‹ Mémoire ... sur la classification des médicamensChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Etat actuel de nos connaissances sur les propriétés médicinales des médicamens , et causes de cet état. '

Il serait inutile de donner des preuves d’une vérité aussi frappante que celle que j’ai posée en principe au commencement de ce mémoire. Personne ne doute qu’il ne soit indispensable de connaître les propriétés médicinales des médicamens , si on veut qu’elles puissent servir de base à une classification régulière. La question qui fait le sujet de ce travail se réduit donc pour moi à éiablir que ces mêmes propriétés ne sont pas assez connues.

Le premier moyen que j’emploierai pour démontrer évidemment cette proposition , sera l’opinion des auteurs modernes les plus capables de faire foi en pareille matière.

J’admets - d’abord , que lorsque les hommes les plus distingués dans une science s’accordent sur un point , leur opinion est reçue comme une vérité jusqu’à ce qu’on ait démontré le contraire. 11 est clair que je ne dois citer ici que des médecins

de nos jours, parce qu’il s’agit de déterminer l’état actuel de nos connaissances sur les propriétés médicinales des agens de la thérapeuti- ' que. Bichat dit: que la pratique de la médecine )) est non- seulement rebutante, mais qu’elle )) n’est pas d’un homme raisonnable , quand on )) en puise les principes dans la plupart des ma- M tières médicales. » M. Alibert appelle la thérapeutique et la matière médicale « une science )) peuplée d’erreurs , où la langue est aussi dé- )) fectueuse que la pensée , où tout est à re- » fondre, les principes et la matière. » Swilgué, persuadé du peu de notions que nous avons sur les vertus des remèdes , en assigne la cause , et dit que « le génie expérimental a encore très- )) peu présidé aux applications thérapeutiques de » la matière médicale. » Enfin, dans un des meilleurs livres qui aient paru sur cette branche de la médecine , publié cette année seulement , et qui doit être par conséquent au niveau des connaissances actuelles, M. Barbier ne balance pas à déclarer « que la matière médicale est en- )) core une collection de conclusions trompeu- » ses, d’annonces décevantes, plutôt qu’une 3) véritable science. Quand de tels hommes, après avoir longuement réfléchi sur un sujet dont ils ont fait une étude spéciale , sont d’un même avis , il me semble qu’on est forcé de penser

comme eux. Ces auteurs ne seront certainement pas récusés 3 ils sont ici les premiers juges , puisque c’est à eux que nous devons les principaux travaux qui ont été publiés sur cette matière , dans les temps modernes. Je puis d’ailleurs ajouter ici le sentiment unanime de la presque totalité des médecins , car j’ai remarqué qu’ils ont en général un grand dégoût pour les ouvrages de matière médicale, à cause de l’incertitude de tout ce qu’on y dit.

Le second moyen de démonstration sera encore basé sur le même principe ainsi modifié. Quand les hommes les plus distingués dans une science sont loin de s’accorder sur les mêmes points , ces derniers sont regardés comme peu connus , et demandent à être étudiés de nouveau.

Quel est le médecin qui, en lisant les livres de matière médicale , n’a pas été frappé de la discordance qui règne sur les vertus qu’on accorde à chaque substance ? Je n’aurais qu’à rapporter l’histoire de quelques médicamens pour faire voir combien de propriétés diverses leur ont été successivement attribuées. Je me contenterai ici de jeter les yeux sur un des plus anciennement connus, des plus fréquemment employés , et sur lequel on a le plus écrit. Il me semble que les qualités d’un pareil remède n& devraient plus être en question aujourd’hui, et qu’après tant

de siècles et de travaux , tous les médecins devraient être d’accord sur ses effets. C’est de l’opium dout je veux parler ici : un coup-d’œil sur les opinions qu’on a émises relativement à cette substance, nous fera en même temps sentir l’état actuel de nos connaissances sur les propriétés médicinales des autres, et la valeur des méthodes qu’on a suivies pour les étudier.

Les auteurs qui s’en sont occupés, sont trèsnombreux ^ et portent un grand nom dans la science. Il suffit de parler de Sydenham, Rivière , Sylvius , Mead , Tralles , Plater, Sthaal, Hoffmann, Boerhaave, Van-Swieten, Werlof , Morton, Freind, Pringle, Lind, Tissot, Cuilen et Barthez, Des médecins non moins estimables ont fait des expériences sur les animaux vivans pour étudier l’opium; de ce nombre sont Alexandre Monro, Wyhlt, Félix Fontana, Sproegel , Wirtenson,, Alston, Carminati et M. Nysten. Si ces auteufs ont pensé si différemment , comme nous allons le voir, sur une substance qui a été le sujet de tant de travaux, que doit-on croire des méthodes qu’on a mises en usage ? Et peuton avoir des idées fixes sur les vertus de ce grand nombre de remèdes qui figurent dans nos gros volumes?

Il serait superflu d’examiner scrupuleusement, à l’exemple de Traites , les opinions de fous les

médecins qui se sont occupés de l’opium. Je me contenterai seulement de montrer qu’ils lui ont trouvé des propriétés différentes et même opposées. Ainsi Wyhtt et Alston prétendent qu’il diminue les battemens du cœur ; Thompson et Freind assurent au contraire qu’il les augmente. Sydenham , Boerhaave et Cullen sont en opposition avec ce que Wyhtt et Alston ont avancé. Sthaal, dans sa fameuse dissertation de impostura opiij prétend qu’il n’apporte qu’un calme trompeur dans l’économie 5 et qu’il arrête les raouvemens salutaires de la nature. Cullen ayant gratuitement admis l’existence d’un fluide nerveux 5 pense qu’il arrête le cours de ce fluide. Grimaud croit qu’il cause l’hypocondrie ; Young et Actius assurent qu’il nourrit l’inflammation et qu’il est dangereux dans les douleurs qui appartiennent à cette affection. Lorry, dans un mémoire sur l’action de quelques médicamens , et sur celle de l’opium en particulier , annonce que cette substance, à part sa propriété narcotique incontestable produit une pente aux mouvemens convulsifs, et une suspension générale dans les évacuations. Samuel Crumpe soumit cet important remède à un examen attentif^ et donna ^ sur sa nature et ses propriétés, un ouvrage estimé , dans lequel il fait voir que cet agent médicinal commence par exciter et accélérer le

pouls, et que Sydenham avait raison de le regarder comme le plus puissant des stimulans (i).

• Des médecins plus modernes ont voulu expliquer ces contradictions, et ils ont prétendu qu’à haute dose , l’opium est calmant, et à petite dose ^ excitant. Les expériences de M. Wilson sont venues à l’appui de cette proposition, mais celles de M. Nysten tendent à la détruire. Haller, éprouvant de fortes douleurs de vessie , a remarqué sur lui-même que ce moyen apaise l’énergie nerveuse et accroît au contraire l’énergie des muscles , et celle de la circulation. Les essais de Félix Fontana , d’Alston et de Wyhtt , s’élèvent contre celte assertion.

Que penser après tant d’opinions et de résultats si opposés ? On ne peut que rester toujours dans le vague , si l’on n’emploie une meilleure méthode pour recommencer toutes les expériences. L’opium a dû produire des effets différèns , parce qu’il a été administré dans des cas pathologiques divers , et chez des individus dont l’irritabilité n’était pas la même. Chaque médecin n’a pas manqué de noter les effets sensibles du médicament, sans tenir compte des circonstances dont je viens de parler, et voila pourquoi

(i) An inquiri^ etc., Recherches sur U nature et les propriétés de l’opium ; Londres , in-S®,

on lui a accordé plusieurs propriétés. Il est évident que cette substance ^ comme toutes les autres , également préparée, produirait les mêmes résultats si l’état des individus qui en usent était rigoureusement le même. Il importe donc, avant d’assigner telle propriété à l’opium , de déterminer cet état autant que pôssible, pour tenir compte de l’influence qu’il a eue sur l’action de l’agent employé, et par conséquent sur l’eSet produit. On voit d’après cela combien il est ridicule d’accuser ce remède de tous les phénomènes qui suivent son administration^ et de dire en général qu’il ne faut pas se fier à tel médicament , parce qu’il n’a pas des vertus constantes. On a donné sur fous ces effets des théories plus subtiles que satisfaisantes. M. Barbier, par exemple, explique d’une manière entièrement hypothétique , l’irritation qu’éprouve le système vasculaire, aussitôt après l’administration de cette substance.

Cette courte analyse des opinions diverses et opposées des auteurs sur les propriétés del’opium, prouve évidemment qu’elles ne sont pas encore bien connues , et qu’il faut recommencer toutes les expériences. Nous arriverions aux mêmes conclusions, si nous examinions également les autres agens de la pharmacologie ; et alors nous resterions certainement convaincus que les propriétés des médicamens ont besoin d’être étu«

diées de nouveau pour servir de base à une clasfication régulière.

Mais ne nous arrêtons pas là , et recherchons les causes qui ont empêché les médecins d’arriver à cette connaissance J afin de les éviter nousmêmes. J’en reconnais six principales que je vais successivement examiner.

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