THASOS DEPUIS SA REDUCTION EN PROVINCE ROMAINE JUSQU'À NOS JOURS
(79 (?) apr. J.C. — i856.)
La réunion officielle de Thasos à l'empire romain ne dut, en réalité, rien changer à la situation de l'île. Thasos jouit d'une grande prospérité sous l'Empire , comme suffiraient à l'attester les nombreux et riches sarcophages de l'époque romaine qui couvrent la plage près de l'ancienne capitale, ainsi que les immenses travaux des carrières et les traces laissées tout alentour par la nombreuse population dont elles occupaient et récompensaient l'industrie. Le caprice des maîtres du monde s'était épris du marbre de Thasos, et son vin jouait un grand rôle dans leurs débauches; enfin les gourmands recherchaient le froment, la saumure, les
1 Plut. Brut. xliv.
s Appian. De Bell. civ. IV, cxxxvi.
1 Pltn. //. IV. IV, n° i a; Eckhd , Dot tr. nummor. II, p. 55.
raves et les noix de l'île 1 . Thasos d'ailleurs, pendant toute cette période, n'a pas d'histoire; nous apprenons seulement, par une inscription qui subsiste encore, encastrée dans le mur d'une petite église, au pied de l'acropole d'Athènes, que Thasos était une des nombreuses villes grecques qui avaient élevé des statues à Adrien sur l'esplanade du temple de Jupiter Olympien à Athènes; cette inscription doit être de 127 après J. C. ou très -peu postérieure à cette date 2 . Depuis lors jusqu'à la fondation de l'empire d'Orient, nous ne savons rien de Thasos; les magistrats municipaux se succèdent dans l'administration de ia cité, et, non contents de la gloire dont ils ont joui pendant leur vie, étalent encore sur leurs tombeaux toute la pompe de leurs titres; les femmes mêmes prenaient leur part de ces dignités, et, sur les sarcophages, on trouve leurs noms accompagnés de presque autant de désignations honorifiques que ceux de leurs maris et de leurs pères. .
Pendant les premiers siècles de l'empire byzantin , nulle part aucune mention de Thasos; l'île avait peu à peu perdu presque toute importance. Les mines avaient cessé de produire, nous ne savons pas au juste à quel moment,* mais sans doute même avant la conquête romaine; l'exploitation, commencée à une époque très-reculée, et poursuivie avec plus ou moins d'activité pendant au moins huit ou neuf cents ans, semble s'être fort ralentie et peut-être tout à fait arrêtée vers le temps de Philippe et d'Alexandre , car, dans Démosthène déjà, il n'est plus question des mines de Thasos; les grandes quantités de métaux précieux que tout d'un coup les rois de Macédoine tirèrent du Pangée durent faire négliger et abandonner des gisements sans doute dès lors à peu près épuisés, car il n'en était pas des mines de Thasos comme de celles qui se*trouvaient près de Philippes, où, suivant la tradition populaire, l'or enlevé par la pioche se reformait tout aussitôt dans les entrailles de la terre , comme repousse dans nos champs l'herbe coupée par la faux 3 . Depuis leur interruption, les travaux n'ont jamais été repris à Thasos, et le souvenir même s'en est perdu dans le pays.
Quant au marbre de Thasos, il ne paraît pas avoir été aussi à
1 Sencc. Epiit. 86 ; Stat. Sylv. I , v, v. 34 ; II , 11 , v. 92 ; Virg. Gcorg. II , v. 89 ; Apuleius. Apolog.p. 389; Athen. IV, p. i6fi; VII, p. 329. 1 Bœckh , C. I. G. n°336.
* Psondo-Arist. Anscuit. Mirab. r. xlii.
la mode à Constantinople qu'à Rome, car dans la longue énumération que nous a laissée Paul le Silenciaire des marbres de toute couleur et de tout pays employés à la décoration de Sainte- Sophie, celui de Thasos ne paraît point, non plus que dans la description qui nous est donnée par Procope des autres édifices dont Justinien avait embelli sa capitale. Ce qui était goûté pardessus tout à Constantinople, c'étaient les veiues brillantes et variées des marbres de Lacouie et de Carystos, le sombre éclat des granits et des porphyres d'Egypte; mais quand les architectes n'avaient pas à leur disposition ces matériaux rares et coûteux , ils employaient le marbre de Proconèse, qui avait sur celui de Thasos l'avantage de venir de moins loin, et, par conséquent, d'être moins cher.
L'agriculture dut naturellement décliner dans l'île quand la population se vit inquiétée et troublée par les pirates qui, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à ces derniers temps, presque jusqu'à nos jours, n'ont pour ainsi dire pas cessé d'infester la mer Egée 1 . On oublia, on perdit peu à peu les secrets de cette industrie sans laquelle la meilleure culture ne porte que des fruits imparfaits; ainsi maintenant le vin de Thasos , provenant de vignes cultivées sans soin et comme au hasard, puis fabriqué grossièrement, ne se garde point et n'a plus de valeur.
Ce serait une monotone et douloureuse histoire que celle de tout ce qu'ont souffert, pendant ces longs siècles, les îles de l'archipel, surtout les petites, celles qui ne pouvaient pas, comme Chio ou Lesbos, faire les frais d'une domination capable de leur fournir quelque défense contre les envahisseurs. Les sèches et * froides annales de ces temps mentionnent parfois, par un mot, une incursion de pirates, tous les rivages de l'archipel pillés et ravagés, puis elles passent, elles retournent aux intrigues de la cour impériale et aux disputes théologiques de Constantinople; mais l'imagination recule et s'effraye quand elle tâche à se représenter tout ce que chacune de ces rapides mentions suppose de misères subites et sans remède, de propriété détruite, de familles brisées, de captifs traînés en esclavage. Encore les chroniques ne se souviennent-elles que des hostilités qui, par leur importance
1 La piraterie avait, à diverse» reprises . désolé ce» mors bien avaut la chute de l'empire romain
et leur durée, prennent le caractère d'une sorte de guerre maritime. Que serait-ce si elles pouvaient nous rapporter tous les actes de violence isolés, tous les coups d'audace des forbans que n'ont jamais cessé de protéger les anses et les caps sans nombre des côtes dentelées de la Grèce? Dans l'intervalle des invasions vandales, arabes, turques et vénitiennes, ces brigands avaient comme Tinterrègne de la mer, et perpétuaient ainsi, au sein de la plus profonde paix, toutes les inquiétudes et tous les maux de la guerre.
Dès 438, des pirates infestent les abords de l'Hellespont, et, en 466 et 470, les flottes de Genséric désolent les îles et les côtes de la Grèce, et en emportent les dépouilles à Carlhage. Vers 775, ce sont des Slaves de Thrace qui arment une petite flottille de bateaux pirates, ravagent les îles voisines de la côte, et en enlèvent une partie de la population; l'empereur Constantin Copronyme est obligé de racbeter de leurs mains deux mille cinq cents de ses sujets. Bientôt après viennent les Sarrasins : maîtres de la Crète depuis 823, ils envoient vers l'Hellespont une flotte considérable qui, en 829, bat et détruit près de Thasos la flotte impériale 1 . A la suite de cette grande victoire, les Sarrasins restent maîtres de Ja mer, parcourent pendant plusieurs mois l'archipel en tout sens, font partout des débarquements, et retournent en Crète avec un immense butin et des troupeaux d'esclaves 2 . Pendant environ un siècle et demi, malgré les avantages que remportent souvent les amiraux byzantins, les Arabes renouvellent sans cesse ces expéditions, de la Propontide jusqu'aux rivages de Ja Sicile et de l'Italie. En ils réussissent même à emporter d'assaut Salonique, qui devait être alors une ville de plus de deux cent mille âmes. En s'y rendant, ils s'étaient arrêtés quelques jours à Thasos pour y préparer leurs machines de siège, et s'étaient sans doute divertis, pendant que travaillaient les ouvriers, à piller l'île. 11 faut, pour arrêter ces continuelles incursions, les victoires des grands empereurs Nicéphore Phocas et Jean Zimiscès, à la fin du x* siècle. Au commencement du xn c , sous le doge Domenico Micheli, les Vénitiens ravagent les Cyclades pendant quelques années. En 1161, Raymond de Poitiers, comte de Tri-
1 Theoplian. Continuât. \. III , c. xxxix.
Const. Porphyr. liasil. 1 84 . i85; Ccdrentis, II, 58o.
poli, envoie dans l'archipel douze galères qui, par les cruautés que commettent partout leurs équipages, font en beaucoup de lieux plus de mal à la population chrétienne que n en avaient fait jadis même les incursions des Sarrasins.
Dans le désordre qui suivit la prise de Constanlinoplc par les croisés (i2o4), plus tard, dans les guerres entre Michel VIII Paléologue (1261-1282) et les républiques maritimes de l'Italie, la piraterie dut avoir beau jeu. Au xiv e siècle, les Turcs prennent goût à la nier, et leurs corsaires couvrent l'archipel et la mer de Marmara, partout présents, des rochers du Magne aux murs de Constantinople. Des soldats de fortune, à la faveur des guerres civiles de l'empire, se font pirates. Gantacuzèue, vers i35o, assiège dans Eion un certain Bithynien, Alexis, qui, après avoir pris parti pour Apocauchos, celui-ci mort, s'était fait pirate; avec quelques bâtiments il ravageait toute la côte de Thrace et .avait fait beaucoup de mal aux Thasiens et aux Lemniens 1 .
Après la prise de Constantinople par Mahomet II, ce fut bien pis encore; sans parler de la visite annuelle que faisait aux îles le capitan-pacha pour en recueillir les tributs, elles avaient aussi à craindre les entreprises* des chevaliers de Saint-Jean, des Maniotes, des galères de Venise, de Florence ou d'Espagne, enfin des Barv» baresques. Les corsaires latins ne se faisaient aucun scrupule de ruiner ou d'emmener en esclavage les sujets chrétiens du sultan; d'abord c'était toujours une manière d'appauvrir et d'affaiblir l'empire turc, puis devait-on de si grands égards à des schismatiques, qui ne valaient guère mieux que des musulmans? Quant aux Barbaresques, eux aussi se trompaient souvent, et, quand ils n'avaient pas fait quelque bonne prise sur le commerce de l'Occident, ils ne se faisaient aucun scrupule, pour ne pas retourner les mains vides à Alger ou à Tunis, de débarquer dans quelque île, de piller deux ou trois villages, et d'aller vendre sur les marchés des régences les raïas du sultan, leur patron. Tout cela a duré jusqu'au commencement de ce siècle, jusqu'à la destruction de l'ordre de Malte, jusqu'aux réformes de Mahmoud, jusqu'à l'établissement du royaume de Grèce, jusqu'à la prise d'Alger par les Français et l'admission de la Turquie dans la famille des Etats européens. Avec la marine à vapeur, maintenant maîtresse des
1 Canlacuz. IV, p. 1 7.
mers, il semble impossible que la piraterie reparaisse et se soutienne; l'abolition même de la course, en cas de guerre maritime, paraît prochaine. Les îles peuvent donc, sans crainte de l'avenir, respirer de leurs longues souffrances, et compter sur des jours meilleurs.
Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre comment Thasos était arrivée à l'état de décadence et de misère où la trouve maintenant le voyageur, état d'où elle n'a pas encore commencé à se relever. C'est que, en effet, de l'histoire particulière de Thasos pendant toute cette période, nous ne savons presque rien. Dans le Synecdcmus d'Hiéroclès, qui nous représente, à ce que l'on croit, les divisions administratives de l'empire au commencement du règne de Justinien, vers 53o, Thasos fait partie de la Macédoine première, avec toute la Chalcidique. Au x e siècle, dans le livre de Constantin Porphyrogénètesurles thèmes de l'empire Thasos est classée avec Samothrace dans le thème de Thrace, préfecture de Thrace. Il n'est fait mention de Thasos ni dans le traité de 1199 Alexis II et les Vénitiens, ni dans celui de
1204 entre le doge de Venise et les croisés; Samothrace, par cette dernière convention, est donnée à l'empereur. Vers i3o8, un TicinoZaccaria, noble génois, neveu du Manuel Zaccaria qui avait fidèlement servi Michel VIII Paléologue, et reçu de lui en don la souveraineté de Phocée avec ses riches mines d'alun, se présente devant l'île avec deux bâtiments, s'en empare, et en fortifie encore le château, où il installe une garnison et des officiers dévoués 2 .. Raymond Muntaner, un des chefs de la grande compagnie catalane et son historien, digne rival de Froissart, nous raconte la réception que lui fit, ainsi qiwi l'infant don Fernand, dans son château de Thasos, Zaccaria, qu'il avait aidé, quelque temps auparavant, à s'emparer de Phocée sur son cousin Benoît Zaccaria 3 :
'« . . .Ce fut dans ce château de Thasos que j'arrivai et que je retrouvai le seigneur infant avec quatre galères, et ce fut là qu'il m'attendit quand j'allai vers la compagnie prendre congé d'elle, et ce fut là aussi que je retournai près du seigneur infant. Et si vous vîtes jamais un brave homme bien accueillir son ami, ce fut ainsi que m'accueillit messirc Ticino Zaccaria. Et incontinent il
' De Thcnmt. II, I.
- Pachymer. p. 638.
Chronique t\r Hjinion Miinlaurr ( I nul. Hnclion ) , ch. crxwiv.
me livra le château et tout ce qu'il renfermait, et nous traita magnifiquement, le seigneur infant et nous tous, pendant les Irois jours que nous y demeurâmes; puis il m'offrit et sa personne, et le château, et tout ce qu'il possédait. Moi, de mon côté, je lui fis toute sorte de présents, et lui fis don d'une barque armée de vingt-quatre rames, et lui laissai bien quarante hommes t qui consentirent à rester avec lui à sa solde, et ainsi lelaissai-je bien fourni et bien équipé. Aussi le proverbe du Catalan est bien vrai qui dit « Oblige et ne regarde pas qui » ; car, dans ce lieu où je ne pensais jamais me trouver, j'éprouvai un grand plaisir, et le seigneur infant par moi, ainsi que toute notre compagnie. Et s'il en eût été besoin nous pouvions, dans ce château, nous mettre tous en sûreté, et même, à l'aide de ce château, pousser en avant des conquêtes. »
Les hommes d'armes que Muntaner laissa au seigneur deThasos, gens éprouvés en toutes les aventures de la Grande Compagnie, et accoutumés à mépriser, à battre et à rançonner les Grecs, l'aidèrent sans doute utilement, malgré leur petit nombre, à repousser les attaques de Maroule, général d'Andronic 11, qui vint, en i3i5, assaillir Thasos par terre et par mer. Après un siège assez prolongé, les troupes impériales paraissent avoir été forcées de se retirer sans emporter la place. Quoi qu'il en soit , il semble qu'en i327 elle était rentrée sous la domination impériale, car nous voyons Andronic III faire transporter à Thasos, Imbros et Lemnos, comme colons, deux mille Daimates 1 . Les bras manquaient déjà à la terre, le désert se faisait. En Manuel II, partant pour rétablir l'ordre dans l'empireet visiter jusqu'au Péloponèse, commence par réduire l'île de Thasos, indépendante de nouveau sous un chef qui n'est pas nommé par le chroniqueur grec. La citadelle arrête deux mois les troupes impériales 2 .
Peu de temps après, Thasos fut jointe à la principauté des Gateluzzi, maîtres de Lesbos, d'Imbros, de Lemnos, de Samothrace et même de la ville d'Énos, sur le continent. L'île leur appartenait quand Mahomet mit fin à l'empire de Byzance. En i455, après la mort de. Doria Gateluzio, son fils et successeur, pour se Taire reconnaître par le sultan, fut obligé de lui céder Thasos,
1 Pachymcr. p. /iio,6d. Rotin; Cantacuz. \. I, p. 5i. - Phranlzès, !. I, ch. ni.
et bientôt après Lemnos, Imbros et Samothrace 1 . Les îles rc-çoivent des garniscms turques: mais celles-ci, en 1457, à Tannonce d'une flotte envoyée par le pape, et qui, commandée par un cardinal, devait, uspérait-on, reconquérir tout l'archipel, se hâtent de repasser sur le continent 2 . La flotte ne se composait que de seize galères , et, comme la plupart des expéditions chrétiennes de ce temps, elle fit aux chrétiens des îles beaucoup plus de mal que de bien, en appelant sur eux les vengeances des Turcs sans pouvoir les y soustraire.
Thasos, Imbros, Lemnos s'étaient rendues sans difficulté à la flotte italienne. Celle-ci y laisse quelques soldats, et s'éloigne vers Rhodes. Aussitôt paraît l'amiral ottoman avec sa flotte. Imbros et Lemnos se soumettent, et l'amiral se contente de saisir tous les Italiens qu'il trouve dans les îles et de les envoyer à Mahomet II, qui les fit mettre à mort. Mais Samothrace et Thasos résistent; aussi l'année suivante Tzagan, gouverneur de Gallipoli et successeur d'Ismaïl, se présente avec une flotte plus nombreuse, réduit par la force Samothrace et Thasos, et les ruine de fond.en comble; les villages sont pillés, les champs ravagés, et tout ce que l'on peut saisir d'habitants est emmené et établi à Constantinople. Mahomet II s'occupait alors, à sa manière et en homme qui n'admettait pas de délai, de repeupler sa capitale. Il ne reste guère dans les deux îles que ceux qui s'étaient assez bien cachés dans les bois, sur les montagnes, pour ne pas tomber entre les mains des vainqueurs.
Ce fut là le dernier coup qui acheva d'accabler Thasos, et dont elle ne s'est jamais relevée. Depuis lors une population pauvre et rare, perdue parmi de vastes forêts qui envahissent de toutes parts les cultures, a végété plutôt que vécu dans l'île. Ces belles forêts de pins, qui pourraient faire la richesse de Thasos, ne servirent guère, pendant toute celle période, qu'à lui procurer de fréquentes visites des pirates et corsaires de toute langue et de toute couleur; quelque misérable que fût l'île, ils y trouvaient toujours à faire des prisonniers, à enlever des bestiaux et quelques jarres d'huile ou de vin. Mais ce n'était pas tant l'espoir du pillage qui les attirait à Thasos; il y avait ailleurs plus et mieux à prendre;
1 Ducas, p, 33o, éd. Bonn.
* Chalcondylc,!. IX, |>. 46(1-478, t'd. Bonn.
ce qu'ils aimaient surtout de cette île, c'était le couvert de ses bois déserts et presque impénétrables. Quand ils se voyaient, dans ces parages, poursuivis de trop près par un ennemi supérieur en force, ils évitaient les îles découvertes et qui n'auraient pu leur offrir aucun refuge, Samolhrace, Imbros et Le ni nos; ils gouvernaient sur Thasos, tâchaient de se dérober un instant à la vue derrière un cap et se faisaient échouer sur la plage. Là, si leur bateau était petit et pas trop lourd , ils le cachaient sous les broussailles, sinon ils le brûlaient, puis s'enfonçaient avec leurs armes et quelques provisions dans les bois, où il eût fallu , pour les trouver, chercher longtemps. Aussi le plus souvent les y laissait-on tranquilles, et, au bout de quelque temps, quand le danger s'était éloigné, les aventuriers remettaient leur bateau à la mer, ou bien ils appelaient à leur secours, au moyen de signaux faciles à comprendre, le premier bâtiment ami qui se trouvait naviguer dans ces eaux. D'autres fois l'équipage d'un pirate orthodoxe du Magne ou des îles, ainsi retenu dans l'île par la perte de son navire, s'enrôlait, atin d'échapper de cette prison , à bord d'un corsaire maltais ou même barbaresque, car beaucoup de ces écumeurs de mer changeaient de religion aussi facilement que les mais de leurs vaisseaux changeaient de bannière, elles triples renégats n'étaient pas rares dans ces bandes mêlées de toute langue et de toute race. A Thasos on avait grande chance de ne pas attendre trop longtemps une occasion favorable, car très-souvent, après avoir fait à la sortie de l'Hellespont ou autour de l'Athos quelque bonne prise, les pirates et corsaires venaient aborder à Thasos, sur une plage déserte et boisée» pour y partager tranquillement le butin et s'y enivrer à leur aise, sans trop de danger d'être surpris et dérangés.
On comprend que ces visites, dont le souvenir est encore vivant dans le pays, coûtassent toujours quelque chose aux habitants, qui n'osaient pas s'écarter des villages de peur de tomber dans les mains de quelque bande débarquée la nuit dans une crique voisine. Malgré toutes leurs précautions, il leur arrivait parfois d'avoir leurs dis ou leurs fdles ainsi enlevés par quelque brusque attaque, ou d'être obligés de livrer aux forbans des provisions et de l'argent. Aussi tous les villages sur le bord de la mer avaient-ils été peu h peu abandonnés; ceux qui leur avaient succédé s'étaient cachés à une ou deux heures au moins du rivage, parmi des bois et des vallées, de manière à n'être pas
aperçus du large, et le woivode qui gouvernail l'île résidait au centre même, à trois ou quatre heures de la plage, dans le bourg d'Hagios-Theologos , ainsi devenu capitale. De plus, sur tous les caps et principalement aux abords des deux ou trois échelles qui servaient au commerce avec le continent, s'élevaient des tours où étaient entretenues jour et nuit des vigies pour signaler l'approche de tout bateau suspect. Ces transes conlipuelles où il fallait vivre rendirent bientôt le séjour de l'île insupportable aux Turcs, qui s'y étaient établis après la conquête et avaient fondé à Theologos, sur la rive gauche du torrent, tandis que les chrétiens habitaient la droite, un village dont il ne reste plus que quelques décombres et les fondations d'une grande tour ruinée. Il y a bien longtemps, me dirent ies vieillards, que ce village a été abandonné et qu'il n'y a plus dans l'île d'autres Turcs que les officiers qui la gouvernent. Déjà à la fin du siècle dernier, Cousinery n'y trouvait de musulmans que le woivode ou bey, aidé de sept ou huit agas, qui se partageaient la police de l'île et recueillaient le haratsch 1 . Quand on apprenait l'approche et le débarquement des pirates, ie bey et ses assesseurs s'enfuyaient et se cachaient parfois dans la forêt, si la bande était trop forte pour que l'on put espérer de défendre le village contre elle.
C'est ainsi que l'île, placée dans la dépendance du bey de Cavala, qui en nommait le woivode, passa près de quatre siècles dans une obscurité qui ne fut point pour elle un gage de tranquillité ni d'humble bonheur; les peuples heureux ne sont point les seuls qui n'aient pas d'histoire. Au printemps de 1821, quand, la guerre commencée dans ies Principautés danubiennes et en Morée , toute la Chalcidique se souleva , et que le drapeau de l'indépendance flotta sur les couvents de la Montagne-Sainte, les Thasiens, excités par cet exemple, firent aussi leur révolution : on' prit le woivode, on le mit dans une barque, et, sans lui faire de mal, on le porta en terre ferme 2 . Mais, bientôt après, pendant queThasos goûtait les premières douceurs de la liberté, une troupe de pirates grecs, forte d'environ huit cents hommes, débarqua dans l'île ët en pilla plusieurs villages. Cela fit réfléchir les Thasiens, et les dégoûta fort de leurs frères et alliés; ils souffraient d'ailleurs beaucoup de
1 Voyagc]d*ns la Macédoine, ch. xni.
2 Prokosch , Denhwàrdigheiten , t III , p. 6 1 4 .
l'interruption forcée des relations avec Cavala, toujours au pouvoir des Turcs; enfin ils étaient trop paresseux et trop peu hardis pour se soutenir et vivre comme vécurent alors presque toutes les populations qui prirent une part active à la lutte, en recouvrant par le pillage ce que le pillage leur avait dérobé, en dépouillant leurs ennemis, et parfois aussi, quand l'occasion s'en présentait, leurs amis. Tout bien considéré, les Thasiens rappelèrent donc leur gouverneur turc, reparurent à Cavala, et payèrent exactement, pendant le reste de la guerre, les taxes dues au sultan. Celui-ci, malheureusement, n'était guère en état de les protéger, et les Thasiens se voyaient sans cesse forcés de dépenser d'assez grosses sommes pour se racheter des escadres grecques qui, en croisant dans l'archipel, ne manquaient jamais de venir en force faire une apparition devant Thasos. Ces visites, que l'histoire du temps n'a pas pris la peine d'enregistrer toutes, étaient, au dire des habitants, presque annuelles. II arriva même qu'elles se répétèrent plusieurs fois dans une saison.
De ces agressions, je n'en trouve que deux mentionnées dans les annales de celte guerre; elles suffiront à donner ridée des autres. En avril 1823, les Ipsariotes, dans une de leurs campagnes, débarquent cinq cents Rouméliotes à Thasos, et s'y emparent de huit navires turcs avec leurs cargaisons d'huile 1 .
Au printemps de 1827, Karatasso et ses Olympiens, au lieu de saisir, comme ils en avaient été chargés par le gouvernement, les défilés des Thermopyles, vont avec leur flottille lever des contributions à Thasos 2 .
Le rétablissement de la paix par la fondation du royaume de Grèce et la reconnaissance du nouveau gouvernement par la Porte ne suffirent pas à détruire la piraterie dans l'archipel et à en préserver Thasos. Un savant voyageur allemand, Grisebach, qui toucha à Thasos en 1839, raconte que les quelques maisons qui forment l'échelle de Panaghia.sur l'emplacement de l'ancienne capitale, avaient été pillées et brûlées par des flibustiers en 1837 et en i838. Il n'y eut vraiment de sécurité qu'après 1839, quand une petite escadre grecque, commandée, je crois, par Canaris, eut surpris les pirates auprès du mont Athos, et les eut achevés dans
1 Gordon, t. II, p. 67.
* M. ibid. p. 384.
l'île de Ioura; on prit leurs bateaux, on (ua ou dispersa les équipages, et depuis, grâce aux bâtiments à vapeur que les puissances maritimes ne cessèrent de faire croiser dans l'archipel, la tranquillité ne fut plus troublée. Mais en i854, lorsque, sous couleur de guerre et d'insurrection contre la Turquie, la piraterie recommença à paraître dans l'archipel, Thasos servit encore d'asile et de refugo aux forbans serrés de trop près et forcés d'abandonner leur bateau. Une barque de pirates grecs ayant été brûlée, dans une crique de Thasos, par un bâtiment à vapeur autrichien, l'équipage se sauva dans l'intérieur, et se cacha, ou plutôt s'établit sur une montagne, tout près de Panagbia. Tous les paysans connaissaient le gîte -des voleurs; mais, pour contrarier le gouvernement turc et les Francs, les habitants jouaient l'ignorance quand on leur demandait de découvrir les brigands et d'aider à les prendre; en revanche, ceux-ci s'abstenaient de toute déprédation sur les terres et les maisons des Grecs; cela dura neuf mois. ' Il fallut, pour en finir, que le consul de France à Cavala, M. Lafon, qui avait pris la chose très à cœur, fit, avec l'aide d'une frégate ottomane, saisir tous les primats de l'île, que l'on emmena à Salomque. Après qu'ils y eurent passé trois mois à leurs frais, leur constance se lassa; ils écrivirent à leurs amis de céder, et l'on força les pirates à quitter Thasos, à se réfugier quelque autre part. Alors les primats purent rentrer chez eux, tous à demi ruinés par leur séjour à Salonique; il leur avait fallu payer pour échapper à la prison , payer pour ne pas être envoyés à Constantinople, payer pour obtenir de retourner à Thasos. Les fonctionnaires turcs sont gens fort habiles et s'entendent merveilleusement à dépouiller qui, leur tombe entre les mains.