CHAPITRE III
HISTOIRE DE TllASOS SOUS LA DOMINATION ATHENIENNE.
Les textes anciens ne nous donnent aucun moyen d'évaluer, même approximativement, la taxe annuelle qui, après la reddition de la ville, fut imposée à Thasos; il faut, pour combler jusqu'à un certain point cette lacune, recourir à ces listes de tributs qui , gravées sur la pierre et conservées dans l'acropole d'Athènes, y ont été retrouvées il y a peu d'années. Je suivrai, pour tout ce qui se rapporte à ces tables, le texte qu'en a donné Bœckh, ainsi que l'ordre dans lequel il les a rangées, et l'ingénieux et savant commentaire dont il les a accompagnées
D'après sa conjecture, qui présente un très-haut degré de vraisemblance, les nombres que nous trouvons dans ces tables, au
1 Bœckh, Staaljhaushalluny der Atlicncr, elcuxihijc t'elilion, tome 11, appendice xx, 1 85 1 .
moins dans toutes celles de ces tables où se rencontre le nom de Thasos, représentent la dime d'un mois de la contribution annuelle de chaque ville , c'est-à-dire , le dixième du douzième, ou le cent vingtième du tribut. Ce prélèvement aurait été fait, chaque année, au profit du trésor particulier de Minerve, par les Hellénotames, sur les sommes qu'ils avaient reçues et encaissées. On peut donc toujours, par une simple multiplication , remonter de la cote indiquée par les tables à la somme totale payée cette année-là par l'État tributaire. Pour Thasos, en négligeant une ou deux cotes en partie effacées et dont if est impossible de rien tirer, voici les nombres que l'on trouve :
En 447 (ces indications d'années, Boeckh lui-même le déclare, sont loin de présenter une certitude absolue) , trois cents drachmes, ce qui correspond à un tribut de six talents. Même cote en 445 et en 43o.
En 44o\ cinquante-quatre drachmes, ou un tribut de un talent quatre cent quatre-vingts drachmes.
Enfin en 432, 426 (?), 420, 419, 4i2 (?), trois mille drachmes, ou un tribut de soixante talents.
Boeckh s'étonne, et à bon droit, de la faiblesse du tribut qui semble avoir été payé pendant une trentaine d'années par Thasos. Sans doute on peut écarter tout d'abord la cote de cinquantequatre drachmes, qui ne se présente qu'une fois et paraît appartenir à une année où les Thasiens, pour un motif ou pour un autre, auraient obtenu un dégrèvement provisoire et tout accidentel, ou n'auraient pu acquitter qu'une portion de leur contribution annuelle; il se pourrait que ce fût à la suite de cette stérilité, qui, dans le cours de ce siècle, appauvrit et désola Thasos pendant trois années consécutives 1 . Mais on est forcé de tenir un tout autre compte de la somme de trois cents drachmes qui revient plusieurs fois, et qui semble prouver que, jusque vers le commencement de la guerre du Péloponèse, les Thasiens n'auraient été régulièrement taxés qu'à six talents par an. Mais ne voit-on pas, dans le même temps, d'autres îles, qui étaient loin de passer poufaussi ofjulentes que Thasos, payer un tribut beaucoup plus fort, Naxos quinze talents, Paros trente talents? En n'étant imposée qu'à six talents, Thasos se trouverait rangée à
1 i'ausanins, VI , xi.
côté de Ténos, d'Andros ou de Siphnos. A elles seules, les mines situées dans l'île même de Thasos ne rapportaient-elles pas à l'Etat un revenu d'au moins soixante talents, et peut-on supposer que les Athéniens, qui n'écorchaient pas , je crois, les alliés, mais qui savaient les tondre, eussent si peu demandé à qui pouvait tant donuer? Thasos en effet dut bien vite se remettre des maux de la guerre, et, si la perte de ses possessions de terre ferme diminua sensiblement son opulence, il lui restait encore bien des sources de richesse et de prospérité. Si d'ailleurs Thasos m'avait été en état de fournir que six talents, comment expliquerait-on que le tribut montât tout d'un coup de cette somme si faible à la somme, comparativement très-élevée, de soixante talents, qui paraît être la contribution ordinaire de Thasos pendant toute la guerre du Péloponèse? C'est juste la contribution d'Egine pendant toute celte époque, et quelques talents de plus que celle de Byzance; enfin cela paraît bien mieux en rapport avec ce que nous savons des ressources de Thasos. Reste donc seulement à expliquer la taxe si faible des premières années, qui ne peut certes représenter tout ce que Thasos payait alors aux Athéniens.
Bœckh se tire d'embarras par une ingénieuse et très-vraisemblable conjecture. Selon lui, la subite élévation du tribut, vers /|32, au chiffre de soixante talents, où il se maintient désormais jusqu'en An» moment de la nouvelle défection de Thasos, correspondrait à une restitution qui aurait été faite alors aux Thasiens de quelque branche des revenus publics dont les aurait d'abord dépossédés la conquête. Mais quelle peut être la portion du domaine public dont la soustraction et le retour à l'Etat devront exercer sur le montant du tribut une telle influence et le faire varier dans une si forte proportion? Les possessions de terre ferme, on ne peut y songer; on voit, pendant toute cette période, les anciens comptoirs de Thasos figurer séparément, comme villes sujettes, dans la liste des alliés d'Athènes; quant aux mines du Pangée, elles étaient tombées entre les mains de grands propriétaires athéniens, comme l'historien Thucydide, qui en tiraient trop de profit pour songer 1t s'en dépouiller; enfin Athènes n'avait aucune raison de reconstituer un empire, de relever une puissance qu'elle avait pris tant de peine à détruire. 11 n'en est pas ainsi des mines qui se trouvaient dans l'île même ; Thucydide ne nous dit pas que la jouissance et l'exploitation en
aient élé retirées aux Thasiens, et pourtant le chiffre si faible de la somme annuellement exigée de Thasos pendant la première moitié de la période qu'embrassent nos tables ne permet pas de croire que le produit des mines ait alors compté dans le revenu de la république de Thasos, revenu qui servait nécessairement de base au peuple d'Athènes pour la fixation du tribut. Voici donc ce que Ton peut supposer : à Thasos, aussitôt après la soumission de la ville révoltée, Athènes se serait attribué les droits que l'État avait sur les mines et les profits qu'il en tirait; par l'entremise de l'un de ces inspecteurs ou surveillants l , comme elle en mettait parfois dans les cités alliées, elle aurait perçu en son nom et pour son propre compte la somme que devait payer l'entrepreneur à chaque nouvelle concession d'une certaine étendue du terrain minier, ainsi que la portion de ses bénéfices qu'il devait chaque année à l'État. Le produit de ces redevances, n'étant pas compris dans le tribut proprement dit, ne serait pas entré dans la caisse des Hellénotames , et, par conséquent, n'aurait jamais eu à figurer dans les tables qui nous sont parvenues. Au bout d'une trentaine d'années de ce régime, Athènes, soit qu'elle y trouvât des inconvénients et des embarras, soit qu'elle voulût se concilier les Thasiens, peut-être à la fois pour ces deux motifs, aurait rendu à la république de Thasos ses droits sur les mines de l'île qu'elle lui avait momentanément enlevés, et naturellement lui aurait au même instant imposé une augmentation de tribut en rapport avec ce que produisaient les redevances qu'elle abandonnait et qui faisaient retour aux Thasiens. C'est ainsi que, depuis lors, tout le revenu que le peuple d'Athènes tirait de l'île aurait figuré au chapitre du tribut, et la taxe annuelle de Thasos serait restée régulièrement fixée pendant environ vingt ans à soixante talents (333,654 francs).
Cette donnée , que l'on n'a aucune raison de révoquer en doute , nous fournit le moyen d'apprécier, dans une certaine mesure ,
la lourdeur des charges qu'Athènes faisait peser sur les alliés, à l'époque même où elle poussa le plus loin ses exigences. On n'a aucun motif de penser que les mines de Thasos fussent déjà épuisées, et ne produisissent plus à l'État , comme du temps d'Hérodote, une soixantaine de talents, revenu qui, à lui seul,
1 ÈvtoHovot , (fiXaxef.
aurait déjà sufli à acquitter le tribut. Mais Thasos, même privée de ses possessions de terre ferme et de son monopole du commerce de toute une région de laThrace, avait d'autres éléments de prospérité, que des relations plus intimes avec Athènes étaient faites plutôt pour développer que pour restreindre; ses marbres, ses fruits, son blé devaient trouver un débit plus facile, et c'est aussi vers cette époque que son vin semble commencer à devenir , de mode à Athènes et à se répandre dans toute la Grèce l . Qu'on ajoute donc au produit des mines ces autres branches de revenu, et l'on se convaincra que la contribution de Thasos, quoiqu'elle fût, avec celle d'Égine,.la plus forte de toutes celles que payaient les alliés, ne pesait point très-durement sur l'île. Le vrai grief des alliés d'Athènes contre son empire, c'est qu'il contrariait ce vif amour de l'indépendance municipale qui est un des traits les plus marqués du caractère grec; mais, malgré ce qu'en disent les ennemis d'Athènes dans les historiens anciens, dépositions passionnées que les modernes ont trop souvent prises au sérieux et acceptées sans réserve, Athènes, au moins jusqu'à la détresse et aux fautes politiques qui suivent les désastres de Sicile, ne parait point, dans ses rapports avec les villes sujettes, avoir trop demandé à l'impôt, ni puisé, jusqu'à les dessécher et les tarir, aux sources de leur richesse et de leur prospérité matérielle.
Quelques pertes d'ailleurs de territoire ou d'argent que l'alliance et la conquête athénienne aient fait subir à Thasos, elle y gagna du moins l'honneur de fournir à la Grèce le premier de ses peintres célèbres, Polygnote, grave et brillant interprète des vieux mythes et des légendes homériques. Ce fut en effet probablement Cimon, qui, après avoir réduit Thasos, emmena le jeune artiste à Athènes; fils et élève d'un peintre thasien, Aglaophon, Polygnote s'était sans doute acquis de bonne heure, dans l'île, une réputation qui le fit distinguer du général athénien. Accueilli et encouragé par celui-ci, Polygnote dut saisir avec empressement l'occasion de paraître , sous les auspices d'un personnage comme Cimon , dans cette Athènes qui commençait dès lors, selon la belle expression de Thucydide, à être lerole de toute la Grèce. Son génie, aidé de ce puissant patronage, lui eut bientôt acquis à Athènes une renom-
1 C'est à Athènes surtout que Ton a trouvé un assez grand nombre d'anses d'amphore portant le nom des Thasiens. (Voir G. Pcrrot, Sceaux trouvés sur des anses d'amphores thasirnnes , dans In Revur. archéologique, 1861.)
tuée qui, de là, se répandit dans la Grèce entière. Ce fut lui qui, avec le concours d'Onataset de Micon, mêla, daus le Pœcile, aux souvenirs de la guerre de Troie les souvenirs non moins héroïques de la grande épopée que venait d'achever la Grèce; son principal ouvrage , les vastes compositions dont il orna la Lesché de Delphes, font époque dans l'histoire de la peinture grecque. Cet imposant tableau de toute l'histoire primitive, de tout l'âge héroïque de la Grèce, était, pour l'imagination et la piété des Grecs, à peu près ce que furent pour l'Italie du xiv e et du xv e siècle les fresques dont Giotlo, Orcagna, Masaccio et les autres maîtres antérieurs à Raphaël, couvrirent les murailles du Campo-Santo dePise et des églises de Florence. Polygnote uavait pas oublié de donner place dans son œuvre aux bienfaiteurs de sa patrie; dans l'une de ses compositions figuraient la vierge Cléobée, tenant sur ses genoux la ciste mystique, et Tellis, l'aïeul d'Archiloque, qui avait apporté à Thasos le culte et les mystères de Cérès.
Ce grand artiste paraît avoir été un noble cœur; il refusa le salaire qu'on lui dirait pour les travaux dont il avait embelli Athènes; le peuple aussitôt, touché de ce désintéressement, et ne voulant pas que la ville fût vaincue par le peintre en générosité, lui accorda une faveur des plus rares alors et des plus enviées, le droit de bourgeoisie à Athènes 1 ; c'était comme une involontaire réparation du dur traitement qu'Athènes avait fait subir à la patrie de l'artiste. Depuis ce moment, Polygnote et sa famille paraissent tout à fait établis dans la Grèce continentale, et particulièrement à Athènes. Aristophon. frère de Polygnote, et comme lui élève de leur père, fut lui-même un bon peintre; cet Aglaophon qui peignit Alcibiade dans tout l'éclat de sa jeune beauté et au lendemain de ses victoires dans les grands jeux, assis sur les genoux de la nymphe Némée, était sans doute fds d' Aristophon, et ainsi neveu de Polygnote. Voilà donc que le vieux peintre lhasien, Aglaophon, qui sans doute n'avait jamais quitté son île, se trouve devenu, par suite même des événements où avait succombé la liberté de son pays, le chef et le père d'une brillante famille d'artistes glorieusement mêlés au grand mouvement de l'art grec en ce siècle privilégié, adoptés par Athènes et recherchés par toute la Grèce 2 !
1 Plut. Cim. i?.
* Nous n'avons pu qu'indiquer ici en passant le caractère et \c n>|e de Poly-
Vers la même époque un autre Thasien, d'un caractère bien différent, jouait aussi un certain rôle à Athènes : je veux parler de Stésimbrote. Stésimbrote , à peu près contemporain de Cimon , lui survécut quelques années, car un de ses livres fut évidemment écrit pendant la guerre du Péloponèse, après 43 1. Il paraît être venu à Athènes peu de temps après la guerre médique, et y avoir passé toute sa vie. Précurseur des sophistes, il se faisait payer, et fort cher, pour expliquer aux jeunes nobles les poèmes d'Homère, et leur enseigner l'éloquence; aussi Socrate se souvient-il de lui et le touche-t-il parfois, en passant, de son ironie. Naturellement attaché, par ces liaisons, au parti aristocratique, il écrivit, pour ses patrons, un ouvrage dont le titre était, d'après Athénée, Thémistocle, Thucydide et Périclès ; Athénée et Plutarque l'ont assez souvent cité pour que nous en puissions juger à peu près le caractère l .
C'est une méchante langue que Stésimbrote. Si la passion politique et les dépits des personnages dont il est le client expliquent les calomnies dont il se fait l'écho contre Périclès et sa famille, on comprend moins les anecdotes scandaleuses qu'il rapporte sur Cimon et sa sœur Elpinice. Cimon n'était-il pas le chef glorieux du parti que l'écrivain était payé pour défendre, et Stésimbrote même, dans un portrait qu'il faisait de lui quelque part, ne semblait-il pas professer pour ce grand homme une vive admiration? C'est qu'une fois en train de médisance , emporté par sa verve maligne, le pamphlétaire, car on ne peut l'appeler historien , n'épargnait plus personne, et que tout scandale l'attirait et lui paraissait bon à ramasser. Stésimbrote, c'est leTallemant des Réaux du siècle de Périclès. Knlin, dans cette ardeur de diffamation, il entre peut-être quelque rancune patriotique contre les conquérants et les maîtres de Thasos. Si la vérité et surtout des engagements de parti le forcent à reconnaître ce qu'il y a chez Cimon de courage et de noblesse, ne diminue-t-il pas l'éloge autant qu'il le peut en faisant le fils de Milliade bien moins cultivé, bien plus étranger aux choses de l'esprit, bien plus péloponésien qu'il ne
gnotc; nous renverrons ceux qui voudraient mieux connaître ce grand artiste à l'intéressante étude que lui a consacrée M. Bculé, Bévue des Deux-Monde* , ^'janvier i863.
' Voir les fragments de Stésimbrote rassemblés dans la collection Didot, Frugm. ht st. tjrwc. t. Il , p. S 2-58.
l'élait 1 ? Ce n'est pas ici le lieu d'entreprendre la réhabilitation de Giraon, mais certainement Stésimbrote a beaucoup contribué à lui donner auprès de la postérité une réputation de grossièreté que ne mérite point le protecteur de Polygnote, l'auteur des premiers embellissements d'Athènes, le digne prédécesseur, à ce titre comme à tant d'aulres, de Périclès.
C'est ce caractère des récils de Stésimbrote qui explique et le long oubli où ils semblent tomber pendant les beaux temps de la Grèce, quand on demandait à l'histoire autre chose que de malins commérages, et la faveur dont ils recommencent à jouir aux heures de décadence, alors que la société, vieillissante et ennuyée, commence à trouver un singulier plaisir à tous ces petits scandales du passé, qui la consolent de son infériorité et la délassent de l'admiration. Nous trouvons aussi la mention et quelques citations d'un livre du même auteur sur les mystères et d'un autre sur Homère; les courts fragments qui nous en sont parvenus présentent peu d'intérêt. C'est surtout par ses médisances, rivales de celles des comiques, que Stésimbrote s'est fait une place à part et mérite de compter dans l'histoire littéraire d'Athènes au siècle de Périclès.
Cette comédie, dont Stésimbrote imitait si volontiers le cynisme et la méchanceté, un de ses compatriotes, Hégémon de Thasos, l'interprétait un peu plus tard avec le plus grand succès devant le peuple athénien. Athénée parle assez longuement de ce célèbre acteur, *[ui paraît s'être permis parfois des plaisanteries un peu fortes et qui n'auraient pas chez nous le même succès que chez les Athéniens; un jour, ayant fait provision de pierres avant de paraître en scène, il se mit, aussitôt après son entrée, à les jeter à la tète des spectateurs; cette gentillesse fit beaucoup rire 2 . Alcibiade aimait Hégémon, sans doute pour son insolence; un jour l'acteur, je ne sais pour quelle incartade, allait être traduit devant les juges. Il vint avec ses confrères implorer la pitié et le secours d'Alcibiade; aussitôt le fils de Clinias, suivi des suppliants,
1 Plut. Cim. îv. « Stésimbrote , de Thasos , qui était à peu près contemporain de Cimon, dit que celui-ci ne savait ni la musique ni aucun autre des arts libéraux alors répandus parmi les Grecs, qu'il était tout à fait privé du bien dire et de la finesse attique, mais qu'il y avait dans ses manières beaucoup de noblesse et de franchise, et que par le caractère il tenait plus du Péloponésien. »
1 Atlién. IX, p. 407, B. 0.
marcha à l'édifice où l'acle d accusation était affiché en la manière ordinaire, et, s'étant mouillé le doigt, l'effaça sans plus délibérer. Les greffiers se turent et l'accusateur prit la fuite. Enfin Hégémon était en scène et transportait le peuple par la verve bouffonne de son jeu dans une pièce intitulée le Combat des Géants, au moment où la nouvelle de la catastrophe qui avait terminé l'expédition de Sicile commença à se répandre dans le théâtre l . L'acteur, dès que la rumeur du désastre arrive jusqu'à lui, veut s'arrêter; on lui ordonne, sans doute les magistrats, de continuer, et les Athéniens, sans se lever de leurs places jusqu'à la fin du spectacle, pleurent la tête voilée, pour ne pas étaler leur douleur aux regards curieux et malveillants des alliés mêlés dans la foule.
Tout ce courage et cette dignité du peuple athénien ne pouvaient pourtant dissimuler longtemps la blessure ; ces défections des alliés, qui se succéderont si rapidement jusqu'à la fin de cette guerre, vont commencer. Celle de Thasos fut une des premières ; elle arriva en 4 1 1 .
En 424. après l'arrivée de Brasidas en Macédoine et ses premiers succès, de toutes parts s'étaient offerts aux Thasiens, qu'ils regardassent vers la Ghalcidique ou vers la côte, plus proche encore, de la Thrace, entre le Strymon et le Nestos, des exemples voisins de défections heureuses; deux même de leurs anciennes colonies, ÛEsymè et Galepsos, passèrent aux Lacédémoniens 2 . Mais Brasidas n'avait pas de flotte, et tant que les Athéniens seraient, comme ils l'étaient alors, maîtres de la mer, aucune île*ne pouvait sans folie songer à la révolte. Thasos d'ailleurs était surveillée de près; Thucydide, en cette année un des deux généraux chargés de défendre la Thrace, s'y trouvait avec des vaisseaux et des troupes au moment où Brasidas surprrt Amphipoiis. Banni, et il le méritait peut-être , pour n'avoir pas veillé de plus près sur la ville la plus importante de toute la province qu'il avait à garder, Thucydide semble s'être retiré et avoir passé presque tout le temps de son exil en face de Thasos, dans une des -anciennes possessions des Thasiens, à Scaptè-Hylè, où il avait des terres et des mines. C'est là qu'il a écrit la plus grande partie de son histoire; c'est là, après la visite qu'il fit à Athènes, la guerre termi-
1 Athénée, IX, 407; XV, 69g.
* Tbuc. IV, cixn, à propos de Sicione-, IV, cvn.
née, qu'il serait revenu mourir. 11 fut donc on ne peut mieux placé pour suivre et pour nous faire connaître les événements qui amenèrent en Ai i la révolte de Thasos contre Athènes 1 .
Cette défection de Thasos fut, comme celle de plusieurs autres villes, une conséquence de cette malencontreuse révolution aristocratique des quatre cents, qui faillit hâter de sept ans le dénouaient de la guerre du Péloponèse, et la terminer par une trahison. Après que, dans le camp de Samos, les trompeuses promesses d'Alcibiade et les intrigues de quelques-uns des généraux eurent décidé l'armée, comme malgré elle, à admettre le principe d'une révision de la constitution d'Athènes dans le sens aristocratique , les envoyés qui partirent pour Athènes afin d'y porter ces résolutions et d'y établir le nouvel ordre de choses durent, sur leur route, descendre dans les différentes îles où ils aborderaient, et y remplacer la démocratie par l'oligarchie. Quelques-uns de ces commissaires, probablement dans les premiers mois de 4i î , passèrent par Thasos, et s'y acquittèrent de la tâche qui leur avait été confiée. Mais, comme le remarque Thucydide , les choses tournèrent tout autrement qu'on ne se l'était promis 2 ; là encore, comme en Ionic, comme à Athènes même, les chefs du parti aristocratique d'Athènes ne réussirent qu'à faire les affaires des ennemis de leur pays, dès Péloponésiens. Ils dépouillèrent de son pouvoir et de ses droits le peuple, qui, à Thasos comme à Samos, comme à Chios, comme dans la plupart des villes de l'empire athénien, n'était point hostile à l'alliance d'Athènes ni disposé à la révolte, et ils ne se concilièrent pas les aristocrates, qui avaient tant de vieux griefs contre la patronne de la démocratie grecque, tandis que tous leurs souvenirs et toutes leurs espérances les inclinaient vers Lacédémone. Les meneurs de la faction ne virent donc là qu'une concession de la peur qui serait retirée dès que reviendraient la confiance et la force; les Athéniens, en se chargeant dl leur mettre eux-mêmes le pouvoir en main, leur avaient épargné la peine et le danger de faire une révolution; c'était une faute dont il fallait profiter avant qu'elle fût réparée. Laissés à euxmêmes, car à ce moment le peu d'hoplites et de vaisseaux qui restaient à Athènes étaient en Ionie, les nouveaux maîtres de
1 Plut. De Exilio, xn ; Cimon,i\ ; Marcell. Vita ThucytUAis. Cf. Btrckli, Staatsh. I , p. 335 ; Poppo «(/ 77» m c. 1. Il , p. 337. * VIII, i.xrv.
l'île s'entendirent avec des exilés de leur parti qui, réfugiés chez les Péloponésiens , n'avaient jamais cessé d'entretenir des relations dans l'île et de travailler à en préparer la défection. Par leur intermédiaire on pressa Sparte d'envoyer des vaisseaux dont l'apparition devant Thasos serait le signal de la révolte; en attendant ce moment, les magistrats firent relever les murs de la place, et, au bout de deux mois, l'eurent mise à peu près en état de défense. Thucydide ne nous dit pas quand furent accomplis les vœux des aristocrates, quand se déclara la défection de l'île; mais ce changement dut suivre de près, car nous y trouvons établis, l'année suivante, en 4io, une garnison lacédémonienne et un harmoste qui avaient alors eu déjà le temps de lasser les Tbasiens, de les dégoûter de la protection Spartiate, et de leur faire regretter leurs anciens maîtres.
Là sans doute, comme partout, les Lacédémoniens , entourés d'ailleurs d'exilés qui rentraient avec de longues rancunes à satisfaire, avaiént bientôt fait sentir leur orgueil et leur dureté naturelle; en même temps Athènes, au mois d'avril 4io, avait remporté dansl'Hellespont sa brillante victoire de Cyzique, qui avait relevé son nom et les espérances de tous ceux qui s'intéressaient à ses armes. Aussi, vers le mois de mai lx 10, après des luttes intestines dont nous ne connaissons pas le détail, voyons-nous Me parti démocratique assez fort pour chasser l'harmoste lacédémonien , Etéonicos, avec la garnison qu'il commandait, et admettre dans le port, quelque temps après, Thrasybule et son escadre; le gouvernement populaire fut rétabli, et il semble que depuis lors jusqu'à la fin de la guerre Thasos ait persisté dans l'alliance athénienne Ce retour de Thasos à la cause d'Athènes contribua beaucoup à rétablir les affaires des Athéniens dans ces parages en maintenant ou en ramenant plusieurs villes de la côte deThrace; Sussi le peuple d'Athènes lui en sut-il un gré tout particulier. L'auteur de la révolution et ses principaux partisans reçurent d'Athènes le droit de cité sans les charges qui l'accompagnaient ,
1 Xénoph. Hellen. I , i , xm et xxxh ; II , iv, ix. Diodore (XIII , lxxii) présente ces événements un peu différemment; ii donne à Thrasybule moins de vaisseaux, et lui fait plutôt faire la conquête de Thasos qu'y soutenir et y consacrer de son au torité une révolution accomplie; mais les indications de Xénophon, d'accord avec le langage que tient Démoslhène en rappelant ces faits sont, je crois, ici comme partout , à préférer.
et leurs descendants conservaient encore ces privilèges au temps de Démosthène 1 .
Les partisans d'Athènes et de la démocratie payèrent cher ces faveurs après la bataille d'&gos-Potamos 2 . Quand Lysandre, avec les forces qu'il commandait, débarqua dans l'île, beaucoup des démocrates avaient disparu et s'étaient cachés ; alors, comme maintenant, l'île devait fournir de sûres retraites dans ses montagnes, couvertes de bois. Lysandre, qui n'aimait pas à laisser d'ennemis derrière lui, réunit les Thasiens dans le temple d'Hercule, et leur donna de bonnes paroles : «Il comprend, dit-il, les craintes qui ont décidé quelques citoyens à la fuite; mais , qu'ils se rassurent et qu'ils reviennent, ils n'ont rien à redouter, il ne leur sera fait aucun mal. » De ces promesses, Lysandre prend à témoin Hercule, l'auteur de sa race, Hercule protecteur de Thasos. La solennité de ces serments et la sainteté du lieu où ils avaient été prononcés déterminèrent les fugitifs à reparaître. Pour achever de leur ôter toute défiance, Lysandre laissa passer quelques jours; puis quand ces malheureux, trop tôt rassurés, ne songeaient plus à prendre aucune précaution , il les fit tout d'un coup saisir et mettre à mort. Il paraît d'ailleurs probable que ceux qui se sentaient le plus compromis n'avaient pas attendu à Thasos l'arrivée du cruel vainqueur, et qu'ils auront pu se confondre dans la foule des fugitifs qui, de l'Ion ie, de l'Hellespont, de la Thrace et des îles accoururent après yEgos-Potamos apporter à Athènes leur découragement, leur misère et leur faim.