‹ Mémoire sur l'origine égyptienne de l'alphabet phénicienChapitre 2 sur 18 · L’ORIGINE ÉGYPTIENNE · texte numérisé non relu

L’ORIGINE ÉGYPTIENNE

L'Académie des inscriptions a mis au concours, pour l'année i85g, l’étude de l’origine et des dérivations successives de l'alphabet phénicien; mon intention n’est pas de traiter dans le présent mémoire l’ensemble de cette question, qui comporte des développements si intéressants pour l'histoire de la civilisation dans l'Asie et l’Europe antiques. Je voudrais seulement soumettre à l’appréciation des archéologues un rapprochement nouveau, qui ressort de considérations paléographiques trop négligées jusqu’ici dans la critique des origines phéniciennes.

La science ne paraît plus aujourd’hui conserver aucun doute sur l’unité originelle des divers alphabets employés par les peuples sémitiques, et dont les dérivations ont embrassé toute l’Europe et une partie de l’Asie. Plusieurs savants ont déjà cherché sur les monuments écrits de la vallée du Nil le prototype de cette écriture; mais de graves difficultés ont entouré leurs recherches et neutralisé presque complètement leurs résultats. Je crois avoir trouvé la solution de ces difficultés par une nouvelle étude, fondée sur des documents beaucoup plus anciens que ceux de mes devanciers, cl c’est le fruit de ce travail (pic je présente au jugement de mes savants confrères.

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Aussitôt que Champollion eût prouvé l'existence d un alphabet véritable, tenant sa place, dès la plus haute antiquité, au milieu des diverses combinaisons jp'aphiquos que comprenait le système des écritures égyptiennes, on lut naturellement entraîné à rechercher si hs origines de l'alphabet sémitique ne se relieraient pas à la première invention des Egyptiens. En effet, si la tradition était suffisamment explicite sur la provenance asiatique des lettres grecques, on trouvait également, dans les auteurs classiques, un ensemble imposant de témoignages qui en reportaient pins haut la première idée. Hermès-Thotb, ou le représentant de la science égyptienne, était nommé comine le premier instituteur des Phéniciens dans l'art de peindre les articulations de In voix humaine. Indépendamment du célèbre passage attribué à Sanchoniathon. Platon !l) , Diodorc* 2 ', Plutarque 3 , Aulu-Gelle ** , attestent la persévérance de cette opinion. Anliclide, cité par Pline, faisait même remonter l'invention jusqu'à un roi égyptien Menou (Menés?), qui, suivant lui, fforissail en Égypte avant l’époque de Phoronée. L’opinion de Tacite mérite de notre part une attention particulière, (’.’est déjà cet historien judicieux qui nous a conservé le nom de llimisès comme celui du Pharaon conquérant dont les prêtres expliquaient les victoires, représentées' sur les murailles des monuments thébains. Tacite se montre d'ailleurs également bien informé sur l'histoire de l'alphabet, lorsqu’il remarque que l’usage des lettres de la forme ionienne ne s’était introduit que vers l’époque de Simonide, et «pie les nations italiques avaient conservé les caractères grecs, conformes au type le plus ancien. C’est en se fondant expressément sur le dire des Egyptiens que Tacite * 5 nous enseigne, au livre XI* de ses Annale *, que les lettres ont été originairement apportées d'Egypte en Phénicie. Malgré une foule de conjectures différentes qu’on peut relever dans les auteurs grecs, ces lémoi-

Platon. Phtrd. «76. IX) Ap. Plin. Il ml. nalnralm, VII. âj.

PmwI. I. i5. ** Tacite. Annale *, XI. ifi.

Comitial, de. )\. ipicst. in.

gnages me paraissent bien su Itis.-m (s pour constater la perpétuité delà tradition qui donnait aux lettres une origine égyptienne.

Celle opinion dut se présenter avec plus de force à l’esprit des savants, lorsqu'on eut trouvé l’alphabet en usage chez les Egyptiens dès la plus haute antiquité. Tant que l’on avait cru ce peuple réduit à la connaissance d’une écriture purement idéographique, il était peu naturel de penser qu’il eût seul servi de maître aux Sémites pour l'élaboration de leur alphabet. Mais, aussitôt que Champollion eut formulé sa découverte du système phonétique, il énonça comme une conjecture très-vraisemblable que l’on devait reconnaître dans les lettres hiéroglyphiques, sinon l’origine directe, du moins le modèle méthodique d'après lequel auraient été composés les alphabets de l’Asie occidentale. Ces idées sont exposées dans la célèbre Lettre à M. Dacier (p. 80); mais Champollion ne paraît pas avoir, à cette époque, poussé plus loin ses recherches dans celte direction.

Il parut, peu de temps après la découverte de Champollion, une tentative de rapprochement entre les divers alphabets dans un Essai de M. de Paravcv sur les lettres et les chiffres de tous les peuples. Suivant le système général, formulé par cet auteur, toutes les ligures des lettres des différentes nations proviendraient des signes qui servent à représenter, dans l'ancienne écriture des Chinois, le cycle des douze heures et celui des dix jours. Dans l’hypothèse que soutient M. de Paravcv, ces caractères, primitivement inventés dans le premier empire assyrien, auraient été plus tard importés en Chine, où ils ne sont pas devenus alphabétiques. Partis du même centre, ils auraient, par une voie opposée, gagné la Syrie et l’Egypte. Comme conséquence de celle supposition, M. de Paravey enseigne que toutes les variétés des alphabets doivent leur origine aux formes antiques des vingt-deux types chinois qu’il indique. Ou conçoit, d’après l’exposé de ce système, que, dans les tableaux qui lui servent de justification, quelques lettres phéniciennes se trouvent réunies, sur la même planche, avec les lettres

rgyptiennes d'articulation semblable; mais elles s'y trouvent avec toutes les formes d'alphabet de l'univers et en vertu d’un principe entièrement différent de celui (pie j’exposerai dans ce mémoire.

Il est difficile de croire que l’esprit si pénétrant de Champnllion s'en soit tenu à ses premiers aperçus et qu'il n’ait pas fait de nouvelles tentatives de rapprochements, quand ses progrès l’eurent mis en possession des écritures cursives de l'Égypte. Peu de temps après sa mort, Salvolini. guidé sans doute par quelques notes de son maître, voulut faire faire un nouveau pus à la question qui nous occupe : il prétendit démontrer 11 que les lettres phéniciennes avaient été tirées de certains hiéroglyphes. Mais les comparaisons établies par Salvolini pèchent par de nombreuses fautes contre la critique.

En premier lieu, entraîné par le désir constant de substituer ses vues à celles de Champollion, Salvolini avait étendu son alphabet, non-seulement à toutes les valeurs phonétiques observées jusque sous les empereurs romains, mais encore à une foule de signes (pii ne furent jamais employés alphabétiquement par les Égyptiens; ses listes sont grossies par une quantité d’erreurs provenant de variantes mal comprises. Il se donna ainsi le droit de comparer chaque lettre phénicienne à une vingtaine de signes trèsdill'érenls, et il eût été bien étonnant de ne pas rencontrer, dans une liste aussi étendue, une forme présentant quelque analogie avec chacune des lettres phéniciennes.

Secondement, Salvolini n’hésite pas à indiquer même des formes démotiques comme ayant servi de prototype au phénicien : il ne fait pas attention à l’énorme anachronisme qu’entraîne cette supposition. Ce n'est, en effet, que vers le temps de l’sammrtik I" que l'on voit apparaître celte écriture doublement cursive, à laquelle on a donné les noms (Yenchoriale ou de drmnliqtw. Tirer des lettres démotiques l'origine du caractère phénicien, ce serait por-

11 Salvolini. Analy*? tframiMatirafe . 8li.

IJE I.'ALPIIA R ET l'IlÉMCIKN. ;»

1er à In chronologie une atteinte égale à celle <]ue l'on pourrait commettre en amenant Moïse à la cour des Ptolémées.

Salvolini u’est pas mieux d'accord avec les règles de la critique en employant les formes les plus récentes des écritures sémitiques, lorsque le type le plus ancien ne lui fournit pas la ressemblance désirée. Ainsi établie sur des bases contraires à toute règle paléographique, la concordance du Salvolini conduit à une conclusion tout à fait inadmissible : des lettres, dont l'origine unique ne peut faire l'objet d’aucun doute, dériveraient, suivant lui, de plusieurs hiéroglyphes différents. L’alpha grec, par exemple, et l’ancien alcpli araméen proviendraient du signe de la tète humaine. L ’aleph de l’hébreu carré aurait au contraire été tiré de l’aigle par l'intermédiaire du démotique, et Valcph syriaque devrait être rapporté à la feuille de roseau 4.

Ou sera néanmoins étonné que Salvolini ail rencontré si peu de rapprochements exacts, quand on verra l'extrême ressemblance des formes que nous serons amené à comparer entre elles. Le perpétuel anachronisme qui domine tout son travail est la cause de cet insuccès. Sur vingt-cinq lettres asiatiques qui figurent dans le tableau de Salvolini, je ne puis citer que quatre rapprochements heureux, sur le », le n, le ? et I n; et encore ces similitudes pourraient paraître fortuites, car elles sont fondées sur la comparaison de types trop modernes, qui enlèvent à fa dérivation tout sou caractère d’évidence.

On ne voit pas que le travail de Salvolini ait entraîné la conviction des savants qui se sont consacrés dans ces dernières années à l’étude du phénicien. Notre savant confrère M. Lenormanl, qui avait également assisté aux premiers développements de la science hiéroglyphique, a formulé, dans son cours d'histoire, un système tout différent sur l’origine des alphabets sémitiques. Ces leçons, que j'avais entendues et dont le grand intérêt restait présent à ma mémoire, n’ont pas été imprimées; j’ai prié le savant professeur île me communiquer les idées qu'il avait alors développées dans

<i MÉMOIRE SUR L’ORIGINE ÉGYPTIENNE

son enseignement, afin de leur donner place dans le résumé sommaire (|ui devait précéder l’exposition de mes nouvelles conjectures. M. Lcnurmant a bien voulu me communiquer les noies mêmes de son cours, et je crois ainsi pouvoir résumer fidèlement sa doctrine sur ce point de la science.

S’appuyant sur le passage tant commenté de Sanchoniathou, M. Lenormant reconnaît d'abord, dans le nom de Tliolli donné à l'inventeur des lettres phéniciennes, une trace manifeste de la tradition qui rattachait à l’Egypte l'invention première d'un alphabet, c’est-à-dire du choix d'un certain nombre de figures pour exprimer les diverses articulations dont se compose la parole. Cette notion fondamentale était accompagnée, dans le cours d'histoire, d’une quantité de citations heureuses et de rapprochements ingénieux, mais qui ne se rattachent pas directement au sujet que je traite aujourd'hui. Qu’il me soit cependant permis dire ici avec quel plaisir j’ai retrouvé, dans ces leçons de i 838, des pressentiments extrêmement justes sur l’essence de l’écriture assyrienne et sur le grand rôle que les monuments asiatiques étaient appelés à jouer dans l'histoire antique, renouvelée par l'archéologie.

En ce qui concerne les emprunts directs faits par l'alphabet phénicien à l’écriture égyptienne, le système proposé dans ce cours d'histoire peut se formuler de la manière suivante : les Phéniciens auraient choisi, dans la masse des hiéroglyphes qui frappaient leurs yeux, un certain nombre de figures. Le choix aurait été dirigé de telle sorte que chaque objet présentât, dans l’initiale de son nom, un des éléments nécessaires à l’écriture des mots de la langue phénicienne. Ainsi on aurait emprunté aux monuments égyptiens le dessin d’une tête de bœuf, et sans s'inquiéter de ce que cela pouvait signifier dans les hiéroglyphes, on en aurait fait l’n vague ou aleph , n , du système phénicien, parce que le mot limif, qSîf, alvnpli, commençait par un aleph. Les objets ainsi choisis n'avaient pas la même valeur phonétique dans les deux écritures; les Sémites, ayant appris que les Egyptiens avaient com-

UK L'A K NI A U KT N1ÉMLIKN.

posé des lettres d'après le principe c|uc nous venons d'expliquer, iiuront seulement voulu imiter leur méthode en leur empruntant un certain nombre de figures, et les noms antiques des lettres sémitiques nous permettent encore, dans la plus grande partie de la liste, de reconnaître les objets, primitivement imités par un dessin grossier, \oici comment M. Lenormant établissait sa comparaison avec quelques hiéroglyphes : U , aleph, bœuf, proviendrait de la tête de bœuf belli, maison, du plan de la de-

meure Q, que l’on aurait réduit à moitié, ]. Le <j, phé, bouche, devrait son origine au signe de la bouche ■=■, ou peut-être à sa forme hiératique <=?: le <^, rcsch, trie, A la tête humaine vue de profil , 4». Le y > caph, main, est comparé à la main, les doigts étendus, «»■; le ^ , mim, eau, au bassin le 4, ilulclh, porte, au battant d'une porte, |. Le 0, aïn, œil, est rapproché de la ligure de l’œil •*«-, exprimé quelquefois par la seule pupille #. M. Lenormant fait remarquer ici une ressemblance de son, en ce que l’œil servait quelquefois à écrire la syllabe an; nous reviendrons sur celte remarque importante. Le y, quof, aurait de l'analogie avec la face humaine. Le samedi de la forme îc ressemble au symbole Tat, J, vulgairement appelé le nilomclre. Le 0, tlielli , a été comparé au symbole guostique du serpent qui forme le cercle eu se mordant la queue; son nom parait, en effet, signifier serpent. Le ehet, endos, fl , semble imité de la natte H- qui, en égyptien, est la lettre p. Le * . scliin, lient, peut rappeler a», la bouche avec ses dents, et le f, tau, une sorte de croix, j-, qui sert à écrire la particule am. Iteslent six caractères dont la ressemblance parait à M. Lenormant plus problématique. Le q, tww, peut avoir été imité du piquet des bateliers le -y, zaïn, de quelque arme telle que le Ç, cimeterre des Pharaons. Le *, nul, main , peut se retrouver dans le signe »- , qui représente la main fermée, et le lamed, 4, dans le fouet sacré f\. M. Lenormant pense que le hé, 5\, n’est peut-être qu'un dédoublement du chet, et que le A. j'Iiimd, chameau, pourrait être une addition pliéni-

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