‹ Mémoire ... sur la classification des médicamensChapitre 9 sur 11 · CINQUIÈME CAUSE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CAUSE

Emploi des méthodes défectueuses pour parvenir à connaître les propriétés médicinales des médicamens. ^

L’étude de la matière médicale peut être considérée sous trois principaux chefs. lie premier est fbistoire naturelle de la substance que l’on

veut décrire , le second sa préparation pharmit* ceutique , le troisième enfin , son action sur l’économie animale. Ces trois chefs , qui forment la

pharmacologie proprement dite, ont fait des pas

fort inégaux. Le premier et le second, ayant suivi la marche rapide, l’un de l’histoire naturelle, l’autre de la chimie moderne, sont aujourdhui fort avancés; tandis que le troisième a presque demeuré dans son état d’enfance. Cependant, il faut convenir que les sciences naturelles ayant fait des progrès , à cause des meilleures méthodes qu’on avait adoptées pour les etudier, la matière médicale ressentit l’influence de tant de connaissances acquises. On apporta , dans cette branche de la médecine, un peu de cet e.sprit philosophique qui avait débarrassé les autres sciences des hypothèses qui arrêtaient leur cours, et on rejeta par des réformes utiles, un grand nombre de substances inertes qui avaient usurpe une place parmi les agens de la thérapeutique. On renversa cette polypharmacie que l’ignorance et le charlatanisme ont si long-temps entretenue. Mais on ne fit pas tout ; débarrassés d’un grand nombre de prétendus remèdes, il nous en reste encore beaucoup aujourd’hui , et il en est trèspeu dont on connaisse bien les propriétés médicinales, parce qu’on s’y est mal pris pour les. étudier.

Nous avons vu qu’il était plus avantageux de chercher à déterminer l’utilité des moyens médicinaux , pour remplir les indications, que leur effet curatif dans telle maladie donnée. Mais il est essentiel pour la pratique , et pour établir une classification, de savoir comment ils remplissent ces mêmes indications. Tous ceux qui ont écrit sur les médicamens ont observé les changemens physiologiques qui forment les attributs de la médication. Ils parlent des variations survenues dans la circulation, la respiration^ la chaleur animale , etc. ; mais ils se sont arrêtés là , et n’ont point cherché à remonter à l’action de la puissance médicinale sur nos organes. Uniquement occupés des causes morbifiques que les remèdes devaient détruire ou expulser hors du corps , et des améliorations qui survenaient dans l’état de maladie, on faisait peu attention aux effets immédiats qu’on regardait comme insignifians et quelquefois même comme accidentels. M. Barbier, médecin d’Amiens , a montré, avec beaucoup de raison , que c’est l’action des médicamens sur le corps qu’il importe d’apprécier plutôt que leurs effets thérapeutiques. Cet auteur distingue en deux temps l’action d’un agent médicinal pris à une dose convenable, i®. Son contact avec nos organes provoque le développe-^ ment de sa force virtuelle , celle-ci se met aiissi^

tôt en exercice , et deschangeinens sensibles dans Tefal actuel de la surface sur laquelle se trouve cet agent, annoncent sa puissance. Bientôt, soit que les molécules de la substance médicinale pénètrent dans les canaux de la circulation, et soient répandues dans l’économie , soit que des communications sympathiques propagent aux autres parties Timpression que cette surface éprouve , ôn^voit ordinairement survenir des effets à l’extérieur, et les organes prennent un autre ordre de mouvemens. Toutes ces mutations, suite directe de l’impression que le médicament exerce sur les tissus vivans , forment le premier temps de son action , et c’est ce qu’on nomme ses effets immédiats ou physiologiques. 2°. Ces changemens dans l’état actuel de nos organes , ces modifications dans leurs mouvemens , peuvent , dans un corps actuellement malade , occasioner quelque résultat important. Ce résultat donne la seconde partie des effets du moyen thérapeutique, ce sont ceux qu’on appelle secondaires et curatifs; ils ont été attribués à l’exercice d’une vertu spéciale , taudis qu’ils dépendent le plus souvent des effets primitifs.

he médecin, qui veut produire uii changement dans l’état actuel de nos organes , doit connaître le pouvoir des divers secours que la thérapeutique met à sa disposition. Il doit se rappeler que

oes derniers ne guérissent pas par des vertus occultes et des propriétés spéciales, pour détruire une maladie. Il n’y a point , entre un remède et le mal qu’il combat , une opposition telle , que le premier tende à neutraliser la cause matérielle de l’autre. S’il en est quelquefois ainsi, c’est dans un petit nombre de cas particuliers, qu’on peut négliger lorsqu’on pose des principes généraux. On sait au contrallre qu’il devient utile , en provoquant des mouvemens favorables dans le corps malade , par la faculté qu’il a d’agir sur les organes vivans. C’est cette action qu’il importe de déterminer dans chacun en particulier, pour remplir les indications qui la demandent. C’est elle qui dirigera le praticien dans l’emploi de ses secours , et lui servira avantageusement pour établir une classification fondée sur la propriété dont jouissent les médicamens d’exercer tel pouvoir sur nos parties.

Les effets thérapeutiques sont trop variables , et subordonnés à trop de circons*tances , pour servir utilement à établir une classification: aussi rien de plus vague que les mots antiscorbutique, antiscrophuleux , etc. D’ailleurs, selon les circonstances où le médicament serait employé , il appartiendrait à des classes différentes. Celui qui, dans un cas, aura produit un effet diui’étique, fera suer dans l’autre , constipera dans un troi-

sième ^ ainsi de suite. En ouvrant les livres de pharmacologie, on voit que telle substance qui n’est dépositaire que d’une propriété excitante , possède des vertus stomachiques, antiscorbutiques, vermifuges, béchiques, apéritives, fébrifuges , etc. Je n’aurais qu’à citer les effets divers qu’on a attribués au kermès minéral , pour montrer que si on les prenait pour base , il faudrait le faire entrer dans plusieurs classes. Nous voici arrivés à la grande objection qu’on fait depuis long-temps aux méthodes de classification des médicamens, fondées sur leurs propriétés médicinales. Comment parvenir, dit- on , à classer des substances qui produisent des résultats si différens et si variables, selon les circonstances? Je réponds qu’on n’y parviendra jamais 5 si on ne prend pas pour base les effets les plus constans , c’est-à-dire ceux qui proviennent immédiatement de la mise en action des agens employés, et non point ceux qui ne sont que secondaires.

Le principe de l’utilité d’une classification est incontestable , il ne s’agit plus que de trouver une bonne méthode. Les propriétés médicinales doivent être choisies de préférence pour lui servir de fondement. 1®. Parce qu’elles paraissent véritablement exister dans la nature, et tenir à la composition particulière de chaque corps natu-

rel ou artificiel. 2°. Parce que les difiFéreiices qu’on aperçoit chez les malades ^ dans les vertus d’un même médicament , ne sont relatives qu’à des casparticuliers, et peuvent être considérées comme des exceptions. 3°. Enfin , parce que cette sorte de classification sert singulièrement à fixer les idées du médecin , à mettre de l’ordre dans ses connaissances ^ et à lui rappeler une suite d’observations que lui fournit une longue expérience. Mais il faut bien prendre garde de donner à cet avantage plus de valeur qu’il en a réellement. Si les divisions des médicamens ont une utilité sur laquelle on ne peut élever aucun doute raisonnable 5 il est bon en même temps d’apprendre à corriger les erreurs qu’elles peuvent faire naître, et dont il est quelquefois bien difficile de se garantir. On sait que la principale source de ces erreurs, est de trop attribuer aux divisions qu’on a établies.

La connaissance de l’action des moyens médicinaux offre, avons-nous dit, plus d’avantage pour éclairer la pratique médicale et pour établir la classification. Mais nous allons voir qu’on a pris une mauvaise marche pour étudier celie propriété, ainsi que toutes celles qu’on a choisies pour baser les divisions en matière médicale.

Tous les médecins qui ont cherché à s’instruire

sur les propriétés médicinales des agens pharmaceutiques, les ont étudiées dans leur cabinet, ou chez les malades seulement. La première méthode ne vaut absolument rien, la seconde n’est pas la meilleure , et n’aurait dû être employée que secondairement.

1*. On conviendra facilement qu’il ne faut pas chercher à découvrir l’action des médicamens eu comparant l’opinion particulière des pharmacologistes sur leurs propriétés. J’ai déjà exposé mes raisons pour faire voir combien ils sont peu satisfaisans sur ce sujet. Tous les auteurs modernes sans exception , me paraissent cependant mériter le reproche d’avoir procédé ainsi , soit parce qu’ils ne se sont pas malheureusement trouvés dans une position assez favorable pour faire eux-mêmes la série d’expériences que leurs livres auraient exigées, soit qu’ils aient été épouvantés par les difficultés d’une pareille entreprise.

2.”. Il paraîtrait , au premier coup d’œil , assez raisonnable d’étudier les propriétés des remèdes chez les malades , puisque c’est eux-mêmes qui doivent être soumis à leur action pour être guéris. Mais si on se contente de faire les essais qui sont nécessaires pour cela , sur un homme accablé de douleur , comment s’y prendra-t-on pour démêler la vérilable action du médicament d’avec

les troubles qui tiennent à l’état de maladie ? Les fonctions suivent alors une marche vicieuse , parce que les organes se livrent à des mouvemens désordonnés. C’est au milieu de ce trouble pathologique que le moyen médicinal vient établir aussi celui que détermine la force active dont il est pourvu. Les symptômes de la médication se mêlent, se confondent avec ceux de l’affection elle-même ; comment s’y reconnaître assez pour assigner au remède ses véritables effets primitifs, pour déterminer quelle est son action sur les organes ? Dans le cours d’une maladie dont nous supposerons même la fin malheureuse, la nature ne se laisse vaincre qu’après de longs et fréquens combats, dans lesquels les avantages ont été souvent balancés. Comment opérer un départ exact du produit particulier de chacun des moyens qu’on a mis en usage pendant ces grands mouveriiens? D’ailleurs^ combien ne survient-il pas d’amandemens causés par les circonstances hygiéniques qui entourent les malades et qui agissent sur eux ? La puissance de ces causes extérieures est très-étendue, et le plus souvent elle reste inaperçue ; on n’en tient aucun compte, et l’on rapporte toutes les améliorations à l’action du médicament.

M. Alibert fit quelques expériences pour connaître l’action des agens de la thérapeutique ,

mais il s’arrêta bientôt, parce qu’il ne tarda pas à être convaincu qu’il était impossible de déterminer positivement, pour un grand nombre de substances , si l’efFet qui résultait de leur administration leur était réellement dû. Baglivi fait la même remarque quand il dit : vero res

non tam facilis et superficiaria est , remediorum vires explorare. Non niiniina est prudentia^ distinguere effectus remediorum ah effectihus solius naturœ. Ce n’est donc pas la bonne méthode d’étudier les propriétés des médicamens ; c’est cependant celle-là qui a été constamment employée, et c’est ainsi qu’ont été dressées les listes de vertus qui, sans choix , sans critique , figurent confusément à la suite de chaque substance médicinale, dans les matières médicales. Aussi dans quel vague nous a-t-on laissés ?

Page 1