POINT DE VUE POLITIQUE
Rien n’est plus vicieux que des travaux publics exécutés par l’industrie privée : il est impossible aux hommes qui y sont employés, de juger et de prévoir les ressources qui sont mises à leur disposition, et, par conséquent, de régler leur vie; ils engendrent une population nomade, privée presque de tout moyen de civilisation, faute d’intérêt dans le monde, et de liens qui la rattachent aux autres membres de la société. Un travail public ainsi exécuté amène une perturbation dans l’industrie locale, en produisant la rareté de la main d’œuvre. Quand il est terminé, c’est la population qui souffre, par la privation des ressources qui la faisaient vivre, et le développement qu’elle a pris; elle souffre jusqu’à ce que le chiffre de cette population soit ramené par la misère et les émigrations forcées, au taux que comportent le sol et l’industrie locale.
Le grand développement donné aux travaux publics dans ces derniers temps, doit être une des causes du malaise profond de notre société présente, et qui menace d’amener sa ruine.
Les corps travailleurs pareraient à tous ces inconvénients, et forceraient l’état à prévoir et à juger d’avance, du nombre d’hommes qui lui est nécessaire et qu’il prend à sa charge.
L’emploi de corps travailleurs est donc une nécessité.
Que l’on ne vienne plus nous dire que les travaux publics exécutés par des troupes, c’est-à-dire par des corps organisés, coûtent plus cher que ceux qui sont exécutés par l’industrie privée. C’est possible au début d’une organisation; mais, quand même il en serait ainsi, ce n’est pas par des chiffres qu’il faut calculer les budgets, mais par les besoins de la population, et l’impulsion que l’on veut lui donner. Une nation est riche, non par l’argent économisé, mais par les travaux faits, ou les services rendus. L’argent n’est rien, et n’a aucune valeur par luimême ; c’est comme le sang, dont la circulation entretient la vie : Nous étions mal à l’aise, parce que la circulation se faisait mal, etn’atteignait qu’imparfaitement et d’une manière irrégulière, certains organes.
Maintenant, nous sommes malades, parce que la circulation est interrompue; la gangrène nous menace, et le corps est menacé d’entrer en convulsion, si cet état de chose dure plus longtemps. Tout lé monde doit tendre à y porter remède ; mais ce n’est pas en cherchant à introduire une nouvelle masse de sang, comme le font ceux qui proposent la création de nouvelles valeurs fictives ; au contraire, il faudrait en tirer. On ne force pas la nature; pour guérir le mal, il faut en reconnaître la cause et la faire disparaître.
Une nation peut être tellement riche, qu’il lui soit avantageux de faire disparaître une partie de son numéraire. Cela arriverait si l’abondance de ce numéraire augmentait la valeur nominale des choses à l’intérieur, au point qu’il lui fût impossible de faire échange de ses produits pour argent étranger. Il faudrait alors acheter pour argent les produits étrangers dont on aurait besoin. C’est là l’objet du commerce; car le commerce n’a pas d’autre résultat général, que d’établir partout l’équilibre des produits, eu égard aux difficultés de la circulation. Les douanes sont instituées pour empêcher les échanges désavantageux , car l’on ne donne rien pour rien. Je dis désavantageux, non pour l'humanité, cela est impossible; mais pour le groupe d’hommes qui composent une nation.
Revenons aux travaux publics : les travaux publics ne peuvent être développés outre mesure; car alors la nation se grève; devient l’esclave de ses enfants, à l’existence desquels elle pourvoit, et dont elle se prive pour les envoyer travailler au loin ; elle se matérialise par l’absence des joies de famille, des loisirs que lui donnerait une existence moins surchargée, et des jouissances intellectuelles et morales, que permettent les loisirs et les travaux de ceux qui s’adonnent à la culture de l’intelligence et du cœur; but vers lequel doit tondre l’humanité. Les travaux d’utilité publique d’ailleurs, auront un terme, quelque étendue que soit la tâche. Le nombre de canaux d’irrigations ou d’assainissement à construire ; de plantations à faire; la culture elle-même a une limite, et ne doit s’étendre que jusqu’au champ qui rapportera juste les frais d’exploitation. Car au-delà, la terre laisserait un déficit, et l’homme qui cultive n’aurait plus les moyens d’cchange suffisants pour pourvoir à ses besoins; la charité, qui répare les fautes des hommes, serait obligée de venir à son aide et de le guider.
Dieu a en quelque sorte mesuré les loisirs que nous nous devons, par celui qu’aurait l’humanité arrivée au maximum raisonnable de son développement; ce serait l’exccdant des terres les plus productives sur
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celles qui lé seraiéntle moins, eu égard aux frais d’exploitation, c'està-dire , à l’existence physique des hommes employés à la culture. Car c’est la terre qui paie tous ses besoins, comme hase unique de l’existence humaine. Cet excédant est la richesse totale ou normale mise à la disposition de l’homme, et dont il doit user pour son développement intellectuel et moral ; pour le culte qu’il se doit à lui-même et à Dieu.
- Jusqu’à cette limite, (limite bien vague, puisqu’elle dépend du perfectionnement de l’industrie humaine), l’excédant de la richesse sur la richesse normale, ou les loisirs qu’elle procure, et il doit y en avoir, car les terres les moins fertiles ne seraient pas encore cultivées ; cet excédant de loisirs, dis-je, doit être employé a fertiliser le sol, pour qu’il puisse recevoir un surcroît de population. L’excédant de la population, ou au moins une partie qui décroîtra constamment, a mesure que l’on approchera de la perfection, peut être employé à ces tra-
Arrivée à son maximum de développement, la grandeur de la population doit rester constante ou stationnaire; et ce que nous avons appelé population excédante, sera nécessairement compris dans la masse des hommes qui se livrent à des travaux de luxe, (c’est-àdire, qui occupent les loisirs), ou a des travaux intellectuels et moraux, et qui établissent par là avec l’humanité, des rapports ou échanges de services, qui leur permettent de vivre aux dépens de la terre, seule nourrice des hommes. Mais ceux de ces travailleurs que les circonstances classeront dans la population excédante que la société est tenue de secourir, devront nécessairement vivre sous le régime de la communauté, pour suppléer à la vie de famille qui ne saurait être le partage de tous.
La fortune individuelle, ou le résultat du travail et de l’esprit de conduite, n’est donc pas autre chose pour chacun, que le droit de choisir dans le monde, sa position et son état, car tous exisciu des sacrifices plus ou moins grands, ou un travail préalable, créateur.
Les travaux de luxe à entreprendre par la population excédante, auraient nécessairement un caractère national. La population excédante serait comme la famille du chef de l’état, qui est chargé d’en faire les honneurs. Le luxe n’est donc pas un mal; loin de là : c’est le résultat de l’intelligence et du travail de l’homme ; l’usage légitime des richesses que Dieu a mises à sa disposition, soit pour se faire honneur cl s’exciter au bien, par des hommages réciproques dont l’homme doit
chercher à se rendre digne; soit en rendant h Dieu le culte qui lui est dû.
Mais le luxe, développement du beau dans l’Ordre materiel qui est le fruit de l’intelligence, ne doit pas faire oublier le moral, développement de l’âme, pour lequel l’homme est fait et existe. On ne saurait donner le nom de luxe à cette consommation exagérée, ou à cette recherche coupable, qui abaisse quelquefois l’homme au niveau de la brute, et le fait souvent décheoir dans la société, au rang qu’il mérite; Le luxe ne doit être qu’un instrument de l’âme et de la pensée, pour se manifester par le beau.