DE LA SOLIDARITÉ HUMAINE
Mais une nation ne peut ainsi progresser seule vers la civilisation et le développement complet de l’humanité; ce serait de l’égoïsme; et elle en serait bientôt punie par le trouble que viendraient porter chez elle, les nations moins civilisées. Car ces nations, douées d’une richesse relative plus grande, pourraient, tout en conservant pour elles, c’est-à-dire, pour la population casée, la même jouissance relative pour la culture et la civilisation, (si toutefois elles en sentaient le besoin), ces nations, dis-je, pourraient employer cet excédant de richesse à entretenir sous les armes, une population capable décomprimer et de dominer le peuple civilisé; ce qui arriverait certainement par l’envie que feraient naître le luxe et les progrès de ce peuple civivilisé d’une part, et d’autre part, l’énergie physique dont sont doués les peuples barbares, qui ne connaissent et ne cultivent d’autre puissance que la force.
La lâche d’un peuple se trouve donc augmentée de toute l’influence qu’il doit exercer sur l’humanité entière, par ses exemples, ses conseils et ses secours. Il y a solidarité entre tous les hommes; et l’un ne peut s’élever sans l’autre, car il y aurait désunion et discorde. La vérité n’a de puissance qu’autant qu’elle est comprise et sentie par l’homme à qui elle est destinée, et qui la manifeste par des actes qui émanent de sa liberté; jusque-là la vérité est une vertu latente ; l’homme supérieur est obligé, dans l’intérêt même de sa puissance, de la communiquer à ceux qui le suivent; de former par là des faisceaux qui se soutiennent l’un l’autre, en forme de pyramide, et cette pyramide est d’autant plus stable, que la base en est plus large, ou que la vérité a une action plus directe; l’humanité en devient le corps, et les hommes, les bras.
Les douanes dont nous avons déjà dit un mot, ne sont utiles qu’aütant qu’elles empêchent les inégalités artificielles, ou l’exploitation de l’homme par l’homme; et qu’elles favorisent son développement là où il convient. Car, au point de vue des produits naturels, les libre-échangistes auraient raison. Ainsi l’Angleterre périra, parce qu’elle a sur son sol une population industrielle destinée à desservir une partie du globe, et dont les peuples pourront se passer dès qu’ils le voudront. Il n’est donc pas avantageux de développer un commerce extérieur, à moins que cela ne soit basé sur des produits naturels et sur l’intérêt de l’humanité. L’Angleterre est dans ce cas, pour les produits minéraux, et nous, la France, pour les vins. Les douanes peuvent aussi favoriser le développement de la population sur un sol déterminé, c’est-à-dire empêcher la population de se répandre sur un territoire voisin, mais nous avons vu qu’alors la richesse matérielle diminue, cl la nation sc voue à un surcroît de travail et d’activité.
Nous avons été entraînés dans les considérations qui précèdent, par l’enchaînement des choses, et pour étayer nos opinions. Si elles sont justes, on voit combien il serait impolitique (l’humanité étant arrivée à un certain degré de développement) d’interdire, d’une manière absolue, les associations religieuses, puisqu’elles absorbent et utilisent une partie de la population excédante qui, sans elles, serait à la charge de l’Etat ; que, d’ailleurs, ce sont elles qui sont les plus capables d’exploiter les terres les moins productives, par suite de l’absence des charges de la vie de famille, des avantages de la vie en commun, et de l’esprit d’ensemble qui règne dans ces associations. Enfin l’humanité arrivée à son maximum de développement, en face d’elle-même et de ses richesses, se trouverait fort malheureuse si elle n’avait en elle l’idée de Dieu, idée dont le mouvement et l’actualité peuvent seuls la distraire.
Quoi qu’il en soit, dans ces sortes de choses, qui est-ce qui peut se dire plus capable qu’un autre ? Liberté, liberté entière. C’est la providence qui nous conduit et forme les sociétés.
Ce mot de liberté réveille en moi une pensée ; qu’il me soit permis de l’exposer ici.
Le père seul, comme auteur des jours de son enfant, a le droit et le devoir d’en diriger et d’en surveiller l’éducation, jusqu’au moment de son entier développement. C'est là le droit le plus sacré. L’Etat peut le faire pour ceux à qui la famille manque par quelque cause que ce soit; d’un autre côté, la charité exige que les hommes vivent
en rapport les uns avec les autres, quels que soient leur rang et leurs opinions ; et il est bon qu’ils en contractent l'habitude dès l’enfance. De là l’utilité des sources communes d’éducation. L’Etat doit y tenir,, pour éviter les divisions et les dissensions sociales. C’est là encore une question de solidarité humaine. Lajvérité finira toujours par se faire jour, pourvu que l’homme soit obligé de l’entendre, et que l’erreur ne puisse pas être professée sans être signalée et contredite. Enfin l’Etat doit rester maître de l’enseignement, parce que l’Etat représente Hiumanité, ou du moins la nation, et que l’humanité doit rester libre de se diriger elle-même, sous sa responsabilité person nelle.
Pour concilier toutes choses, il serait peut-être bien d’établir dans chaque collège et dans chaque classe, un banc réservé aux parents ou à leurs délégués, de manière qu’ils pussent surveiller les cours; rectifier près de leurs enfants, les erreurs de fait ou d’interprétation qui pourraient s’y glisser ; ou bien compléter les développements qui peuvent y manquer. La justice se rend publiquement, pourquoi l’instruction se cacherail-el'e ? Il faudrait en outre établir deux chaires de philosophie, l’une pour les partisans de l’opinion que l’homme peut se guider par sa raison seule; l’autre, pour ceux qui croient que la raison doit s’appuyer sur la foi. Question de principe qui divisera longtemps l’humanité, et que personne ne sauraiUranchcr ; car l’homme est libre, et ne peut être guidé que par ses convictions propres ou la confiance, fruit du discernement, et que nul ne saurait imposer.