CHAPITRE II
Des Classifications des mèdicamens.
On conçoit sans peine que les hommes durent être dirigés vers l’étude de l’histoire naturelle, par le désir de trouver dans les corps qui les entouraient des alimens ‘pour leur subsistance, et, en général, des matières propres à satisfaire leurs besoins et à étendre leurs jouissances. Les goûts divers et leurs dépravations contribuèrent sans doute beaucoup a faire varier les alimens.
Étant devenus souffrants, ils se lassèrent des moyens qui répondaient trop lentement à leurs désirs, et, dans la vue d’en trouver de plus actifs, ils s’adressèrent à des productions végétales qu’ils rejetaient dans l’état de santé. Bientôt ils mêlèrent ces substances et composèrent des remèdes ; d’autres, en proie à la douleur, laissèrent entamer
leur corps, virent couler leur sang, et les opérations chirurgicales devinrent peu à peu un moyen de plus dont la thérapeutique s’empara pour traiter les maladies.
(3n continua à chercher des médicamens partout, et celte espèce d’avidité introduisit dans la matière médicale un nombre extraordinaire de substances différentes. L’impatience que produit l’état pathologique , les douleurs qu’il cause, ont fait continuellement recourir à de nouvelles pratiques pour obtenir la guérison. Le désir qu’ont tous les individus de conserver leur vie, a fait chercher une multitude de moyens pour la prolonger. Toutes'ces sources étant intarissables, la thérapeutique reçut successivement cette quantité de remèdes qui finirent par l’encombrer au point, qu’on se vit obligé de prendre des moyens pour mettre quelque ordre dans leurs descriptions.
J’ai déjà dit, que la grande diversité dans la marche des auteurs qui ont établi des classifications , tient essentiellement au but que chacun s’est proposé. En effet, dès qu’un grand nombre de substances médicales fut découvert, et que la nécessité d’une, distribution fut sentie, ils s’occupèrent à faire des divisions qui différèrent bientôt entre elles.
Relativement au lieu sur lequel les médicamens
sont appliqués, les uns, comme Lieufaucl, les ont distingués en internes et externes ; les autres en solides, mous et liquides, selon le degré de consistance. Il est évident que tout cela est utile à connaître pour l’administration de ces moyens; mais ces caractères ne sont pas assez importans pour servir de base à une classification.
On a divisé les nombreux agens de la thérapeutique, selon leur composition, en simples et composés; selon leur origine, en naturels et artificiels; selon la date de leur préparation, en magistraux et officiaux; selon leur forme, en pilules, bols, infusions et sirops. Toutes ces distributions sont plutôt pharmaceutiques que médicales.
On peut en dire autant de la distinction des médicamens en chimiques et en galéniques. Les pharmaciens du temps de Galien ne s’occupaient que des décoctions, des infusions et de quelques sirops, voilà pourquoi ces préparations furent nommées galéniques. Mais, lorsque la chimie eut fait quelques progrès, on en composa d’autres qui furent appelées chimiques, ce qui a servi à établir deux classes de remèdes.
Quelques auteurs ayant particulièrement fixé leur attention sur les qualités sensibles des substances médicinal esjles ont distinguées en amères, aromatiques, insipides, fétides, etc. Toutes ces
qualités peuvent être de quelque secours pour diriger le médecin dans l’étude des propriétés des moyens de la pharmacologie , mais leur rapport avec ces mêmes propriétés n’est pas assez généralement vrai pour servir de fondement à une distribution méthodique.
Tous les corps de la nature ayant été rangés dans le règne animal, végétal et minéral, une pareille division fut adoptée pour les médicamens par Schroeder ainsi que ses commentateurs, Frédéric Hoffman et Etmuller; en France, par Vogel et Desbois de Rochefort. Quoique cet ordre soit plus propre à leur histoire naturelle que médicale, il fournit cependant un caractère à chacun d’eux, ce qui peut le rendre utile comme moyen secondaire de classification.
D’autres tentèrent de les classer d’après leurs principes chimiques, dans le but sans doute d’éclairer leurs préparations et leurs substitutions. Ils partirent de ce point, que les substances de la même nature doivent avoir la même vertu : la matière médicale de Paul Hermann et de Cartheurer- en sont des exemples connus. Mais la difficulté et les incertitudes que les analyses des corps, principalement de ceux qu’on nomme organisés, ont présentées jusqu’à ce jour, rendent cette sorte de méthode peu utile à employer. Elle suppose un complément d’analyses
chimiques qui ne sont rien moins que faites , malgré foutes les découvertes des modernes. L’étude des matériaux immédiats des plantes offre une foule de lacunes , et c’est cependant sur elle que reposent toutes les notions qu’on peut avoir sur leur nature intime , sur l’art de préparer les végétaux pour nos besoins , et la possibilité de remplacer les uns par les autres.
Il en est qui ont voulu diviser les médicamens végétaux de manière à les reconnaître dans leur état de vie. C’est sur ce principe que sont fondées les Matières Médicales de Lionée , de Bergiusj dePeyrhille, disposées d’après une marche artificielle. II est évident que c’est une question de pure botanique ^ et qu’on ne doit pas établir pour cet objet une méthode particulière qui n’éclaire point sur l’emploi ^ les rapports et les substitutions des agens de la thérapeutique.
Ceux qui ont disposé les moyens pharmaceutiques végétaux dans le but d’éclairer leurs substitutions réciproques, et guider les expériences futures , sont partis du principe , qn’eri général les organes des plantes analogues* se ressemblent par leurs propriétés , et ont classé ces êtres d’après leurs familles naturelles , et d’après les organes employés. C’est à peu près le fondement de la Matière Médicale de Murray, er principalement celui de l’Essai sur les Propriétés Mé-
dicales des Plantes , de M. Decandolle. Ce prin- ' cipe n’a pas un caractère assez médical pour servir avantageusement à la distribution des végétaux, si ce n’est comme subdivision d’une classe ‘déjà basée sur une propriété médicinale.
On a reconnu dans les agens de la thérapeutique divers degrés d’action , et c’est ce qui les a fait diviser en doux j faibles et forts , quelques uns même ont ajouté une classe de mixtes. Cette distinction, qui n’est d’aucune valeur pour^ une classification , a été utile à cause des conclusions pratiques qu’on en tirait. On avait le soin d’observer que les moyens pharmaceutiques trèsactifs ne doivent être employés que dans des cas biens connus , et lorsque la constitution n’est pas très-irritable ; qu’ils ne peuvent être administrés que par une main très-habile; qu’il faut mettre de la prudence et de la réserve quant à la dose; que ceux enfin qui sont appelés doux ou bénins, exercent rarement une action directe , pour susciter les mouvemens organiques nécessaires à la guérison , ce qui doit les faire regarder dans la , plupart des cas , comme auxiliaires.
Les substances médicinales ont encore été considérées comme agissant sur les fluides et les solides. Cette division a donné lieu à plusieurs autres, comme Boerhaavc et Cullcn nous le montrent ; elle repose sur des théories trop hypo-
thétiques pour mériter une réfutation sérieuse.
Les médecins ayant étudié les médicamens sous le rapport de leurs propriétés médicinales ^ les ont distingués en évacuans et en altérans. Ils conipreniient, sous ce dernier titre, ceux qui agissent sur le corps sans procurer d’évacuation sensible. Cette division est évidemment défectueuse , puisqu’il est facile de prouver que les altérans peuvent devenir évacuans ç^ivice versât
Les classifications des modernes n’ont pas été " tant subordonnées à des théories hypothétiques; mais à côté de ce grand avantage elles ont aussi leurs défauts. Il ne me serait pas difficile de faire voir que lés diverses théories des forces vitales qu’on nous présente aujourd’hui pour classer les médicamens, sont arbitrairement établies et sont bien loin de donner des fondemens solides à la matière médicale. Il faut avouer cependant que les médecins ont rendu de nos jours des services importans à cette branche de l’art de guérir. Un concours heureux de circonstances les favorisait, les sciences qu’on appelle accessoires avaient reçu des améliorations sensibles , et des méthodes plus philosophiques avaient déjà préparé cette partie de la médecine à de nombreuses réformes. Aussi ces auteurs se sont-ils heureusement servis de leur bon esprit pour réfuter tout ce qui n’était pas raisonnable. Mais ils n’auraient pas dû
s^arrêfer là; il fallait élaguer encore tout ce qui n’était pas conforme à l’expérience, et pour cela il était nécessaire d’y soumettre les médicamens. Dans l’état ou se trouvait la matière médicale quand ils ont voulu la reconstruire, ils n’auraient dû écrire sur un moyen médicinal , qu’après avoir fait sur lui un certain nombre d’essais bien dirigés. En lisant leurs livres , on dirait qu’ils ont tenu plus à cœur de s’appliquer à l’histoire naturelle et chimique des substances qu’ils ont décrites , qu’à leurs propriétés médicinales , ce qui prouve combien ils ont profité des connaissances acquises dans ces sciences ; dans la pharmacologie au contraire , ils n’ont trouvé presque rien de fait , et ils n’ont pas pris la peine de s’instruire eux-mêmes sur les vertus des remèdes, par des essais répétés. Sans doute qu’une pareille entreprise est effrayante ; mais pour être les régénérateurs d’une science , il faut du zèle et un pénible travail. Je prouverai que ce n’est qu’avec une pareille méthode qu’on peut parvenir à connaître les propriétés médicinales des médicamens pour fonder une classification régulière.