‹ Mémoire sur l'île de ThasosChapitre 7 sur 9 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ÉTAT ACTUEL DE L'ÎLE , SON ADMINISTRATION, SES PRODUCTIONS , CARACTÈRE DES «ABITANTS.

En 1807, la Porte venait d'être forcée de reconnaître l'autorité dont Méhémet-Ali, fils d'un aga de Cavala, s'était emparé en Egypte. Pour se rendre agréaHe à ce puissant vassal, elle lui fit présent de l'île de Thasos, v.iisine de sa ville natale, et qui pou-

vait lui fournir en abondance ce qui lui manquait le plus en Egypte, des bois de construction. Le sultan ne renonçait pas à la propriété de l'île, mais il en abandonnait l'usufruit et l'administration au pacha d'Égypte; à charge seulement de recueillir et de verser au trésor de la Porte le haratsch dû par les Thasiens. Depuis, comme les autres possessions de Méhémet-Ali, elle est passée à ses héritiers, et elle appartient ainsi maintenant, sous les mêmes conditions, à Sa ïd- Pacha.

Pendant longtemps Thasos ne put guère s'apercevoir quelle eût changé de maître; le pacha d'Égypte avait autre chose à faire que de s'occuper de ce lointain domaine, et, content d'en tirer de temps en temps quelques bois de construction , comme par exemple pour créer la flotte qui fut détruite à Navarin, il abandonnait Thasos à l'incapacité, souvent brutale, des beys turcs de province. C'était comme une sorte de bénéfice qu'il accordait tantôt à l'un, tantôt à l'autre des beys de Cavala et des environs, amis ou alliés de sa famille. Ceux-ci, qui ne pouvaient avoir aucun intérêt à la prospérité de file, y mettaient à peine les pieds, et se contentaient d'en tirer par leurs agents le plus d'argent qu'ils pouvaient. Enfin, depuis deux ans, sur des plaintes répétées qui étaient parvenues jusqu'en Egypte, le vice-roi actuel, Méhémet- Saïd, sentant d'ailleurs que son gouvernement ne tirait pas de l'île touf le parti qu'il aurait pu, nomma bey de Thasos un officier distingué de la marine égyptienne, Djaferbey, capitaine de frégate; c'est un homme intelligent, qui a vu l'Europe, et qui l'aime; de plus, c'est un honnête homme, très-juste et plein de bienveillance pour ses administrés. Aussi, quoique les Grecs, et en particulier ceux de Thasos, ne soient guère portés à la reconnaissance, surtout envers un musulman, Djafer-bey paraît très-aimé dans l'île. Espérons qu'entre ses mains Thasos commencera à se réveiller, à sortir de sa misère et de sa longue torpeur, à mieux profiter de ce qu'avait fait pour elle la nature, et des ressources dont ses malheurs mêmes n'ont pu tout à fait la priver.

Les Grecs de Thasos ont beaucoup à faire pourse relever, car ils sont tombés bien bas. L'île renferme neuf villages comprenant en tout un peu plus de mille maisons, ce qui donne une population de cinq à six mille âmes. Quelle différence entre ce chiffre et le nombre d'habitants que l'île a dû contenir autrefois et qu'elle

pourrait nourrir encore si elle redevenait industrieuse et commerçante! Dans l'antiquité, Thasos devait avoir au moins soixante à quatre-vingt mille habitants. La capitale, en effet, parait avoir été une ville de vingt mille âmes, et le reste de l'île était peuplé à proportion; on trouve encore en cinq ou six endroits la trace de bourgs riches et populeux, et il faut compter que la forêt a couvert et nous cache le site de plusieurs autres villages.

Sans les coups qui la ruinèrent et la dépeuplèrent au temps de la conquête turque, et surtout sans les circonstances toutes particulières qui prolongèrent et perpétuèrent ses souffrances durant plusieurs siècles , Thasos devrait être aujourd'hui une des îles les plus prospères de l'archipel. Elle aurait pu, comme Ténédos, Chio et Lesbos, s'enrichir par la vente de ses produits dans tout l'archipel et à Constanlinople. Son vin, qui provient d'un gros raisin d'un rouge clair, sans doute le même auquel Virgile donnait Tépithète de blanc 1 , «albus,» par opposition aux raisins italiens, d'un rouge foncé voisin du noir, est d'un goût franc; il ne porte pas à la tête et n'a pas cette chaleur, bientôt irritante, de la plupart des vins grecs; il rappelle plutôt certains bons vins ordinaires de France. Les habitants savent le faire assez bien pour pouvoir le garder sans y mettre de résine; mais il serait sans doute facile, avec du soin et de l'art, de le perfectionner beaucoup et de lui rendre son ancienne réputation. Nulle part les oliviers ne donnent des fruits plus abondants et plus beaux. Le miel de Thasos est très- recherché à cause du goût et du parfum particuliers que lui donnent les fleurs de pin que sucent au printemps les abeilles; cet arôme, qui choquerait peut-être à Paris certains palais, plaît beaucoup aux Orientaux. Enfin les Thasiens, s'ils n'étaient point tout à fait maîtres de leurs forêts, s'ils devaient respecter et laisser pour le gouvernement les plus gros troncs, avaient la permission d'abattre des arbres de moyenne grandeur, et étaient ainsi à même de fournir en abondance des poutres et des planches à ces villes d'Orient qui, toutes bâties de bois, en font, grâce aux incendies et aux tremblements de terre, une si active corisommation.

Le grand avantage qu'auraient eu les Thasiens sur la plupart des insulaires, c'est qu'ils auraient pu, pour l'exportation et la

' « Sunt Tliasiae vîtes, sunt et Mareotides nlhîr. » ( Vïrg. Geortj. II , 9 1 . )

vente de leurs denrées, se passer d'intermédiaires. Rien nn leur eût été plus aisé que d'avoir une marine rivale de celle de Psara, d'Hydra ou de Spezzia. Le bois que les Ipsariotes, les Hydriotes et les Spezziotes, comme maintenant les armateurs de Syra, étaient obligés d'aller chercher bien loin et d'acheter plus ou moins cher, les Thasiens l'avaient chez eux à discrétion, sans autre dépense que les frais fort légers d'abatage et de transport jusqu'au rivage; ils ont toujours eu droit de prendre du bois sur leurs montagnes, quand ils ont voulu construire pour leur propre compte. Les bâtiments de Thasos auraient donc coûté moins cher à leurs armateurs qu'aux Hydriotes et aux Ipsariotes ceux qu'ils lancent à la mer, différence qui aurait donné à la marine thasienne une certaine supériorité sur ses rivales. Ainsi enrichie à la fois par l'agriculture et le commerce, Thasos ne serait-elle pas devenue aussi, pour les Grecs des environs, un foyer d'instruction et de lumières; n'aurait-elle pas joué, dans la guerre de l'indépendance, un rôle brillant qui eût rappelé son ancienne gloire ?

Voilà ce qui aurait pu être; disons^ maintenant ce qui est, ce que nous avons vu. Les Thasiens ne font pas d'autre navigation que de .porter de l'huile et de la cire à Cavala, et d'en rapporter de l'orge et du blé; i'ile n'a en tout qu'une trentaine de Caïques dont les voyages les plus lointains sont le mont Athos et Lemnos. Les vignes, on n'en cultive plus, depuis longtemps, que juste ce qu'il en faut pour la consommation de l'île. L'huile même, le principal revenu de Thasos, les Thasiens en ont laissé décroître la production; les oliviers ont été mal entretenus, on a négligé de remplacer ceux qui mouraient, on a laissé les broussailles envahir les plantations; aussi le temps n'est plus dont on se souvient encore à Thasos, où l'île donnait un million d'oques d'huile; depuis bien des années elle n'en produisait plus que quatre ou cinq cent mille; en i856, où «la récolte était d'une abondance extraordinaire, on espérait en faire environ huit cent mille oques. Depuis quelques années que le gouvernement égyptien tire de l'île beaucoup de bois, les paysans, qui trouvent pour le moment dans ces travaux des* salaires plus élevés, négligent encore plus la terre.

Aussi nulle part les villages ne sont-ils plus sales, les maisons plus mal tenues, plus étrangères à toute recherche do ce luxe

simple et approprié au pays, qui consiste en quelques divans contre des murailles soigneusement blanchies à la chaux. Nulle part aussi ce désir d'instruction qui se manifeste presque partout chez les Grecs ne se fait moins sentir. Il n'y a dans l'île que trois écoles d'enseignement mutuel, à Théologos, à Panaghia, à Casaviti, et encore est il bon de s'entendre et de savoir ce que l'on entend à Thasos p?r « avoir une école. «'J'arrive un sojr à Théologos, le second village de l'île, et je cause avec le. primat, qui m'avait reçu chez lui, de la population et des ressources de la commune. « Avez-vous une école? » — « Certainement, Monsieur; « comment n'en aurions-nous pas, <srôs lèv éxopevï » — « Êtes-vous « contents du maître ?» — • Sans doute; c'est un homme très-ins- « truit , il a étudié à Athènes. • — « J'irai demain visiter son école. » — « Mais, Monsieur, le maître est parti depuis trois ans, en congé, • et n'est pas encore revenu; en attendant, j'allais vous le dire, « l'école est fermée. •

Les Thasiens parlent un grec affreux , dont les formes sont irès-barbares, et qui est tout mêlé de mots turcs. Quant à la langue ancienne, non-seulement il n'y a pas dans toute l'île une école où les éléments en soient enseignés, mais, bien plus, on n'y trouverait pas un Thasien qui ait fait ailleurs quelques études* et qui soit en état de comprendre ces passages d'Hérodote et de Thucydide qui sont comme les titres de noblesse de l'île. Parfois je m'amusais* à les traduire aux paysans, pour jouir de leur étonnement à enteudre combien leurs pères avaient été riches et puissants. Au reste, les habitants de l'île paraissent sentir combien ils sont tombés bas ; ils l'avouent, ils s'en confessent avec une sorte d'humilité honteuse et embarrassée. « Nous sommes des moutons, des bétes de somme, elfieda -srpo&xTixia, tspâypa.Ta t • me disaient plusieurs d'entre eux. Je n'ai d'ailleurs pas trouvé les Thasiens d'aujourd'hui aussi bons et aus>i hospitaliers qu'a bien voulu le dire un voyageur optimiste et qui ne les a vus que pendant trois jours, M. de Prokesch. Ils ont, à un très-haut degré, à peu près tous les défauts que l'on reproche ordinairement aux Grecs, sans aucune des qualités qui souvent les compensent. Pour être ignorants et bornés, ils n'en sont pas moins fourbes, menteurs, intéressés et avides. Plusieurs fois, le matin, en sortant d'une maison où l'on m'avait donné une prétendue hospitalité que l'on avait su me faire très-bien payer, je m'apercevais, au bout de quelque

temps, que l'on m'avait dérobé quelqu'un des ustensiles de mon ménage de campagne, ou bien une partie de mes vivres.

La population si peu nombreuse qui habite Thasos y est très inégalement répartie; la cause principale de cette inégalité, c'est que le sud de l'île a bien moins d'eaux vives que le nord. Les habitants des bourgades que contenait autrefois cette région étaient obligés, pendant une partie au moins de l'année, de ne boire' que de l'eau de puits; aussi, dès que l'île commença à se vider, la population de ce district, ne se contentant pas, comme celle des autres cantons, d'émigrer derrière une montagne, hors de vue de ia mer, sè porta tout entière vers le centre et le nord de l'île. C'est ainsi que de Potamia à Kakirakhi il faut, pour trouver un village, s'éloigner de la côte et remonter dans l'intérieur au moins à trois lieues du rivage, c'est-à-dire pénétrer jusqu'au milieu même de l'île, jusqu'à Théologos; toute la côte sud-ouest et sud-est est complètement déserte et n'a pas même une échelle fréquentée.

La capitale actuelle de Thasos est le bourg de Panaghia, au nord-est de l'île, à environ une lieue et demie vers le sud de la capitale antique; il se compose de six cents maisons, toutes bâties en moellons de marbre, si l'on peut ainsi parler, et dont bien peu ont quelque air de propreté et d'aisance. Le site est d'ailleurs très-beau; le village, fuyant, il y a deux ou trois cents ans, selon ia tradition du pays, le rivage infesté de pirates, et cherchant une position forte et facile à défendre, s'est arrêté dans un large ravin , sur le flanc de la montagne. A lever la tête et à voir au-dessus de soi les escarpements du Saint-Étie et les forêts d'arbres verts qui pendent à ses rochers, on se croirait en Suisse. Au milieu du bourg, des sources abondantes et fraîches sont ombragées par de grands platanes.

Pour se rendre de Panaghia à Théologos, après avoir dépassé le hameau de Potamia, situé non loin de la mer, au-dessus d'une petite plaine d'oliviers et de maïs, il faut franchir la chaîne du Saiiit-Elie. Sur la pente nord de la montagne, le chemin, si on peut l'appeler de ce nom , est horrible; ou ne comprend- pas comment les mulets réussissent à gravir les marches hautes et glis santés de ces escaliers de marbre. Le versant méridional , au moins dans sa partie inférieure, est moins rocheux, et garni d'une couche plus épaisse de terre végétale. H agios Theologos est moins considérable que Panaghia, puisque l'on n'y compte que deux cent

quarante familles, et pourtant il occupe plus de place et semble plus grand , grâce à ses maisons dispersées dans les jardins; c'est ce que les paysans expriment encore ici par le mot homérique evpv- X,opos. Théologos a été longtemps et était encore, au commencement de ce siècle, le village principal de l'île et la résidence du gouverneur. Panaghia n'a succédé à ces droits que depuis le rétablissement de la sécurité des mers; alors sa position en face de la terre ferme, la proximité du rivage, la bonté de sa rade où viennent mouiller tous les bâtiments un peu considérables qui ont affaire dans l'île, ont enrichi et agrandi Panaghia, et en ont fait la nouvelle capitale. •

Casaviti, classé d'après son importance au troisième rang, est un très-joli village, assis sur les deux flancs d'une large vallée qui remonte de la mer.au sommet du Saint-Élie; les maisons sont à demi cachées par les arbres des jardins, et, au bas de la vallée, on aperçoit la mer, et, par delà, les montagnes lointaines de la Thrace; il semble qu'aucun lieu dans l'île ne doive être plus sain et plus agréable à habiter. Il n'en est pourtant pas ainsi; à quel que dislance en arrière de Casa'viti, la montagne se creuse en un large et haut amphithéâtre, dont les parois de marbre, en se refroidissant rapidement après le coucher du soleil, versent, diton, sur le village une ombre glaciale et malfaisante, tandis que pendant le jour, en lui renvoyant comme un vaste miroir tous les rayons qu'elles recevaient, elles ont redoublé pour lui les ardeurs du midi. De ces brusques changements de température naissent des fièvres intermittentes et pernicieuses qui nuisent à la prospérité du village.

Les autres villages de l'île, Moriœs, Sotiro, Kakirachi, Volgaro, qui doit sans doute son nom à une colonie bulgare, n'ont rien de remarquable. Le seul qui mérite une mention à part, c'est Castro, un pauvre hameau d'environ soixante maisons, le lieu habité le plus élevé de toute l'île; il se trouve à peu près au centre, assis sur la grande arête qui traverse l'île de Test à l'ouest, en un des points où elle s'abaisse et s'élargit le plus. Il y a là un roc pointu , supporté de toutes parts par des pans coupés à pic; il semble que ce fut un site désigné par la nature même pour la fondation d'une acropole; on n'y trouve pourtant aucun vestige antique, et ce n'est que dans des temps plus voisins de nous, tout à la lin du moyen âgt\ qu'on a tiré parti des avantages qu'oflVe la position

au point de vue militaire. C'est que les anciens habitants de Thasosen préféraient les rivages aux parties montagneuses et stériles du centre, et savaient trop bien placer leurs demeures pour venir s'établir sur ce sommet battu du vent, et qui n'a tout alentour que des champs de broussailles et des pierres; il a fallu des temps de bien grandes misères, d'inquiétudes bien vives pour décider les populations à chercher un asile sur ces hauteurs, qui devraient être abandonnées aux bêtes fauves, tandis que maintenant on a fait avec elles un échange, et on leur laisse les fertiles plaines du bord de la mer.

Si cette île est aujourd'hui plus pauvre que nulle autre, si tous ses villages présentent le même aspect de décadence et de misère, je ne connais pas de lieux qui plairaient plus à l'artiste, je ne connais pas de villages plus mêlés d'ombre et d'eaux courantes, plus pittoresques. Ce sont partout, dans les parties habitées, des maisons cachées sous de grands noyers, des oliviers auprès desquels ceux de l'Attique paraîtraient petits et grêles, des jardins 'd'où s'élancent de hauts cyprès et de vigoureux figuiers. Si l'on s'enfonce dans la montagne, la végétation n'est pas d'une moins étonnante richesse. Ou ne peut rien imaginer de plus beau que les ravins creusés par les torrents dans les vallées qui, du Saint- Elie et de l'Ipsario, descendent en tout sens à la mer; partout des platanes, non pas écourtés, comme ceux des torrents d'Attiqueet de Morée, par le manque d'eau pendant la moitié de l'année, mais abreuvés à satiété , mais, comme dit le poète, « lancés à rênes abandonnées dans l'air pur, «partout des lauriers plus grands que nulle part ailleurs, des chênes verts, des charmes aussi larges que nos hêtres. Tout autour, sur les pentes les plus roides, des pins, d'espèce et de feuillage variés, forment une épaisse forêt, se cramponnent à la pierre, et marient admirablement leur vert sombre et brillant à la blancheur du rocher tout de marbre.

L'espèce humaine n'est point aussi belle à Thasos que la nature; le type des hommes est vulgaire; il y en a qui sont grands et bien faits, mais presque tous sont plutôt laids, et leurs traits comme leur tournure manquent de distinction. Les femmes, pour la plupart de taille au-dessous de la moyenne, sont en général mieux que les hommes; on trouve, en assez grand nombre, de jolies figures, douces et régulières, à Théologos et dans les environs. A Panaghia, le sang est moins beau. Le costume n'a rien

de remarquable; c'est celui de toutes les îles : le fez, la veste de couleur sombre, souvent bordée de fourrures, ouverte sur la poitrine, que couvre un gilet croisé, le large pantalon bouffant arrêté au mollet par des cordons. Le costume des femmes ne présente pas d'autre particularité que le bonnet, surmonté d'une espèce de crête rouge qui revient en avant au-dessus du front et rappelle, par l'efFet comme par la couleur, la plante que l'on nomme chez nous amaranthe ou crête de coq; c'est une sorte de pelote en laine, sur laquelle on pique de petites croix de cuivre ou d'ar- . genl. Au reste, elle commence à passer de mode, .et n'est guère plus portée que par les vieilles femmes et dans les villages les plus arriérés. On ne parle que le grec dans l'île; le dialecte thasien, quoique bien moins pur et moins antique que celui de l'île voisine, de Samothrace, conserve pourtant certains mots de la vieille langue que je n'avais encore trouvés nulle part ailleurs dans le langage populaire. Seuls, .les primats, obligés par leur position d'être en rapports continuels avec le bey et ses officiers, savent plus ou moins mal la langue turque.

L'île est gouvernée despotiquemeot par le bey, qui réunit en lui tous les pouvoirs; c'est lui, ou le lieutenant qu'il laisse dans l'île quaud il est à Cavala, qui remplit les fonctions de juge en même temps que celles d'administrateur; toutes les contestations judiciaires que l'arbitrage des primats n'a pas suffi à terminer lui sont soumises, et lui seul prononce des sentences qui aient une valeur légale. Chaque village a d'ailleurs son primat ou tchorbadji, un Grec, et l'île tout entière son chef grec ou tchorbatlji-bachî, qui forment une sorte de consulte et concourent avec le bey à l'arrangement de toutes les affaires importantes.

Dans chaque village, à côté du tchorbadji, magistrat municipal, élu par les habitants et défenseur de leurs droits, le gouvernement est représenté par un soubachi, sorte de brigadier de gendarmerie, homme du bey, quoique payé par le village. C'est en général un musulman, Turc ou Albanais, qui remplit ces fonctions.

L'île est loin d'être accablée d'impôts, et ce n'est pas le poids des taxes qui arrête l'essor de sa prospérité. En i854» elle payait 43,ooo piastres, c'est-à-dire a peu près 8,600 francs de haratsch. Il est vrai que maintenant le haratsch étant aboli, a-t-on dit, pour satisfaire aux vœux philanthropiques de l'Occident, la Porte de-

mande à Thasos 07,000 piastres pour l'impôt des soldats; mais celte somme même n'aurait rien d excessif , et d'ailleurs le bey a fait des réclamations qui seront peut-être accueillies. La dîme sur l'huile, qui donne un assez beau produit (en i856, 4oo,ooo piastres, environ 80,000 francs), va au gouvernement égyptien, tandis que celle de la cire et du miel, qui est peu de chose, ne profite qu'à la maison du gouverneur. Quant au droit d'entrée sur le blé que l'on apporte de tlavala , il est très-léger, plus léger que dans toate autre île turque.

Mais ce qui fait pour le pacha d'Egypte la véritable valeur de Thasos, ce sont les forêts, inépuisables si elles étaient bien aménagées et exploitées avec discrétion, que l'île renferme, surtoul ^dans les cantons du nord et de l'est. Saïd-Pacha a, depuis quelques années, grand besoin de bois de construction, non pour la marine militaire égyptienne, qu'Abbas et lui ont laissé périr, peut-être avec raison, mais pour les chemins de fer de la Basse-Egypte. Aussi, pour tirer mieux parti de cette richesse, le vice-roi a-t-il envoyé à Thasos, en même temps que le nouveau gouverneur, deux ingénieurs égyptiens dont l'un, Redjib-Effendi, a étudié en Angleterre l'art des constructions navales; ils dirigent la coupe, le transport et l'embarquement des bois. Le transport des pièces de charpente, de la montagne où on les a abattues jusqu'au rivage, présente surtout d'énormes difficultés; il faut souvent attacher jusqu'à six ou huit bœufs à un tronc de pin pour le traîner parmi les broussailles et les rochers, ou l'élever au sommet de pentes escarpées. L'exploitation serait bien plus économique et plus aisée une fois quelques routes faites, non routes carrossables, mais sentiers suffisants pour le passage des bétes de somme avec leurs fardeaux. L'entretien de ces chemins, qui auraient partout pour sol la roche même, serait aisé; mais qui songe en Orient à faire des routes? En attendant, l'Egypte aura toujours tiré de ThasQs, en 1857, 29,000 pièces de bois de pin, 9,000 de o m ,3o cent, carrés d'épaisseur, et 20,000 plus petites.

— Iti —

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