CHAPITRE IV
THASOS DEPUIS LA BATAILLE D'^GOS-POTAMOS JUSQU'À LA RÉDUCTION DE L'ÎLE EN PROVINCE ROMAINE.
(hoi av. J.C.-79 (?)apr. J.C.)
if
Avant de quitter Thasos, Lysandre y avait sans doute installe, comme dans les autres villes alliées, unharmoste lacédémonien , aidé d'une décarchie ou conseil des dix; partout avaient été choi-
1 Demostli. Adv. Lept. p. 474.
1 Polyen. I, c. xlv, Coru. Ncpos, LymiuIit, Il
' Arisl. humthen. p. 192.
— no —
sis pour remplir ces fonctions , parmi les partisans de Sparte et de l'aristocratie, ceux qui, dans chaque ville, s'étaient le plus signalés par leurs violences et par leur dévouement à la politique et à la personne même de Lysandre. Le tribut que paya Thasos à Sparte dut d'ailleurs être à peu près aussi fort que celui dont l'avait frappée Athènes, car on sait que les Lacédémoniens avaient fixé à mille talents le total de la contribution des alliés, ce qui ne permet guère de croire que beaucoup de villes aient obtenu un dégrèvement; Thasos, d'ailleurs, qui se trouvait en armes contre Sparte au moment où finit la guerre, ne fut probablement pas ménagée.
Les choses durent rester à peu près en cet état pendant une dizaine d'années, jusqu'au moment où la bataille de Cnide, en 394. enleva l'empire de la mer aux Lacédémoniens. Deux récits de Plutarque, dont les détails sont suspects et semblent arrangés pour conduire à une de ces leçons morales qu'aimaient tant les anciens et qu'ils préféraient même parfois à la vérité historique, prouvent au moins que, pendant qu'Agésilas était en» Asie, les . Thasiens l'avaient fait assurer de leur soumission et de leur dévouement, et que, quand le roi ramena son armée le long de la côte de Thrace, ils l'accueillirent en alliés fidèles et empressés de Sparte, dont on ignorait encore le désastre 1 . Mais bientôt après, quand Pharnabaze et Conon, précédés du bruit de leur triomphe, apparurent dans la mer Egée avec leur flotte victorieuse; quand Cos, Chios, Samos, Éphèse et Mitylène donnèrent le
1 Apopkteg. Laconicu; Ages, xxv, xxvi. — Ayant reçu d'Agésilas de grands bienfaits, les Thasicos voulaient lui élever des temples et lui rendre les honneurs divins; ils lui envoyèrent une ambassade en Asie à ce sujet, pour qu'il choisît lui-même les honneurs qu'il préférerait se voir rendre. ■ Votre cité, dit-il aux députés, peut donc changer les hommes en dieux? — Oui certes, répondirent-ils. — Eh bien! faites-vous d'abord vous-mêmes dieux, et, si vous réussissez, alors j'aurai confiance en vous, et je vous laisserai me faire dieu. • Les Thasiens, comme Agésilas traversait avec son armée leur territoire, lui apportèrent de la farine, des oies, des confitures, des gâteaux et autres mets et boissons recherchés; de tout cela, il n'accepta que la farine, tic reste ne lui serait d'aucun usage, il priait qu'on voulût bien le reprendre.» Comme on insistait, comme on le suppliait de tout accepter, il fit distribuer ces provisions aux esclaves; on lui en demanda la raison, t C'est, répondit-il , parce que ceux qui cultivent la vertu n'ont rien à faire avec toutes ces délicatesses chères à la gourmandise; ce sont là des appas à prendre les esclaves; il est honteux ;'i des hommes libres <lc s'y laisser séduire. «
signal de la révolte contre les harmosles lacédémoniens et leurs partisans, Thasos aussi dut s'affranchir et revenir au gouvernement populaire et à l'alliance d'Athènes. Toujours est-il qu'en 389 Xénophon 1 , dans une rapide mention qu'il fait, en passant, d'une attaque des Lacédémoniens sur Ténédos, nous révèle la présence d'officiers et de troupes athéniennes à Thasos , ainsi qu'à Samoth race, et la grande influence qu'Athènes avait reconquise dans ces parages. A ce moment, d'ailleurs, Athènes, heureuse d'avoir là une station pour ses vaisseaux, et d'être maîtresse d'une aussi importante position, satisfaite de pouvoir compter sur l'amitié d'une île voisine de Lemnos et d'Imbros, où elle s'occupait à rétablir ses colons, n'était pas en état de se souvenir encore du passé et de demander un tribut à Thasos. Si l'île contribuait aux dépenses communes de la guerre, ce n'était que dans une très-faible mesure et autant qu'elle - même le voulait bien. La paix d'Antalcidas (387 ans avant J. G.) vint lui rendre une pleine autonomie, que depuis plus d'un siècle elle n'avait jamais possédée, successivement soumise à la suzeraineté presque nominale des Perses, puis à la protection, plus dure et plus coûteuse, d'Athènes et de Sparte.
Depuis ce moment, la constitution de Thasos ne semble plus varier; tout ce que nous en savons d'ailleurs jusqu'au moment où . l'île est soumise à la domination romaine se borne prêsque à quelques noms de magistrats et à quelques indications contenues dans une inscription qui doit être voisine de l'époque d'Alexandre, et que je croirais plutôt un peu intérieure à ce règne 2 ; elle
1 Hellen. V, vu.
* C. I. Gr. n° 2 1 6 1. — En voici ta traduction ; « Étant archontes Aristoclès, fil» de Satyros; Aristème, fils d'Amomitas -, . . . nistratc, fils de Bition; les théores Amphéride, fils de Simalion; Euphrille, fils de Pancharc; Timoclès, fils de Cboiros, paj l'ordre du sénat et du peuple, ont écrit ceci :
• Sous l'invocation de la Bonne Fortune.
• Polyarète, Gis d'Histiée, proiène et bienfaiteur de la ville, s'étant montre plein de bienveillance pour la république des Tliasiens, et ayant rendu, aussi bien aux particuliers qu'à l'Etat toute sorte de services, it a paru bon au sénat et au peuple de louer Polyarète, fils d'Histiée, à cause de sa vertu et de l'amitié qu'il a toujours témoignée à la république de Thasos, puis de déclarer citoyens : Polyarète, fils d'Histiée, ainsi que les fils de Polyarète Antigène, Polyarète cl Histiëc, et ses filles Pnnnéniise cl Nio'e; il en sera de même de
offre encore, en effet, beaucoup de traces du dialecte particulier, voisin surtout de l'ionien, qui paraît avoir été parlé dans l'île depuis le temps de la colonisation parienne jusqu'au temps où, sous les successeurs d'Alexandre, on adopta presque partout, pour les actes publics et les inscriptions de tout genre, une sorte de langue universelle où s'effacent les variétés de dialecte. C'est un décret « du sénat et du peuple » qui confère le droit de bourgeoisie tbasienne à un certain « Polyarète, fils d'Histiée, proxène et bienfaiteur de la ville, pour s'être montré plein de bienveillance envers la République des Thasiens, et avoir rendu, aussi bien aux particuliers qu'à l'Etat, tous les services qu'il a pu. »
Nous voyons, par le texte de ce décret, que les deux grands corps de l'Etat étaient , àThasos, le sénat et l'assemblée populaire. Le sénat, qu'il fût composé par l'élection, ou, comme ailleurs, par le sort, avait probablement, comme à Athènes, l'examen préalable et la préparation des projets de loi ainsi que la direction générale des affaires, tandis que la souveraineté résidait dans rassemblée du peuple. Trois archontes, qui donnaient leur nom à l'année, étaient les premiers magistrats de la République et partageaient entre eux les attributions du pouvoir exécutif. Ici ils paraissent comme chargés d'indiquer à des magistrats inférieurs, aussi au nombre de trois, nommés théores, l'endroit du temple de Minterve où ils devront inscrire le plébiscite en question. Il est difficile de savoir quel était au juste le rôle de ces théores; d'après le texte même de ce décret, il paraît probable que ce n'étaient pas tout à fait des prêtres, mais qu'ils composaient plutôt ce que
tous leurs descendants; tous partageront tous les droits et tous les avantages des autres Thasiens. Ils sont autorisés à entrer dans la tribu dont Us obtiendront le consentement. Les tbéores feront graver ce décret dans le temple de Minerve, à l'endroit qui sera indiqué par les archontes. L'hiéromnémon fournira aux frais nécessaires. Il est défeudu à qui que ce soit de parler ou de provoquer aucune disposition contre ce décret, et de faire retourner au scrutin ; cette décision doit rester immuable. Si quelqu'un, en opposition à cette volonté, veut parler contre ce décret, provoquer des dispositions contraires, ou faire retourner au scrutin , ces tentatives seront nulles, et il devra payer mille statères, qui seront consacrés à Apollon Pythicn, et mille autres statères à la ville. Les apologues seront chargés de l'exécution de ce décret : s'ils ne poursuivent pas cette affaire, ils seront condamnés à payer la même somme; et les apologues qui leur succéderont seront tenus de l'aire les poursuites contre eux et contre les autres. Tout citoyen peut entreprendre ce procès, el, si c'est un particulier qui loyagnc. il recevra la moitié de l'amende, i
nous appellerions « la fabrique » 1 . C'étaient les marguillicrs du temple de Minerve 2 .
Le hiéromnémon semble ici le trésorier de la République, car c'est à lui qu'est confié le soin de solder la dépense de la gravure et de la mise en place du décret. Ce rôle ne paraît pas d'abord s'accorder tout à fait avec l'étymologie de ce titre et avec ce que l'on sait des fonctions que remplissaient ailleurs les hiéromnémons 3 . La chose peut pourtant s'expliquer : le trésor de Thasos était sans doute déposé dans un temple, ainsi que cela se pratiquait à Athènes et dans d'autres villes. Par ce fait même, le trésorier de la République revêtait une sorte de caractère sacré; il devenait le gardien et l'archiviste du temple.
Un autre titre particulier à Thasos, c'est celui des apologues, qui ne se trouve pas, je crois, ailleurs que dans cette inscription. Selon Bœckh, il répondrait à celui de logistes [\oyi</lal) chez les Athéniens et dans d'autres républiques; il se trouverait par là désigner les magistrats chargés de représenter, en toute occasion , les intérêts du trésor public, et de l'aire valoir ses droits, soit en examinant soigneusement les comptes des magistrats sortis de charge, soit en déférant aux tribunaux compétents ceux qui se trouveraient avoir commis quelque délit punissable d'une amende. On voit d'ailleurs que le personnel de cette sorte de cour des comptes élective se renouvelait souvent, peut-être tous les ans. « S'ils n'attaquent pas en justice le coupable, qu'eux-mêmes aient à payer l'amende, et qu'ils soient attaqués par les apologues qui viendront après eux : . »
Un remarquable trait de mœurs politiques nous est révélé par ce décret : c'est ce droit accordé* à chaque citoyen de se porter partie, au nom de l'État, contre les particnliers transgresseurs des lois et même contre les magistrats qui avaient manqué à leurs devoirs 4 ; ici même une sorte de prime ofl'erte à ceux qui auront le courage de se mettre ainsi en avant et d'accepter ce rôle intéresse tous les citoyens à prendre la défense des lois et de la
1 Rac. Q-tàe et oZpoe? Cf. ipxrovpos, otxovpo*
* Oî T<i Q-ela QvXdaoovotv.
( Pollux et Harpocration. 9. v. Beœpoi.) 3 Cf. Delphes et ie mémoire Je M. Letronne sur les Hiéromoémons.
* Cf. les actes d'affranchissement religieux à Delphes. (Wesclier cl Fonça rt, Inscriptions recueillies à Dclplrs, Paris, i8G3. in-8°.)
République. On a là une marque évidente de l'esprit démocratique, qui, dans celle des constitutions de la Grèce que nous connaissons le mieux, dans la constitution d'Athènes, avait compris ainsi la responsabilité des magistrats et avait soumis leur conduite au même examen et aux mêmes attaques. Thasos dut avoir, comme Athènes, ses orateurs populaires, accusateurs publics presque attitrés, prompts à saisir comme prétexte la plus légère illégalité et le moindre abus de pouvoir, détestés des riches et des grands, méritant souvent cette haine par ce qu'ils apportaient d'acharnement et d'envie à soutenir leur rôle, mais utiles pourtant, par le contrôle qu'ils exerçaient et la peur qu'ils inspiraient, au maintien de la constitution et des lois.
Dans d'autres inscriptions de l'époque romaine se trouvent des titres de magistrats municipaux qui, transmis par la tradition, doivent remonter jusqu'au temps de l'existence indépendante de la cité 1 . Ainsi un citoyen de Thasos paraît comme ayant exercé deux fois les fonctions d'dnoSéxTris' 2 . C'est sans doute percepteur, receveur des deniers publics, qu'il faut entendre par là. Le même a été œyopavépos, c'est-à-dire magistrat chargé de veiller à l'approvisionnement du marché, d'y maintenir l'ordre, d'y contrôler les transactions en vérifiant les poids et les mesures employés par les marchands, etc. Il est question ailleurs d'un directeur du gymnase , yvftvaatapxps 3 , qui a en même temps le titre de x<xrfi6iroXis, embellisseur de la ville. Ce dernier titre désigne sans doute un magistrat semblable à l'édile romain, et chargé, comme lui, de la voirie, de tout ce qui concerne les constructions privées et les édifices publics.
Il ne nous manque sans doute que peu de chose, quelques inscriptions de plus, sinon pour connaître tout le mécanisme de la constitution thasienne, au moins pour avoir une liste à peu près complète des honneurs et dignités qui, pendant plusieurs siècles, à Thasos, excitèrent les désirs et récompensèrent les efforts des ambitieux. Quel petit monde savamment ordonné, riche et varié dans sa simplicité même, toujours unique et original par certains côtés, que chacune des cités grecques, et combien l'étude de toutes ces constitutions , maintenant perdues pour nous , nous
1 G. I. Gr. n" 2 1 6 1 \ 1 1 62 , 2 \ 63 , •? 1 63 e , 2 1 <»3 d , 1 Ibid. n° 2 i63\ * Ibid. 2.63.
eut sans cloule révélé d'ingénieuses combinaisons; combien de nuances, de tempéraments et de compromis entre la démocratie et l'aristocratie, ces deux formes extrêmes et comme ces deux pôles entre lesquels oscille la vie politique des cités grecques 1 !
L'autonomie recouvrée par Thasos ne pouvait guère être encore qu'un leurre ; Thasos n était plus et ne pouvait pas redevenir assez puissante pour rester isolée au milieu du monde grec; d'ailleurs la paix d'Antalcidas, en prétendant dissoudre les confédérations, en n'attribuant à personne l'empire et la police de la mer, la livra tout aussitôt aux pirates. Quel État pouvait donc, mieux qu'Athènes , offrir et donner aux faibles la protection dont ils avaient besoin? Athènes, en échange d'un tribut modéré, était prête à accorder l'escorte et le concours de ses trirèmes, en même temps qu'elle assurait de grands avantages à ses alliés par les ressources que leur offrait son marché du Pirée. Chargé de fournir aux besoins d'une grande ville riche et voluptueuse, le Pirée promettait à toute sorte de marchandises un prompt et facile débit, tandis que le blé de l'Euxin, dont la plupart des îles, aussi bien qu'Athènes, ne pouvaient guère se passer, se trouvait là plus abondant et à meilleur marché que partout ailleurs. Enfin sur les côtes lointaines de l'Euxin, dans le royaume du Pont, où les Thasiens envoyaient dès lors leurs vins et en faisaient un assez grand débit, ils avaient besoin de la protection d'Athènes, qui avait de bonne heure entretenu des relations et conclu, si l'on peut ainsi parler, des traités de commerce avec les souverains de ce pays 2 . En ce moment, grâce à l'amitié, à la faveur persévérante que le roi Leucon témoignait aux Athéniens, l'influence d'Athènes était plus forte dans ces régions qu'elle ne l'avait jamais été auparavant, et les Thasiens devaient y tirer un grand profit du patronage et de l'appui d'Athènes 3 .
Tout porte donc à croire que Thasos, comme beaucoup de places de la Thrace et d'îles de la mer Egée, rentra bientôt dans
1 Aristote s'était chargé de faire cette étude dans ses \loXneïat, dont K. F. Neumann a recueilli les fragments, Heidelb. 1827. Ces fragments ont été réimprimés et complétés ilans Mûller, Fragm. hist. grtec. éd. Didot.
s Demosth. Adv. Lac rit. p. 9 15. On a une curieuse confirmation du teste de Démosthènc dans deux anses d'amphores thasiennes découvertes par M. Dubois de Monlpéreux à Kertch, en Crimée. ( Voyage autour du Caucase, p. 1 4 3 et 2o4-)
* Demostli. Adv. Leptin. passim.
l'alliance d'Athènes et resta sous son influence jusqu'au règne et aux conquêtes de Philippe de Macédoine. Malheureusement, si ies indices ne manquent pas qui attestent cette dépendance, on n'a point de texte qui fixe le moment où elle commença, ni les conditions auxquelles elle s'établit. Fut-ce tout aussitôt après la paix d'Antalcidas, fut-ce seulement en 378, après l'attentat de Sphodrias et son acquittement à Sparte, quand se reforma, sous les auspices de Chabrias, de Timothée et de Callistrate, la nouvelle confédération athénienne qui réunit d'abord Chios, Byzanec, Rhodes, Mitylène, et peu à peu soixante-six autres villes insulaires et maritimes? Quoi qu'il en soit, si pendant une vingttaine d'années nous ne trouvons aucune, mention expresse des Thasiens ni dans Xénophon ni dans Diodore, les seules sources presque, avec quelques vies de Plutarque, pour la période de la grandeur et des victoires thébaines, il n'en est pas tout à fait de même pour l'histoire de la génération suivante, celle de Démosthène et de Philippe; la collection des discours du grand orateur athénien est pour nous une mine bien autrement abondante eu renseignements sur les relations politiques et commerciales d'Athènes, sur ses intérêts et ses liaisons à l'extérieur; aussi y rencontre-t-on plusieurs fois Thasos nommée incidemment comme alliée et dépendante d'Athènes 1 .
En 362, comme la récolte avait manqué et que le blé était rare et cher dans toute la Grèce, Byzance, Chalcédoine et Cyzique se mirent à arrêter et à retenir pour leur propre usage les cargaisons de blé qui venaient du Pont et de la Chersonèse Taurique. Athènes fut obligée, cette année et la suivante, pour se préserver elle-même et préserver ses alliés de la disette, d'envoyer une flotte garder les détroits et assurer le libre passage des navires chargés de céréales; 'l'amiral athénien Timomachos fit même convoyer et remorquer, par des divisions de ses trirèmes, nonseulement les bâtiments qui se rendaient au Pirée, mais aussi ceux qui avaient pour destination Thasos, Maronée et d'autres ports de Thrace. On voit par cet exemple combien alors étaient réels les services qu'Athènes pouvait et savait rendre à ses alliés.
Après s'êlre acquitté de sa mission dans l'Hellespont, l'amiral athénien, avec le gros de .son escadre, passe en 36 1 plusieurs mois
1 Dcmostb. Adv. Polycl. {>. 1212, SS 2^-26 ; p. 12 t3, S 17 ; p. i 235, S 71.
à Tliasos. Dans la promière Ph Hippique, où Démosthène, eu 35 1, expose son programme et soumet à l'assemblée tout un plan de réforme intérieure, de politique extérieure et d'opérations sur terre et sur mer contre le roi de Macédoine, dont lui seul alors avait deviné l'ambition et le fatal génie, Thasos est indiquée, avec Skia* thos et Lemnos, comme station d'hiver pour la flotte athénienne qui agirait contre Philippe 1 . En 3à4. dans le discours sur Halonèse, Démosthène se plaint que Philippe ait usé de la paix récemment conclue pour faire ramener à Thasos, par les généraux athéniens eux-mêmes, des exilés qu'il avait accueillis pendant la guerre 2 ; le roi avait sans doute profité du séjour de ces bannis en Macédoine pour les enrôler dans cette armée de traîtres qui ne lui servit pas moins que la phalange à asservir la Grèce. En 34o, quand Philippe et Athènes, après des hostilités indirectes qui duraient déjà depuis deux ou trois ans, se déclarèrent enfin ouvertement la guerre, le roi, dans la lettre ou manifeste qu'il adresse au peuple athénien, se plaint que le port de Thasos ait reçu et abrité des corsaires de Byzance, qui faisaient grand tort à la marine et au commerce de la Macédoine, et il reproche à Athènes de n'avoir pas empêché les Thasiens de se faire ainsi complices de cette piraterie 3 . Enfin, dans la même pièce, il parle d'un différend entre Maronée et Thasos, à propos de Strvmc, contestation qu'auraient terminée les Athéniens en imposant leur arbitrage 4 . Après la bataille de Chéronée, Thasos, sans perdre probablement sa constitution ni son apparente autonomie, passa certainement, sous-la domination ou tout au moins tomba dans une étroite dépendance de la Macédoine. Nous savons que, des îles, Athènes ne garda que Lemnos, Imbros, Skyros et Samos; Thasos d'ailleurs était trop voisine de la Chalcidique et de la Thrace, et présentait trop d'avantages à celui qui eût voulu attaquer A ni phi poli s et le Pangée, pour que Philippe n'ait pas tenu à en faire l'acquisition et à s'y établir.
Il semble que Thasos, après la guerre du Péloponcse, ait songé à reprendre pied sur cette côte de Thrace, où elle s'était fait jadis une si belle part, et d'où Athènes l'avait arrachée et
1 Dcmosth. Philip. ï, S 48.
* W. DeHaloneso,$ 8o.
* Epistolu Philippi ap. Den.ostli. p. i5<).
» ibid. P . ,6:5.
ramenée en arrière. Du haut tles collines où s élevait leur cité, les Thasiens ne pouvaient contempler sans envie et sans regret cette fertile plaine du Nestos, dont ils moissonnaient autrefois les champs et que le limon du fleuve poussait chaque" jour plus avant dans la mer et plus près de leur île, comme pour les exciter à la reconquérir; celte immense rade où s elaient jadis échelonnés leurs comptoirs; enfin le Pangée et ses flancs gros de richesses, et ses vallées, dout chacune pouvait cacher de l'or dans ses replis. Dans cet eflbrt pour aborder et s'attacher de nouveau au rivage de la Thrace, les Thasiens renouvelèrent leurs prétentions sur la petite ville de Strymè, leur ancienne colonie, tout près de Maronée, au pied du mont Ismaros. Malgré l'opposition deMaronée, les Thasiens paraissent s'être remis en possession de ce poste avancé; il semble même qu'ils aient soutenu à ce sujet une guerre navale contre Maronée.La lutte ûnit, vers 34o, par l'intervention d'Athènes, qui força les parties à accepter son jugement arbitral : nous ne savons pas en faveur de qui elle décida , . Ce qui d'ailleurs était plus important pour les Thasiens, et ce qui devait surtout exciter leur convoitise, c'était la partie du continent qui leur faisait face, c'était le pied du Pangée; leurs efforts, de ce côté, semblent avoir eu un commencement de succès; Démosthène nous parle de comptoirs thasiens en terre ferme, de l'autre côté du canal qui sépare l'île du contiuent 2 . Enfin nous savons, par Diodore 3 , que les Thasiens fondèrent, en 36o, la ville de Crénides, au-dessus des belles campagnes de l'Angistes, en regard et tout près du Pangée, sur une colline dont^la cinie haute et escarpée semblait faite tout exprès pour se couronner d'une acropole imprenable, tandis que ses peutes inférieures, largement étalées comme pour recevoir toute une cité, descendaient doucement à la plaine en laissant échapper de toutes parts des sources abondantes et fraîches. Le site était admirablement choisi , et de ceux qui promettent à une ville naissante la grandeur et l'empire; mais les Thasiens s'y étaient pris trop lard; ils avaient fondé leur colonie l'année même où Philippe montait sur le trône, et, deux ans après, le roi de Macédoine en était maître; Crénides
1 Dcmoslli. Adv. PoIycI. S 1 1\ , p. i 3 1 1 ; Philippi Epistola, p. i5<j. a Id. ibid. p. 1221.
3 Diod.XVI,m.
s'appelait Philippes, pour devenir sous ce nom et rester pendant plusieurs siècles la vraie capitale de toute cette contrée l .
C'est sans doute à ces dernières années de la prospérité de Thasos, vers le temps de la fondation de Crénides, qu'appartient une curieuse et unique médaille du cabinet de Paris, qui représente d'un côté la tête d'Hercule jeune, couverte de la peau de lion, et de l'autre, un trépied, et par terre un diota, avec l'inscription GALION HT7EIPO; elle est en or 2 . Cette légende, «le continent, les possessions de terre ferme des Thasiens», indique que la médaille a été frappée sur la côte de Tbrace, dans un de ces comptoirs, de ces établissements des Tbasiens, au pied du Pangée; et, comme Tbasos a, relativement, frappé très-peu de monnaie d'or, il est naturel de voir ici, dans le choix du métal comme dans la légende, l'intention de rappeler quelque événement important et heureux pour les Thasiens, quelque notable accroissement de leurs domaines de terre ferme. Or la fabrique, le style de cette pièce ne permettent eu aucune manière de la faire remonter jusqu'à l'époque de la première puissance territoriale avant Cimon et la conquête athénienne; elle appartient-à l'art du iv* siècle et ne peut être de beaucoup antérieure au règne de Philippe. Dans ces limites, quelle circonstance, mieux que l'envoi de la colonie thasienne à Crénides, explique-t-elle la légende que porte notre pièce? Si les Thasiens purent jamais se croire sur le point de réussir dans cette difficile entreprise du rétablissement deleur puissance continentale, cette illusion leur fut-elle jamais plus permise qu'au lendemain de la fondation , par leurs mains et sous leurs auspices, d'une ville que le choix même idu site destinait à une si rapide et si durable grandeur? Cette médaille rappelait donc le souvenir de la naissance de Crénides, et aurait été frappée à Crénides même; ce seraient les prémices de ces mines dont l'or va devenir, entre les mains du roi de Macédoine, le prix de la liberté grecque, vendue par les traîtres à gages. Ce qui confirme cette conjecture, c'est la ressemblance frappante, déjà remarquée par Eckhel, entre cette pièce, qui porte le nom des Thasiens, et
1 Diod. XVI, vin. Sur Philippes et tout ce qui s'y rapporte, voir L. Heuzey, Mission archéologique de Macédoine. /
' C'est Pellerio le premier qui l'a citée (cf. Eckhel, Doctrine, t. II, p. 53.) — Elle est figurée dans les planches de Miontiet, t. If, pl. 8, n° 5 du Supplément. En voir la description an volume l' r .)p. 433.
d'autres, de même métal et de types pareils, avec la légende <PI- AinTTOJN l . A vrai dire , les pièces ne se distinguent et ne diffèrent que par l'inscription; c'est d'ailleurs même style, même fabrique, mêmes figures. Cela s'explique aisément : les habitants de Crénides, après avoir changé de nom et de maître, auraient, pendant quelque temps encore, continué à se servir des coins et des types thasiens.
Quant à ce% belles monnaies d'argent thasiennes qui portent d'un côté Bacchus, de l'autre Hercule, bien plus communes, elles ont dû être émises, en très grande quantité, pendant tout le cours du v e et du iv* siècle 2 . Les plus anciennes et les plus remarquables, ce sont celles où la tête de Bacchus, barbue et couronnée de lierre, est accompagnée, au revers, d'un Hercule qui, un genou en terre, fait effort pour bander son arc; les autres, où la tête de Bacchus est jeune et imberbe, l'Hercule debout et appuyé sur sa massue, sont d'un style moins grave et moins ferme, mais d'une rare élégance. Elles paraissent, pendant toute cette période, avoir été, dans tout l'intérieur de la Thrace et jusqu'au delà du Danube et des Carpathes, le principal moyen d'échange, la monnaie la plus recherchée des barbares, celle dont ils donnaient le plus haut prix. En effet on a trouvé en Transylvanie et dans les principautés danubiennes de grandes quantités de ces tétradrachmes thasiens; mais beaucoup sont d'une fabrique si barbare qu'il est impossible de les attribuer aux Thasiens mêmes; il faut donc y voir des imitations dues à des princes, à des chefs barbares qui, pour tirer parti du produit de leurs mines, battaient monnaie; mais, comme leurs domaines n'étaient pas assez vasles pour suffire à la circulation d'une monnaie nouvelle et particulière, ils faisaient copier, par des ouvriers plus ou moins maladroits, les statères de Thasos. Le dessin des figures était, il est vrai, gauche et lourd; les légendes étaient incomplètes ou d'une orthographe barbare ; parfois même elles étaient remplacées par des points, ou manquaient tout à fait. Mais toutes grossières qu'elles fussent, ces imitations suffisaient aux tribus de l'intérieur : les Thraces, les Triballes, les Gètes et les Daces ne devaient pas être difficiles sur la forme des caractères et l'orthographe des mots grecs. Ce règne de la monnaie tha-
1 Doctr. nummor. t. II, p. 5 A, 75.
1 Voyci Mionnet, Description, t. I, p. 433 et sqq. Supplément , t. II. p. 5/|5 et sqq. liecucil des planches, pl. LV ; Supplément , t. !1 . pl. VHf.
sienne dans ces vastes et mystérieuses contrées dura sans doute jusqu'au moment où la détrôna et la remplaça la monnaie macédonienne, répandue à profusion par le commerce et la conquête tout autour de la Macédoine; alors les rois barbares se mirent à contrefaire les statères de Philippe et d'Alexandre. Appauvrie et asservie, Thasos ne pouvait lutter contre cette concurrence; des mines de l'Ile, à cette époque, il n'en est plus question, et celles du continent sont toutes aux mains des rois de Macédoine.
Sous la domination, ou daus l'alliance de ces puissants voisins, Thasos ne dut pas perdre sa constitution ni l'apparence de son autonomie; mais, en réalité, elle ne put manquer d'être comprise , sous un nom plus ou moins honorable, dans l'empire d'Alexandre, et, après lui, dans celui de Lysimaque 1 . D'ailleurs tout ce que nous savons de l'île à cette époque, c'est qu'un de ses enfants, le Thasien Androsthène, suivit Alexandre en Asie et se fit une place dans cette glorieuse histoire. Compagnon de Ncarque dans le Périple de la mer des Indes et du golfe Persique, chargé ensuite par le conquérant, avec Hiéron et Archias, d'aller à la recherche de terres inconnues, il fut un des plus remarquables représentants de cet esprit d'universelle curiosité et d'investigation scientifique que partageait et qu'encourageait le royal élève d'Aristote. Empressé à fournir des matériaux pour la grande enquête qu'avait ouverte le nouveau maître de l'Asie, Androsthène avait écrit des journaux de ses voyages que lisait encore Slrabon , mais qui ne sont point parvenus jusqu'à nous.
Thasos s'affranchit sans doute de la domination macédonienne au milieu du désordre qui suivit la mort de Lysimaque et l'invasion des Gaulois. Pendant trois ans (280-278) les bandes barbares inondèrent la Macédoine et la Thrace ; il n'y avait plus d'empire macédonien, et tout le continent était au pillage; Thasos servit alors d'asile à bien des fugitifs, accourus avec leurs richesses pour échapper aux envahisseurs, qui, nous le savons, n'essayèrent pas d'attaquer les îles. Toujours est-il que nous retrouvons Thasos
1 En effet on apprend que, en 338 , après la victoire d'Antipater sur Agis dans le Péloponèsc, les parlisaus de la Macédoine accusèrent à Thasos, et sans doute firent condamner par le peuple, surpris et effrayé, ce qui restait dans l'île de citoyens marquants opposés à la politique macédonienne. Cela montre que Thasos avait gardé au moins l'apparence et le nom de l'autonomie. ( Dcinoslli. , Pro Connut, p. 29A ; Strahon, XVI , p. 76(1 ; Arrian. Exped. Alex. VII , xx.)
indépendante au temps de Philippe III. Ce roi, qui, sans avoir le génie du premier Philippe, n'avait pas une ambition moins avide et moins tenace, après qu'il eut rempli toute la Grèce de ses garnisons, ne pouvait négliger une si voisine et si naturelle dépendance 1 . En 202 son général Métrodore se présenta devant Thasos avec une escadre et des troupes, et demanda qu'on l'admit dans lawville ; il promit aux Thasiens que le roi ne mettrait pas de garnison dans leur cité, qu'il ne leur imposerait ni tribut, ni obligation de fournir des logements aux gens de guerre, et qu'il les laisserait vivre sous leurs propres lois. Qn crut à ces promesses, on ouvrit les portes aux troupes royales et on les accueillit avec acclamation ; en retour, Philippe laissa une garnison dans la ville et Ut peser sur Thasos le joug le plus dur 2 . Aussi, après Cynoscéphales, quand Philippe se fut engagé à retirer ses troupes de toutes les places qu'il possédait hors de son royaume même et à se renfermer dans la Macédoine proprement dite, les Romains envoyèrent-ils à Thasos un commissaire, L. Stertinius, pour veillera l'exécution du traité et rendre à l'île son indépendance 3 . Thasos redevint donc et resta libre jusque sous les premiers empereurs, autant du moins qu'on pouvait être libre depuis que Rome avait étendu la main sur la Grèce et l'Orient.
Pendant celte longue période, où les villes et les Etats perdent leur histoire et n'obtiennent, en passant, quelque rapide mention qu'à propos du rôle qu'ils jouent dans les querelles de leurs maîtres, Thasos est nommée dans le récit de la lutte entre les meurtriers de César et les triumvirs. À la veille du dénoûment, pendant le cours des opérations qui eurent pour théâtre la plaine de Philippes , Thasos servit de dépôt à tous les magasins de l'armée républicaine 4 . C'était une heureuse disposition; ainsi , maîtres de la mer, Brutus et Cassius, dont la flotte était mouillée dans ta rade de Néopolis, pouvaient recevoir leurs provisions jour par jour, avec la plus grande facilité, et en même temps leurs magasins n'étaient pas exposés à une surprise de l'ennemi. Toutes les chances semblaient donc du côté des républicains; mais dans la première action, à demi victorieux, ils eurent le malheur
1 Polyb. XV, xxiv.
2 ÈÇavèpaitoSfoaTO , dit Polybe.
1 Polybe, XVIII, xxvii, xxxi; Tilr-Live, XXXIH, x\\, lut. * Appian. Dr lirU. ci» . IV. CVI.
de perdre le plus habile de leurs deux chefs, Cassius. Pour ne pas attrister et décourager les soldats par la vue des funérailles de leur général, Brutus fit transporter le corps de son ami à Thasos, et c'est là que lui furent rendus les derniers honneurs K Après la perte de la seconde bataille et la mort de Brutus, beaucoup de ses officiers s'échappèrent en toute hâte à Thasos, les uns pour envoyer de là leur soumission au vainqueur, les autres pour disposer leur fuite. Bientôt Antoine arriva lui-môme devant l'île, admit à composition ceux qui l'y avaient attendu, et se fit remettre les armes et les approvisionnements de tout genre qui y étaient déposés 2 .
Ce nom de liberté que n'enlevèrent point à Thasos les triumvirs victorieux, elle le garda jusqu'à l'avènement des Flaviens. Il semble en effet que ce soit Vespasien , esprit pratique et peu amateur de fictions, qui ait réuni Thasos à la province de Thrace. Pline, en efTet, lui donne encore le nom d'île libre, tandis que l'on voit apparaître le nom de Domitien sur une monnaie thasienne 3 .