RÉSULTAT DES EXPÉRIENCES
Ces donnée* numériques nous ont été fournies par un habile pharmacien d'Amiens, ex-préparateur de chimie des cours industriels de Rouen, M. Bénard, qui, sans chercher à exploiter à son profit cette véritable découverte, s'estime assez heureux d'en vulgariser les résultats , espérant ainsi donner à l'ouvrier du travail, au médecin un agent thérapeutique supé-
rieur à ceux du commerce, et offrir aux cultivateurs le moyen de doubler la valeur d'an champ d'œillettes.
Les expériences de M. Bénard ont été faites à Amiens , du 4 au 14 août (elles auraient pu commencer dès le 20 juillet). En travaillant 2 à 3 heures par jour , il a incisé en 14 heures 2,752 capsules et recueilli 109 grammes de suc opiacé. Pendant cinq jours (de douze heures) un ouvrier l'a remplacé et a incisé 12,000 capsules sur lesquelles il a ramassé 322 grammes seulement de ce même suc.
Ainsi en 74 heures ou 6 jours 1/6 , 14,752 capsules ont été incisées et ont fourni 431 grammes de suc laiteux qui après dessiccation complète se sont réduits à 205 grammes d'opium.
L'analyse de cet opium a donné 16,00 pour 0/o de morphine, tandis que ceux du commerce n'en contiennent que 8 à 9. Malgré cette énorme différence, en comptant l'opium indigène au même prix moyen que l'opium exotique, c'est-àdire à 50 francs le kilogramme, la valeur des 205 grammes sera de 10 fr. 25 cent.; les 6 jours 1/6 d'ouvriers à 1 fr. 25 c. par jour font 7 fr. 75 c, donc il y a encore un bénéfice total de 2 fr. 50 c. pour les 6 jours 1/6 ou d'environ 40 c. par jour d'ouvrier.
D'après ces données, et en tenant compte de l'étendue de terrain exploité, il résulterait qu'un hectare d'œillettes, contenant environ un million de tête de pavots ( bonne culture ), exigerait pour l'extraction de l'opium de chaque capsule, 408 journées d'ouvriers; ce qui produirait 28 Irilog. 800 gr. de suc opiacé se réduisant, après dessiccation, à 13 kil. 698 gr. d'opium ; mettons pour plus de sûreté 13 kil. 500 gr. ; mais comme on peut inciser deux fois chaque tête et recueillir une nouvelle et même quantité d'opium, sans nuire à la graine , on peut porter à 816 le nombre de jours d'ouvriers nécessaires à l'exploitation d'un hectare d'œillettes.
Le produit de ces deux opérations serait de 27 kîl. d'opium»
Le chiffre de 330 fr., bénéfice net que le cultivateur peut ajouter à la valeur de la graine provenant d'un hectare d'œillettes, est certainement un minimum qu'il ne sera pas difficile de dépasser et même de doubler, car il suffit de remarquer que:
1. ° Le travail pourra être considérablement facilité et abrégé par l'emploi d'un instrument , à plusieurs lames dont la disposition en forme concave rendrait l'incision plus prompte et sans danger pour la capsule ;
2. ° On pourra employer à cette opération , qui n'exige pas de déploiement de force musculaire , des femmes et des enfants dont le prix de la journée serait inférieur à 1 fr. 25 c. surtout dans le moment qui précède la moisson ;
3. ° L'ouvrier acquerra bientôt une grande habileté dans cette opération minutieuse et toute nouvelle pour lui; les enfants surtout, dont les mouvements sont si rapides, trouveront ici à tirer bon parti de leur agilité; de là une diminution dans le nombre des jours d'exploitation et par suite , une réduction dans le prix de revient.
(f) Le travail devant se faire entre la floraison et la maturité de la capsule, c'est-à-dire dans un intervalle de 15 à 20 Jours, il faudra par conséquent 54 ouvriers travaillant pendant 15 jours ou 40 ourrieri pendant 20 jours pour Taire les 816 jours (en négligeant les fractions).
Mais à l'aide de l'instrument à incisions , le nombre des ouvriers ou des journées de travail pourra être diminué de plus d'un tiers.
Si Ton veut que la récolte de l'opium soit terminée avant la moisson , il sera convenable de semer un peu plutôt qu'à l'ordinaire ou d'opérer sur une variété d'oeillettes hâtives. En tous cas, les incisions peuvent commencer très-peu de jours après que la fleur est tombée.
ayant une valeur de
Les 816 d'ouv. à i fr. 25 c. font
Il reste pour bénéfice net . .
4. ° On pourra , sans nuire à la graine, inciser quatre fois chaque capsule, en mettant quelques jours d'intervalle entre deux incisions consécutives et obtenir une même quantité d'opium à chaque opération (1), ce qui porterait le bénéfice net à 660 fr. par hectare.
5. ° Enfin , d'après la quantité de morphine contenue dans l'opium indigène, il est permis d'estimer celui-ci à 75 fr. le kil. (le prix de l'opium exotique vient d'être porté à 64 fr.)- Par suite, les 27 kil. valent 2,025 fr. ; le prix relatif aux 816 jours d'ouvriers à 1 fr. 25 c. étant de 1,020 fr.; il reste pour bénéfice net 1,005 fr.
Nous ne doutons pas qu'une exploitation bien entendue sur un hectare d'œi dettes, ne puisse fournir en opium seulement, un bénéfice net de 800 à 1,000 fr. Nous ferons même remarquer que les capsules sur lesquelles les expériences d'essais ont été faites, étaient dans des conditions plutôt défavorables qu'avantageuses.
(1) D'après les observations de M. Aobergier, il résulterait qu'en générale plus ta capsule approche de la maturité, moins l'opium recueilli dans les récoltes successives est riche en morphine (voir plus loin les analyses des opiums des 1.»*, 2.» et 3/ récoltes, page 17).
Suivant d'autres observateurs la proportion de morphine irait en croissant avec le développement de la tête du pavot; cette proportion atteindrait son maximum avant que la capsule eût changé de nuance. Le suc opiacé, en effet, est répandu dans toute la plante au commencement de la végétation ; c'est ce qu'on peut vérifier en arrachant une feuille ou en faisant une incision en un point quelconque du végétal ; ou le voit alors s'écouler en assez grande abondance ; mais h mesure que .la maturité approche ce suc (et par suite la morphine ; parait se condenser dans la capsule où l'alcaloïde subit une transformation ; car on ne retrouve plus ce dernier qu'en très faiblea proportions dans la téte de pavot ou dans les enveloppesde la graine et nullement dan* l'huile qu'on en extrait.
RÉCOLTE DE i/OPIUM.
Quant an procédé d'extraction de l'opium , il est par luimême fort simple. Ce qui précède suffirait à la rigueur pour en donner une idée exacte. Nous allons néanmoins y ajouter quelques détails en indiquant la suite des opérations, qui s'appliquent d'ailleurs à toute espèce de pavots.
Lorsque la tête ou capsule est arrivée à peu près à son développement , et pendant tout le temps qu'elle reste verte (espace de 15 à 20 jours), on fait sur cette capsule des incisions peu profondes, longitudinales ou verticales, c'est-à-dire dans le sens de la longueur de la tige, de haut en bas (fig. 4). On peut aussi les faire transversales (fig. 5) ou horizontales de gauche à droite (1) ; il serait même meilleur de leur donner une direction oblique ou héliçolde, en tournant autour de la capsule pour y tracer une courbe analogue à celle du
tire-bouchon.
Ces incisions superficielles se pratiquent avec un instrument bien tranchant , une lame de canif par exemple ; mais il sera préférable d'employer, comme nous l'avons dit, un outil (fig. il) portant, parallèlement au manche, quatre ou cinq lames espacées de trois à cinq millimètres, saillantes seulement d'un à deux millimètres et disposées circulairement de manière à présenter à peu près, en creux , le quart ou le cinquième de la surface convexe d'une capsule de moyenne grosseur.
De cette façon , les lames incisives qui agissent simulta-
(1) M. Bonafons de Tarin a observé que les incisions transversales don* nent une quantité de sac double de celle qu'on obtient par incisions longitudinales. De cette manière , on coupe , en effet , plus de vaisseaux que par les incisions longitudinales.
nément ne pourront jamais traverser toute l'épaisseur de la capsule; ce qui rend les incisions sans danger pour la graine, ne nécessite aucune précaution, rend le travail rapide et sur, diminue considérablement les frais de maind'œuvre et le prix de revient du produit ; car on peut confier l'instrument à des mains tout-à-fait inexpérimentées. Nous insistons sur ce point , qui est capital , car en le négligeant, on perd les avantages que nous cherchons à établir.
Les incisions peuvent commencer le matin , après l'évaporation de la rosée ; à peine sont-elles faites que le suc laiteux, épais, apparaît sur les blessures de la capsule, se colore, devient de plus en plus foncé, se forme en larmes et acquiert de la consistance. H est bon de le recueillir le plus tôt possible, pour qu'il ne se dessèche pas sur place et que la poussière ou les insectes ne se mêlent pas au produit , dont la pureté serait ainsi altérée.
L'ouvrier qui fait les incisions doit donc être suivi à quelques minutes d'intervalle, par un autre qui enlève l'opium, soit avec l'ongle, soit avec une racloire, sorte de spatule en bois, en os ou en corne. Cet instrument ne doit pas être assez tranchant pour emporter avec le suc opiacé des pellicules superficielles de la capsule. Le produit est mis dans un petit vase que l'ouvrier porte suspendu à la ceinture, afin d'avoir les mains libres pour l'opération. Les incisions sont répétées sur toutes les faces de la capsule , de façon à épuiser cette dernière.
Dans certaines contrées du Levant, on triture l'opium dans un mortier, afin d'en rendre la pâte homogène. Nous n'osons dire si cette manipulation (qui se fait quelquefois avec du miel) ajoute à la qualité du produit, car les bons opiums sont ceux dans lesquels on trouve, en les cassant, des granules colorés diversement et qui accusent les larmes entières de chaque tête de pavot. Trituré ou non, le suc
recueilli subit une sorte de fermentation pour se transformer en opium ; sa couleur devient plus brune et son odeur plus prononcée.
Après la récolte , Popiura reste exposé au soleil, à l'abri de la poussière et des intempéries de l'air, enveloppé dans des feuilles de pavot. La dessication s'opère donc sans frais et le produit mis en petits pains aplatis (6g. 9) ou cylindrique (du poids de 30 à 30 gr. ) est prêt à être livré au commerce.
Nous ne parlerons pas du procédé de décoction par lequel on a cherché à faire concourir les diverses parties du pavot sec (tiges, feuilles et capsules), à la production de l'opium ; ce moyen ne donne qu'un produit de qualité très-inférieure, contenant à peine un pour cent de morphine. A la dose de dix centigrammes, il ne produit aucun effet physiologique ; tandis que par l'opium ordinaire trois ou quatre centigrammes suffisent pour obtenir ce résultat à un haut degré. Voici la raison qui avait dicté ce mode d'extraction de l'opium : on avait pensé qu'en ne faisant aucune incision à la capsule, quand elle est encore verte, on retrouverait dans la plante mûre et desséchée tout l'opium qu'on aurait pu recueillir par incision. Hais c'était là une erreur ; car à mesure que la maturité approche , les principes concourant à la formation du suc opiacé se combinent en d'autres proportions, se dissimulent et disparaissent même plus ou moins complètement , comme l'analyse l'a prouvé. Qui ne connaît , d'ailleurs , le peu de stabilité des composés organiques et la facilité avec laquelle ils se transforment les uns dans les autres?
C'est ainsi que probablement une partie de la morphine de la capsule passe peu à peu à l'état de codéine, si l'on en juge par l'accroissement progressif de ce dernier alcaloïde et la diminution correspondante de l'autre. M. Bénard avait déjà eu cette idée en remarquant que le sirop diacode, obtenu
en traitant les têtes de pavots sèches , agit sur l'économie d'une manière analogue à la codéine (la saveur de l'un rappelle aussi celle de l'autre ) , ce qui fait supposer que ce sirop contient de la codéine. On sait enfin qu'à l'époque de la maturation , les fruits subissent de profondes modifications moléculaires et que deux substances dont les formules diffèrent aussi peu que celles de la morphine et de la codéine, (morphine C 34 H l8 Az O 6 ), (codéine C 34 H 19 Az O 6 ), pourraient bien procéder l'une de l'autre ; c'est ce que des expériences ultérieures pourront vérifier.
Il est encore un autre procédé pour extraire l'opium du pavot, c'est de triturer toutes les parties vertes de la plante (tiges, feuilles et capsules), d'en exprimer le jus, qu'on traite pour en extraire le principe en question. Mais ce moyen ne vaut guère mieux que le précédent ; de plus , il a l'immense inconvénient de sacrifier la graine ; il ne peut donc, en aucune façon, nous convenir. Le procédé par incision donne seul un bon opium , et ceh sans nuire au fruit ; c'est donc celui-ci qu'on doit employer exclusivement.
Les circonstances défavorables à la récolte de l'opium sont , d'après les observations de M. Aubergier, les sécheresses extrêmes et les pluies abondantes, au moment des incisions. Les gelées printannières sont aussi fatales aux jeunes pousses qu'elles détruisent quelquefois.
Nous ne parlerons pas de la nature du terrain le plus favorable à la production de l'opium; il est évident que là où l'œillette prospère, l'opium sera abondant ; mais nous dirons quelques mots de la plantation des graines.