‹ Mémoire sur la chromhidrose ou chromocrinie cutanéeChapitre 21 sur 23 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

EXAMEN MICROSCOPIQUE ET CHIMIQUE DES SUBSTANCES COLORANTES POUVANT SERVIR A SIMULER LA CHROMOCRINIE,

Par M. Ch. ROBIN.

Tous les hommes qui s'occupent des sciences et de leurs applications, s'appliquent toujours à déterminer les attributs caractéristiques de chacun des corps simples, chimiques ou organiques, qui peuvent entrer dans la composition des substances complexes, qu'ils supposent devoir être soumises à leur examen. C'est ainsi que le médecin-légiste soumet d'abord à un examen attentif toutes les sortes de poussières, avant de se hasarder à porter un jugement sur une tache, ne fût-ce qu'une tache de sperme ou de méconium, parce qu'il est impossible de ne pas trouver, mêlées aux éléments de ces humeurs, des particules de poussière, lorsque ces taches sont produites depuis quelque temps.

C'est de la sorte aussi que les applications de l'anatomie générale aux diverses branches de l'art médical, de l'hygiène, etc., conduisent peu à peu le médecin, à propos des poussières par exemple, à étudier les caractères des diverses particules qui les forment, telles que les parcelles calcaires, siliceuses, de rouille, de poils animaux et végétaux variés, soumis ou non à la teinture, grains de fécule, spores diverses, filaments de mycélium, grains de pollen, cellules épidermiques végétales et animales, fragments de fibres libériennes ou ligneuses, de cellules subéreuses, de cellules diverses du charbon de bois, parcelles de charbon de terre, de noirs de fumée divers, etc.

La gravité des jugements à porter dans les expertises mé-

dico-Iôgales m'ayanl conduit depuis longtemps à donner une grande iniporlance aux déterminations du genre de celles dont je viens de parler, j'ai cru devoir faire précéder la discussion des faits relatifs à la matière colorante de la chromidrose, de l'exposé des principaux caractères des substances de même couleur pouvant le plusfacilementêlremisesaucontact delà peau, tant d'après mes notes anciennes sur ces corps ou leurs analogues, que d'après un examen fait spécialement dans ce but.

Devenu familier avec ces déterminations (familiarité nécessaire à quiconque veut étudier les matières colorantes d'origine végétale et animale), je me suis promptement aperçu qu'il n'en était pas de même de ceux qui étaient appelés à juger avec moi la nature des substances dont il sera question dans cette partie et surtout dans la suivante. M'étant bientôt aperçu aussi des raisons qui faisaient qu'en face des mêmes objets des interprétations différentes étaient données, je me suis aussitôt abstenu de continuer des observations eu commun, faites dans de semblables conditions. Quinze années de leçons particulières m'ont, en effet, appris depuis longtemps qu'il ne faut montrer, décrire ou discuter les objets ou les phénomènes complexes par leur nature ou par leur origine, que devant ou avec ceux qui ont déjà pris la peine d'étudier une à une les choses et les conditions élémentaires dont se composent ou auxquelles sont subordonnés les premiers ; de manière à ce que l'on eu soit venu au point que le problème à résoudre en dernier lieu ne soit pas plus diÛicile que chacun de ceux, plus simples, dont il représente l'ensemble.

Là est le grand écueil en toute étude et dans la pratique de l'art : c'est de vouloir atteindre le but du premier coup et de croire que les études nécessaires préalables, parce qu'elles sont dites accessoires, peuvent être considérées commen'élant pas indispensables et pouvant être évitées. C'est en fait la marche que, dans un autre ordre de choses, suivent les dé-

butants en analomie, etc., qui commencent toujours par ce qu'il y a de plus difficile, comme, par exemple, par inventer un instrument, un procédé, avant de connaître les organes que celui-là est destiné à mettre en évidence; et comme les inventeurs de remèdes, qui imaginent d'abord ceux-ci, persuadés qu'ils sont, qu'il est possible de se passer d'apprendre à connaître préalablement l'ensemble des lésions et des troubles auxquels ils doivent mettre un terme. Mais il est des choses permises aux commençants et à ceux qui ne veulent jamais commencer, que doivent chercher à éviter ceux dont le jugement peut avoir quelque conséquence.

Passons maintenant en revue les principales substances colorées en noir auxquelles j ai fait allusion.

I. Charbon porpliyrisé . — Le charbon porphyrisé impalpable des pharmacies, employé pour les dentifrices et autres usages, semblable chimiquement au noir de fumée, s'en dislingue pourtant en ce qu'il est dépourvu de toute humectalion huileuse. Aussi, il se mêle facilement à l'eau et adhère moins aux corps sur lesquels on l'applique pur, ou auxquels on le mêle.

Son aspect extérieur est tout différent du noir de fumée. Il se compose bien d'un petit nombre de granules de charbon, arrondis, larges de 1 à 2 millièmes de millimètre comme celui-ci, mais la très grande partie de ses corpuscules est de forme polygonale, anguleuse, à angles nets. Quelque petits que soient ces fragments, ils sont entièrement opaques, si ce n'est lorsque le charbon a été incomplélemenl brûlé. Alors les plus minces fragments ont une légère teinte brunâtre. Ces fragments sont minces, ils ont en un mot l'épaisseur des parois des cellules végétales dont ils proviennent. Ils sont généralement en forme de table triangulaire, irrégulièrement polygonale, plus rarement rectangulaires.

La largeur de ces tables varie entre 5 millièmes de millimètre et 6 ou 8 centièmes de millimètre. Leurs bords sont nets, non amincis en biseau, sans reflets ni transparence spé-

ciale ; souvent on retrouve sur ces fragments les ponctuations où les raies des cellules et vaisseaux ponctués des végétaux qui ont servi à fabriquer le charbon, au point même de permettre d'en déterminer la provenance, lorsqu'il s'agit des conifères.

Etendu sur la peau des paupières et des joues, il adhère aux poils du duvet, comme le noir de fumée, et en noircit un certain nombre. Comme ce dernier, lorsqu'il est humecté avec de la glycérine, il forme une sorte de bouillie qui s'enlève facilement, soit avec une curette, soit avec un linge, tandis qu'il n'en était pas de même de la subslance existant sur les paupières de madame X... M. Le Roy de Méricourt a noté le même fait, en comparant l'enduit de la peau formé avec le charbon porphyrisé,à la matière recueillie sur les paupières de madame X..., matière dont l'enlèvement ne pouvait être fait avec quelque facilité qu'à l'aide de l'huile.

II. Poudre de chasse. — Délayée dans l'eau, elle présente l'aspect du charbon porphyrisé le plus impalpable. Toutefois les granules les plus petits, analogues à ceux du noir de fumée, sont un peu plus irréguliers, un peu brunâtres. Les tables ou lamelles anguleuses signalées plus haut y sont très rares, et ne dépassent pas 1 à 2 centièmes de millimètre de largeur.

III. Koheuïl ou pyrrhomée et noir de fumée. — Celte matière pulvérulente, d'un noir brun très foncé, prend une teinte brune ardoisée lorsqu'elle est étendue en couche mince ou suspendue en petite quantité dans un liquide. Elle se compose de granules de noir de fumée, la plupart larges de un millième de millimètre, irrégulièrement sphériques; quelquesuns atteignent jusqu'à 6 à 8 millièmes, comme dans le noir de fumée commun et grossier, et sont anguleux, ou irrégulièrement polyédriques, à angles mousses. Ils sont opaques, noirs, à reflet brun jaunâtre foncé, qui, selon que l'objet se trouve ou non au point de la vision distincte, est central ou périphérique et alors très étroit. Beaucoup sont agglomérés en petits chapelets ou en amas de formes et de grandeurs

diverses, d'apparence grenue, à contour irrégulièrement et finement dentelé, par suite de la saillie périphérique des granules les plus extérieurs. Ces amas ont un peu la configuration générale des granules les plus fins des dépôts d'urales de soude et d'ammoniaque.

C'est là une des propriétés des granules du noir de fumée, de s'agglutiner en séries ou en amas de formes et de dimensions variées, mais dont les bords ne sont jamais nets, comme ceux des fragments de verre cassé ou de substances non cristallisées et réduites en petits fragments tabulaires après dessication, telles que les parois des cellules ligneuses dans le charbon. Cette propriété est fort importante à prendre en considération, parce que c'est à elle, ainsi qu'à la finesse des granules, qu'est due la préférence donnée au noir de fumée sur le charbon pulvérisé, dans la fabrication des cosmétiques. C'est encore à cette propriété qu'est due la faculté de cette substance d'adhérer fortement aux

corps contre lesquels on l'applique, et à ceux qu'on y mélange, avec ou sans trituration, même à sec : elle est due à la présence, dans le noir de fumée comme dans la suie, d'une petite quantité de matière huileuse qu'ils entraînent, et bien connue des chimistes qui se servent de cette variété de carbone. De là, au contraire, vient la difficulté de mêler ce corps à l'eau et à la gomme, tant qu'on ne Ta pas purifié par la calcinalion ou par des lavages appropriés, tandis qu'il se mêle directement aux corps gras avec facilité.

IV. Poussière de talc. — On trouve, en outre, dans ce cosmétique au noir de fumée, une poussière beaucoup moins fine, formée d'un grand nombre de lamelles incolores, épaisses de 1 à 2 millièmes de millimètre et au-dessous, anguleuses, de grandeurs et de formes les plus variées (sans dépasser pourtant 7 ou 8 centièmes de millimètre, qu'un petit nombre seulement atteint). La plupart n'ont que 5 à 5 centièmes de millimètre. Il y a, en outre, un assez grand nombre de corps qui, par l'écrasement qui les dissocie, ou vus de côté, peuvent être

reconnus comme formés par des lamelles de même épaisseur superposées en piles. Certains de ces amas sont très irréguliers et atteignent une longueur de un dixième de millimètre environ; mais la plupart ont de 3 à 6 centièmes de millimètre de large, rarement 8 centièmes. Beaucoup de ces amas, dont l'épaisseur est variable, mais moindre que leur largeur, ont une forme hexagonale à angles émoussés, et ordinairement deux côtés sont plus petits que les autres. Ils rappellent bien la forme des cristaux lamelleux de chlorite hexagonale ou talc cristallisé. Beaucoup de ces corpuscules ont l'air de cristaux en aiguilles fines, quelques-uns en ont même tous les caractères, mais la plupart sont des lamelles vues de côté au lieu d'être vues de face. En un mol, ces fragments lamelleux ont l'aspect de la poussière de talc vue au microscope, et plus grossière que celle dont se servent les bottiers pour faciliter le glissement des chaussures.

A la plupart de ces lamelles adhèrent des granules de noir de fumée qui leur donnent un aspect hétérogène, granuleux. Lorsque ces granules se touchent, ils donnent aux lamelles un ton tout à fait noir, soit sur un point, soit sur toute leur étendue, et alors ils les font ressembler à un corps opaque et noir comme un fragment des poudres de charbon. Entre ces lamelles incolores ou auxquelles adhèrent des granules de charbon, flotte une quantité considérable de ces derniers, qui sont libres, isolés ou réunis les uns aux autres.

L'acide sulfurique ordinaire rectifié, l'acide chlorhydrique concentré ne changent en rien l'aspect ni la disposition réciproque des granules de noir de fumée et des lamelles de talc. Ces liquides ne les modifient pas plus que l'eau ou la glycérine, et peuvent, comme elles, servir de véhicule liquide pour les observer sous le microscope.

Tous ces caractères se retrouvent sur ce cosmétique, lorsqu'après en avoir coloré la peau, on l'humecte avec de la glycérine pure, et on l'enlève avec une petite spatule, comme nous l'avons fait pour la matière colorante des paupières de M™^ X.

Toutefois, les granules de noir de fumée sont alors beaucoup plus dissociés, moins réunis en petits groupes ou amas granuleux. En outre, les lamelles de talc sont un peu moins nombreuses, moins larges, plus brisées qu'auparavant.

Ces matières sont, de plus, mélangées d'un petit nombre de cellules épidermiques plus ou moins chiffonnées, de quelques filaments de chanvre ou de coton, de grains de fécule et de corpuscules anguleux, polyédriques, irréguliers, plus ou moins épais, d'aspect minéral, tels qu'on en trouve dans toutes les poussières qui viennent incessamment adhérer à la peau et aux vêtements.

L'absence de couleur des lamelles de talc auxquelles n'adhère aucun des granules de charbon, et l'aspect hétérogène granuleux de celles qui en portent, non moins que les caractères des granules qui, agglomérés ou isolés, flottent librement entre les lamelles, suffiraient largement pour faire distinguer, d'après le simple aspect extérieur, ce cosmétique grossier de la matière ardoisée des paupières, qui est en fragments anguleux, d'un violet ardoisé foncé, parfois presque opaques, mais tous de la plus grande homogénéité. Ces caractères étaient des plus nets sur la matière que nous avons recueillie sur les paupières de madame C, chez M. Roger, et examinée avec MM. Béhier, Roger, Gubler, Legroux et Guérard. Cette matière ne ressemblait en rien au cosmétique précédent.

Quant aux réactions chimiques, elles sont sans analogie avec celles de la matière qui a servi à mes observations communiquées à l'Académie de médecine.

V. Réseau d'azur. — Celle matière pulvérulente est d'un bleu franc, peu foncé, tirant au bleu blanchâtre ou d'azur, lorsqu'elle est étendue en couche mince ou en suspension dans un liquide; elle est d'un bleu plus foncé à la lumière de la lampe qu'à celle du jour.

Elle se compose d'un grand nombre de granules pulvérulents, irrégulièrement arrondis ou ovoïdes, larges de 1 à

2 millièmes de millimèlre en général: quelques-uns ont jusqu'à 3 et 4' millièmes de millimètre. Ils sont presque opaques, d'un bleu foncé sous le microscope, semblables en tous points à ceux de l'indigo des couleurs pour la peinture et les injections (1).

Avec ces granules se trouve une poussière de lamelles semblables en tous points aux lamelles de talc, décrites cidessus dans le cosmétique noir. Entres elles flottent beaucoup de granules du bleu foncé de l'indigo, soit isolés, soit agglomérés. Une certaine quantité de ces granules adbère aux lamelles de laïc et leur donne un aspect granuleux, hétérogène, en même temps qu'une teinte bleue d'autant plus foncée que les corpuscules qui y adhèrent sont plus rapprochés les uns des autres.

Cette poussière grossière hétérogène ne présente aucune analogie d'aspect extérieur avec les fragments ardoisés, très foncés, presque opaques, observés chez M. Roger sur la matière recueillie par nous sur les paupières de madame C.

Ces fragmenîs, en efi'et, étaient remarquables, non-seulement par leur état anguleux, leurs dimensions moindres que celles de la plupart des morceaux de talc des cosmétiques cidessus, mais surtout par leur homogénéité dans toute leur étendue, qui tranchait de la manière la plus frappante sur l'aspect hétérogène et granuleux des lamelles de laïc couvertes de noir de fumée, et sur l'élat granuleux des amas de cette variété de charbon.

L'acide sulfurique dissout rapidement les granules, et nettoie les lamelles de talc qu'il laisse parfaitement intactes et nettes, de manière à permettre d'en étudier les caractères

(I) Les corpuscules de l'indigo, sous le microscope, c'est-à-dire vus par lumière transmise, sont moins bleus, plus foncés, plus opaques que ne le ferait croire leur petit volume, ou qu'on ne le penserait lorsqu'on vient de voir ce même bleu étendu sur le papier ou dissocié en couche mince dans l'eau. Ils prennent, sous le microscope, la teinlH presque noire d'une tablette d'indigo. C'est sous ce rapport et par suite de ce que j'ai souvent constaté ce fait, que, dans ma noie à l'Académie de médecine, j'ai comparé les fragments de la substance que j'avais sous les yeux au ion que présentent les parct lles d'indigo placées dans des conditions analogues.

bien plus facilement qu'avant. L'acide nitrique agit de même, mais plus lentement. L'acide chlorliydrique agit également de cette manière, mais plus lentement encore, et laisse deux ou trois heures les lamelles de talc teintées en bleu à leur surface, puis les décolore enfin peu à peu.

Ces deux derniers acides décolorent complètement la petite quantité de substance placée entre les lamelles de verre; mais l'acide sulfurique, tout en dissolvant plus vite que les précédents les granules bleus d'indigo, laisse au petit amas de substance sa couleur bleue. Ce fait est dù à ce qu'il se forme là du sulfate d'indigo, qui cristallise en partie et se dépose, sous les yeux de l'observateur, en lamelles rectangulaires, en petits prismes de même forme et en aiguilles, tous à bords et angles très nets.

Lorsque, ainsi qu'on doit le faire en pareille matière avant de porter un jugement, lorsque, dis-je, on a vu de l'indigo des couleurs, ou celui qui, mêlé aux lamelles si caractéristiques de talc, forme \e réseau d'azur ; lorsqu'on a vu, d'autre part, la matière colorante bleue qui se trouve parfois dans les urines, on ne comprend que par une ignorance complète des faits précédents, la phrase suivante du Rapport à la Société de médecine des hôpitaux. (Bulletin, Paris, 1861, in-S", p. 89-90) :

« Une composition est vendue sous le nom de réseau d'azur, laquelle, prise avec une petite estompe, sert à colorer la face de lacis veineux artificiels. Or, ainsi qu'on me l'a appris, c'est l'indigo qui sert à obtenir dans cette composition la teinte bleue qui simule la présence des veines. Cela expliquerait peut-être assez facilement la présence de corps bleus analogues à ceux des urines, que M. Robin a rencontrés dans la substance chromocrinique qu'il a étudiée.

» Le réseau d'azur va bien avec le koheuïl ou avec le fard indien, et qui emploie les derniers a bien pu user de l'autre. »

Celte supposition vient, après plusieurs autres, qui sont

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