USAGES DE L'OPIUM
Pour donner une idée de l'importance et de l'extension dont est susceptible la nouvelle industrie de l'opium indigène > il ne sera pas inutile de joindre aux détails précédents quelques roots sur les divers usages de l'opium , ainsi que sur sa consommation annuelle en France et en Angleterre.
L'opium brut est peu usité en médecine : encore ne l'emploie-t-on ainsi qu'extérieurement; mais à l'état d'extrait , il est fréquemment administré à l'intérieur. L'opium sert de base à un grand nombre de préparations pharmaceutiques journellement employées; voici la liste des principales :
Laudanum ou opium purifié.
Eau distillée d'opium.
Extrait ordinaire.
Extrait d'opium privé de narcotine.
Extrait d'opium privé de morphine.
Extrait d'opium au vin (laudanum apiatum).
Extrait d'opium de Lallouette.
Vin d'opium par fermentation.
Vins d'onum f Vin d'opium simple.
Vin d'opium composé.
Extrait d'opium
Vinaigre d'opium.
Elixirs d'opium. .
Tentures d'opium.
j De la pharmacie d'Edimbourg.
I De la pharmacie de Dublin.
| Teinture d'extrait d'opium, f Teinture
Liqueur du docteur Porter.
Sirops d'opium . . . .
Tablettes d'opium.
Extrait de pavot.
Pilules de gtnoglosse.
Sirop diacode.
Têtes de pavot.
Morphine et ses sels
| Sirop
I Sirop d'opium
Codéine et ses
Morphine pure.
Sulfate de morphine. . . . { f-Jj^' Chlorhydrate de morphine.
Acétate de morphine. . . . {
Codéine pure.
Sels divers (chlorhydrate, acétate, etc.).
Sirop.
Pilules.
Oter à la médecine l'opium et ses dérives, serait lai enlever un de ses agents les plus efficaces. L'opium, en effet, est de ces médicaments dont l'utilité et la nécessité sont aujourd'hui incontestables; il est du petit nombre de ceux, comme le quinquina, le fer, etc., sans lesquels la médecine serait impossible. C'est le narcotique par excellence , le meilleur sédatif du système nerveux. Sydenham le regardait comme un don du ciel et le, hollandais Sylvius eut renoncé à exercer l'art de guérir si on lui eut défendu l'emploi de l'opium.
Le nombre des préparations dans lesquelles entrent; l'opium et ses principes immédiats donne déjà une idée de la consommation qu'on peut faire de ces produits ; ajoutons à ces données les remarques suivantes :
Il y a en France 7,000 pharmaciens environ et des hospices considérables; le prix de l'opium est ordinairement de 50 à 60 francs le kilogramme , celui des sels de morphine de 600 francs le kilog. ; des sels de codéine 7,500 francs.
En portant à deux ou trois kilogrammes la consommation moyenne d'opium faite par chaque pharmacien ; à 10 ou 12 grammes seulement celle de la morphine; à 10 grammes celle de la codéine, on arrive, en y comprenant les hospices, à un chiffre de plusieurs millions de francs pour la consommation annuelle de l'opium en France.
En Angleterre cette consommation dépasse le poids de 40,000 livres (de 455 s. 588). Il résulte même d'une statistique digne de foi, que pour 1849, l'augmentation a été de 10,467 livres sur l'année précédente.
— On sait que les Chinois, les Turcs et une grande partie des peuples de l'Asie orientale fument l'opium et en font un usage immodéré pour provoquer une sorte d'ivresse qui exalte leur imagination. Dans nos climats, il ne produit pas les mêmes effets: il rend lourd, engourdit l'intelligence et le moral, puis excite violemment et donne lieu à des convulsions. Les résultats d'un tel usage sont plus déplorables encore que ceux de l'ivresse provenant de l'excès de9 boissons alcooliques.
A ceux qui pourraient craindre que l'exploitation en grand de l'opium indigène n'amenât dans les classes inférieures de la société l'habitude dangereuse de fumer ou de mâcher de l'opium, nous répondrons qu'un homme ne s'empoisonne pas de gaîté de cœur et qu'il suffira d'offrir au bon sens du peuple le tableau des dégradations qu'amène
l'abus de l'opium : la perte de mémoire , la stupidité, l'amaigrissement, une face blafarde, des yeux éteints, une faiblesse générale qui ne peut être relevée momentanément que par le poison même qui l'a produite ; c'est un besoin des plus impérieux à satisfaire jusqu'à ce que la mort vienne mettre fin à cet état d'abjection.
— D'après les effets que produit l'opium fumé, il était intéressant, au point de vue physiologique et médical, de savoir si son principe actif, la morphine, se volatilisait dans cette combustion , car les divers auteurs d'ouvrages de chimie se taisent sur ce point , on regarde la morphine comme fixe.
Nous avons donc , M. Bénard et moi , fait brûler successivement , à l'air libre, au milieu d'un large tube, une certaine quantité d'opium indigène et d'opium exotique, en forçant, par une légère insufflation, les vapeurs et la fumée à traverser un autre tube de communication entouré d'un réfrigérant. Il s'est déposé là une certaine quantité d'eau colorée en jaune par des produits pyrogénés ; liquide , dans lequel nous avons parfaitement constaté, à l'aide des réactifs précités, la présence de la morphine sublimée et dissoute dans l'une et l'autre expérience. D'ailleurs , de la morphine brûlée à l'air, dans une petite capsule en porcelaine , nous a laissé sur les parois du vase des cristaux très-apparents de ce même alcaloïde. Ainsi , dans la combustion , il n'y a pas décomposition complète de la morphine, mais sublimation d'une partie de la substance. On peut donc conclure de là que c'est la morphine qui agit sur le système nerveux lorsqu'on fume l'opium.
— Nous ne dirons qu'un mot des effets physiologiques de l'opium: ils s'étendent à la fois sur l'appareil digestif, sur l'appareil respiratoire, sur l'appareil circulatoire et le système nerveux.
Administré à une dose inférieure à cinq centigrammes
( pour un homme ) , il est digéré sans accident par l'estomac et procure un sommeil calme, accompagné de songes agréables , mais suivis de lassitude et de maux de tête.
À l'extérieur , l'opium , la morphine et ses sels produisent des effets plus marqués, car ils sont immédiatement entraînés dans la circulation.
A haute dose, l'opium et surtout les sels très-solubles de morphine déterminent la mort à la suite de symptômes variés.
On a prescrit pour antidote de ces narcotiques , le vinaigre, l'infusion de noix de galles , l'infusion de café, le camphre, la saignée, etc.
Plus de détails sur ce point nous éloigneraient de notre sujet.
FALSIFICATIONS DE i/OPIUV.
Comme tous les produits commerciaux d'un prix élevé, l'opium a été et est toujours l'objet de nombreuses falsifications par le mélange de substances étrangères dont on cherche à masquer la présence. Ces fraudes très préjudiciables ont donné lieu à des recherches de la part des chimistes et Ton possède maintenant des procédés sûrs pour titrer la qualité de l'opium.
Les pharmaciens ne devraient jamais en accepter d'un vendeur sans avoir dosé la morphine du produit, par l'un des moyens d'essai tels que ceux de MM. Berthemot ou Guillieremont , Théboumery , Payen et Couerbe. — La récolte de l'opium indigène aurait l'immense avantage de mettre fin à ces fraudes qui s'opèrent, non seulement à l'entrée du produit en France , mais encore sur les lieux d'exploitation. Chaque pharmacien pourrait, dans le pays où Ton cultive l'œillette, récolter lui-même l'opium nécessaire à ses préparations; et le médecin ne serait plus réduit à déplorer trop tard l'emploi d'une substance inerte à la place d'un agent héroïque.