PREMIÈRE OBSERVATION
Cataracte capsulo-lenticulaire. — Extraction. — Guérison.
Marie Bouhet, âgée de vingt-six ans. Celte fille jouit d'une bonne santé, quoiqu'elle soit assez faible de constitution. Elle de- ^ meure dans un village aux environs de Sainfe-Foy. Dans son enfance, elle gardait les bestiaux; plus tard, elle a travaillé la terre. Elle n'a jamais eu d'ophthalmie.
Il y a six ans, ayant par hasard fermé l'œil droit, elle vit audevant de l'œil gauche un brouillard assez léger qui disparaissait lorsque les deux yeux étaient ouverts. Depuis lors le brouillard s'épaissit graduellement, et, il y a deux ans, la malade cessa de pouvoir distinguer les objets avec l'œil gauche. Malgré cela, cet œil était encore très sensible aux rayons lumineux, plus sensible même que l'œil droit , en ce sens qu'il supportait moins bien l'impression d'une lumière très vive.
Dans le courant des deux dernières années, les phénomènes qui avaient accompagné la perle de l'œil gauche se montrèrent peu à peu sur l'œil droit; c'est-à-dire qu'un nuage, d'abord léger, puis de plus en plus épais, parut s'étendre autour des objets extérieurs. En même temps cet œil, comme le gauche, devint plus impressionnable à la lumière qu'il ne l'était auparavant.
La malade vint me consulter îi Sainte-Foy vers la fin d'août 1853. Je la trouvai dans l'état suivant :
La conjonctive, la cornée et l'iris sont parfaitement sains. La pupille est contractile sous l'influence de la lumière, et, toutes choses égales d'ailleurs, elle .se contracte même un peu plus fortement qu'à l'état normal. Lors(|ue la malade fixe un corps très éclairé, cela la fatigue beaucoup; elle cligne fréquemment et larmoie bientôt.
A travers l'ouverture pupillairc, dont la régularité est bien conservée, ou aperçoit le cristallin, qui est d'un blanc mat, nacré, et brillant des deux côtés, mais surtout à gauche. L'ombre portée existe; elle est même assez prononcée, ce qui indique une cataracte peu volumineuse; le cercle uvéen n'est pas appréciable; l'iris n'est pas bombé en avant.
La vision est entièrement abolie à gauche ; l'œil , de ce côté ,
distingue seuleraeni la lumière des ténèbres, mais ne peut reconnaître la présence des objets. Du côté droit, la vision s'effectue encore, mais d'une manière très confuse : la malade aperçoit les corps environnants à travers un nuage épais. Avec beaucoup d'attention et en se plaçant convenablement, elle finit par compter le nombre des doigts qu'on lui présente. Elle distingue les objets • brillants un peu mieux que les autres ; ainsi elle finit par reconnaître une clef ou une pièce de cinq francs 5 la distance de 1 mètre. Quelque affaiblie que soit sa vue , elle peut encore se conduire dans les lieux où elle a l'habitude de vivre , et éviter les corps volumineux qui se trouvent sur son passage. Mais elle ne peut se livrer à aucune espèce de travail.
Il n'y a chez elle aucune tendance à la nyctalopie. La vision est aussi mauvaise le soir que le jour ; enfin , une vive lumière fatigue la malade et détermine le clignement et le larmoiement des deux yeux.
Tel fut le résultat de mon examen. J'hésitai quelque peu pour le diagnostic. La belle couleur blanche du cristallin et l'uniformité de sa teinte indiquaient une cataracte molle; son peu de volume indiquait, au contraire, une cataracte dure. Quant à la cataracte capsulaire, l'idée m'en vint un instant, mais je ne m'y arrêtai pas. Je partageais alors les doutes de M. Malgaigne sur l'existence de cette espèce de cataracte. Je me laissai donc aller à croire que j'avais affaire à une cataracte demi-molle.
Je me décidai à opérer l'œil gauche. Quant à l'œil droit, qui conservait encore une vision confuse , je préférai ne pas y toucher.
Le 1" septembre 1853, je procédai à l'extraction de la cataracte gauche en présence de mou père, qui voulut bien me servir d'aide. Après l'incision de la cornée, je dirigeai le kystitome à travers la pupille vers la capsule cristalline afin de la diviser; mais je ne pus pénétrer dans l'épaisseur du cristallin. La capsule épaissie et rigide arrêtait la pointe de l'instrument et se laissait refouler d'avant en arrière sans se laisser diviser. Je n'insistai pas davantage , je relirai le kystitome et je comprimai légèrement le globe de l'œil h travers la paupière supérieure. Rien ne sortit; je pressai avec plus de force, et bientôt je vis la partie inférieure et externe de la pupille s'écarter fortement pour laisser soriii' la lentille cristalline dure, petite et opaque. Celle ci, pour
passer dans la chambre anlérieure, avait repousse d'une part le bord pupillaire en dehors et en bas, et d'autre part, en dedans et en haut, le bord correspondant d'une sorte d'écran circulaire et opaque situé devant la lentille et derrière l'iris. La cataracte, par conséquent, était capsulo-lenticîilaire. La lentille était sortie, mais il restait encore la capsule, toujours visible à travers la pupille, et reconnaissable à sa teinte d'un blanc brillant. Une pince Une fut alors introduite à travers la cornée et la pupille ; j'allai saisir le bord externe de la capsule opaque, et je l'attirai peu à peu à l'extérieur ; j'éprouvai plus de résistance que je n'en attendais, et la malade dit avoir beaucoup souffert dans ce temps de l'opération.
Les pièces furent conservées avec soin. Je les décrirai tout à l'heure, mais je dois dire auparavant quelles furent les suites de l'opération.
Je fermai simplement l'œil avec de petites bandelettes de taffetas d'Angleterre. Je passe sur les autres détails du traitement.
La malade alla bien pendant les premiers jours; le huitième jour, la cornée était cicatrisée. Le lendemain il survint une conjonctivite accompagnée d'irilis. L'iritis céda promptement h un traitement convenable ; la conjonclivile persista pendant quelques jours de plus. Le 20 septembre la malade était guérie; le 22 elle retourna dans son village.
Lorsque je la vis pour la dernière fois, le lU septembre, elle était déjà dans un état satisfaisant. La cornée était bien cicatrisée et n'offrait aucune déformation. L'iris avait repris sa couleur normale, mais la pupille était déformée, son bord inférieur était venu adhérer à la face postérieure de la cornée au niveau de la cicatrice. Cette ouverture se trouvait ainsi un peu agrandie. Du reste, le champ de la pupille était parfaitement libre, et le fond de l'œil était très net. La vision s'effectuait déjà assez bien. En fermant l'œil non opéré, la malade reconnaissait sans difficulté tous les objets qu'on lui présentait ; mais l'action de la lumière sur l'œil était encore un peu douloureuse.
Le 22 septembre, vingt-deux jours après l'opération, elle regagna son village à pied et sans guide. Fresque aussitôt elle put commencer à travailler aux champs.
Depuis lors, m'écrit mon père, à la date du 20 novembre, il n'est survenu aucune modification analomique dans l'œil opéré.
Sans lunettes, l'impression de la lumière esl pénible et accompagnée de clignements fréquents (est-ce l'action des rayons lumineux sur l'œil opéré, ou sur l'œil non opéré, lequel, comme on l'a vu plus haut, donnait déjà lieu auparavant au même phénomène?). Il en résulte qu'au grand jour la vision est assez confuse; mais pendant le crépuscule, ou quand le temps est couvert, la malade y voit facilement à une assez grande distance.
Avec ses lunettes, elle y voit bien mieux encore : l'œil droit , non opéré, est protégé par un simple verre bleu ; du côté gauche, le verre est bleu aussi , mais de plus il est fortement convexe ; en outre, les lunettes sont garnies de taffetas vert. Grâce à elles, la malade a pu reprendre tous les travaux des champs et les occupations du ménage. Elle reconnaît tous les visages; elle distinguo parfaitement sur le coteau des maisons éloignées de 5 à 6 kilomètres. La vue de près est très suffisante aussi : par exemple, la malade a l'habitude de tricoter en gardant les bestiaux, et lorsqu'il lui arrive de laisser échapper une maille, elle la relève sans difDculté.
Elle assure que, depuis l'opération, la cécité de l'œil droit a fait de sensibles progrès, et elle assure, en outre, que l'œil gauche va chaque jour en se perfectionnant de plus en plus.
Cela posé, j'arrive à la description de la pièce analomique que j'étudiai le jour même de l'opération , et que je montre aujourd'hui à la Société. Je transcris à peu près textuellement les notes que j'ai recueillies alors.
La cataracte est capsulo-lenliculaire, c'est-à-dire que l'opacité porte à la fois sur le cristallin et sur sa capsule.
La cataracte lenticulaire ne diffère pas sensiblement des cataractes dures ordinaires. Le cristallin est réduit à un noyau opaque, petit, dur, d'un jaune fauve, et assez régulièrement lenticulaire.
La capsule étant étalée sur une lame de verre, il est aisé de reconnaître qu'elle se compose de deux parties : l'une épaisse, coriace, opaque, d'un blanc crayeux, formant un disque circulaire assez régulier do 8 millimètres de diamètre , et correspondant manifestement à la paroi antérieure de la capsule cristalline; l'autre mince, transparente, très facile à déchirer, correspondant
à la crislalloïïlc poslérieiirc, cl disposée sous forme de lambeaux meinbi ancux irréguliers autour du disque précédent (fig. 1),
Fig. 1.
Voici ce qui s'est passé au moment de l'extraction : la cristalloïde antérieure n'ayant pu, à cause de sa dureté, se laisser entamer par le kystitome, il a fallu se résigner à employer une assez forte pression pour expulser la lentille cristalline. Celle-ci, pour s'échapper, a d'abord rompu la cristalloïde postérieure au niveau de la circonférence du cristallin , et est entrée dans la chambre postérieure. Refoulant alors l'iris en avant, elle a fjni par écarter en sens inverses, d'une part, le bord de la pupille, et, d'autre part, lu bord correspondant de la cristalloïde antérieure. C'est ainsi qu'elle a gagné la chambre antérieure, et qu'elle a pu sortira iravers l'ouverture de la cornée. La cristalloïde antérieure était donc restée intacte; mais la cristalloïde postérieure était déjà en partie déchirée. C'est alors que j'ai saisi la capsule avec una pince pour l'extraire h son tour. Chacun prévoit ce qui est arrivé. Épaisse et résistante, la cristalloïde antérieure ne s'est pas rompue, et est venue d'une seule pièce. Les tractions se sont donc transmises à la cristalloïde postérieure; celle-ci , très mince et très molle, s'est déchirée en lambeaux irréguliers, dont quelquesuns peut-être sont demeurés dans l'œil , tandis que la plupart d'entre eux ont suivi la cristalloïde antérieure, sur les bords de laquelle on les retrouve.
Ainsi l'inspection de la pièce anatomique explique d'une manière satisfaisante ce qui s'est passé au moment de l'opération. La ligne de démarcation entre ces deux parlics de la capsule, dont l'une est épaisse et opatjue , tandis que l'autre est mince et transparente, est assez neltcment tranchée. Toutefois, on aperçoit çh et là h la base des lambeaux flottants qui représentent les df'bris de la cristalloïde postérieure, quelques petits points opaques
disséminés, lesquels, du reste, sont tellement ténus que pour les voir très nettement il est nécessaire de prendre une loupe.
Cela posé, j'ai voulu préciser le siège exact de l'opacité de la cristalloïde antérieure. J'ai voulu savoir, en particulier, si celle opacité n'était pas due, comme cela a lieu quelquefois, à des fausses membranes déposées au-devant de la capsule. Pour cela j'ai dû d'abord chercher à distinguer l'une de l'autre les deux faces de la cristalloïde antérieure. Cette recherche aurait pu donner lieu h quelque hésitation si l'empreinte noire de quelques procès ciliaires, retrouvée en deux points près de la périphérie du disque opaque, n'était venue à mon aide en m'indiquant nettement la face antérieure ou iridienne de ce disque.
Cette face une fois reconnue, il n'est plus possible d'admettre que l'opacité soit due à des fausses membranes déposées au-devant de l'appareil crislallinien. En effet, cette face est brillante comme une glace, el aussi lisse que la face antérieure d'une capsule normale. On ne peut guère supposer que des pseudomembranes soient susceptibles de revêtir un semblable aspect, et d'ailleurs l'examen de l'iris et l'élude des antécédents de la malade ne sont pas compatibles avec l'hypothèse d'une ancienne inflammation, suivie de sécrétion pseudo-membraneuse, comme cause de la cataracte.
La face postérieure de la cristalloïde antérieure, loin d'être lisse et unie comme la précédente, offre de petites saillies inégales, comme rugueuses et d'un blanc crayeux. Il est permis de se demander si ce n'est pas une matière amorphe provenant du cristallin, et simplement déposée sur la face concave de la cristalloïde; mais on a beau laver, frotter ou gratter avec la pointe du scalpel, on ne peut réussir à enlever ce prétendu dépôt, qui fait bien réellement corps avec le tissu de la capsule. On peut objecter que cette preuve n'est pas absolue; il se pourrait que le dépôt fût ancien el intimement soudé à la membrane. Mais on verra, tout h l'heure, que les résultats de l'examen microscopique ne permettent guère d'invoquer cette fin de non-recevoir.
11 semble donc très probable que l'opacité réside réellement dans l'épaisseur môme de la capsulo.
Mais avant dépasser à l'examen microscopique, il imporio de présenior quelques détailsdc plus sur la description de la capsulo examinée à l'œil nu.
J'ai dil d'une manière générale que la cristalloïde antérieure se présenlait sous l'apparence d'un disque circulaire opaque, et que les lambeaux de la cristalloïde postérieure étaient, au contraire, transparents. Ceci, pour être exact, demande quelques explications. L'épaisseur et l'opacité de la cristalloïde antérieure sont, en effet, loin d'être uniformes, et, sous ce rapport, on peut diviser la paroi antérieure de la capsule en deux parties assez distinctes : l'une périphérique, et l'autre centrale. La partie périphérique est beaucoup plus épaisse et beaucoup plus opaque que la partie centrale; elle a environ 2 millimètres de largeur, et correspond assez exactement à la portion marginale du cristallin, qui est habituellement cachée par l'iris. La portion centrale, assez régulièrement circulaire, et large d'environ U millimètres, est plus mince, moins coriace, et, quoiqu'elle soit réellement opaque, quoiqu'elle présente une teinte d'un blanc crayeux , on y reconnaît , en regardant de très près , ou , mieux encore , à la loupe, de très petits espaces irrégulièrement disséminés, où l'épaisseur est moindre encore , où la teinte blanche existe à peine, et où il y a une sorte de demi-transparence. Cette partie de la capsule est précisément celle qu'on apercevait à travers la pupille avant l'opération ; c'est celle qui recevait habituellement l'action des rayons lumineux. Je suis loin d'en conclure que l'influence de la lumière ait pris une part quelconque à la production de la lésion de la capsule. Je pense, au contraire, que cette influence a été nulle, et que cette disposition résulte simplement de ce que la maladie de la capsule a procédé delà périphérie vers le centre. Néanmoins, la conservation d'un certain degré de transparence au niveau de l'ouverture pupillaire était bonne à indiquer. Peut-èlre, dans un cas plus simple, cela eût-il été de nature à permettre encore quelque peu de vision ; mais, dans le cas actuel, cette disposition favorable était contre-balancée par l'existence d'une opacité centrale de la lentille cristalline, laquelle correspondait précisément au môme niveau. Cela ex|tlique pourquoi, chez ma malade , la cécité, avant l'opération, était également prononcée à toutes les heures du jour, quel que fût l'état de coniraction ou de dilatation de la pupille.
Quant aux lambeaux de In cristalloïde postérieure, j'ai annoncé qu'ils étaient minces, flexibles et transparents. Cela est vrai , mais si on les compare à la cristalloïde postérieure d'un
œil normal, on irouvc qu'ils en diffèrent par plusieurs caractères.
Et d'abord leur épaisseur semble plus considérable, puis leur transparence est moins parfaite ; j'ai dit que près de leur base on pouvait apercevoir de très petits points opaques, mais, même dans les parties où ce pointillé manque tout îi fait, la diaphanéité est loin d'êire aussi absolue qu'à l'état normal. On sait, en outre, que les lambeaux détachés d'une capsule cristalline saine ont de la tendance à se rouler sur eux-mêmes par suite d'une élasticité particulière. Cette élasticité manque entièrement ici ; les lambeaux sont tout à fait flexibles et s'étalent en flottant quand on les plonge dans l'eau. Enfm, et surtout, on sait qu'en dilacérant avec des aiguilles une cristalloïde normale, les lambeaux qu'on obtient sont toujours limités par des coupes nettes comme les fractures d'une lame de verre. Ici au contraire, et chacun peut s'en convaincre sur la pièce que je présente à la Société, (voy, la Ggure 1), les bords des lambeaux sont irréguliers comme le seraient les bords d'un drapeau déchiré par le vent. Tous ces caractères, qu'on constate déjà à l'œil nu, sont l'indice d'un changement de structure, c'est-à-dire d'une lésion morbide delà cristalloïde postérieure. Or, ou n'a pas oublié que la pulpe du cristallin est devenue opaque : on peut donc en conclure que l'appareil cristallinien est malade dans toutes ses parties, quoiqu'à des degrés inégaux.
L'examen microscopique conhrme de tout point les résultais de cette étude faite à l'œil nu.
Je ne parlerai pas de la structure de la lentille cristalhne : elle ne diffère en rien de celle de toutes les cataractes dures. Le but de ce travail étant l'étude de la cataracte capsulaire , je ne parlerai que de la capsule, et je puis dire d'abord que le désir de ne pas détruire une pièce anaiomique destinée à vous être présentée a imposé certaines limites à mon examen. Ce que j'ai vu du reste m'a paru suffisamment concluant.
J'ai d'abord étalé la pièce sur une lame de verre avec quelques gouttes d'eau, et, appliquant une seconde lame de verre sur l'un des lambeaux flottants de la cristalloïde postérieure, j'ai pu étudier, sans autre préparation, la- structure de celte dernière membrane.
Or, au lieu d'une membrane hyaline , amorphe, partout ho-
imogèue et transparente comme du cristal, propriétés qui appar- 1 tiennent à la capsule normale, j'ai aperçu un spectacle entière- I ment différent : j'ai vu un grand nombre de lignes très fines, itrès nettes, légèrement courbes, et quelquefois légèrement brissées, entrecroisées sans aucun ordre, et différant tout à fait, à ccause de leur disposition irrégulière, de l'aspect que donnent les lifibres de nos tissus. Ces lignes, dont la figure 2 donne une idée
Fig. 2.
lutacte, ressemblent à des sortes de fêlures ; on pourrait encore Vis comparer à des rayures faites sur le verre avec un diamant. [iJistanies en général les unes des autres, de 1/10 à 1/20 de millimètre , elles laissent entre elles des intervalles dont l'irrégulajiiité échappe à toute description.
Au niveau de ces intervalles, le tissu de la membrane a subi '.'assez notables changements. De fines granulations opaques sont [itispersées au sein de la substance amorphe. La répartition est m d'en être uniforme : en beaucoup de points elles manquent t'Olalement ; ailleurs on n'en aperçoit qu'un très petit nombre;
plus loin elles sonl assez serrées pour donner à la membrane un aspect grenu (voy. figure 2, A) ; enfin, en certains points, elles forment par leur accumulation des amas irrégulièrement arrondis (voy. fig. 2 , B) dont l'opacité croît en général avec le volume. En faisant courir la préparation sous le microscope, on reconnaît aisément que l'abondance des dépôts grenus est d'autant plus considérable qu'on s'approche davantage de la base des lambeaux, c'est-à-dire de leur extrémité antérieure. Alors surtout, les amas opaques, sans devenir plus nombreux, deviennent plus volumineux, et sont susceptibles d'être aperçus à la loupe et même à l'œil nu. Au contraire, en approchant de la pointe des lambeaux, on voit disparaître les amas de granulations, et l'étendue des parties privées de granulations libres devient de plus en plus considérable.
Lorsqu'on arrive sur les bords de la préparation, on acquiert quelques données de plus. A l'état normal, les débris d'une capsule cristalline divisée par une violence quelconque, déchirée par de simples tractions ou saccagée par des pointes d'aiguilles, présentent et conservent sous les grossissements les plus forts des bords aussi nets que ceux d'une glace brisée. Lh au contraire, au lieu d'être limités par des lignes droites, les bords des lambeaux de la capsule sont limités par des contours fort irréguliers et comme fendillés. Les lignes par lesquelles ces fendillements se manifestent se continuent graduellement avec les lignes précédemment décrites, représentées sur la figure 2, et il devient évident que la capsule soumise à une traction supérieure à sa résistance s'est déchirée précisément au niveau de ces dernières.
L'étude des bords du lambeau permet d'apprécier approximativement l'épaisseur de la capsule cristalline et de reconnaître qu'elle est considérablement accrue. En beaucoup de points on aperçoit, grâce à la transparence des parties, le double contour de ces bords, et il est facile , à l'aide du micromètre, de mesurer la distance qui sépare l'une de l'autre les deux lignes de ce double contour. Plusieurs mensurations successives m'ont prouvé que l'épaisseur de la capsule est au moins de 0,02 millimètre, chiffre plus que double du chiffre normal.
Je me suis demandé, enfin, quels étaient la nature et le siège précis des dépôts de granulations qui donnent un commencement d'opacité h la cristalloïde postérieure. Pour résoudre cette
(question, j'ai dû sacrifier l'un des lambeaux. Je l'ai étalé simiplement sur une lame de verre, et je l'ai disséqué, sous de f libles igrossissemeals, à l'aide d'aiguilles fines. J'ai ainsi reconnu, (d'abord que les tractions exercées par les aiguilles faisaient toujjours éclater la membrane au niveau des lignes que j'ai compairées à des fêlures, et j'ai vu se former sous mes yeux les bords iirréguliers et fendillés résultant de ces déchirures. J'ai cru re- (connaître, en même temps, que les amas de granulations i(fig. 2, B) étaient situés dans l'épaisseur même de la capsule, tet qu'une mince couche membraneuse les recouvrait des deux (Côtés , mais je dois avouer que le résultat n'a pas toujours été tbien net. Enfin, pendant que la préparation était sous le raicrosccope, j'ai ajouté successivement plusieurs gouttes d'acide nitrique, puis d'acide chlorhydrique. Les dépôts opaques n'ont subi aaucun changement par l'action de ces réactifs; la transparence ide la préparation n'a pas été accrue, et aucune bulle de gaz ne ss'est dégagée. Il est certain, par conséquent, qu'il n'y a pas de ccarbonate dans la composition de ces dépôts, et qu'en outre ils une sont formés par aucune des substances minérales qu'on a il'habitude de rencontrer dans l'organisme.
J'ai longuement insisté sur l'étude de la crislalloïde postérrieure. Je crois avoir démontré que cette membrane, malgré la (xonservation de quelques uns de ses caractères extérieurs, a réelliement subi une profonde modification de structure. Épaissie, rraniollie, fendillée, et occupée par des granulations opaques iinsolubles dans les acides , elle est évidemment le siège d'une rmaladic accompagnée d'un trouble nulritif grave. Le seul point (idouteux on tout ceci est relatif au siège précis des granulations nopatiucs, qui sont très probablement contenues dans l'épaisseur iniême du tissu , mais qui pourraient, à la rigueur, être simplenment déposées à la surface interne de la capsule, conformément Jaux errements de ceux qui nient la possibilité des cataractes capwnlaires. Mais, avec les caractères qui précèdent, ce détail vrainment n'a plus qu'une minime importance. S'il est une fois établi ique la capsule peut devenir malade et peut subir des lésions multiples, il ne répugne plus d'admettre qu'elle puisse perdre sa ittransparence. Et si, dans un cas donné où elle paraît opaque, on la à choisir, pour expli(iuer celte opacité, entre l'idée d'une maladie capsulaire , dont l'anaiomie paihologi(iue a démontré la
possibilité d'une manière irrécusable, et l'hypothèse pure d'un • dépôt passif simplement juxtaposé à la capsule, et tellement bien ' combiné avec elle qu'on ne puisse plus l'en séparer; si, dis-je, on a à choisir entre ces deux explications, dont l'une est toute i naturelle, et dont l'autre, au contraire, suppose l'existence d'un \ phénomène très insolite , il me semble que l'hésitation ne doit \ pas durer longtemps. Ces réflexions vont nous aider h apprécier j la nature de la lésion que présente la paroi antérieure de la capsule, i
L'étude microscopique de la cristalloïde antérieure devenue opaque n'a pas été de beaucoup aussi facile que celle de la cristalloïde postérieure. L'opacité du tissu et le désir que j'avais de conserver la pièce ne m'ont pas permis d'en faire un examen complet.
J'ai commencé par gratter mollement avec un scalpel éraonssé la face antérieure ou iriennc de cette portion de la capsule. J'ai ensuite déposé sur une petite goutte d'eau les parcelles presque i invisibles que la lame avait détachées, et j'ai reconnu ainsi dans i cette préparation l'existence d'un certàin nombre de cellules épithéliales. Cela prouve qu'aucune fausse membrane n'est déposée au-devant de la capsule, et qu'il ne s'agit par conséquent pas d'une cataracte fausse.
J'ai cherché alors à détacher par le grattage quelques fragments des dépôts blancs et comme crétacés qui rendent inégale et presque rugueuse la face postérieure de la capsule. J'en ai obtenu quelques-uns, et, après les avoir pulvérisés, je les ai placés sous le microscope. J'ai aperçu des masses opaques, fort irrégulières, paraissant inorganiques, mais n'ofi'rant du reste aucune forme cristalline. L'addition des acides a fourni les mêmes résultats négatifs que sur les dépôts opaques de la crislalloïde postérieure, c'est-h-dire qu'elle n'a rien dissous et qu'elle n'a dégagé aucune bulle de gaz. Je n'ai pu préciser autrement la nature de cette matière singulière qui donne à la capsule son opacité.
Quant à la substance môme de la cristalloïde antérieure, il ne m'a pas été possible sous le microscope d'en retrouver les traces au niveau même de ces dépôts crétacés. Mais on n'a pas oublié que cette membrane n'est pas également opaque dans toute son étendue, et que, îi sa partie centrale, au milieu d'un grand nombre de points dont la transparence est masquée, il en reste quelques-uns qui ont conservé quelque diaphanéité. J'ai placé sous
le foyer du microscope, et soumis à de faibles grossissements de 50 diamètres les parties demi-transparentes dont je viens de I parler, et là j'ai pu ra'assurer d'une chose déjà rendue probable ipar ce qui précède : c'est que la maladie de la cristalloïde antéirieure est tout à fait la même que celle de la cristalloïde postéirieure. Le tissu de la membrane laisse apercevoir çà et là quelques ] points fort rares et fort limités où la diaplianéité est partiellement (conservée et où un dépôt grenu, entièrement semblable à celui (qu'on voit sur la figure 2, A, mais plus abondant que lui, n'inler- (cepte qu'incomplètement le passage des rayons lumineux. De loin (en loin, dans ces points à demi transparents, on voit passer une ! ligne fine assez droite, analogue à celles qu'on trouve sur la même I figure 2. Ces lignes, par leurs deux extrémités, disparaissent dans lia complète opacité des parties environnantes. Je n'en ai aperçu, (du reste, que quatre ou cinq dans toute l'étendue de la pièce, et iil est probable qu'elles n'eussent pas fixé mon attention si l'étude (de la capsule postérieure ne m'eût déjà appris la signification et Il'imporlance de ces sortes de fêlures. En résumé, donc, la ma- Uadie de la cristalloïde antérieure est la même que celle de la cristalloïde postérieure; seulement elle est beaucoup plus avanicée, et les dépôts granuleux, beaucoup plus abondants, ont rendu ila première plus épaisse, plus ferme, et surtout plus opaque que lia seconde.
On excusera peut-être la longueur des détails qui précèdent, ssi l'on réfléchit qu'il était nécessaire de répondre par avance à ttoutes les objections, de se mettre à l'abri de toutes les fins de mon-recevoir. Il me semble parfaitement démontré : 1° que la capsule du cristallin peut devenir malade ; 2° que des granulations opaques peuvent se déposer dans son épaisseur. Il n'en faut ipas davantage pour établir définitivement l'existence des cataractes capsulaires.
J'avais recueilli l'observation précédente en province. Peu 'de jours après mou retour à Paris, mon collègue et ami, M. Ad. Richard, me porta une pièce analogue à la mienne, en me priant de l'examiner au microscope. Cette pièce lui avait été remise quelques heures auparavant par M. Siebel comme un exemple de cataracte capsulairc, et M. Richard, du reste, abandonnant loyalennient une opinion trop exclusive, reconnaissait qu'effectivement lia cristalloïde était devenue opaque. Avant d'exposer les résultais
de rexaiucii microscopique, je transcris presque texiueiieniciit I l'observation suivante que M. Sichel s'est empressé de mettre à : ma disposition. i
DEUXIÈME OBSERVATION. j Cataracte capsulo-lenliculaire et morgagnienne. — Extraciion. |
« M. D... , âgé de soixante et onze ans, atteint d'une cataracte ; » double, opéré des deux côtés le 28 septembre 1853. ■
» Cet homme présente à l'œil droit une cataracte capsulaire » végétante. La végétation forme une large plaque, assez réguliè-^ " rement arrondie, qui remplit les deux tiers internes de la pu- » pille modérément dilatée. Le tiers externe de l'opacité offre » les caractères d'une cataracte lenticulaire molle un peu striée; » son étroitesse, jointe à la situation très profonde de l'œil et à <) la saillie de l'arcade sourcilière, ne permet pas de reconnaître : » dans le tiers externe de l'opacité les caractères bien positifs des i » cataractes capsulaires.
» Après la kératoloraie, au moment où je vais introduire le » kystitome, une forte contraction des muscles oculaires lance » au dehors le cristallin entouré de sa capsule. »
La capsule, close de toutes parts et transparente dans la plus grande partie de son étendue, laissait apercevoir un contenu jaunâtre et liquide. Lorsqu'on plaçait sur une surface quelconque l'appareil cristallinien dans son ensemble, il s'aplatissait, preuve que le liquide intérieur ne distendait pas complètement la capsule.
« La face antérieure de la capsule, au centre et un peu du côté » interne, présente la végétation (1) capsulaire reconnue sur le » vivant, à peu près ronde, quoique ses bords soient légèrement » déchiquetés. Des stries fines, opaques, blanchâtres, un peu sail- » lantes comme le seraient de petits plis de la capsule, s'cien- » dent irrégulièrement autour de la végétation. La circonférence » de la végétation est plus opaque, plus élevée et plus rugueuse ; » son centre plus lisse, un peu déprimé, demi-transparent. «
(1) M. Sichel emploie l'expression consacrée de vcgéiation ; mais , en réalité, il s'agissait simplement d'un épaississement de la capsule, comme dans le cas que j'ai rapporté.
M. Sichel désirait conserver intacte cette curieuse pièce, mais une personne étrangère l'ayant touchée imprudemment, la paroi postérieure de la capsule se rompit et son contenu s'écoula iniimédiatcment.
■I Le contenu se compose : 1° d'un noyau dur, aplati d'avant » en arrière, irrégulièrement arrondi, large d'environ 4 niillimè- •» très, épais de 1 à 2 millimètres; 2" d'un liquide épais, jau- •a nâtre, tout à fait semblable (c'est M. Sicliel qui parle) à celui »» que j'ai vu dans plusieurs cataractes morgagniennes. »
La rupture de la capsule et l'issue de son contenu permirent (Id'exaniiner la surface interne de cette membrane.
« A sa face postérieure, toute la partie végétante delà capsule '» présente une dépression égale 5 l'élévation de sa face antérieure. «» On reconnaît que l'opacité de la circonférence de la végétation •» et des plis qui l'entourent est produite par des plaques en »B forme de petites bandelettes semi-lunaires, composées de fibro- •» albumine condensée, très blanches quand on les regarde en » arrière, tandis qu'elles paraissaient grises lorsqu'on les regar- •» dait en avant. De la circonférence de ces plaques partent des ;•» stries blanchâtres, très fines, formées par des filaments fibro- • ) albumineux, également incrustés dans de légères dépressions •» de la face postérieure de la capsule, et formant les stries qu'on » aperçoit par devant. On voit bien ces détails surtout lorsque 1) la capsule est plongée dans l'eau. »
lAL Sichel, jugeant celte pièce suffisamment démonstrative, la rremit à SL Richard, qui voulut bien me la porter dans la journée. !Fe l'étudiai inmiédiatement au microscope.
La pièce offrait plus d'une analogie avec celle que j'ai longue- Il nent décrite dans l'observatioi) I". On y apercevait, comme sur la liigure 1, une portion opaque, épaisse, résistante, à peu près circulaire, laquelle avait conservé son intégrité; c'était la paroi auté-r ■ricure de la cristailoïde, et autour d'elle plusieurs lambeaux très minces et transparents, débris de la cristailoïde postérieure. En échange de l'observation qu'il avait bien voulu m'adresscr, j'cnitfoyai à M. Sichel la note suivante, où j'avais consigné les résultats lile l'examen microscopique :
« 1" La partie mince et transparente (cristailoïde postérieure) .paraît un peu plus épaisse que la cristailoïde normale. Il semble «usai que sa transparence ne soit pas aussi complète. Examinée au
microscope, elle s'écarte assez iiolablcmeni de la siruclurc pliy- ; siologiqnc. A l'étal normal, on effet, et lorsqu'elle est débarrassée l des portions de l'écorcc du cristallin qui lui adhèrent souvent, la cristalloïde ne présente ni fibres, ni stries, et possède, dans \ toute son étendue, une transparence uniforme et absolue. Si, à l'aide d'une aiguille, on cherche h la diviser sous le microscope, on réussit seulement à la briser en fragments anguleux et irréguliers qui ressemblent h des éclats de verre. Dans le cas actuel, la transparence sous le microscope est uniforme comme à l'élat normal. Riais les tractions exercées avec une aiguille sur le fragment de membrane préparé pour l'examen microscopique ont suffi pour en diviser le tissu en bandelettes ou lanières étroites et longues, bien rcconnaissables, malgré leur transparence, par la réfraction de leurs bords. Le tissu de la cristalloïde, dans les points où elle paraît saine, n'est donc pas. le même qu'à l'état \ normal ; ses propriétés physiques sont altérées , et elle a acquis I la propriété de se laisser fissurer et diviser en lanières par des j tractions. !
» 2" La partie opaque et épaisse de la capsule n'offre ni une i opacité ni une épaisseur uniformes. Au centre, l'épaisseur et | l'opacité sont trop considérables pour se prêter h l'examen mi- i croscopique ; mais sur les bords, c'est-à dire sur la partie la plus i périphérique de la cristalloïde antérieure, il m'a été possible de I détacher un petit fragment demi-transparent que j'ai placé sous le microscope.
1) On reconnaît ainsi qu'une substance opaque est déposée .sous forme d'amas irréguliers et inégaux dans l'épaisseur de la membrane cristalline. Là où le dépôt est épais l'opacité est complète ; dans les intervalles qui séparent ces accumulations de matière opaque la membrane cristalline a conservé quelque transparence et présente un aspect grenu.
« J'ai essayé l'action de l'acide chlorhydrique et celle de l'acide nitrique pendant que la pièce était sous le microscope. L'effet a été à peu près nul. En tous cas, il n'y a eu aucun dégagement de gaz, preuve que les dépôts ne renferment pas de carbonates.
Ne pouvant me permettre de détériorer davantage la pièce principale, je n'ai pas essayé l'action des autres réactifs, o
On voit que le fait de W. Sichcl offiait avec le mien la plus |
I grande ressemblance. La ressemblance paraîtrait plus grande en- 1 core si j'avais décrit moi-même la pièce anatomiquc et si je n'avais I préféré conserver la description très claire d'ailleurs de M. Sichel.
Ces deux faits m'ayant paru suffisants pour trancher la quesition, je les communiquai le samedi suivant, \" octobre, à la : Société de biologie, et je ne manquai pas d'exposer les doutes que Je conservais sur la nature des dépôts opaques et d'apparence • crayeuse auxquels, dans les deux cas, la capsule avait dû son (Opacité. M. Robin, qui assi.stait à la séance, m'annonça que, sur 1 une pièce analogue, récemment extraite par M. Desmarres, il ; avait reconnu que ces dépôts amorphes étaient constitués par des : matières grasses.
Quelques jours plus tard, en effet, la Gazette des hôpitaux da 18 octobre publiait l'observation à laquelle M. Robin avait fait ; allusion. Dans un premier-Paris fort ingénieux, le modeste rédac- I leur en chef de ce sauant journal annonçait qu'à l'avenir l'opiiniou générale serait redressée, et qu'on ne pourrait plus nier, (Comme on l'avait fait jusqu'alors, la densité du cristallin {sic) !
J'aurais voulu reproduire en entier l'observation de M. Des- I marres, ou plutôt l'observation attribuée à ftj. Desmarres, et I rédigée certainement par quelque élève distrait, car on n'y reconinail pas le style ordinairement si clair de cet auteur. Malheureu- ' sèment cette observation très abrégée, et quelque peu confuse, me s'accorde pas du tout, j'ose même dire est en contradiction ;avec les résultats obtenus par l'examen microscopique et con- ! signés dans une note de M. Robin. Je laisserai donc de côté lia |)artie clinique de l'observation, ou plutôt je la rédigerai 5 ma :guise en lui donnant la seule interprétation qu'elle puisse receuoir et en prenant sur moi toute la responsabilité de cette interipréiation.
TROISIÈME OBSKRVATION.
Calaracle capsulaire secondaire. — Exliaclion.
Clémence Gaudron, de Châteauroux, aujourd'hui âgée de dix- I huit ans, perdit la vue à l'âge de quatorze mois à la suite d'une double ophlhalmie. Conduite à Paris, elle fut présentée à un chirrurgicn qui jugea sans ressource l'état de l'œil droit, mais qui ccrut devoir pratiquer une opération sur l'œil gauche. Cette.
opéralion, selon toutes probabilités, fui l'extraction de la lentille crislalline.
Néanmoins l'enfant resta ou peut èlrc sculeineni redevint aveugle, et seize ans plus lard elle fut présentée à M. Desmarres, qui n'eut et s'occuper que de l'œil gauclie.
La pupille était presque entièrement fermée par une membrane blanchâtre que M. Desmarres considéra comme une exsudation plastique déposée sur la capsule ciistalline. Il restait toutefois à la partie interne de la pupille, et dans la minime étendue d'une tôle d'épingle, un passage ouvert aux rayons lumineux. Quant au cristallin, ajoute le texte, il n'existe plus depuis l'opération pratiquée il y a seize ans.
A travers une ouverture faite à la cornée, !M. Desmarres introduisit dans l'œil une serreièle, saisit la fausse membrane (sic) et en lit l'extraction.
Le résultat de l'opération fut incomplet. La pupille resta bien nette, et la malade y vit assez pour se conduire, mais non pour travailler.
En résumé, d'après les détails cliniques, la malade aurait été atteinte d'une fausse cataracte consiiiuée par une pseudo-membrane et due sans doute à l'iritis provoquée par l'exiraciion du cristallin.
L'analomie pathologique, au contraire, montra, comme on va le voir, que la cataracte était constituée par la capsule cristalline devenue opaque. Il ne reste donc qu'une seule manière d'interpréter ce fait. Il faut admettre que la capsule, laissée en place il y a seize ans, lorsqu'on fit l'extraction de la lentille cristalline, est devenue à son tour opaque après l'opération. Il est probable, en d'autres termes, qu'il s'est produit chez cette malade une cataracte capsulaire secondaire telle qu'on l'entendait autrefois. Un pareil résultat, dont'la possibilité, comme on sait, a été niée, eût été bien important h mettre en lumière, et il est nialheureux que le rédacteur de l'observation ait cru devoir garder sur l'interprélaiion de ce fait le plus complet silence.
Du reste, sans aborder la question des cataractes secondaires, M. Desmarres reconnaît toute l'iniportance de son observation au point de vue plus général des cataractes capsulaires." Je n'ai pas » cru jusqu'ici îi l'opacité de la capsule, ajouie-t-ilà la fm de son » observation ; mais si d'autres faits (cl il paraît qu'il s'en est
>i>déjà présenté de semblables) viennent appuyer celui-ci, il '» faudra bien se rendre à l'évidence. » — Les autres faits setiitblables auxquels M. Desmarres faisait allusion étaient précisément lies deux premières observations de ce mémoire dont je venais (d'entretenir la Société de biologie.
Voici maintenant la note de M. Robin sur la pièce patliolo- [jgique que M. Desmarres lui avait envoyée:
« La capsule du cristallin est blanche, de la teinte des carti- <• lages et opaque; la moitié postérieure est adhérente à l'autre, "1 mais s'en détache assez facilement, et alors on remarque que ■>» la moitié antérieure seule est opaque. La moitié postérieure, à j« peu dechose près, a sa transparence habituelle, et [\m remarque .« qu'elle a conservé son épaisseur normale. // existe à la face •n postérieure de la moitié antérieure de la capsule une couche il) unique de cellules épithéliales pavimenteuses, fort régulières "> pourvues de très fines granulations moléculaires...
» Quant à la substance même de la capsule, ce n'est plus, •» comme à l'état normal, une matière friable se brisant à bords •» nets, à angles bien limités comme ceux d'une lame de verre '0 cassé et entièrement transparente sans traces de granulations •n moléculaires. La substance de la capsule est devenue dure, criant sous les aiguilles qu'on y enfonce, friable encore par l'ac- •» lion de dilacérer, mais bien moins qu'à l'ordinaire. Les bords ne •» sont plus nets, mais comme divisés en lamelles ou fibrilles plates •» plus ou moins longues, striées en long cl d'autant plus minces »» qu'on est plus près de leur extrémité libre. Celle-ci souvent se »» termine en pointe, tandis que l'autre bout se continue avec le
fragment de capsule examiné, La largeur de ces lamelles fibril- •» laires varie delà plusieurs centièmes de millimètre.
» Un fait plus important à noter, c'est la présence de granu- » laiions moléculaires jaunâtres à centre brillant, à contours nets D et foncés. Elles varient de diamètre entre 0,0005 et 0,002. Çà •» et là elles sont réunies en petits amas ; mais celte disposition est •» rare, car généralement elles sont écartées les unes des autres •» de quelques millièmes de niillimèlre. Elles ne se dissolvent '«dans aucun des acides nitrique, sulfurique, chlorhydrique et » acétique; mais, après l'action un peu prolongée de l'acide sul- » furique, l'éther enlève une partie des granubtions; la potasse '» caustique employée directement en fait autant.
» Ces faits porienl à admellrc que les granulations sont de na ' » tnre graisseuse, comme une partie de celles qui déterminent !■ ! » leuconia de la cornée. Une coupe très mince de toute l'épaisseui ■ » de la capsule, examinée au microscope, montre que ces rjrunu- ' » lations sont bien dans l'épaisseur de la capsule, au lieu d'être » seulement adhérentes (i l'une de ses surfaces. »
La note précédente montre que, dans le cas de M. Desmarres, les dépôts opaques contenus dans l'épaisseur de la capsule étaient constitués, en partie du moins, par des granulations graisseuses. En était-il de même dans les deux cas que j'ai observés ? Cela est possible, surtout si l'on veut bien se rappeler que les acides forts étaient restés sans action. J'ajoute que la capsule de mon opérée a perdu par suite d'un séjour prolongé dans l'alcool une partie de son opacité et de sa roideur. Je dois dire, toutefois, que je n'ai vu, ni sur ma pièce ni sur celle de M. Sicliel, ces granulations à centre brillant et à contours ombrés qui, dans le cas de M. Robin, étaient manifestement constitués par de la matière i grasse. Je n'ai aperçu que des granulations opaques et tellement j punctiformes que leur centre se confondait avec leurs bords. i
Le fait capit^al qui ressort de l'observation de Desmarres, j c'est que la capsule cristalline, transparente selon toutes proba- I bilités au moment de la première opération, a pu devenir opaque j ensuite, et que cette maladie de la capsule paraît avoir été pro- I voquée par le traumatisme auquel elle a été nécessairement soumise alors. Il est certain que ce fait, si l'on en admet la réalité, est tout à fait exceptionnel; que rien de semblable ne se passe dans l'immense majorité des cas d'extraction, quoiqu'on laisse le plus souvent la capsule en place ; qu'enfin les expériences faites sur les animaux n'ont jamais réussi à provoquer l'opacité de la capsule. Mais plus la chose est rare, plus il est nécessaire de l'enregistrer.
Le hasard, qui se plaît quelquefois îi rassembler les exceptions, fil tomber précisément le môme jour, entre les mains du même M. Robin, une autre pièce que lui avait envoyée le même iM. Dcsmarres, pièce sur laquelle existait une lésion de la capsule, d'origine probablement traumatique encore. Je reproduis ce nouveau fait en regrettant toujours le laconisme de l'observation.
OUATKIÈMP, OTISERVATION.
Opacité conimençaute de la capsule, consOculive à une contusion
de l'œil.
« Le même jour, dit M. Desman es, j'ai opéré de slaphylôme » une femme de vingt-six ans, madame G..., rue du Ponceau. » Celte maladie s'était développée à la suite d'un coup sur l'œil, » dont la cornée s'était rompue. La pièce a été remise également » à iM. Robin (1). »
iM. Robin décrivit ainsi cette pièce : « L'ahiaiion a porté sur » toute la cornée, sur l'iris et sur les bords de la sclérotique. Les » milieux de l'œil sont fluides, noirs, te qui est causé par des » globules de sang épanché. Le cristallin est sorti de sa capsule » depuis longtemps; il est jaunâtre, et ses fibres oITrent l'alléra- » lion ordinaire. La capsule est encore transparente , mais sa n moitié antérieure l'est bien moins qu'à l'ordinaire. Elle offre » encore son épaisseur et sa friabilité normales ; mais dans son » épaisseur, surtout près de sa face libre, on trouve de fines gra- ') nulalions jaunâtres, de volume plus uniforme que dans le cas » précédent, bien que leur couleur soit la même. Elles donnent » h la capsule un aspect très élégant sous le microscope. »
J'ignore sur quoi M. Robin s'est appuyé pour admettre que le cristallin avait depuis longtemps abandonné la capsule. Si l'appréciation faite par mon habile collègue est exacte, il y a lieu de croire que la rupture de la capsule et l'expulsion du cristallin ont été produites , à une époque non précisée , par la contusion du globe oculaire. L'opacité de la capsule semble donc, dans ce cas encore, avoir reconnu une cause traumatique. Celte opacité était fort légère, et l'observateur a pu ainsi étudier dans son état le plus simple le dépôt interstitiel des granulations opaques. Il ne paraît pas, du reste, que le tissu de la capsule fût autrement altéré.
Les quatre observations qui servent de base à ce mémoire, recueillies dans des circonstances très diverses et à des époques assez rapprochées, pcrmellcnt de rendre aux cataractes capsulaires une place qu'elles étaient sur le point de iierdrc dans le
(1) Gaz. des hôpil,, iS octobre 18')3.
cadre des maladies des yeux. Gardons- nous de conclure, cependant, à la fréquence de celte variété de cataracte. Je persiste, au contraire, à croire que ces faits, accumulés par le hasard dans un temps fort court, sont très exceptionnels. Les nombreuses dissections de M. Malgaigne, la longue expérience de M. Desmarres, ne permettent pas d'en douter.
Ce n'est pas avec quatre faits qu'on peut tracer l'histoire d'une maladie; je laisserai donc tout à fait de côté les questions de symplomalologie , et je me bornerai à quelques considérations d'anatomie pathologique.
La nature des lésions constatées à l'œil nu et au microscope au niveau des parties transparentes, aussi bien qu'au niveau des parties opaques, ne laisse aucun doute sur l'existence d'une maladie de la capsule cristalline.
Deux fois traumatique, et deux fois spontanée, l'opacité de la capsule a toujours porté principalement, sinon exclusivement, sur la cristalloïde antérieure. Dans l'observation I", la cristalloïde postérieure commençait à devenir opaque au niveau de son union avec l'antérieure; dans les trois autres cas, elle avait conservé toute sa transparence.
La forme et les limites précises de l'opacité ne sont pas indiquées dans l'observation IV". Ces détails ne manquent pas dans les autres observations. On y voit que l'opacité principale s'est montrée sous la forme d'un disque assez régulièrement circulaire, dont les limites étaient bien nettes. Les dimensions de ce disque ont varié : deux fois c'étaient exactement les dimensions de la cristalloïde antérieure; mais, dans le cas de M. Sichel (obs. II), le disque opaque n'occupait qu'une partie de l'étendue de cette membrane.
L'opacité était uniforme dans l'observation IIP. Dans les observations I" et Ils au contraire, elle était beaucoup plus considérable sur les bords du cercle opaque qu'5 son centre. Dans un cas (obs. I"), la zone périphérique, c'est-à-dire la partie la plus opaque, occupait précisément la partie de la cristalloïde antérieure qui est habituellement cachée par l'iris.
Au delà du cercle opaque, la cristalloïde, dans l'observation IIP, recouvrait brusquement toute sa transparence. 11 n'en était pas de même dans les observations I" et II" : jusqu'à une certaine dislancc au delà do l'opacité principale, on trouvait dans l'épais-
seur de la capsule un dépôt de même nature que le premier, mais beaucoup moins abondant que lui. On est porté à croire, après avoir analysé ces deux faits, que l'étal morbide qui a ôté à la 1 capsule sa transparence a débuté sur la cristalloïde antérieure au niveau du disque opaque , et que de là il s'est propagé, par une : sorte d'irradiation, et en s'atténuant peu à peu, aux parties . adjacentes dé la capsule.
Au niveau des points opaques, l'épaisseur de la capsule était 1 notablement accrue. 11 n'y a eu, sous ce rapport, qu'une seule (exception (obs. IV'). Sur les limites du cercle opaque, l'épaisseur, idans deux cas (obs. I" et IP), était plus considérable que parilout ailleurs. Une fois l'épaississemeut était limité d'une manière i-si brusque que, examiné à travers la pupille, il avait donné l'idée (d'une végétation (obs. 1I«).
Dans tous les cas, l'opacité était due à des granulations très I fines, insolubles dans les acides les plus forts, lesquelles, malgré lleur apparence crétacée et inorganique, étaient probablement de mature graisseuse. Ces granulations étaient déposées dans l'épaisi.seur même de la membrane cristalline, et non sur l'une ou i l'autre de ses faces. Dans un cas, toutefois (obs. I"), elles faisaient ^saillie en quelques points à la face postérieure de celte mem- Ibrane, comme l'aurait fait un dépôt formé par simple juxla-posiliion. Mais, dans les autres points, il n'en était plus de même , et 1 'existence d'une maladie particulière de la capsule devenait éviu lente.
Enfin , et c'est peut-être un des faits les plus importants qui rrésultcnt du rapprochement des quatre observations précédentes, iia capsule n'a jamais été trouvée opaque sans que le cristallin 1 ût opaque aussi. Une fois, il est vrai, le cristallin avait été extrait lar une première opération ; mais il fallait , pour cela , qu'il fût levenu préalablement opaque (obs. IIP). Une autre fois, Iq même anse traunialique, en atteignant à la fois le cristallin et sa capulc, en avait produit la double opacité (obs. IV°). Mais ces l ieux faits, compliqués de circonstances toutes spéciales, nepeu- • ent nous servir pour éclairer la marche des cataractes capsulires. Les observations l" et II", au contraire, sont très instrucives sous ce rapport. Dans ces deux cas, une cataracte lenticulaire 'était développée en même temps que la cristalloïde antérieure levcnait opaque, et il y avait, en outre, dans l'observation Ip,
une quaiUilc notable de liquide opaque entre la leniilie et la capsule, c'est-à-dire que la calarncie était à la fois lenticulaire, morgagniennc et capsulaire. Eu sera-t-il de même dans les observations ultérieures, et la cataracte capsulaire spontanée est-elle appelée à coïncider toujours avec une maladie du cristallin proprement dit? Je n'oserais l'affirmer, et pourtant il est permis de croire que les circonstances propres ù troubler la nutrition de la capsule sont de nature à troubler, à plus forte raison, la nutrition de son contenu.
Jusqu'ici je n'ai parlé que des dépôts opaques. Cette lésion en eiïet est la plus apparente et la plus importante. Mais ce n'est pas la seule qui ait été constatée. Exception faite de l'observation IV% recueillie, comme on l'a vu, dans des circonstances toutes spéciales, il y avait, dans tous les cas, une profonde altération du tissu même de la capsule. Cette altération, toujours la même, était limitée, dans l'observation IIP, aux parties opaques. Mais dans les observations 1"''' et IP elle avait gagné les parties transparentes de la cristalloïde, c'est-à-dire que cette membrane était malade, même dans les points où elle paraissait saine.
Dans l'observation P", la cristalloïde postérieure était au moins deux fois plus épaisse qu'à l'état normal, et, quoique son épaisseur n'ait pas été mesurée dans les autres cas, cet exemple suffit pour prouver l'existence d'un trouble de nutrition. En même temps, le tissu de la membrane avait perdu cette grande élasticité qui lui permet de se rouler sur lui-même lorsqu'on le déchire, et celte grande fragilité qui lui permet de se laisser diviser suivant des lignes à contours réguliers. Ces caractères, dans l'observation I", étaient tellement prononcés, qu'ils décelaient, môme avant l'examen microscopique, l'existence d'une lésion de la capsule.
Enfin, le microscope, dans les observations I", II" et 111% a montré (jue la cristalloïde était le siège d'une altération que je propose de désigner sous le nom de fissuration. Cette altération est caractérisée par un changement de consistance qui permet à la cristalloïde de se laisser déchirer en bandelettes ou en lanières inégales, propriété tout à fait insolite et manifestement développée par un état morbide. On trouve dans l'observation Ile cette fissuration à l'état de simplicité, puisqu'elle existait en certains points oîi le tissu de la capsule n'était pas autrement altéré, où il
était libre de granulallons opaques, et où il avait conservé sa parfaite transparence. .
On ne saurait méconnaître, dans celte disposition, le résultat d'un travail morbide, et d'ailleurs il y a, dans les faits connus jjusqu'ici, une lésion propre à jeter quelque jour sur ce phénoimène. J'ai eu l'occasion de vous présenter plus d'une fois des [pièces et des dessins relatifs à une affection de cartilages très ^analogue à celle-ci. Les cartilages articulaires, par suite d'une imodification particulière de leur gangue ou substance fondamenitale, perdent fréquemment leur continuité et se laissent diviser, ide la surface vers la profondeur, en lanières irrégulières semblatables à celles dont ont a lu plus haut la description. Au degré le iplus avancé de la maladie , la couche diarlhrodiale n'est plus iconstiluée que par d'étroites bandelettes implantées sur la surlïace de l'os comme les filaments d'un velours d'Utrecht. J'ai déccrit, dans nos Bulletins, sous le nom ^'altération velvétique des ccartilages, cette maladie déjà indiquée, du reste, depuis longitemps. Mais elle ne mérite ce nom que lorsqu'elle est arrivée à iiune période extrême , et avant celle époque , avant que la séjoaralion des lanières se soit spontanément effectuée, il y a dans sa trame du cartilage une modiûcation de structure qui permet [il'obtenir cette séparation par une dilacéralion faite sous le miir.roscope par des pointes d'aiguilles. J'ai décrit, sous le nom de lissuration des cartilages, ce premier degré qui précède l'altér -ation velvétique. Or, je ne saurais mieux comparer l'état de la cristalloïde malade qu'à cet état des cartilages diarthrodiaux. Voilà oourquoi je le désigne sous le nom de fissuration de la capsule "Tisialline.