LES RUINES
L'histoire n'est pas seule à nous attester l'ancienne splendeur deThasos; les ruines qui en couvrent le sol confirment les témoignages des historiens et au besoin y suppléeraient. On a même ici un singulier phénomène : tandis que dans d'autres pays l'embarras est de trouver sur la face de contrées bouleversées et défigurées par tant de révolutions les traces de toutes les villes dont les historiens et les géographes nous apprennent le nom, à Thasos, l'étude du terrain et la tradition locale nous révèlent plusieurs villes, ou, pour parler plus exactement, plusieurs lieux habités dont les auteurs n'ont fait aucune mention , et qui pourtant paraissent avoir eu, dans l'antiquité, une certaine importance. Tout ce que les textes nous donnent pour cetle île se réduit aux trois noms de la capitale, Thasos , et des deux villages d'Œnyra et deKynira; aussi les meilleures cartes, jusqu'ici, n'ont-elles pu en porter d'autres; pourtant ces trois noms sont loin de donner une idée de la manière dont les habitants étaient pressés, distribués et groupés dans cette île riche et populeuse; c'est ce qu'il est facile de conjecturer tout d'abord, et ce que mettent hors de doute l'étude des ruines et l'examen des vestiges antiques épars dans tous les cantons de l'ancienne Thasos.
De toutes ces ruines, les plus étendues et les plus remarquables, comme aussi les seules connues jusqu'ici, sont celles de l'ancienne capitale,. au nord de l'île, à l'endroit le plus resserré du canal, au fond d'une rade vaste et assez sûre, où se fait encore à peu près tout le commerce de l'île. Une dizaine de magasins y forment l'échelle dePanaghia; un employé de l'administration sanitaire y est à la fois directeur de la quarantaine et capitaine de port. Toute l'aire de l'ancienne ville est déserte et abandonnée aux broussailles, qui y forment, parmi «les pins et les oliviers francs, des fourrés épineux, où les recherches ne sont pas toujours aisées.
L'enceinte subsiste tout entière. Elle a la forme d'un polygone irrégulier, qui, clans l'ensemble, ne s'éloigne pas trop d'un rectangle, dont les grands côtés couraient de l'est à l'ouest, parallè-
I entent au rivage. Elle embrasse à la fois une partie de la plaine et des hauteurs abruptes qui portaient l'acropole et plusieurs autres des édifices publics de la cité. Le développement de celte enceinte, si Ton veut tenir compte de la petitesse des maisons antiques, donne l'idée d'une ville de vingt à trente mille habitants l .
La muraille, tout entière en marbre blanc, et par endroits conservée dans toute sa hauteur, peut être partout suivie* et reconnue sans trop de difficulté. Elle n'est point de style uniforme; les parties les plus anciennes paraissent être sur la colline. Là, si l'on ne rencontre pas l'appareil polygonal proprement dit, les assises sont irrégulières, les pierres très-inégales, les unes énormes, les autres très-petites; quelquefois, comme on le voit dans une porte dont je donne le dessin, elles sont assemblées au moyen d'angles saillants et rentrants 2 . C'est surtout la partie sud-est de
l'enceinte qui présente ce caractère archaïque, et j'inclinerais à croire qu'il faut peut-être la faire remonter à la reconstruction qui suivit immédiatement la seconde guerre médique. Quand les Athéniens avaient démantelé Thasos, ils s'étaient sans doute contentés de faire aux murs de larges brèches, d'ouvrir et d'abattre les remparts, surtout du coté de la mer; maîtres de cet accès, ils auront laissé subsister quelques pans de murailles, quclques-
1 Voir, planche II, le plan «entrai des ruines.
* Planche II , fig. 2 , point 2 du plan général. — Voir chez M. Conxc, p. 1 2, pl. IV, f. i5,une inscription archaïque et différentes lettres, différents signes qu'il a relevés sur divers blocs voisins de cette porte. Un des plus curieux, ce sont deux yeux colossaux (pi. V.) dessinés à la pointe sur un bloc de marbre qui faisait partie du mur. Il y voit une précaution contre le mauvais œil , un emblème inorpôitmov , quelque chose comme le phallus sculpté sur les murs de plusieurs villes de Grèce, d'Italie ou d'Afrique, . comme le (îorgoneion qui, du liant de l'acropole, à Athènes, regardait le théâtre de Bncchug.
unes des portes du côté de ia campagne, et ces restes de la seconde enceinte auront été compris dans la troisième, élevée en !\ i i , vers la fin de la guerre du Péloponnèse.
C'est qu'en effet le mur dans la plaine est évidemment plus moderne; par la dimension des blocs comme par le caractère de l'appareil, il rappelle les murs de Messène et des autres ouvrages du plus beau temps de l'art hellénique; les assises y sont presque égales, les joints parfaitement verticaux, et les pierres assemblées avec le plus grand soin l .
Un trait curieux de celte construction , c'est que le mur n'est pas, dans son élévation, tout entier de la même roche. Aux deux tiers environ de sa hauteur, court, entre deux assises de marbre, une mince bande de plaques de schiste, qui se retrouve dans toutes les parties bien conservées de l'enceinte, hors les portes et leur saillant 2 ; cette disposition n'a guère pu être, dans la pensée de l'architecte, qu'un ornement. On a regardé comme une beauté ce contraste entre le clair éclat du marbre et les teintes vertes et sombres du schiste. Mais on ne trouve rien de tel dans les monuments classiquesde l'architecture militaire grecque, en Grèce même, à cette époque. C'est par leur parfaite simplicité et par ce qu'il y a de soin et d'exactitude minutieuse dans l'appareil que se font admirer l'enceinte d'Éleulhères, les longs murs reconstruits par
1 Les pierres de cette partie du mur ont i m ,35 c de long sur o"\45 e de haut. — La vue que nous donnons ci-dessus est prise du point i du plan général.
* La bande de dailes schisteuses est indiquée par des traits plus noirs dans la portion de mur reproduite par la figure ci-dessus cl la suivante.
Conon, et les fortifications de Messène : ce n'est point par cette bigarrure et ce jeu de couleurs; il est permis de voir dans cet
effet un peu forcé une sorte de provincialisme que l'on ne s'étonnera point de rencontrer dans un coin détourné de l'archipel, à Thasos 1 .
Une autre particularité, c'est que l'enceinte n'a pas précisément de tours, mais ce que l'on pourrait appeler de fausses tours ou des bastions à un seul saillant. Après chaque porte, le mur fait une saillie de quatre mètres; c'est ce que fera mieux comprendre
une figure bien simple. L'ennemi qui cherchait à pénétrer dans la ville se trouvait exposer ainsi aux traits son flanc droit, que ne protégeait point le bouclier.
La ville avait deux ports artificiels, petits l'un et l'autre, mais suffisants pour les navires des anciens, et complétés d'ailleurs par une vaste rade, qui est elle-même un abri presque toujours sûr 2 . Le plus curieux est l'occidental, sans doute l'ancien port militaire, celui qui renfermait les galères de la république. Il est
1 M. Conze rapproche de cette disposition le degré en marbre noir d'Éleusis qui se trouve aux Propylées, et la bande du même marbre qui se trouve dans le mur de marbre blanc où est percée la porte découverte par M. Beulé, au bas du grand escalier de l'acropole (p. i3). Mais je ferai remarquer que la différence de couleur attire bien moins le regard dans une ?érie de marches, où elle est tempérée d'ailleurs par les jeux de la lumière et de l'ombre, qu'au milieu de la hauteur verticale et de la surface unie d'une muraille. Quant au mur où se trouve ia porte en question, il est de basse époque, et, à ce titre, cet exemple confirmerait plutôt mon dire. (Voir Beulé, Acropole d Athènes 3 ch. îv, S 3.)
* On reconnaît là les deux ports que mentionne Scylax , Peripl. 67 : 6aaos vrjaoç xti mo/H , xai hfiévef ■ roittav 6 eh xXetdos.
formé par deux môles garnis de tours tellement disposées qu'un bâtiment cherchant à forcer l'entrée du port se trouvait toujours avoir affaire à deux au moins ou à trois d'entre ses tours; soit qu'ils voulussent pénétrer par le goulet , soit qu'ils tentassent de prendre pied en quelque point de la chaussée, les assaillants devaient toujours essuyer ce que nous appellerions maintenant un feu croisé; ils recevaient de droite et de gauche des flèches, des traits, des pierres.
Le plan ci-joint fera mieux comprendre celte disposition; on y verra que les deux môles ne sont pas pareils, l'un formant un simple crochet, l'autre une double potence; il est possible qu'eu accumulant les défenses sur le môle de l'est, on ait eu l'intention de protéger en même temps le second port, dont il forme l'un des côtés. Ce port, fermé vers l'orient par une longue jetée étroite et tout d'une pièce, était sans doute le port marchand. Tout ensablé qu'il est et à demi comblé, les Caïques viennent encore souvent y jeter l'ancre.
Partout subsistent des traces du quai, de même style que les môles, qui bordait les deux bassins. La jetée mitoyenne qui sépare les deux ports s'appuie, à l'endroit où elle atteint le rivage, sur une sorle de plate-forme ou d'élargissement du quai, qui forme un rectangle dallé de larges plaques de marbre. Celte espèce de cale, qui présente sur son grand côté quatorze mètres, était partagée entre le port militaire et le port marchand par un mur qui la traversait et qui empêchait que l'on pût, du port marchand, monter et s'avancer sur le môle, flanqué de quatre tours, qui formait la plus solide défense du port militaire.
Ces ports sont séparés de la ville par une muraille, laquelle est assez mal conservée, parce qu'elle a été employée en grande partie à fournir les matériaux de constructions postérieures, comme le château génois, dont une partie est restée debout, en arrière du port militaire. Il en subsisle pourtant assez pour que l'on puisse assurer que les ports n'étaient pas compris dans l'enceinte, et qu'une fois même que l'ennemi s'en était emparé, la ville pouvait encore continuer à se défendre. Les portes qui, en temps ordinaire, ouvraient de la ville dans ces sortes de faubourgs, n'ont pas laissé de traces; aussi m'a-t-il été impossible de les indiquer sur le plan.
Entrons maintenant, de la marine, dans la cité proprement
dite. 11 ne reste presque aucun vestige des édifice* et des constructions de tout genre qui se trouvaient dans la basse ville; partout là, on a labouré, on a construit, au moyen âge, de nouvelles habitations; les torrents descendus de la montagne ont apporté des pierres et du limon, si bien que le sol, dans toute la plaine, s'est fort exhaussé. Une église, située sur l'emplacement de la Tour génoise, peut-être sur remplacement d'un ancien temple r renferme des colonnes ioniques et doriques trouvées sur divers points; quelques travaux exécutés, en i855, par ordre deDjaferbey, pour dégager la source qui jaillit derrière les magasins et en Recevoir l'eau dans un bassin, ont encore fait découvrir des tambours de colonnes et «des fragments de corniche. Des fouilles dans tout ce terrain seraient cerlainement intéressantes et fructueuses.
Mais c'est surtout sur la hauteur que l'ancienne Thasos a laissé d'elle-même des débris considérables. Là, assis sur le roc même, les monuments antiques n'ont guère eu à se défendre que du lent effort de la végétation, plus vigoureuse et plus destructive à Thasos que nulle part ailleurs; les racines des pins, des oliviers et des paliures, se glissant entre les joints des pierres les mieux assemblées, ont fait écrouler des pans tout entiers de maçonnerie hellénique, ont soulevé et renversé les gradins du théâtre. Mais tout, pourtant, n'a pas disparu, comme il est aisé de s'en convaincre en gravissant les pentes , souvent fort roides , de cette colline.
Commençons par l'ouest, à l'endroit où le mur, quittaut la plaine et la prairie, commence à s'élever sur la hauteur. On rencontre d'abord une sorte de place en demi-cercle, taillée dans le roc, dont il est assez difficile d'indiquer l'ancienne destination. Peut-être y avait-il là, adossés à ces parois de pierre, de ces bancs ou exèdresoù l'on se réunissait, soit pour causer au soleil pendant les jours d'hiver, soit pour jouir en été d'une belle soirée.
Que l'on continue à monter en suivant avec le mur la crête de la colline, on arrive à un premier sommet, d'un abord très-difficile; l'étroite plate-forme, que supportent et défendent de toutes parts des rochers aigus et glissants, ne semble pas avoir jamais reçu de constructions, au moins de constructions de quelque importance. Puis l'arête s'abaisse pendant environ une centaine de mètres, pour se relever en une nouvelle éminence, qui porte les fondations d'un édifice rectangulaire appuyé, par l'un de ses petits cotés, au mur
d'enceinte, tandis que, de l'autre côté, il est tourné vers la mer. Ce rectangle est orienté, dans le sens de sa longueur, de l'ouestnord-ouesl à l'est sud est ; il a vingt-huit mètres de long sur seize de large. Malheureusement l'intérieur est rempli de débris de maisons modernes, qui empêchent de retrouver le plan de l'édifice; tout ce que l'on peut saisir, c'est qu'il y avait là un temple périptère ; on dislingue parfaitement, sur le rebord de la terrasse, les traces du scellement des colonnes, et un fût, trouvé parmi les décombres, m'a permis de reconnaître que les colonnes étaient sans base, d'un bon st\le dorique. De la cella, comblée par des monceaux de plâtras, on ne peut rien reconnaître. Quant aux débris de l'entablement, c'est dans la variée qu'il faudrait les chercher, sous les broussailles; car, vers l'est et le nord, le temple forme une terrasse portée sur un mur de soutènement d'un beau travail, quoique inachevé, à ce qu'il semble, puisque beaucoup des blocs qui le composent ont encore les saillies qui ont aidé à les saisir et à les mettre en place; on n'abattait ces proéminences cylindriques, où s'attachaient les cordes, qu'une fois toute la construction terminée, et il semble ici qu'un événement imprévu ait empêché de mettre la dernière main à un ouvrage si bien com-
mencé. Le mur, quoique le pied en soit sans doute engagé dans les décombres, et qu'il ne nous apparaisse point tout entier, a
encore, vers la plaine, une hauteur verticale qui varie de huit à dix mètres *.
Ce temple, par sa -position élevée, par ce qu'il avait dû coûter de dépenses et de travail , ainsi que par l'effet qu'il ne pouvait manquer de produire, était sans doute le principal édifice de Thasos, et son sanctuaire le plus vénéré. Il pourrait sembler naturel d'y reconnaître le temple d'Hercule, le grand dieu des Thasiens, et ç avait été là ma première pensée; mais de curieux passages d'un Jivre d'Hippocrate, le Traité des épidémies (édit. Littré, tomes II et III, passim), qui m'avaient échappé, et que M. Conze (pages 16 et 17) a le premier mis en lumière, me forcent à abandonner cette idée. Il y est fait deux fois mention de personnages qui habitaient èTtâvu toû HpaxÀe/ov, iitepâva toû âpaxAetov, audessus du temple d'Hercule (t. II, p. 698; t. III, p. i34), et si le temple d'Hercule avait été dans la ville haute, comme je l'avais supposé d'abord, on ne voit pas où chercher le quartier qui l'aurait dominé. Il faut donc, jusqu'à nouvel ordre, renoncer à donner un nom à cet édifice, qui a dù tout au moins être un des plus importants de la ville 2 .
Au delà de ce temple, le mur redescend un peu, et, suivant toujours le sens de la colline, court vers le nord-est, et se relève, à environ cent cinquante mètres de là, pour tomber sur l'angle sud du château génois, qui paraît avoir remplacé l'acropole grecque. Ce château, flanqué de tours élevées et minces, est sans doute celui où Zaccharias fit si bon accueil à Raymond Muntaner; la maçonnerie moderne y cache presque partout l'ancienne construction, mais l'opportunité du site et le grand nombre de pierres antiques mêlées à la bâtisse montrent bien que c'était là remplacement de la citadelle primitive. D'ailleurs, à l'angle nord-est, où les décombres sont moins entassés et où le mur plonge à une assez grande hauteur sur un petit ravin qui descend à la mer, . paraissent plusieurs assises helléniques d'un très-beau travail, en plus gros blocs que ceux du mur d'enceinte; un peu plus bas,
1 Cette vue est prise du point à du plan général.
* Au sud-ouest de cet édifice, M. Conze a vu, creusée dans le rocher, une uiche consacrée à Pan, que je n'ai point aperçue. Il a cru distinguer, dans ce qui reste des sculptures qui I ornaient, le dieu lui-même, au milieu d'un troupeau de chèvres. ( Voir, pour la description de celte niche, sa dissertation , p. io et 1 1 ,et pl. VII, »° a.)
une sorte de bastion , du même style , défend les approches ; il semble que Ton ait songé, par cet ouvrage avancé, à proléger l'acropole contre une tentative de débarquement dans la petite crique voisine 1 .
De là, le mur, tantôt occupant la crête même de la hauteur, tantôt établi sur la pente, à peu de distance de la mer, se dirige en droite ligne vers le nord; arrivé à une soixantaine de mètres de l'extrémité du cap , il tourne vers l'ouest et redescend dans la plaine en longeant et dominant le rivage, jusqu'au moment où il vient s'appuyer au pied du môle qui ferme à l'est le port marchand. Un mur transversal, en assises horizontales, mais qui semble peu soigné, ferme dans toute sa largeur l'étroit promontoire, à quelque distance en avant de Tenceintê; il semble que ce soit une addition faite à la hâte dans un moment de péril.
Dans ce même quartier, sur la pente qui regarde la ville et la mer, se trouve le théâtre, taillé au flanc de la colline. Mesuré à la scène, il a vingt-sept mètres cinquante d'ouverture; quant au nombre des gradins, quoique plusieurs sièges soient encore en place et parfaitement conservés, je n'ai pu le déterminer avec exactitude; il y a là tant de broussailles, et tant de pierres ont été soulevées et dérangées de leur place, que le compte est trèsdifficile à faire; je crois pourtant qu'il y avait de dix à douze rangées de bancs 2 .
1 Si je n'ai pas parlé des deux lions, grossièrement sculptés, qui se trouvent engagés dans une des portes du château, c'est que mon impression avait été ia même que celle de M. de Prokesch-Osteu (Dissertazione délia Pont. acad. rom. di arch. t. VI), et que je les avais pris pour des ouvrages du moyen âge. Il suffit d.'avoir voyagé en Orient pour savoir combien celte forme a été employée alors comme motif de décoration ; à Angora, Koutahia, Konieh, on trouve encore en abondance des restes de lions d'époque byzantine et seldjoukide, qui rappellent à certains égards l'apparence des lions de Thasos. Il y a là une de ces délicates questions de style que je n'essayerai pas de trancher aujourd'hui, n'ayant pas le» monuments sous les yeux. ( Voir p. 8 et 9 les arguments très-sérieux qu'apporte M. Conze à l'appui de son opinion , et pl. IV* n°* 5, 10 et 1 1, le dessin qu'il rlonne des deux figures. }
* M. Conze (p. 17) déclare n'avoir pas vu le théâtre que j'ai retrouvé dans l'acropole et qui figure sur mon plan. Malgré le soin extrême qu'il a apporté à l'étude de ces ruines et qui lui a fait voir en plusieurs endroits des détails qui m'avaient échappé, ces débris ne l'ont pas frappé, et je me l'explique aisément. En cet endroit du périmètre, il aura suivi la crête de la colline, en cherchant les traces du mur, et le théâtre est, à quelques mètres plus bas, caché pr les broussailles. Il n'y a d'ailleurs pas de doutes à conserver; si M* Conze n'avait point
En plusieurs endroits, là où s'abaisse vers la plaine la colline qui porte tous les édifices que je viens de décrire, on découvre, à demi cachés dans le fourré, des murs de soutènement qui portaient autrefois des maisons ou des édifices dont il n'est pas resté d'autre trace. Dans l'espèce d'angle que la colline forme, en tournant vers l'ouest, au pied du temple situé dans l'acropole, je croirais volontiers, sans pouvoir l'affirmer avec une entière certitude, qu'il y eut autrefois un stade ou peut-être une agora, enfin, un lieu public de réunion. Les anciens, qui savaient si bien profiter des sites, n'avaient pas dû négliger les facilités que leur offraient ces deux pentes opposées et voisines, et les murs, qui semblent se correspondre des deux côtés de la petite vallée, auraient servi à compléter, en soutenant les terres, l'œuvre de la nature; ils auraient ainsi achevé d'approprier ce lieu aux usages de la cité.
Deux voies principales, à ce qu'il semble, sortaient autrefois de la ville; l'une se dirigeait vers l'ouest, du côté où sont maintenant Volgaro et Casaviti; l'autre, que suit, au moins pendant quelque temps, la route de Panaghia, pénétrait dans l'intérieur de l'île. Chacune d'elles est encore maintenant bordée d'un grand nombre de sarcophages en marbre; tous ont été ouverts, mais quelques-uns n'ont pas perdu leur couvercle et laissent encore
déchiffrer leurs inscriptions, qui sont en général de l'époque romaine. Ces monuments sont tous, au moins ceux qui sont restés debout, d'un style simple, mais nn peu lourd, dont suffiront à .
passé à côté de cet édifice sans le voir, il aurait reconnu à l'instant la nature et le caractère de l'édifice que je désigne sous ce titre. Le théâtre, comme il l'indique lui-même, est «l ai Heurs mentionné dans. l'ouvrage hippocratique auquel il renvoie plus haut : xarexeipro napà 10 Q-éarpov. (Éd. Liltré, t. If, p, 665.)
donner une idée les deux tombeaux que j ai dessinés, l'un à Thasos même, l'autre dans le sud de l'île, à Alki. Sur la plage, les flots lavent d'autres débris de tombes toutes semblables, et conservent aux marbres qu'ils rongent une plus éclatante blancheur.
La ville de Thasos, telle que l'on peut se la figurer d'après le site et d'après les ruines, devait présenter, dans l'antiquité, un aspect plein de charme et de grandeur. Au rivage, de nombreux vaisseaux, protégés à la fois contre la mer et contre l'ennemi par les digues et leurs tours; puis, en arrière, des quais tout animés de mouvement et de voix, des temples élevant leur faîte par-dessus la belle et sévère ligne des murailles, et la ville montant, par une pente doucement inclinée, jusqu'au pied des hauteurs; là, sans doute, parmi des jardins et des bois sacrés, les maisons et les édifices publics disposés par étages, et l'ensemble couronné par les tours de l'acropole et les colonnades du temple d'Hercule; pour agrandir encore le tableau , par-dessus la colline qui portait les monuments de la cité s'apercevait dans le lointain le haut sommet du Saint-Elie avec ses roches brillantes et les forêts qui pendent à ses flancs.
A Panaghia, aucun débris d'édifice qui conduise à croire que ce lieu ait été habité pendant le cours de l'antiquité; quelques fragments de bas-reliefs et d'inscriptions, qui s'y trouvent employés clans les constructions du village, ont été évidemment apportés de Liméni (voy. Conze,p. 27). lien est de même de Théologos. Mais à deux heures de Théologos, vers l'est, se conserve un nom ancien, celui dé Kinyra, donné à une petite vallée maintenant déserte, en face d'une petite île qui porte le même nom. Après que l'on a franchi le col qui forme le fond de la vallée de Théologos, une descente rapide conduit bien vile aux ruines d'un village placé au nord-ouest de la plaine, à vingt minutes environ de la mer; il n'y a plus là maintenant que quelques huttes où les paysans viennent camper à l'époque de la récolte des olives, niais les restes de nombreuses maisons et de deux églises byzantines attestent qu'avec son ancien nom ce lieu a gardé des habitants jusqu'à une époque assez récente. Je ne placerais pourtant point l'antique Kinyra, celle dont parle Hérodote 1 , juste à l'endroit où
1 VII, xLvn. — il n'y a d'autre changement dans la forme du nom que le passage, facile à comprendre, du neutre -pluriel au féminin singulier : t<î Kolwpa, dit Hérodote, maintenant 17 K.oivvpa.
se rencontrent ces débris du moyen âge, car je n'y ai trouvé aucune pierre d'une origine hellénique certaine; je la mettrais plutôt à une demi-heure de là, vers le sud-est, dans une toute petite plaine qui est à demi séparée de celle-ci par un contre-fort de la montagne, niais qui communique avec elle par le bord de la mer. Là les champs, tout le long du rivage, sont couverts de débris de briques et de poteries, et sur une pointe, en face de la petite île que l'on peut voir marquée sur la carte, j'ai trouvé , cachés dans un impénétrable fourré, les vestigés d'uné acropole. La colline basse, qui domine d'une dizaine de mètres le sable du rivage, était flanquée de murs de soutènement de construction hellénique, quoique assez grossière; sur ces terrassements, qui formaient trois étages, s'élevait une forteresse à tours carrées. L'une de ces tours, dont la trace peut se suivre parmi les buissons , mesure six mètres de côté.
Ainsi l'ancienne Kinyra était au bord de la mer et sera sans doute restée là pendant toute l'antiquité. Vers la fin de l'empire romain, quand les rivages auront commencé à être exposés aux subites attaques de brigands et d'ennemis de tout genre, le bourg se sera éloigné de la plage, il sera monté là où se trouvent les ruines du village abandonné et de ses églises byzantines.
Quanta Œnyra, l'autre point de la côte orientale indiqué, avec Kinyra, par Hérodote 1 , pour déterminer la position des mines, le nom ne s'en est pas conservé dans la tradition du pays, et l'on n'a pu m'indiquer, dans ce district, aucun lieu qui gardât des traces de l'antiquité, ni même du moyen âge, aucun village abandonné. Il est donc impossible de savoir si les mines étaient au sud ou au nord de Kinyra; j'ai cherché au sud, et n'ai trouvé ni minerai contenant la moindre parcelle métallique, ni vestige d'exploitation. Mais il faudrait bien du temps pour faire des recherches complètes dans les forêts vierges qui couvrent de ce côté la montagne.
En continuant à nous avancer vers le sud, nous arrivons à des découvertes d'un autre genre. Toute cette région contient des sites, maintenant abandonnés, mais qui ont été habités dans l'a i^tiquité et même au moyen âge, et qui ont conservé de ces époques des débris plus ou moins considérables. Les noms qu'ils portent, quoique no.us ne les trouvions nulle part dans ce qui ndus est resté des historiens et des géographes anciens, appartiennent pourtant
1 VI, xi.vii.
tous, par leur physionomie et leur élyiuologie hellénique, ou tout au moins latine, à l'antiquité; c'est ce qui les distingue tout dV hord des noms qui désignent les villages actuellement existants dans Tile; tous ceux-ci se rattachent nettement au romaïque et aux souvenirs chrétiens, ou à l'italien et au bulgare. Nous avons donc le droit de voir, dans les noms de Temonia, d'Alki, d'Astris et de Pothos, ceux des bourgs de Thasos pendant l'époque grecque et romaine, conservés sans altération par la mémoire du peuple; il me semble que le doute ri est pas* permis à cet égard.
De Théologos, il faut un peu plus de deux heures à traders les bois, vers le sud-sud-est. pour arriver à une petite anse appelée dans le pays Temonia; il y a là un peu de terre entre les côtes et quelques oliviers. J'y passai cinq jours au bord de la mer, dans une sorte de petite grotte qui quelquefois sert d'abri aux pécheurs pendant la nuit, près de leur barque, urée sur le sable 1 .
Tous ces parages sont très-intéressants par les traces qu'ils gardent du long séjour en ces lieux d'une active et nombreuse population, et de sa persévérante industrie. D'une pointe connue dans le pays sous le nom vraiment grec d'Alki (la force), à un autre cap qui se trouve à i,5oo mètres environ vers l'ouest, et qui s'appelle Demir-Khalca , ce ne sont que débris d'habitations et carrières de marbre.
Demir-Kbalca, le cap qui borde à l'ouest la petite anse de Temonia, se termine à la mer par une falaise de marbre coupée droit comme un mur et haute de 5o à Go mètres. Au-dessus, toute la montagne est labourée d'excavations à ciel découvert, qui rappellent celles du Pentélique; c'est le même système d'exploitation, ce sont, à peu de chose près, les mômes dimensions : environ une quinzaine de mètres de largeur et une dizaine de profondeur pour les plus grandes fosses. Mais, ce qui est le plus curieux, c'est la manière dont s'opérait probablement l'embarquement du marbre. D'après la tradition du pays, consacrée par le nom moitié turc, moitié grec, de Demir-Khalca, anneau, poulie de
1 Or. peut faire dériver ce nom du mot grec ancien téfiepo*, enceinte consacrée. Quand ta langue vulgaire eut perdu ce terme, la prononciation eu aurait altéré l'orthographe, et substitué un o à i'e du milieu. Il ne serait point impossible non plus qu'il vint du latin temo, temonis, et qu'il contînt une allusion au commerce maritime qui se faisait sur ce point de la côle. (Voir. pl. III, la carte fie cette portion de l'île.
fer 1 , les navires venaient, quand la mer était tout à fait calme, s'amarrer au bas de la falaise, dans les eaux très-profondes qui bordent partout cette côte; au moyen d'une grue ou de quelque machine semblable, on pouvait descendre immédiatement les blocs à bord. Si le temps se gâtait, en quelques instants on gagnairt'anse de Temonia, qui offre un mouillage sinon excellent, au moins suffisant pour les petits bâtiments des anciens. Le roc même de la falaise, là où il tombe à pic dans la mer, offre en plusieurs endroits des traces du travail de l'homme; avant d'attaquer la pente de la montagne, les ouvriers avaient commencé par exploiter et tailler le cap lui-même.
A voir dans la carrière ce marbre avec .celui d'Alki, le plus beau de toute l'île, je ne comprenais pas, je l'avoue, les expressions que les anciens emploient en parlant du mapbre dé Thasos, les veines variées qu'ils lui prêtent, l'épithète de « maculosum » par laquelle ils le désignent 2 ; mais, depuis, j'en ai fait tailler et polir un morceau que j'avais pris justement à Demir-Khalca , et le fait est que si ce marbre, au moment où on le détache du roc, paraît d'un beau blanc, à très-gros grains, à cassure brillante, il prend sous le polissoir un aspect tout autre. Ce sont alors des teintes laiteuses et des tons gris, qui diffèrent d'intensité à chaque •grain, suivant qu'il a été plus ou moins attaqué et aminci par l'outil; sans qu'il y ait pour cela vive opposition de couleurs et diversité tranchée, cette variété de nuances donne à l'ensemble une apparence qui justifie parfaitement le mot dont se sert Pline. Si donc ce marbre n'est pas assez fin de pâte ni assez blanc pour bien convenir à la statuaire, l'architecture peut eu tirer de trèsheureux effets, grâce à son éclat tempéré et à ce que les tons divers y ont de moèlleux et de fondu. Les anciens l'avaient bien senti; les deux seules statues en marbre de Thasos dont il soit fait mention appartiennent à la décadence, à l'époque des nouveautés bizarres qu'essayait en vain pour se rajeunir l'art vieillissant, au siècle d'Adrien; d'assez boune heure, au contraire, on avait commencé à faire du marbre thasien un assez fréquent usage pour daller les temples ou en orner les parois, pour revêtir les piscines des bains publics ou privés, et embellir en mille manières les villes et les palais. C'était surtout chez les Romains, vers le siècle
1 jaï «fer;» XatAx« «collier;» — anneau de fer. 1 Plin. //. y. XXXVII, u.
d'Auguste, que le marbre de Thasos était devenu très à la mode, et il joua un grand rôle dans les profusions et les magnificences architecturales de l'Empire.
Les carrières ne sont pas le seul reste de l'antiquité que garde la colline de Demir-Khalca : cette colline se termine par un petit plateau qui communique, par une étroite arête, vers l'ouest? avec la montagne voisine, tandis que, de tous les autres côtés*,' il est coupé à pic, surtout au nord, où il descend, par une pente trèsroide, dans la gorge du torrent qui vient se jeter à Alki sur le sable. Ce plateau porte, assise sur un large piédestal de rochers, une sorte de tour hellénique, d'un beau travail, et dont on voit , encore en quelques points de la circonférence jusqu'à dix assises debout; elle est ronde et elle a quinze mètres de diamètre dans l'intérieur, non compris les murs, qui sont épais d'un mètre; les" assises sont très- régulières, tous les joints, verticaux. La longueur des blocs rectangulaires de marbre varie de o m ,8o à i m ,20, leur hauteur de o^.ôo à o^o. C'est certainement une des ruines helléniques les plus imposantes que je connaisse, une de celles qui attestent le mieux, par le contraste qu'elles forment avec la faiblesse et la misère du présent, la puissance des générations passées.
La construction que je viens de décrire est plutôt une enceinte 9 circulaire qu'une véritable tour, car elle est trop large pour avoir jamais reçu un plafond qui la couvrit tout entière, et qui portât un étage supérieur; aussi l'intérieur en est-il tout plein de débris de maisons, qui paraissent antiques, au moins par les fondations. Plus bas, a quelque distance, une église ruinée avec des constructions byzantines.
Au fond même de l'anse de Temonia je n'ai rien trouvé d'ancien, mais à cinq minutes de là, vers l'est, dans le bois de pins, se voient les restes du village auquel la petite baie a sans doute dû son nom, en avant d'autres carrières toujours du même marbre. Ce que ces ruines présentent de plus remarquable, ce sont les assises inférieures d'une tour carrée d'un beau style hellénique, en longs blocs rectangulaires parfaitement assemblés. Tout autour s'aperçoivent des fondations de maisons antiques et des pans de maçonnerie d'une époque bien postérieure. Il y a là des débris de tous les temps, mais sans aucun caractère artistique; c'était un village d'ouvriers avec une forteresse pour garder les
carrières et défendre le passage. Tout près se creusent deux criques où des barques pouvaient venir charger le marbre, si on ne le portait pas à Temonia.
La tour a 9 mètres de côté, les pierres de o m ,8o à i m ,io de long, sur o m ,5o à o m ,6o de haut.
En continuant à marcher un quart d'heure vers Test, on trouve les ruines connues dans le pays sous le nom à* Alki 1 \ elles couvrent une partie du cap et un petit isthme presque au niveau de la mer, par lequel se rattache à la terre ferme la colline basse qui forme le promontoire. Des deux anses que sépare l'isthme, , la plus grande est l'anse occidentale, qui forme un port petit, assez bien abrité, et où l'eau est assez profonde pour qu'une frégate puisse y mouiller; la grève, de sable et de galets, est toute bordée de restes de maisons. C'était sans doute là que jetaient l'ancre les nombreux^ navires qui venaient charger du marbre de Thasos pour l'Italie , pour l'Asie Mineure.
Presque tout le promontoire est hérissé de tertres formés de débris et d'éclats provenant des excavations 4'où 10n a tiré le marbre; ce qu'il y a de plus curieux, c'est l'extrémité du cap. Il y , a. là une espèce de bas-fond formé par une carrière de marbre au niveau même de la mer; les habitants ont coupé le cap bloc par bloc, du haut en bas, jusqu'au moment où ils ne pouvaient continuer sans voir leurs travaux envahis par l'eau. Ou peut mesurer la les dimensions des blocs enlevés; elles sont en général très-ordinaires, variant de i m ,20 à i m ,4o de long sur o ro ,4o à o m 6o de large ; on y voit encore les trous pratiqués à la base de chaque bloc dans la couche inférieure pour en détacher la pièce que l'on voulait enlever. Environ cinquante mètres en ligne droite dans le prolongement du cap, s*ur une largeur de quarante mètres et une hauteur moyenne de dix mètres, que présente à peu près par-
' ÀAxrf , la force. Ce nom vient peut-être de la force musculaire que ne pouvaient manquer de développer, chez cette population de carriers, les rudes travaux auxquels elle était employée. Alki pourrait aussi vouloir dire tout simplement « lieu fortifié,» et répondre ainsi à notre mot ferté, pour forteresse, qui entre comme composant dans un si grand nombre de nos noms de ville. Enfin, d'api ès M. Codzc, on prononce Aliki, en trois syllabes (p. 3o). Ainsi écrit, ce mot se tirerait naturellement de d£As, aXàs, sel, et signifierai! probablement saline. Je dois dire que cette forme n*a |>as frappé mon oreille pendant mon séjour dans l'île, et que c'est toujours Alki que j'ai entendu prononcer.
GJîdd.
tout cette langue de terre, ont été ainsi débités, ce qui donne à peu près neuf raille mètres cubes de marbre tiré morceau à morceau, nous ne pouvons dire en combien de temps, de ce seul point. Qu'on essaye par là de se figurer ce qu'à elles toutes ont dû produire et envoyer au dehors les carrières d'Alki, de Temonia et de Demir-Khalca, pendant une exploitation continue de plusieurs siècles!
Au nord-est du promontoire, vers l'endroit où il se rejoint à
l'isthme, se rencontrent des traces de nombreux bâtiments et des fondations antiques qui semblent appartenir à un , mur faisant le tour du cap. Mais la ruine la plus importante, ce sont les débris mêlés d'un petit temple dorique et d'une église byzantine qui a remplacé le temple; les mêmes colonnes, sans cannelures, de o'",25 de diamètre, semblent avoir servi aux
deux édifices. Les chapitaux doriques, hauts de o ra ,i8, sont d'un seul morceau et très-simples. L'abaque, carré, a o"\45 de côté. Les Iriglyphes ont o m ,23 de haut. + #^^^9 j c n ' a j p as trouvé trace de sculptures, et
je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu; cette population d'ouvriers avait dû se borner, dans les édifices qu'elle élevait, au strict nécessaire. Les chapitaux byzantins, rectangulaires, font ornés d'une croix sur chaque côté de l'abaque; ils ont o m ,39 sur o^.ôg.
En avant de ces ruines , du côté de la terre ferme, se voient les restes d'une construction du moyen âge en moellons et en ciment : c'est un bâtiment à murs épais d'un mètre, long en tout d'une cinquantaine de pas, et divisé intérieurement en plusieurs chambres.
Tout près de là, sur une dalle longue de i m ,5o, qui servit aux chrétiens à couvrir une tombe, on aperçoit une grande croix sculptée, et en dessus une inscription funéraire, dont je ne puis saisir que les deux premiers mots, xmèp et>x«' et les deux derniers, xal ÙpxKXrjho[v]. Ces lettres, hautes de o ro ,o5, sont ainsi distribuées des deux côtés du sommet de la croix :
YT7EPEYXIC . APKAIHPAKAHAO
Les deux lettres «p, qui restent ainsi seules entre eùxvf et tfp«-
xXr^ou, quoiqu'il n'y ait pas de lacune sur la pierre, ne présentent point de sens. En changeant seulement une lettre, qui a pu se trouver défigurée par le temps, ne pourrait-on lire plutôt imèp eitxjte Âpxa8(/ou) UptxxXrjhou ?
Plus bas, au milieu de l'isthme, le haut d'un énorme sarcophage en marbre sortait de terre; ayant remarqué, sur une des faces, le commencement d'une inscription qui semblait bien conservée, je fis entreprendre, pour le déblayer, une fouille .qui dura quatre jours. L'intérieur, ouvert depuis longtemps par une large brèche percée dins l'une des faces, ne pouvait rien m'offrir de curieux, mais j'espérais trouver dans cette épitaphe quelques détails peut-être sur l'état du pays à une époque et pour une ville sur laquelle se tait l'histoire. Malheureusement l'inscription ne valait pas la peine qu'elle me coûta; beaucoup de lettres ont été effacées par des souches d'olivier, qui ont pressé et mordu le marbre, et la perte, après tout, n'est pas grande; car ce n'est, comme suffit à le montrer ce que l'on en peut lire, qu'une de ces inscriptions versifiées communes sur les tombeaux à l'époque romaine, èt composées de banalités en mauvais distiques sur la mort et la vie. Ici c'est une jeune fille qui parle; elle se plaint d'avoir été enlevée par la Parque au moment où elle allait goûter les douceurs du mariage K
Le dessin du sarcophage est lourd, mais assez simple, trèscommun d'ailleurs; ce qu'il a de plus remarquable, c'est qu'il n'est fait que de deux pièces : l'auge et le couvercle. Les deux monolithes sont d'un poids prodigieux.
Kn fouillant à J'en tour, nous découvrons des moulures qui pa-
Voir l'appendice
raissent avoir appartenu à d'autres tombes; n'ayant pas, comme le grand sarcophage, leur masse inébranlable pour défense contre les outrages du temps et des hommes, ces autres monuments auront été renversés de bonne heure.
Sur le rivage, à l'angle sud de celle des deux anses qui regarde l'orient, se reconnaissent les restes d'Une aire dallée à laquelle conduisaient des degrés maintenant détruits en partie parles vagues qui les battent sans cesse. Le petit côté du rectangle, celui qui regarde la mer, le seul qui se dessine nettement et ne soit pas couvert de terre et de broussailles, présente quinze mèlres de développement. Sur cette sorte de plâte-forme gisent deux fûts, de colonnes qui ont o m ,75 de diamètre et qui sont à seize cannelures. Dans les cannelures de l'une d'elles s'aperçoivent des lettres pour la plupart effacées; M. Conze (voir p. 3o et pl. XVI, n° 1) a lu quelques mots : 2&rnfpij£Off Avîfo[v] -cyep»eû[ff] , vers la fin , Mâymos, à droite. . . os Uipios o-lpaxrjyàs, et sous ces derniers mots, le signe en forme de feuille qui se rencontre si souvent sur les inscriptions de l'époque romaine. Je ne trouve ni triglyphes, ni chapiteaux; mais, d'après les arêtes vides des cannelures, ces colonnes doivent être d'ordre dorique. Quelques-uns des blocs taillés qui gisent à terre, en cet endroit sont des plus grands que j'aie jamais vus; il y a entre autres une sorte de poutre de marbre qui a jusqu'à 4"\90 de loug sur o m ,70 de large, et o ,n ,6o de haut.
Quel était le caractère de la construction imposante qui s'élevait ici sur le rivage? C'est ce que ne permet pas de déterminer l'état actuel des ruines; mais l'importance du triple soubassement qui porte l'aire supérieure m'avait fait penser qu'il y avait peut-être
là uu temple élevé, sur la carrière même, au patron des rudes ouvriers qui extrayaient le marbre et le taillaient pour l'exportation. En dégageant toutê la plate-forme dont un côté seulement, dans l'état actuel des lieux, se laisse apercevoir, on pourrait sans doute reconnaître comment elle était orientée, détermination qui apporterait un élément de plus pour la solution du problème*
Tout l'isthme est rempli de débris de maisons de toutes les époques sous lesquelles ou reconnaît en beaucoup, d'endroits les fondations antiques, faciles à distinguer au soin avec lequel les pierres sont assemblées et à l'absence de tout ciment. Il y a d'ailleurs là trop de plâtras entassés pour que l'on puisse mesurer aucune maison ou en déterminer avec quelque sûreté le plan et les divisions intérieures.
La conclusion où conduisent l'étude et l'examen attentif de tout ce district, d'accord avec la tradition du pays, c'est que ce point de la côte a réuni , jusque dans le moyen âge, une active et nombreuse population; il y avait là, sur une ligne d'environ une lieue de long, trois bourgades d'ouvriers : Demir-Khalca, Temonia, Aiki, dont la plus importante était sans aucun doute Alki. Alki était la capitale de ce canton; c'est là, à ce qu'il semble, que ces artisans, enrichis par un travail bien rétribué, cherchaient à se donner ce luxe des beaux monuments, si cher aux Grecs, et qu'ils élevaient des édifices doot nous ne pouvons plus apprécier l'élégance et la beauté, mais qui, leurs débris le disent assez, ne manquaient pas de grandeur; c'était là que les opulents entre-, preneurs se faisaient élever, de ce marbre qui leur avait donné leurs richesses, quelque tombe magnifique, toute chargée de titres pompeux, comme celle qui subsiste encore solitaire parmi les ruines de la ville silencieuse et morte. Mais quand le marbre de Thasos fut passé de mode, les caprices de Constanlinople n'étant plus les caprices de Borne; quand la mer fut infestée de pirates, .cette population, qui ne pouvait vivre là que de son marbre et par la mer, risqua de mourir de faim, car il n'y a point, dans tout le voisinage, de ces plaines fertiles, de ces vallées humides et fécondes qui se rencontrent au nord de 111e; l'eau même manque dans toute cette région. Il fallut alors que les habitants de toute cette côte, trahis par l'industrie qui, seule, les avait appelés sur ces arides rochers et les y avait longtemps nourris, émigrassent
vers l'intérieur, dans des campagnes qui leur présentassent plus de sécurité et où ils pussent demander à l'agriculture les ressources qu'avait cessé de leuf fournir leur travail accoutumé. Tout d'ailleurs ne dut pas finir en un jour; à mesure que les demandes devenaient plus rares et que se ralentissait l'exportation du marbre, ces bourgades ont dû tomber peu à peu ; la ville se changea en village, le village en hameau, avant qu'arrivât l'heure de l'abandon suprême et que le désert se fît sur ces rivages 1 .
Au contraire de la population d'Àlki et de tout ce canton, celle qui occupait, pendant l'antiquité, le petit district maintenant inhabité d'Astris, tout au sud de l'île, paraît avoir été tout adonnée à la culture de la terre.
Astris n'est pas une plaine, mais un ensemble dé collines étalées à larges pentes, et descendant doucement vers le lit d'un ou deux torrents et vers la mer. Ces collines sont maintenant couvertes d'oliviers, de champs cultivés, de vignes; c'est de là que le village fle Théologos tire presque tout son vin. Il n'y a d'ailleurs pas de source dans tout ce territoire, et les habitants . étaient obligés de demander à des puits toute leur eau. Un de ces puits subsiste encore, vers le nord de la vallée, à la sortie des montagnes; il est peu profpnd, mais très-solidement construit; on peut, soit y puiser au moyen d'up seau , soit descendre jusqu'à l'eau par un escalier souterrain d'une dizaine démarches. Tout autour de ces puits se trouvent des restes de maisons, et, à une centaine de pas vers l'est, les assises inférieures d'une tour hellénique carrée , de neuf mètres de côté ; le travail paraît moins beau qu'à Temonia; mais la différence provient en partie de ce que, le marbre employé ici étant moins dur, les angles ont été plus facilement attaqués et les pierres se sont plus disjointes. Tout auprès, les murs d'une église ruinée contiennent des fragments antiques, et dans le chœur se voit un autel en marbre, très-simple, mais d'une bonne époque.
En descendant vers la mer, environ à vingt minutes de là, on
1 Lu nom de Franhoecclisia , que Ion donne dans te pays aux ruines de cette église que j'ai signalée à Alki, sur la hauteur, semblerait indiquer que l'exploitation de ces marbres aurait été reprise au moyen Age par les Italiens, Vénitiens ou Génois. H est certain que les pana de murs de maintes maisons, encore debout malgré la grossièreté de leur construction, ne paraissent pas pouvoir remonter à une époque bien éloignée de la nôtre.
trouve, parmi d'épaisses broussailles, les débris d'une seconde bourgade, et, au milieu, supportée sur un soubassement de travail hellénique, une grande plate-forme rectangulaire, longue de soixante-cinq pas, qui représente sans doute le péribole d'un temple d'assez grandes dimensions; en effet, dans une tour du moyen âge que Ton a construite au milieu même de cette enceinte, presque tout entière avec des pierres antiques, se trouvent de grandes dalles de i m ,3o de long sur o m ,70 de haut, et des chapiteaux que malheureusement je n'ai pu dégager; ils ne me présentaient que la face supérieure de l'abaque, large de o M ,70 de diamètre. Je n'ai donc pu juger de l'ordre auquel appartenait ce temple, n'ayant d'ailleurs trouvé aucun fragment caractéristique, ui fûts, ni colonnes, ni triglyphes, ni métopes. Des buissons épineux, très-serrés, rendent là les recherches plus difficiles que nulle part ailleurs. L'orientation de l'enceinte, dont la plus grande longueur se mesure de l'occident à l'orient, contribue à me faire reconnaître là l'emplacement d'un ancien sanctuaire.
A peu de distance, vers l'ouest, on retrouve les fondations d'une grande construction rectangulaire antique divisée en plusieurs chambres par des murs se coupant à angles droits. En un quart d'heure , on arrive ensuite à une plage de galets qui forme le fond d'une large rade et où l'on n'a jamais pu mettre les barques à l'abri autrement qu'«en les tirant à sec sur le sable.
Le petit promontoire bas, maintenant couvert de pins, qui borne à l'ouest la rade, porte les ruines d'une église byzantine qui paraît avoir été assez grande et assez ornée, d'après les moulures de ses chapiteaux et de ses colonnes; parmi ses débris je trouve aussi une pierre funéraire, où s'aperçoivent encore quelques caractères de l'époque byzantine. Tout à côté, les restes d'un village, sans doute du moyen âge, car on n'y trouve aucune pierre qui semble de taille antique.
En remontant à Théologos par une étroite vallée, plus à l'ouest que la route ordinaire d'Astris, je rencontre au milieu des bois, à environ une demi-heure de la mer, les restes d'une tour carrée à peu près de même dimension que celles de Temonia et d'Astris. Celle-ci est d'un" très-beau style, d'un appareil parfaitement régulier; elle domine le torrent, au-dessus duquel elle est supportée par un mur de terrassement un peu moins soigneusement bâti, qui plonge jusqu'au fond de la gorge.
Il y a donc dans ce district d'Astris les traces de trois villages, dont deux paraissent cUter de l'antiquité, tandis que l'autre semble appartenir exclusivement au moyen âge. Quant à cette forteresse au milieu des bois et que n'entourent point des restes d'habitations, qui n'a pas même conservé de nom, elle était sans doute uniquement destinée à couvrir de ce côté, comme poste avancé, le territoire d'Astris. En effet, le déûlé qu'elle défendait, s'il n'eût point été gardé, pouvait aisément conduire l'ennemi jusqu'au cœur même de ce territoire, sans qu'on aperçût sa marche, cachée dans cet étroit pli de terrain, tandis que par toute autre route, placé plus en vue, il eût été bien vite découvert et arrêté à temps.
Sur Ja plage 'au sud-est de Théologos se trouvent quelques maisons qui servent d'échelle à ce bourg, sur une grande rade, trés-ouverte, mais qui a pourtant, à son extrémité sud-est, une sorte de recoin bien abrité où peuvent mouiller à peu près en sûreté quelques petits bâtiments. A environ une lieue de la mer, la vallée qui descend de Théologos s'élargit beaucoup, et il y a là une des plaines les plus vastes de l'île, entourée de collines en pente douce, et où le blé vient bien sous les oliviers. Beaucoup de parties de cette terre fertile sont pourtant en friche. A l'époque où cet espace était tout entier livré à une culture plus industrieuse et qui ne négligeait rien , tout ce territoire devait être d'une grande fécondité.
L'analogie suffirait à indiquer que cette plaine dut, elle aussi , avoir, dans l'antiquité, un de ces bourgs fortifiés qui paraissent s'être élevés à Thasos, dans le voisinage de la mer, partout où l'industrie, l'agriculture et le commerce pouvaient nourrir les habitants. D'ailleurs ce canton a conservé le nom tout grec de Pothos, et les vestiges antiques n'y manquent pas *.
En effet, à une demi-heure environ de la mer, au pied des collines qui tombent du nord, je trouve, parmi les débris d'un édifice antique dont je ne puis distinguer le caractère, une stèle avec un bas-relief très-fruste ; j'ai cru distinguer un sacrifice. A quelques pas sont les fondajions d'une tour carrée semblable, par les dimensions de l'eusemble aussi bien que par le caractère de l'appareil, à toutes celles que j'ai déjà décrites.
1 M. Conze se trompe, je crois, en écrivant Boto. Ce n'est pas ainsi que je l'ai entendu prononcer.
Au bord de la mer, vers le sud-est de la rade, tout près d'une ferme appartenant à l'un des couvents du mont Atbos, dans les ruines d'une église byzantine, mêlées à des chapiteaux et à des colonnes du moyen âge, sont éparses quelques pierres helléniques ] .
Kastro a gardé les restes d'une forteresse visiblement moderne, et dont M. Conze a fixé l'âge en lisant sur une plaque de marbre encastrée dans le mur de l'église du village une inscription qui fixe la date de la construction de ce château à l'année 1 434- Elle est accompagnée de l'écusson de la famille Gatelusio et d'un nom à physionomie tout allemande, Berto Grimbalt, celui sans doute de quelque soldat de fortune qui s'était mis au service des Gatelusi, et qu'ils avaient fait seigneur de Kastro. Pas plus que M. Conze je n'ai vu à Kastro la moindre trace de rétablissement antique dont M. de Prokesch avait cru y retrouver les vestiges, et je crois que l'on pouvait dire a priori que les anciens habitants de l'île n'ont jamais dû en quitter les fertiles rivages ni le fond des vallées pour se fixer, loin de la mer, sur cet âpre sommet.
L'échelle de Moriœs doit son nom d'Haghios-Iannis à une église byzantine, maintenant ruinée, mais qui paraît d'ailleurs avoir été construite avec assez de soin , à en juger d'après les débris de moulures et de colonnes qui gisent à terre. L'absence en cet en-, droit d'une dénomination d'origine hellénique, ainsi que le manque de ruines grecques, est une suffisante raison de croire qu'il n'y a pas eu là d'ancienne bourgade, au moins de quelque importance. Kakyrachi est •un village tout moderne; pourtant
1 Entre Pothos et l'échelle de Mono», M. Conze (p. 36 et pl. X) décrit une plage que je n'ai pas visitée et qui servirait d'échelle à Castro. Il a trouvé sur celte plage, dans les murs d'une petite église d'Haghios-Gbiorghios , quatre stèles funéraires portant chacune une courte inscription. La première a quelque intérêt; quand même M. Couse ne nous préviendrait pas que la forme des caractères paraît antérieure à l'époque romaine, on serait averti de l'ancienneté relative de ce texte par l'orthographe du second des noms qu'elle contient. On y voit encore trace de ce dialecte particulier, voisin de l'ionien, qui parait avoir été parlé dans l'île jusque sous les successeurs d'Alexandre, et dont nous avons un exemple dans la grande inscription qui figure au Corpus sons le numéro 2161.
Voici l'inscription d'Haghios-Gliiorgbios : t
T£xv]fjivo< <l>iXe<t>vlê[c]o$ 10$ XÇa/pov.
• Conxe, p. 37, pl. III, n" 7, 8, 11.
c'est bien à l'antiquité, tout porte à le croire, qu'appartient l'exploitation minière qui a laissé, entre Kakyrachi et Sotiros, des trace» si curieuses. Il n'est nulle part mention de mines exploitées dans 111e à une époque plus récente, et le souveoir de ces travaux s'est tout à fait perdu dans le pays; mais il s'y est conservé, sur ces tours carrées de style hellénique dont j'ai signalé les restes en plusieurs endroits de l'île, une singulière tradilion. Ces tours, disent les habitants, auraient été bâties pour renfermer les ruches et les mettre à l'abri de l'attaque des ours, qui auraient été autrefois très-nombreux dans l'île. Ces animaux sont, comme on sait, très-friands de miel. Mais aucun texte ancien ne nous autorise à croire qu'il y ail jamais eu d'ours à Thasos ou dans aucune autre île de l'archipel; puis ces tours se trouvaient dans les lieux. habités, au centre même des villages, où les ours ne s'aventurent guère; enfin ce n'est pas pour résister à de tels ennemis que l'on se serait donné la peine d'élever ces remparts, d'un travail si soigné, ces belles et régulières assises. Toutes ces constructions ne paraissent d'ailleurs pas remonter à une époque très-reculée, à ces temps où l'homme, encore enfant, craignait les bêtes sauvages et était souvent vaincu dans la lutte de tous les jours qu'il soutenait contre elles; elles appartiennent toutes, à ce que je crois, aux beaux temps de l'art grec, du vi* au iv* siècle avant Jésus-Christ; alors la population de l'île, active, nombreuse et serrée, avait dû depuis longtemps traquer et détruire ces monstres, si tant est qu'ils aient jamais existé à -Thasos.
Il est certain que le style et les dimensions de ces tours présentent, de l'une à l'autre, une très-grande ressemblance, et qu'elles paraissent avoir été toutes comme construites sur le même modèle; cela ne conduit-il pas à croire qu'elles ont été toutes élevées à peu près en même temps; qu'elles appartiennent à un même système de fortification, simultanément appliqué à toute la cote, à tous les bourgs de Thasos? Je placerais volontiers cette entreprise et ces travaux au commencement du v e siècle, peu avant ou peu après les guerres médiques ; ce fut là le moment de. la plus grande puissance et de la plus grande richesse de Thasos. Par les dimensions des blocs qui les composent comme par tout le caractère de l'appareil, les tours paraissent antérieures à l'enceinte deThasos. Si elles ne dataient pas de cette époque , il faudrait les faire descendre jusqu'après la lin de la guerre du Péloponnèse,
jusqu'aux premières années du iv* siècle, ce qui me paraît moins vraisemblable.
Le but de ces ouvrages de défense est facile à saisir; il s'agit de protéger contre des attaques venues du dehors, contre des débarquements d'ennemis ou de pirates, cette population d'ouvriers, de commerçants et d'agriculteurs qui couvrait alors les rivages heureux de Thasos. Il est moins facile d'expliquer le rôle de la tour qui se trouve à une heure environ d'Astris, sur la roule de Théologos. Cette forteresse a-t-elle été élevée à une époque où le sud de l'île jouissait d'une existence indépendante, et où Astris avait à défendre des attaques de Thasos, avide de ressaisir la suprématie, son fertile territoire? Quelque petite que soit file, si Ton songe aux habitudes du génie grec et à ce qui se passait dans d'autres îles voisines, on reconnaîtra que cette conjecture n'a rien d'invraisemblable, et que, malgré le silence de l'histoire, Astris et peut-être Alki ont pu vivre pendant quelque temps séparées de la capitale. Peut-être aussi cette tour n'était-elle destinée qu'à servir de refuge aux habitants d'Astris, s'il se voyaient surpris par un débarquement et forcés de quitter la plaine; on pouvait arrêter là l'ennemi et l'empêcher de pénétrer plus avant dans l'intérieur de l'île.
Une autre tradition qui s'est conservée à Thasos, et qui a sans doute plus de fondement que celle des ours , a rapport à l'ancienne culture de l'île. Suivant les paysans, les vignes avaient autrefois occupé dans l'île bien plus de place que maintenant; nonseulement beaucoup de terrains qui sont aujourd'hui envahis par les broussailles étaient jadis consacrés à la vigne, mais dans quelques-unes des parties les plus fertiles de l'île, sur des coteaux bien exposés que n'a jamais désertés la culture, les oliviers s - sont substitués aux vignes à une époque que ne peuvent fixer les habitants; ils attribuent ce changement à un roi qu'ils ne nomment pas. Dans celte autorité protectrice de l'olivier, ne serait-on pas tenté de voir l'influence athénienne? Pendant tout le temps qu'elle s'exerça librement sur Thasos, elle put y apporter et y développer une culture nouvelle. Ne serait-ce pas les Athéniens qui auraient introduit dans l'ile l'arbre cher à l Attique, peut-être imonnu jusqu'alors sur ces rivages? Toujours est-il que les paysans trouvent, à chaque instant, en bêchant leurs oliviers, d'anciens pressoirs en pierre maintenant sous le sol et tout comblés, qui attes-
tent la présence antérieure de la vigne eu ces lieux mêmes; mais, comme à l'époque romaine Thasos produisait encore de grandes quantités de vin et qu'il n'était point question de son huile, il se pourrait que ce fût seulement au moyen âge que l'olivier eût ainsi gagné du terrain et pris le pas sur la vigne. Pendant cette période, l'île fut souvent dévastée et ravagée; or l'olivier, toujours prêt à repousser de la souche dès le lendemain de l'incendie, et par là presque indestructible, l'olivier dut résister mieux que la vigne à ces ravages.
J'ai dit ce que nous apprenait de Thasos l'histoire écrite, la tradition du pays, le spectacle et l'étude des ruines qui en couvrent le sol. Ce qui résulte de ces recherches, c'est que cette belle ile ne méritait ni la misère et l'abandon où ses maîtres actuels l'ont laissée tomber, ni la longue négligence des voyageurs et l'oubli auquel semblait l'avoir condamnée le monde savant. Le malheur de Thasos, dans l'antiquité, ce fut d'arriver trop tôt à son apogée de richesse et de puissance, d'avoir ses plus beaux jours avant le moment où commence pour la Grèce l'époque vraiment historique; puis, quand s'ouvrit, après les guerres médiques, le grand siècle auquel Périclès a donné son nom, de rencontrer Athènes sur sa route, de se trouver avec elle en conflit d'intérêt et d'être obligée de lui céder, avec le commerce de la Thrace et l'or de ses mines , ses écrivains et ses artistes. Si Thasos avait conservé son indépendance politique et ses trésors, elle eût peut-être gardé Polygnote, et trouvé parmi ses citoyens ou fait venir du dehors des architectes et des sculpteurs dignes d'aider le grand peintre à doter sa patrie de monuments qui fussent immortels, au moins dans la mémoire des hommes.