COMPLEMENT DES CONSÉQUENCES POLITIQUES
La régularité de la marche de la société, et la stabilité des positions, avantages dont nous avons déjà parlé au sujet de l’emploi des corps travailleurs, ne sont pas les seuls que l’on retirerait de la formation de ces corps. Ils nous gareraient de la féodalité industrielle, vers laquelle les gouvernements derniers étaient fatalement poussés.
N’y a-t-il pas la plus grande analogie, entre notre industrie actuelle et la force armée au temps où elle était à la solde de capitaines, qui la commandaient et la dissolvaient quand ils le jugeaient convenable ? Nos luttes industrielles ne sont-elles pas les rivalités des puissants d’autrefois ? Nos travaux publics ne sont-ils pas les coups de main, pour lesquels l’Etat réclamait alors le secours des capitaines entre-
preneurs, et à la suite desquels un dissolvait les bandes? Notre gouvernement dernier 11’était-il pas à la discrétion des puissances industrielles ?
Pour que le gouvernement se soutienne et soit indépendant, il faut qu’il ait une force sur laquelle il s’appuie. L’ancienne monarchie l’avait senti, et avait basé sa force sur la jouissance et la richesse, dont elle avait tenté d’éviter la dispersion par des privilèges. L’idée était bonne, mais les moyens injustes et immoraux ; injustes en ce qu’ils formaient une société dans une autre société, et détruisaient par des lois plus prudentes pour l’aristocratie que pour le reste de la nation, l’équilibre qui doit exister entre tous les membres de la société; ces moyens étaient immoraux et injustes en ce que, contrairement aux lois naturelles, ils tendaient à décharger l’homme de la responsabilité de ses actes et de sa conduite. Les fds aines des familles nobles avaient la fortune; les autres, les emplois de l’Etat, fonctions qui, payées par tous et h tous, souvent par le peuple seul, ne doivent être données qu’à la capacité et au mérite.
Le gouvernement moderne s’appuierait sur la population excédante, force essentiellement démocratique et composée en quelque sorte des cadets de la France; non pas cadets déshérités, puisque leur engagement volontaire serait un acte de raison et de dévouement, dont la nation entière supporterait la charge.
Il n’est pas à craindre que le fardeau devienne trop pesant pour l’Etat : d’abord, les parents se séparent difficilement de leurs enfants, surtout dans les campagnes; du côté des enfants, le sacrifice est si grand, que, souvent ils en meurent, comme on le voit lorsque nos jeunes soldats sont obligés de joindre les régiments. Mais quand même la charge serait pesante, la nation sentirait la responsabilité de ces actes. Le pauvre, quelque minime que fût sa quote part d’impôts, en sentirait le poids, et apprendrait à réfléchir; le riche serait obligé de venir au secours des pauvres proportionnellement à sa fortune, et comprendrait l’obligation de les moraliser et de les instruire.
On peut juger par la grandeur relative des familles en France et en Angleterre, dans les divers rangs de la société, de l’influence que peuvent avoir, sur le développement des populations, l’intelligence, l’instruction, et des lois qui tendraient à décharger l’homme, de la responsabilité de ses actes et de l’obligation de pourvoir aux moyens d’existence de ses enfants.
Que l’on ne craigne pas non plus que le pouvoir, s'appuyant sur la
force qui se groupe autour de lui, finisse par dominer la nation : d’abord la grandeur de cette force dépendra, comme nous venons de le faire voir, de la nation même; ensuite les chefs, quelle que soit leur origine, qu’ils soient sortis des rangs des simples travailleurs, ou de familles aisées de la société, (car ce sera une carrière ouverte comme toute autre, à la capacité, au mérite et aux services rendus), ces chefs, dis-je, n’appartiendront plus à la classe de la population excédante; ils pourront contracter des alliances et participer par la famille, aux intérêts communs de la société. D’ailleurs ces corps travailleurs seraient-ils constitués autrement que l’armée actuelle? Et l’armée maintenant est-elle un danger pour la société? Voit-on chez nos généraux une tendance à la domination?
Un bienfait qu’amènerait aussi la formation des corps travailleurs, serait la réduction de l’armée, et par conséquent, de la charge si onéreuse et si inégale de la conscription. Car le pauvre, frappé par le sort, comme le riche, est obligé de payer la même somme à l’homme qu’il desline à son remplacement. Dans les corps travailleurs au contraire, l’homme qui est sous les armes, serait payé proportionnellement à la fortune de chacun de nous.
Au point de vue militaire, les corps travailleurs n’offrent aucun inconvénient : il n’est pas nécessaire, pour être soldat, de s’occuper exclusivement des armes; les troupes du génie en sont la preuve; on remarque même que les meilleurs soldats sont ceux d’une année ou deux au plus de service; au-delà, les hommes se fatiguent d’occupations stériles, et leur zèle ne reparaît que dans le besoin, ou s’ils sont stimulés par quelques causes particulières.
La force de l’armée gît dans l’organisation et la vie en commun, qui fait sentir promptement aux hommes la nécessité de l’ordre, de la subordination, et leur permet de se connaître et de s’inspirer une confiance réciproque. Au point de vue militaire, des réunions de dépôts pour former les jeunes soldats et les citoyens aux grandes manoeuvres, et pour donner carrière à ceux qui sont spécialement militaires, sont seules nécessaires. Mais il faut que les officiers conduisent leurs hommes en toutes circonstances; sans quoi, leur influence diminue; la subordination et l’esprit militaire disparaissent. C’est là ce qui exige une transformation et une espèce d’apprentissage de l’armée actuelle, pour son emploi aux travaux publics.
Ce que peuvent la puissance d’organisation et les traditions militaires, les temps modernes viennent d’en donner l’exemple, dans l’ordre