On n'a d'ailleurs pas là, à ce qu'il semble, le produit total des. mines, que l'État ne pouvait guère exploiter directement, mais la part du produit que devaient lui remettre les entrepreneurs auxquels il accordait des concessions ou donnait les mines à loyer 1 .

L'autre source de la fortune des Thasiens, celle qui complétait la somme de deux cents ou trois cents talents donnée comme total 'par Hérodote, n'est indiquée par lui que d'une manière beaucoup moins précise. «Leur revenu, dit-il, provenait de la terre

1 Voir dans Hœckh, Econ. polit, des Athéniens, I. III, ch. \w, comment était organisée en A nique l'exploitation des mines du Laurium. et quelle part y était réservée à l'État.

ferme et des mines. • De quelle nature étaient ces revenus de la terre ferme, et que produisaient aux Thasiens leurs établissements sur la côte deThrace? L'historien n'entre dans aucun détail ; mais éludions les lieux, voyons ce qui se faisait ailleurs, et nous pourrons peut-être, par l'induction et l'analogie, combler cette lacune.

Les terres que possédaient les Thasiens sur tout ce littoral , du Strymon au Nestos, avaient certainement été acquises, au moins la plupart d'entre elles, par la force des armes, dans des expéditions entreprises au nom de la république de Thasos. Elles étaient donc en grande partie la propriété de l'Etat, qui les donnait à ferme, soit à des cultivateurs indigènes, soit à des Thasiens établis sur le continent. A Thasos comme à Athènes, les loyers des terres du domaine public devaient former une branche importante des revenus de l'État.

Mais ce qui devait rapporter encore plus que ces fermages, c'étaient les douanes que les Thasiens avaient certainement établies dans tous leurs comptoirs. Ce n'était que par l'intermédiaire des Thasiens que les tribus th races qui exploitaient les mines du Pangée ou qui cultivaient les champs humides et féconds qu'arrosent le Strymon, l'Angitas et le Nestos, pouvaient écouler leurs produits, et dans ces affaires avec des peuples ignorants et grossiers, dans ce négoce dont ils avaient en quelque sorte le monopole, les Thasiens devient faire des bénéfices énormes. Demandez aux négociants francs de Salonique et de Cavala ce que maintenant, dans des conditions à peu près pareilles et sur ces mêmes rivages, leur donnent de profits les tabacs, les cotons et les céréales qu'ils achètent aux Bulgares et aux Turcs des plaines de Sérès et de Drama. Aussi le produit des droits qui frappaient ce commerce, quelque légers qu'ils fussent et de quelque manière qu'ils aient été établis , devait-il monter assez haut.

C'est à cette première période de l'histoire de Thasos que l'on doit attribuer les curieuses monnaies cVargent qui portent, d'un côté, un carré creux, de l'autre, avec des détails obscènes, un satyre sollicitant une bacchante ou la saisissant et l'embrassant de force 1 . Cette représentation semble se rattacher au culte orgiaque

1 Mioonet, Description des médailles , t. II du Supplément. Elles sont decritel dans l'a va ut-propos du volume, et figurées dans la planche insérée page 545 du même tome.

de Bacchus tel qu'il était pratiqué dans le Pangée, l'Hémus et le Rhodope. Les médailles où elle se rencontre sont globuleuses, et de travail plus ou moins archaïque; quelques-unes portent dans le champ les lettres 0A, tandis que les autres, sans légende, offrent avec les premières la plus grande analogie de style. On les trouve à Thasos et dans toute la région de la Thrace qui avoisine cette île. Pour n'être pas, malgré leur haute antiquité, plus rares qu'elles ne le sont maintenant, il faut qu'à une certaine époque il en ait été émis et répandu dans le pays une très-grande quantité. Frappées sans doute surtout à Thasos et dans ses colonies, elles ont dû, pendant longtemps, être le principal moyen d'échange, entre les Thasiens et les barbares leurs voisins, et servir de monnaie courante dans le Pangée comme sur les rives du Strymon et du Nestos.

De longs jours de puissance et de prospérité toujours croissante semblaient donc s'annoncer pour Thasos; elle avait employé ses riches revenus à s'assurer contre une surprise comme celle qui avait manqué la faire tomber aux mains d'Histiée, et, par l'augmentation du nombre de ses vaisseaux longs, elle s'apprêtait à étendre son commerce et peut-être à soumettre les îles voisines à son influence, quand les Thasiens se trouvèrent tout d'un coup en face de l'empire perse, qui s'apprêtait, avec Darius, à fondre sur l'Europe. Cette rencontre arrêta leur essor. En 4q2, dans la première expédition de Mardonius au defô de l'Hellespont , la Hotte qui accompagnait son armée se présenta devant Thasos 1 . On ne pouvait guère songer à la résistance, quand le bruit des récents malheurs de l'Ionie et du triomphe facile des Perses effrayait encore tout l'Orient; les Thasiens se soumirent donc, et prêtèrent hommage au grand roi. Il ne paraît pas que cette première visite des Perses ait été accompagnée de violences ou que l'on ait alors demandé à l'île de grands sacrifices; mais bientôt le joug des Perses se fit sentir plus durement aux Thasiens.

Us avaient été accusés par leurs voisins, auprès dé Darius, de méditer une défection 2 . Hérodote ne nomme pas les dénonciateurs, mais c'était sans doute quelque ville de la côte de Thrace, Abdère, Enos ou Maronée, jalouse des possessions de Thasos en terre ferme et excitée par l'espérance d'en recueillir la succession.

■ Hérorl. VI, XMV.

' hl Vf, X..VM.

Un messager du grand roi vint donc, en 490, ordonner aux Thasiens d'abattre leurs murs et de conduire leurs navires à Abdère t peut-être la cité délatrice, pour être là remis aux mains des officiers du roi. Les Thasiens abattirent leurs murs et livrèrent leurs vaisseaux.

Les Perses se contentaient en général de soumettre les Etats grecs à un tribut et à une sorte de suzeraineté presque nominale; aussi ne paraissent-ils pas avoir enlevé aux Thasiens leurs possessions de terre ferme, car, lors du passage de Xercès avec son immense armée, la république de Thasos, comme maîtresse d'une partie du continent que traversait l'expédition, dut nourrir pendant un jour le roi et ses troupes. Un des principaux de la ville, Antipater, fils d'Orgis, fut chargé par le peuple d'ordonner le souper, et de faire à cette fin toutes les dépenses nécessaires 1 ; quand il vint rendre ses comptes après s'être acquitté de la commission, il prouva que le festin avait coûté quatre cents talents d'argent (2,2a4,36o fr.); les Thasiens, comme les Abdéri tains, devaient remercier les dieux que Xercès et sa suite se contentassent d'un seul repas par jour. Ils n'en furent d'ailleurs pas quittes à ce prix ; il leur fallut équiper des vaisseaux et les joindre à la flotte perse; c'est là ce qu'Hérodote indique clairement, quoique d'une manière un peu. générale et sans nommer Thasos 2 . «Les Grecs, dit-il, qui habitent la Thrace et les îles voisines de la Thrace fournirent cent vingt navires. » Comment croire que, de ces îles voisines de la Thrace, la plus riche et la plus florissante ait été oubliée dans cette réquisition ? Une galère de Lemnos est mentionnée par Hérodote dans le combat de l'Artémision , une de Samothrace à Salamine; s'il ne nomme pas les Thasiens, c'est uniquement qu'il n'a rien de particulier à en dire, qu'aucun fait d'armes ou aucun accident ne les a signalés.

Après la fuite de Xercès, quand la flotte grecque, victorieuse à Mycale, parut dans les eaux de la Thrace, les Thasiens, comme les autres, s'empressèrent de secouer la domination des Perses, et quand, deux ans plus tard, l'insolence et la trahison de Pausanias déterminèrent les alliés à se tourner vers les généraux athéniens, Thasos entra dans la confédération qui s'organisa par les soins d'Aristide et de Cimon sous la présidence d'Athènes.

1 Hèroè. VII, oxxxv.

1 VII , rxYiii.

Thasos eut encore là, entre deux orages, quelques beaux jours. Son commerce, en effet, n'avait pu que gagner aux passages de flottes, aux mouvements d'armées qui, depuis Platée et Mycalc, animaient ces mers et ces rivages, ainsi qu'aux plus intimes rapports établis par la ligue de Délos entre les différentes îles et colonies grecques. Le goût et le sentiment des arts ne faisaient pas défaut à sa prospérité, et elle cherchait à ses richesses un noble emploi; en attendant qu'elle eût à elle de grands artistes, elle sut attacher son nom à Tune des œuvres d'un des plus célèbres sculpteurs de la Grèce, elle fit consacrer à Olympie par le fils de Micon, Onatas, le meilleur des maîtres d'Ëgine, une statue presque colossale de l'Hercule thasien. Comme le remarque Pausanias l ,qui admirait cette statue six siècles plus tard , à Olympie , l'Hercule thasien n'était plus alors le dieu phénicien qui avait été d'abord adoré dans cette île; ce culte n'avait jamais cessé d'occuper le premier rang dans les religions thasiennes, mais il s'était transformé peu à peu, et, tout en conservant sans doute au dieu quelques attributs particuliers, il était arrivé à se rapprocher sensiblement de celui que l'on rendait dans toute la Grèce au fils d'Alcmène. Avec ce nouveau caractère, qu'il avait dû prendre dès l'établissement des Grecs dans l'île, Hercule restera toujours le grand dieu , le sauveur et le protecteur de Thasos.

Après Hercule, le dieu le plus vénéré desThasiens, celui que l'on trouve associé au fils d'Alcmène sur les belles pièces d'argent qui , dans le cours de ce siècle , vont remplacer à Thasos les types barbares de ses monnaies primitives, c'est fiacchus, le dieu de la vigne. Les origines phéniciennes expliquent suffisamment les honneurs rendus à Hercule dans l'île de Thasos et le rang qu'il y garde toujours; quant à Bacchus, quoi de plus naturel que de le voir adoré dans une île dont ses présents formaient la principale richesse? C'est d'ailleurs un dieu thrace.

Un autre culte particulier de Thasos, c'est celui de Déméter, de la Déméter cabirique, si l'on en croit Creuzer, telle qu'on l'honorait à Samothrace 2 . Nous savons par Pausanias à quelle époque Tellis et Cléobée avaient apporté ce culte à Thasos, où il s'était sans doute un peu modifié sous l'influence des religions de l'île voisine, comme semble l'indiquer une médaille thasienne ,

1 V, xx.

s Voyez (Miipfniau! , Htlitfinns de i nnlufuilé, t. Il , i " partie , p. 3 i 5.

où on la voit rapprochée des Dioscures, qui sont eux-mêmes regardés parfois comme deux Cabires. Quel qu'ait été au juste le caractère de la Cérès thasieune, la fertilité renommée de l'île suffit à expliquer les hommages qu'y recevait cette déesse. Eustathe, commentant Denys le Périégète 1 , s'exprime ainsi :« Il appelle Thasos ogygienne et rivage de Cérès, à cause de la fécondité et de la richesse de son sol. >

Le culte proprement dit des Cabires de Samothrace ou de Lemnos ne paraît pas s'être jamais établi à Thasos même; mais, par l'initiation aux mystères de Samothrace, où se faisaient admettre, dès leur première jeunesse , presque tous les habitants des pays d'alentour, la religion dont cette île était le centre et le foyer dut exercer une influence sur l'esprit des Thasiens. On pense en retrouver des traces dans quelques inscriptions thasiennes, d'époque assez basse, il est vrai, où la croyance à la vie future se présente sous des formes que l'on croit pouvoir rattacher à la tradition et à l'enseignement des mystères 2 .

Les autres grands dieux de la Grèce , nous l'apprenons par l'histoire et les inscriptions, eurent aussi leurs autels et leurs prêtres à Thasos; mais, comme ils n'y avaient reçu aucun attribut singulier, il est inutile d'en parler. Le culte et le temple de Minerve, dont il est question dans un décret antérieur à la conquête romaine, datent peut-être, à Thasos seulement, de l'occupation athénienne \

Cette occupation ne devait passe faire attendre : Thasos fut un des premiers, parmi les Etats confédérés, qui passèrent du rang d'alliés à celui de sujets d'Athènes. Nous ne savons pas à quelles conditions les Thasiens étaient entrés dans la ligue de Délos. Quelques-uns des confédérés avaient offert, dès le début; de s'acquitter envers les Athéniens au moyen d'une contribution annuelle ou de navires que monteraient les marins d'Athènes; les Athéniens avaient d'abord fait mine de vouloir exiger le service militaire; mais bientôt, mieux inspirés, ils avaient laissé la plupart des villes s'en exempter à ce prix et préparer elles-mêmes leur asservissement en désapprenant les fatigues et les dangers de la guerre. Pendant que les Grecs d'Asie et des îles s'endor-

1 Voyei p. 5î5.

* Voyez Ikeckh . C. J. C, r . n' 2 1 61 b. — Cf. l'inscription inédite <|<ie je public.

tuaient et s'affaiblissaient dans la prospérité , sans souci de l'avenir, Athènes exerçait et aguerrissait à leurs frais sa flotte et son armée. Les Thasiens, tout porte à le croire, ne commirent pas la même faute que beaucoup de leurs voisins; ils s'engagèrent et persévérèrent à fournir leur contingent de vaisseaux, de marins, et d'hoplites. S'ils ne s'étaient tenus ainsi en haleine, s'ils n'avaient continué à payer de leur personne dans la guerre contre les Perses , comment auraient-ils pu , onze ans plus tard, opposer à la puissante Athènes une aussi vigoureuse et aussi longue résistance ?

La rupture eut des motifs étrangers aux charges et aux conditions de l'alliance; elle fut amenée par un conflit d'intérêts, sur le continent, entre les Thasiens, à peu près maîtres de toute la côte du Nestos au Strymon, et les Athéniens , que la prise d'Eion, vers 472, avait établis à l'embouchure du Strymon, au pied du Pangée l . Sans doute les Thasiens n'avaient pas vu sans jalousie ce dangereux voisinage; puis des colons avaient dû arriver d'Athènes, en vue, soit d'obtenir des concessions de terres, soit de s'associer avec quelques-uns des rois et chefs thraces pour l'exploitation de ces mines du Pangée que les Thasiens avaient alors presque toutes entre leurs mains; peut-être aussi, profitant de la position si favorable d'Eion , des marchands athéniens ou des métèques protégés par Athènes avaient-ils réussi à détourner et à attirer dans cette nouvelle voie une partie de ce grand commerce avec l'intérieur dont les Thasiens étaient auparavant les intermédiaires obligés et dont ils tiraient de si grands profits. De là de sourds mécontentements et des froissements continuels, puis enfin, sans doute en 465, rupture ouverte : les Thasiens déclarent qu'ils se retirent de l'alliance. Mais les Athéniens n'admettaient point, ils venaient de le montrer par l'exemple de Naxos, que l'on eût le droit de sortir de la confédération volontairement , comme on y était entré; leur suprématie dans la merÉgée n'était qu'à ce prix. S'ils laissaient se dissoudre ce vaste empire maritime dont chaque jour ils appréciaient mieux toute l'importance et toutes les promesses, avec lui disparaissait ce brillant avenir de puissance tout employée à de grandes choses et de richesse couronnée de la gloire des arts, que commençait à rêver, avec Périclès, la cléino-

1 Tlmr I , c ci.

cratie athéuienne. Toute défection devait donc être traitée comme une révolte. Dès que Ton apprend la détermination des Thasiens , Cimon arrive avec une flotte 1 . Les Thasiens, sans doute dans le détroit qui sépare leur île du continent et en face de leur capitale, vont au-devant de lui et acceptent la bataille; ils sont vaincus, et perdent trente-trois vaisseaux. Les Athéniens aussitôt débarquent dans Hle et mettent le siège devant la ville, pendant que leur flotte la bloquait du côté de la mer.

Mais la place était forte; les murailles en avaient sans doute été relevées, plus épaisses et plus hautes que par le passé, aussitôt après la guerre médique; elle renfermait une population nombreuse, décidée à résister jusqu'à la dernière extrémité. Une loi fut portée « que celui qui proposerait de traiter avec les Athéniens serait mis à mort 3 . » Les femmes mêmes, aussi animées de patriotisme et de haine que les hommes , prenaient part à la lutte. Les Thasiens, pour repousser les assiégeants, avaient dressé des machines en dedans de leurs murs; mais ils manquaient de cordes pour les assujettir et les faire jouer; les Thasiennes coupèrent et offrirent leurs cheveux 3 .

Grâce donc aux défenseurs de la ville, grâce à l'énergique résolution des habitants, le siège se prolongea assez pour que les envoyés des Thasiens, trompant la vigilance des assiégeants, pussent parvenir jusqu'à Sparte, signaler à ses magistrats l'ambition et la puissance chaque jour croissantes d'Athènes, et lui demander une invasion en Attique qui sauvât Thasos en rappelant à la défense de ses foyers l'armée de Cimon *. Sparte avait promis cette diversion et se préparait à l'exécuter, quand un tremblement de terre, suivi de la révolte des Ilotes et des Messéniens, vint lui donner assez à faire en Laconie pour qu'elle ne pût songer à provoquer Athènes. Thasos, abandonnée à ellemême , devait succomber; le siège était arrivé à sa troisième année sans aboutir encore; mais la guerre et la famine diminuaient tous les jours le nombre des défenseurs de la place, et rendaient de plus en plus cruelles les souffrances de la nombreuse population qui, sans doute de tous les points de l'île, était venue se

• Plut. Cimon, xiv.

' Polycn. Strat. il, xxxm.

1 M. ibid. VIII , Lxvti.

* Tl.uc. I, c; Nul. / /. Diml Sir. \| , i.xv

renfermer et se presser derrière les murailles de la capitale. On sentait qu'il fallait céder; niais la loi terrible qui punissait de mort toute proposition d'accommodement subsistait toujours. Uu citoyen, dont le nom nous a été conservé, Hégétoridès. se dévoua pour le salut de tous. S'étant mis lui-même une corde au cou, il parut en cet état devant rassemblée du peuple. «Citoyens, dit-il, usez-en avec moi comme vous le voudrez, et selon votre intérêt; mais du moins, au prix de ma mort, sauvez ce qui reste encore des citoyens , en abrogeant la loi. » Les Thasiens comprirent; ils ne firent point de mal à Hégétoridès; la loi fut rapportée, des négociations furent ouvertes, et les conditions du vainqueur acceptées.

Les Thasiens durent rentrer dans l'alliance d'Athènes, et lui livrer les villes, territoires et mines qu'ils possédaient en terre ferme, ainsi que tous leurs vaisseaux; enfin une somme, dont nous ignorons le montant, dut être payée immédiatement comme indemnité de guerre, en même temps qu'était réglée la contribution annuelle à laquelle Thasos sérail tenue désormais envers Athènes (463).

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