CHAPITRE II
La vaccination au moyen du virus de lu vache offre la sécurité de ne pouvoir communiquer avec elle d'autres maladies.
Si appréciable que soit l'avantage que la vaccination animale nous offre, en imprimant une nouvelle vigueur au pus vaccinal, il n'est pas d'un très grand poids en comparaison de celui qu'elle a de présenter une garantie assurée contre les autres maladies que l'homme peut contracter en même temps que la vaccine.
Est-il donc vrai, pourra-t-on nous objecter, qu'en même temps que la vaccine on puisse contracter d'autres maladies par inoculation ? N'est-ce pas là un préjugé d'esprits faibles, incapables de s'élever par la pensée au-dessus du commun des hommes? C'est ce que l'on s'est efforcé de prouver dans le mémoire en question,
dont l'auteur, supposant que l'opinion contraire est un préjuge, a prétendu établir comme un axiome devant servir de règle à la vaccination dans tout le royaume : « qu'il est indifférent de puiser la lymphe vaccinale sur un sujet sain ou sur un sujetatteint de n'importe quelle maladie, vu qu'on ne peut transmettre que la vaccine ». Il suit de là qu'on peut sans crainte aucune et impunément emprunter le virus vaccinal à un scrofuleux, à un rachitique, à un vénérien, et hypothétiquement à un sujet atteint de la rage ou de la peste, etc.
Cette doctrine, qui, si par malheur on l'admettait, pourrait avoir des conséquences fatales pour bien des gens, qui pourrait mettre en danger et en discrédit la vaccine elle-même, et qui inspire de l'horreur non seulement aux personnes étrangères à l'art de guérir, mais à ceux qui en font profession, à ses adeptes, nous voulons pour un moment la supposer juste et fondée. Nous voulons de plus accorder que l'opinion contraire ne soit pas autre chose qu'une erreur, une crainte sans fondement, un préjugé. On ne pourra nier toutefois que ce soit un préjugé presque universel. Les médecins, et non seulement les pra-
ticiens ordinaires, mais les plus distingués, la partagent. Dans la population, chez les gens instruits ou illettrés, c'estune idée très répandue. Ce préjugé n'est pas nouveau, il est ancien et il atoujoursétéun des principaux obstacles à la propagation de l'inoculation de la variole humaine.
Pour détruire une opinion si enracinée, pour triompher d'un préjugé si tenace, il faut autre chose que la faconde des traités de médecine, les raisonnements des Comités ou de leurs secrétaires. Une voix plus éloquente et plus terrible, celle que fait entendre la crainte de s'exposer soi-même ou d'exposer ceux que l'on aime le plus tendrement à quelque autre maladie, agit impérieusement et entraîne invinciblement la volonté et le jugement des hommes.
Des préjugés si enracinés ne pouvant s'arracher facilement, ne devra-t-on donc pas considérer comme ayant bien mérité de la vaccine et de l'humanité l'homme qui, sans entreprendre l'inutile et odieuse tâche de faire violence aux idées répandues, n'en procure pas moins a ses semblables un avantage aussi réel que l'est celui de préserver de la variole ? Or, cet avantage est uniquement obtenu par la vaccination animale ;
rien de semblable n'aurait jamais résulté de la méthode commune de vaccination humaine, puisque la plupart auraient constamment refusé de s'y soumettre.
On n'a pas grand'peine, en effet, à persuader à un homme, si imbu qu'il soit de préjugés, qu'un animal sain, vigoureux, dont nous mangeons la chair chaque jour avec tant de profit, dont nous buvons le lait si souvent, exempt de toutes ces maladies qui affligent l'espèce humaine, qu'un tel animal ne puisse avec la variole vaccinale communiquer autre chose que cette simple et innocente maladie, laquelle lui a été communiquée à lui-même en pleine santé (i).
(i) Nous avons fréquemment bu du lait des vaches que nous avions inoculées, sans pouvoir distinguer une différence sensible ou une altération de ses effets, qu'il fût fourni avant l'inoculation, ou pendant l'évolution vaccinale. On voit combien peu le système de cet animal vient à souffrir durant le cours de cette légère maladie, bien que nous ayons parfois pratiqué vingt inoculations et plus, le même jour, tout autour de la base des trayons.
Nous avons de plus remarqué que les autres vaches qui vivaient avec la vache inoculée et qui étaient traites par les mêmes personnes, ne contractèrent point la maladie, ainsi qu'on dit que cela arrive en Angleterre. Le climat la rendrait-il moins incommode et moins contagieuse pour les vaches elles-mêmes?
Au contraire, on rencontrerait une difficulté extrême et on réussirait difficilement à vouloir persuader au même homme que la lymphe vaccinale humaine, formée aux dépens des humeurs du sujet qui la fournit, ne puisse pas charrier avec elle la semence de ces maladies si fréquentes et souvent si cruelles qui affligent l'homme, et que, recueillie sur un individu qui a le germe latent ou en pleine activité du mal vénérien, de l'herpès, de la scrofule, etc., elle soit absolument inoffensive.
Si donc, à cause des préjugés supposés, beaucoup de gens qui se tiendraient à l'écart de la vaccination humaine, et resteraient par conséquent soumis au terrible tribut de la variole, se plient seulement et avec facilité à la vaccination animale et se trouvent ainsi préservés, aura-t-on désormais raison de dire qu'elle est inutile et pernicieuse? Ne remplit-elle pas plutôt ces vides que laisse la vaccination commune? Ne triomphe-t-elle pas ainsi des obstacles qui auraient arrêté le libre cours de la vaccine? Au lieu d'être pour celle-ci un empêchement, un embarras, n'en rend-elle pas plutôt la pratique générale ? Et si telles sont les bienveillantes intentions du
gouvernement, celui qui a prétendu la proscrire ne s'oppose-t-il pas directement à ces intentions ?
Mais jusqu'à présent nous avons voulu supposer vraie, dans toute son extension et si dangereuse qu'elle puisse être pour le genre humain, la proposition ci-dessus, à savoir que d'un sujet vacciné quelconque, dans quelque état de santé qu'il se trouve, on ne peut inoculer que la vaccine toute seule. Or cette assertion est démontrée fausse, et par les faits et par la raison médicale.