SIXIÈME CAUSE
Difficulté de bien connaître V action des médicamens y et par conséquent de les classer diaprés cette propriété médicinale.
Si les médecins ont suivi des routes si différentes pour étudier les propriétés médicinales des moyens de la pharmacologie , s’ils ont ren-
contré tant d’obstacles , s’ils ne sont point parvenus à des résultats satisfaisans, si enfin ils n’ont pas osé entreprendre les expériences nécessaires, il faut avouer que cela tient en grande partie à la difficulté du sujet.
La première question qui se présente à l’idée des hommes qui veulent connaître le pouvoir qu’exercent sur nous les corps qui nous environnent , roule naturellement sur le degré de confiance qu’on peut accorder à leur activité. L’existence de cette dernière ji’est pas plutôt reconnue que l’esprit humain est porté à rechercher quels sont ses effets. Mais l’iin et l’autre de^ ces corps reçoivent de toutes les causes environnantes, de nombreuses influences qui apportent une infinité de variations dans leur action réciproque. Le médecin n’ignore pas que la proportion entre ces causes de variation n’est pas la même pour le corps animal et le médicament qui lui est appliqué , parce qu’indépendamment des propriétés générales de la matière, des mouvemens et des altérations qu’il emprunte des causes environnantes , ' notre corps a plusieurs facultés dépendantes de la propriété de structure et du mouvement actif de nos organes. C’est aussi à ce point que commence l’embarras et la difficulté des recherches médicinales; car pour. tirer une conséquence exacte des observations , il
‘ faudrait une parité incontestable dans les circonstances ; malheureusement elle n’existe pas , malgré que les médecins empyriques l’aient tant cherchée. Au défaut de cette parité , on a voulu sonder la nature et les élémens des choses , et certes, combien de difficultés n’avons-nous pas à surmonter , je ne dis pas pour acquérir cette connaissance sublime , mais pour lever une trèspetite partie du voile qui couvre les opérations de la nature ? Pour pouvoir prononcer sur la véritable action d’un seul médicament, après avoir été suffisamment instruit sur sa composition et ses altérations, il faudrait encore avoir une notion exacte des fonctions de nos organes , nonseulement en elles -mêmes , mais encore en tant qu’elles sont subordonnées à toutes les causes incalculables qui agissent plus au moins sur elles. Telle est l’influence des passions , des alimens , de l’atmosphère , et de tant d’autres causes qui opèrent des changemens en nous , à tous les instans. Tous ces inconvéniens que nous devons nous représenter dans toute leur force , pour entreprendre la recherche que nous voulons faire des vérités naturelles , doivent-ils nous jeter dans le désespoir , et nous empêcher de nous livrer à ce travail , qui peut devenir aussi utile que pénible? Non, sans doute. Pourquoi ? C’est qu’il nous est permis, par la force de notre esprit et l’assiduité
de nos travaux , de raisonner l’observation . Nous avons un fait sous les yeux , nous le voyons dans toutes ses variétés , nous remarquons les exceptions qu’il nous indique. La raison sage nous apprend à en former des conséquences , et , en même temps, nous console dans la faiblesse de nos vues, lorsque nous avons suivi, dans l’art de tirer ces mêmes conséquences , les lois de la plus scrupuleuse démonstration.
Dans l’étude des vertus des corps médicinaux , nous devons chercher à apprendre tout ce que nous pouvons , mais sans prétendre arriver jamais à des connaissances exactes. Ces substances agissent sur nos organes , en tant qu’ils sont sensibles ; le changement qu’elles amènent n’est point un eflPet nécessaire qui peut être assuré a priori. C’est au contraire une détermination qu’elles ont provoquée , sollicitée , suscitée par leur impression. Si on réfléchit à la variété des modes de sensibilité d’un même organe, dans les divers individus et dans des circonstances physiologiques ou pathologiques différentes, on comprendra aisément combien il est difficile de déterminer au juste l’action à exercer. Cet inconvénient est d’autant plus fâcheux qu’il est réellement inévitable et qu’il tient à la nature de la chose. Le médecin dont le rôle pénible est de tenir d’une main tremblante le gouvernail d’une
machine dont le jeu est si varié , si subordonné aux causes diverses, ne peut faire une étude trèsapprofondie des variétés que produisent les circonstances.
Ce défaut inévitable de précision augmente les difficultés de la classification, quand on veut la fonder sur les propriétés médicinales des médicainens. D’ailleurs , les nuances que présentent , par rapport à leurs vertus , les substances en apparence les plus analogues, font bientôt recon-;^ naître l’impossibilité de former un groupe de moyens pharmaceutiques qui possèdent exactement les mêmes propriétés. Si on trouve l’indication de calmer des symptômes nerveux , on verra bientôt que tel médicament réussit de préférence à tel autre qui sera cependant placé à côté de lui dans les livres. Aussi ai-je dit qu’il ne faut pas se laisser diriger trop servilement par les classifications.
Pour éviter tous ces inconvéniens , les médecins ont souvent pris les qualités physiques ou chimiques pour base de leurs divisions. Ceux qui ont voulu s’attacher aux vertus médicinales, ont généralement marché dans le champ des hypothèses comme nous l’avons vu. Userait temps aujourd’hui d’en sortir pour ny plus rentrer. Examinons dans ce chapitre quelle est la marche qu’il faut prendre pour cela.